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CHAPITRE Xll

La relativité et la subjectivité de l'idée du beau

S'il est une idée philosophique sur laquelle ils aiment à revenir et dont ils sont pénétrés au plus haut point, c'est bien celle de la relativité et de la subjectivité du beau. Or, la conscience de relativité du beau chez un artiste ou un littérateur détermine chez lui une mentalité toute différente de celle des partisans du beau absolu. L'aspect des choses en est retourné à ce point que les deux visions sont incompatibles et qu'aucune entente ne peut intervenir entre elles.

(1) Journal, tome Vil. p. Ti

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Or, les Goncourt, par une application fort conséquente de leur scepticisme, ont été convaincus précisément de la relativité des sentiments esthétiques. Individualistes, ils ont pensé avec raison que le beau étant l'expression la plus intime de l'individualité, variait au gré de chacune, et même, dans chaque individualité, variait selon les moments et selon les circonstances. Ils nous font part de cette conviction à maintes pages de leur œuvre. « Le public, disent-ils dans la Préface de Chérie, trois ou quati'e hommes, tous les trente ans, lui retournent ses catéchismes du beau, lui changent du tout au tout ses goûts de littérature et d'art et font adorer à la génération qui s'élève, ce que la génération précédente réputait exécrable (1) ».

Ils vont môme plus loin ; non seulement, pour eux, le beau est relatif, par rapport aux individus ; mais encore il varie selon l'âge de chacun : il est essentiellement fugitif et momentané. « Un morceau écrit paraît-il bien, il y a des gens qui soutiennent que cela tient à ce que l'écrivain a trouvé le jour oii il a jeté ce morceau, la formule unique et absolue qui lui convenait. Je ne partage pas cette opinion, dit Edmond, et je crois que le môme morceau, écrit à quatre époques différentes dans des dispositions d'esprit dissemblables aura dans chacune de ses élaborations, s'il est écrit par un homme de talent, une excellence, une perfection autre, mais adéquate (2) w.

C'est précisément cette idée de la relativité du beau qui les mène à cette autre idée non moins originale : c'est que les artistes et les littérateurs doivent dégager le beau de leur temps et non des siècles passés, car de leur temps seul, ils peuvent avoir pleinement et sincèrement conscience. « Mais, est-ce que tous les peintres, les grands peintres de tous les temps, ce n'est pas de leurs temps qu'ils ont dégagé le Beau, dit Chassagnol. dans Manelle Salomon ? Est-ce que tu crois que ça n'est donné qu'à une époque, ({u'à un peuple, le beau? Mais tous les temps portent en eux un Beau, un Beau quelconque, plus ou moins à

(1) Préface de Chérie, p. IV.

(2) Juvrnnl, tome V, p. 269.

fleur de terre, saisissable et exploitable C'est une (question

de creusage, çà (1) ». Pensent-ils même sincèrement que la

découverte du beau soit une pure question de creusage? Il semble plutôt qu'ils soient d'avis que le beau et la conscience du beau existent en chacun et que l'œuvre d'art est subjective parce qu'elle est individualiste.

« La séduction d'une œuvre dart est pi'esque toujours en nous-mêmes, disent-ils. et comme dans rhumeur du moment de notre œil. Et qui sait si toutes nos impressions des choses extérieures ne viennent pas non de ces choses, mais de nous? Il y a des jours de soleil qui semblent gris à l'âme, et des ciels gris que Ton se rappelle comme les plus gais du monde. La bonté du via, c'est le verre, Tinstant. le lieu, la table où on le boit. La beauté de la femme, c'est l'amour qui la regarde (2) ». Le beau existant en nous-mêmes et n'étant qu'une projection extérieure de nous-mêmes, c'est là une opinion bien caractéristique du naturalisme, selon M. Charles Bigot, qui écrivait en 1879 : « le naturalisme sort bien moins de la nature elle-même, que de l'esprit de Messieurs les naturalistes. Plus que l'expression de la réalité, il est l'expression de leur esthétique, de leur éducation, de leur philosophie, de leur tempérament, de la constitution de leurs organes (3) ».

Le beau, comme nous le verrons, ne sera donc pas la reproduction exacte de la réahté, le beau photographique et impersonnel, mais bien plutôt la déformation subie par les choses se réfractant à travers l'optique de chaque artiste. Or, cette réfraction varie d'individu à individu, d'artiste à artiste, de classe à classe. Bien loin de chercher à se corriger, à se rapprocher de la vision moyenne, à penser à l'unisson des artistes de son époque, le véritable artiste doit, au contraire, selon les Concourt, traduire les choses exactement telles qu'il

(1) Manette Salumuii, p. 322.

(2) Idi^es et Sensaiio7iS, p. 65.

(3) Charles Bigot. L'esthétique naturaliste. Hevue des Deux Mo7ides, 15 sept. 1879.

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les voit et cette traduction sera seule intéressante et belle, parce qu'elle sera mêlée de réalisme et de fantaisie.

« L'art n'est pas un, ou plutôt, il n'y a pas un seul art, disentils. L'art japonais a ses beautés, comme l'art grec. Au fond, qu'est-ce que l'art grec ? c'est le réalisme du beau, c'est la traduction rigoureuse du d'après iialure anticiue, sans rien d'une idéalité que lui prêtent les professeurs de rinstilut, car le torse du Vatican est un torse qui digère humainement, et non un torse s'alimentant d'ambroisie, comme voudrait le faire croire Winckelmann. Toutefois, dans le beau grec, il n'y a ni rêve, ni fantaisie, ni mystère, pas enfin ce grain d'opium, si montant, si hallucinant et si curieusement énigmatique pour la cervelle d'un contemplateur (1) ». Cette fantaisie, ce grain d'opium seront précisément le résultat de la réfraction des choses extérieures à travers une individuaUté originale et artiste, et cette fantaisie constituera le beau.

Ce dernier point a été clairement vu et exprimé par les Concourt. « A l'heure qu'il est, disent-ils, en littérature, le tout n'est pas de créer des personnages que le public ne salue pas comme de viedlos connaissances, le tout n'est pas de découvrir une forme originale de style, le tout est d'inventer une lorgnette avec laquelle vous faites voir les êtres à travers des verres qui n'ont point encore servi, vous montrez des tableaux sous un angle de jour inconnu jusqu'alors, a^ous créez une optique nouvelle ». Et Edmond ajoute: «cette lorgnette, nous l'avions inventée, mon frère et moi ; aujourd'hui, je vois tous les jeunes s'en servir avec la candeur désarmante de gens qui en auraient dans leurs poches le brevet d'invention (2) ». Cette conviction que l'art réside dans la déformation de la réalité vue à travers un tempérament, est une preuve absolue de leur croyance à la subjectivité et, par suite, à la relativité du beau.

Or, une telle qualité d'esprit est caracté^istiqu(^ et détermine de notables conséquences : d'une part, elle leur interdit les

(1) Journal, tome II, p. 4.

;:2) Journal, tome V, p. 121.

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JOl PIERRE SA15AT1ER

admirations de commande, les respects d'école pour le beau grec, le beau renaissance et toutes les idoles d'académie ; d'autre part, elle a contribué à développer chez eux cette tendance au scepticisme qui semble avoir été l'un des instinct primordiaux de leur nature morale. Peu à peu, ils en viennent à affirmer l'irréalité de toutes choses, ils sont tentés de tout rapetisser et de ne voir que la vanité ou l'égoïsme de toute opinion. « Toute discussion politique, disent-ils, revient à ceci : je suis meilleur que vous. Toute discussion littéraire à ceci : j'ai plus de goût que a'ous. Toute discussion artistique à ceci : je vois mieux que vous. Toute discussion musicale à ceci : j'ai plus d'oreille que vous (1) ». Par conséquent, ils ramènent tout à l'individualité et à l'expression de cette individualité qui seule crée le beau et le juge ; ils reconnaissent, dans une vie d'homme une succession de personnalités se chassant l'une l'autre. « Combien d'hommes meurent dans un homme avant sa mort ! (2) » s ecrient-ils. Chacune de ces personnalités aura, suivant eux, son expression qui pourra être l'opposé de celle des autres tout en étant aussi belle.

Voilà une conclusion bien sceptique et qui, cl\ez des êtres aussi épris d'art, ne laisse pas de causer quelque surprise. Si l'art et si le beau sont à ce point vagues et imprécis, comment les saisir, comment parvenir à leur exacte compréhension et plus encore à leur création? Ce sera pour eux, la source d'un perpétuel tourment, l'origine d'un découragement chronique, jalonné de crises qui les eussent laissés stériles et impuissants, si une autre passion, une sorte de foi littéraire et sociale ne les avait soutenus jusqu'à la mort. « Le tourment de l'homme de pensée, écrivent-ils, est d'aspirer au Beau, sans avoir jamais une conscience fixe et certaine de l'absolu du Beau (3) ».

Par là, ils ressembleront à Flaubert, et à cause de ce caractère, il faut se garder de les confondre avec les romantiques.

(1) Idées et Sensations, p. 205.

(2) Idem, p. irr).

^3) Idées et Srnsalions, p. 208.

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car, chez ces derniers, le sentiment s'alliait à une foi et à un enthousiasme, qui, pour être factices, ne leur donnaient pas moins une chaleur de tète toujours ignorée des Goncourt. La flamme ardente dont les deux frères furent animés, était d'un tout autre ordre. Et c'est précisément cette nature et cet ordre (pi'il nous faudra préciser dans un chapitre ultérieur.

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