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CHAPITRE XIII

Individualisme de leur esthétique

Nous venons de voir que chez les Goncourt, la notion de beau était purement subjective et, par suite, individualiste. Nous allons maintenant suivre le développement de cette conception dans quelques-unes de ses conséquences. Les unes seront d'ordre moral, les autres d'ordre artistique : toutes laisseront voir le rapport étroit qui existe entre la morale et l'esthétique, et nous imposeront cette conclusion : qu'une esthétique individualiste mène fatalement à une morale individualiste.

Les Goncourt, nous lavons déjà dit, étaient par tempérament, comme par éducation, des individualistes. Ce qu'ils estimaient par dessus tout, c'était une puissante personnalité, et le plus grand malheur qu'ils pouvaient imaginer, celui qu'ils ont dépeint avec le plus d'horreur dans la Fille Elisa, c'était l'abolissement de la personnalité, mal ([ui leur fait prendre en si profonde pitié les filles publiques qui en sont les plus nombreuses victimes. « Le grand caractère de la fille tombée à la prostitution, écrivent-ils, c'est l'impersonnahté. Elle n'est plus une personne, plus quelqu'un, mais seulement une unité dans un ! troupeau. La conscience et la propriété du moi s'effacent en elle à ce point que, dans les maisons aux gros numéros, les filles

JîH) PlliRKE SAIÎATIEJI

prennent indistinctement avec les doigts dans l'assiette de l'une ou de l'autre (1) ».

La perte de la personnalité représente à leurs veux la plus dégradante déchéance. C'est à la fois un supplice et une honte, parce que c'est l'abolissement de tout ce qu'il y a de noble et d'élevé dans l'homme qui est réduit à l'état de machine. Par contre, ils admirent les individualités fortes, seules capables de réaliser le grand dans l'ordre moral et le beau dans l'ordre esthétique. « Les assemblées, les compagnies, les sociétés, disent-ils, peuvent toujours , moins (ju'un homme. Toutes les graniles choses de la pensée du Iravail. sont faites par l'effort individuel, aussi bien que toutes les grandes choses de la volonté (2) ».

De cette valeur accordée à l'individu seul, découlent deux conséquences importantes ; la première, c'est que l'œuvre d'art devra s'attacher à reproduire de préférence ce qu'il y a de particulier dans son objet, contrairement au principe bien connu de l'esthétique classique. « Ce volume, écriront les Concourt à propos de Quelques créatures de ce temps, montre, lors de noire début litléraire, la tendance de nos esprits à déjà introduire, dans l'invention, la réalité du document humain, à faire entrer, dans le roman, un peu de celte histoire individuelle, qui, dans l'histoire, n'a pas d'historien (3) ».

La seconde sera de conduire l'artiste à une espèce d'isolement, par le mépris du public et des autres artistes ; il devra, pour être bien assuré contre les influences étrangères, s'abstraire par la pensée de son entourage et travailler seul, puisant en lui-même son originalité et son talent. « En littérature, on commence à chercher son originahté laborieusement chez les autres et très loin de soi.... plus tard, on la trouve naturellement en soi et tout près de soi (4) ». Par conséquent, il ne s'attachera à aucune

(1) Journal, tome II, p. 6.

(2) Idées et Sensations, p. 79.

(3) Préfaces et manifeste, p. 79.

(4) Journal, tome II, p. 187.

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école ; mais se bornera à s'inspirer des objets qu'il a sous les yeux et dont sa sensitivité sera spontanément impressionnée.

D'où leur horreur pour l'Kcole de Rome, et pour la formation qu'elle impose à ses élèves, et contre laquelle Chassagnol proteste avec une telle violence dans Manette Salomon (1) ».

Le beau a donc, dans l'esthétique des Concourt, un caractère nettement individualiste ; jamais ils n'en ont aperçu le côté social, collectif, qui prédominera, au contraire, dans l'esthétique de Guyau. S'ils l'ont entrevu, ce fut pour le condamner, l'accabler de sarcasmes. Le beau collectif leur semble une chimère insaississable, étant donné la diversité des goûts de chacun, diversité telle, que même chez des ouvriers, elle se manifeste avec une singulière vigueur. « C'est une curieuse chose, que la spécialité d'aptitude, chez les femmes dans le travail du goût, remarquent-ils. Sur trois jeunes filles sorties d'un même milieu et entrant dans un magasin de modes, l'une fera d'instinct et toujours la mode fille, l'autre la mode femme honnête, l'autre la mode province (2).

Sans individualisme, l'art devient une industrie, de même que l'industrie avec l'individualisme peut devenir un art. « L'industrie, disent-ils, n'est un art chez un peuple, que lorsque l'art est une inspiration s'ignorant elle-même, courant les doigts de tout ouvrier, une chose ingénue et naïve comme une grâce (3) ».

Le collectivisme, c'est-à-dire l'école, supprime l'initiatiA'e privée, réfrène la fantaisie, en un mot, tue l'art. « Aussitôt qu'il y a l'école de quelque chose, ce quelque chose n'est plus vivant (i) >, et, sans Aie personnelle, le beau ne saurait exister. C'est pourquoi, ils refusent le caractère d'œuvres esthétiques aux peintures du genre de celles de Carnotelle, dignes de plaire par leur bon ton aux bourgeois distingués : « Carnotelle servait de drapeau et de ralliement à la critique purement lettrée, et au public qui juge

(1) Manette Salomon, p. 58.

(2) Idées et Sensations, p. 163.

(3) Idem, p. 63.

(41 Idem, p. 225.

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un peintre avec des théories, des idées, des systèmes, un certain idéal fait de lectures et de mauvais souvenirs de quelques lignes anciennes, l'estime d'nne certaine propreté délicate, une compétence bornée à un mépris acquis et convenu pour les tons roses de Dubutïe. L'école sérieuse, puissante et considérée, descendue des professeurs et hommes d'état critiques d'art, l'école doctrinaire et philosophique du Beau, l'armée d'écrivains penseurs qui n'ont jamais vu un tableau, même en le regardant, qui n'ont jamais goûté devant un ton, celte jouissance poignante, cette sensation absolue que Ghevreul dit aussi forte pour l'œil, que les sensations des saveurs agréables pour le palais ; ces juges d'art qui n'apprécient jamais l'art par cette impression spontanée, la sensation, mais par la réflexion, par une opération de cerveau, par une application et un jngement d'idées (1) ».

Ce beau jugé seulement par l'esprit, « par le cerveau », sans le concours important des sens, ce beau qui plait en même temps à un groupe nombreux parce qu'il est produit en harmonie avec les opinions esthétiques de ce groupe, les Concourt lui refusent le nom de beau, parce qu'il lui manque les qualités primordiales : la sincérité, la fantaisie, l'individualité. Ils ont môme poussé leur théorie si loin que pour être plus originaux, plus eux-mêmes dans les œuvres qu'ils enfantaient, ils s'abstenaient de lire, trouvant ainsi le moyen plus radical d'éviter les réminiscences. « Au fond, disait Edmond à la fin de sa vie, j'ai beaucoup lu avant d'être homme de lettres, et très peu, depuis que je le suis, ne lisant guère que des livres documentaires qui peuvent me servir pour mes travaux, et je me demande si mon originalité ne vient pas un peu de cela qui ne me fait pas du tout un réminiscent. Je suis bien plus un méditant qu'un liseur (2) ».

On voit donc que dans leur pensée, le beau est le résultat d'une intuition, non d'un jugement, car qui dit jugement dit

(1) Manette Salomon, p. 162.

(2) Journal, tome IX, p. 108

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notion généralisée, vérité absolue et dogmatique. Le beau se saisit d'eux presque de la même manière que le souffle prophétique s'emparait de la sybille de Delphes. Leurs sens sont mis en mouvement bien avant leur esprit et la sensation esthétique est parfaite bien avant de parvenir à la conscience réfléchie. Ceci nous exphque comment le beau, individuel dans sa cause, le sera également dans sa fin. Il sera une jouissance pour l'être d'élite qui peut l'éprouver, et par conséquent une jouissance incommunicable, une jouissance qu'on ne peut goûter qu'en égoïste, et que la présence des profanes suffit à détruire, celle précisément de la Tompkins des Frères Zemganno, dont Edmond dit : « Et immobile, et aspirant de distraites bouffées de tabac, en ce manège qu'on croyait à tous, et qui était sien, à la vue de ces chevaux qu'elle ne montait jamais en public et qu'on promenait pendant le sommeil de Paris, au milieu de cette fête qu'elle se donnait à elle seule, la Tompkins savourait la jouissance royalement égoïste, le plaisir solitaire de la possession secrète de belles et uniques choses inconnues à tout le monde (1) ».

Cette jouissance intime et violente, les Concourt la comprennent si bien et si complètement qu'ils arrivent à l'imaginer presque à son paroxysme lorsqu'ils représentent Manette Salomon jouissant de la beauté de son propre corps, sensation la plus rare, la plus malsaine et la plus esthétique qui puisse être, en même temps que la plus souverainement égoïste.

Faire de son propre corps, à ses propres yeux, une vision esthétique devait être pour les Concourt la manifestation suprême du sens artistique ; mais on ne saurait nier que ce soit là une hypertrophie morbide de la personnalité, une exagération du sentiment d'indépendance. Le caractère esthétique d'une jouissance solitaire ne l'empêche pas d'être contre-nature, car elle contrevient à la loi de sympathie qui est à l'origine de toutes nos émotions supérieures. M. Brunetière n'a pas manqué de souligner cette particularité, et d'en prendre prétexte pour pro-

(1; Les Frf'rea Zrmrinnno, p. 269.

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noncer, contre les deux frères, un violent réquisitoire. « Quelles sont cependant, dit-il, et pour aller au fond du procès, les « sensations indescriptibles », que M. de Goncourt se soit jamais efforcé de noter? Cherchez et cherchez longtemps, joignez ensemble les deux frères, après avoir lu la Faustin^ rehsez Germinie ou la Fille Elisa, retournez à Renée Mauperin, vous n'en trouverez que de deux sortes ; les sensations artificielles, et les sensations morbides, celles qui sortent du domaine de la pathologie, et celles qui ne sont pas nées avec nous, mais que nous nous donnons, les sensations de l'alcoolique, ou du mangeur d'opium ». Et il ajoute : « Or, tant s'en faut que ce soit là être naturaliste, qu'au contraire, c'est être romantique (1) ».

En effet, à force de s'abstraire de l'influence de ses semblables, et de l'exemple de ses prédécesseurs, l'artiste se confine ou risque du moins de se confiner dans une réalité un peu imaginaire et, par suite, artificielle, et, pour contrevenir au besoin de sociabilité, il se condamne à une neurasthénie mortelle comme le dit M. Bourget, « l'artiste de nos jours se sentant seul et emprisonné dans une sorte de pays de haschisch, par ses théories esthétiques, ne s'inquiète plus de la portée immédiate de son œuvre. Il ignore, en composant, quel retentissement ses idées raffinées, ses phrases subtiles pourront avoir sur un peuple qu'il considère comme inintelligent et brutal (2) ».

On peut juger, par ces conséquences d'un raffinement si logique, de quelle importance a été dans l'élaboration de leur esthétique, cet individualisme radical, que nous venons de constater. Il les a menés à l'isolement, à la fièvre cérébrale, au dégoût de la vie, à tel point que certains critiques ont cru pouvoir résumer dans ce trait de leur caractère toute leur personnalité. Tel M. Doumic dans le passage suivant : « Hommes de bibliothèques et de musées par leur constitution intellectuelle, ils doivent leur sensibilité particulière à leur tempérament nerveux. Ce sont, pour préciser, non pas des nerveux sanguins, mais

(1) Brlnetière. Revue des Deux Mondes, 15 février 1882. p. 935.

(2) Bourget. Ess. de Psych. contemp., tome II, p. 184.

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des nerveux lymphatiques. Cette difféi-eiice leur paraissait essentielle pour peu qu'on voulût apporter quelque exactitude dans l'analyse de leur talent. Ces dispositions primitives d'un tempérament nerveux, ils les ont développées par une hygiène savamment absurde. Ils les ont exaspérées jusqu'à la maladie des nerfs, jusqu'au point oii les nerfs sont mis à vif, dans une sorte d'écorché moral. Eux aussi, ils ont cultivé leur hystérie (1) ». Grâce à cette hystérie soigneusement cultivée, réchauffée, entretenue par un individualisme opiniâtre, l'œuvre des Concourt a pris un caractère morbide intense. Aussi, de l'avis de Bigot, « elle trouble, elle inquiète, irrite tour à tour, elle ne connaît ni la paix, ni la sérénité : elle peint des malades, elle est une malade elle-même. Elle est l'incarnation d'une époque tourmentée et fiévreuse ; elle a la fièvre et s'applique à nous la donner à tous (2) ».

Malgré la part de vérité contenue dans ces lignes, nous ne pensons pas que ce soit par l'individualisme seul qu'il convienne de caractériser l'idéal esthétique des Goncourt, car l'individualisme mène à l'anarchie, et nous verrons qu'ils n'avaient en aucune façon des tempéraments d'anarchistes. C'est qu'une autre idée, ou si l'on veut, un autre sentiment se mêlait jusqu'à l'absorber à leur sentiment d'indépendance. Nous essaierons de le dégager, quand nous aui'ons énuméré tout ce qui, chez eux, est motif de réaction agréable, tout ce qui leur procure une émotion de beauté, c'est-à-dire quand nous aurons analysé l'objet de leur esthétique. Nous verrons alors que cet individualisme outrancier a lui-même été déterminé chez les Goncourt par un ensemble de circonstances qui, en froissant leurs sentiments intimes, les ont amenés à se replier de plus en plus sur euxmêmes, à se séparer du reste du monde pour vivre dans le for inviolable de leur conscience, une vie de jouissances raffinées et artistiques.

(1) DouMiG. Jlevue des Deux mondes, 15 août l896, p. 983.

(2) Bigot. Revue des Deux mondes, 15 septembre 1879. p. 431.

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