CHAPITRE XV
Leur idéalisme et leur réalisme
Idéalisme et réalisme semblent deux termes contradictoires, parce qu'on a pris l'habitude de les opposer l'un à l'autre, sans se donner la peine de les définir. Chez les Goncourt en particulier, on a répété qu'il y avait une singulière contradiction provenant d'un mélange d'idéalisme et de réalisme. Nous allons voir que cette contradiction n'est qu'apparente et la définition même des termes nous amènera peut-être à penser qu'ils ne renferment aucune incompatibilité, mais qu'ils coexistent et se fondent le plus souvent. L'originalité des Goncourt consiste en ce que chez eux l'idéalisme et le réalisme ont coexisté sans se fondre et qu'ils ont pu tour à tour, parfois en même temps, chercher des jouissances délicates raffinées, élégantes et ne pas se choquer des crudités les plus vulgaires. Cette originalité ne laisse pas de les étonner eux-mêmes. « Singulière vie que la nôtre, disent-ils, partagée entre les élégances du passé et les horreurs de notre temps. Nous voilà à étudier un accouchement césarien, en revenant de pousser aux commissaires-priseurs des dessins de Gravelot (1) ». Et plus loin, dans leur Journal, ils écrivent : « Personne n'a encore caractérisé notre talent de romanciers. lise compose du mélange bizarre et presque unique, qui fait de nous à la fois des physiologistes et des poètes (2) ».
(1) Journal, tome II, p. 102.
2) Journal, tome III, p. r-idS.
Ce qui revient à dire un mélanj^c bizarre de réalisme et d'idéalisme .
Et, en effet, cette contradiction apparente est peut-être la principale raison du charme des Goncourt; le charme tenant presque toujours à une opposition, à un hétéroclysme dont l'explication, quoique très simple, ne saute pas iramédiaten^ent aux yeux. 11 semble surprenant de voir des êtres aussi épris d'élégance, se salir les mains en remuant les misères et les malpropretés de Germinie Lacerteux et de la Fille Elisa. Le lecteur en est choqué, plus encore que surpris. Une telle tournure d'esprit lui paraît un vice, une anomalie, un des nombreux effets de leur morbidesse. Il nous faut donc expliquer comment cette contradiction est purement apparente, et comment le réalisme et l'idéalisme s'unissent chez eux, dans un effort violent, vers une esthétique nouvelle.
Qu'est-ce que le réalisme ? Le réalisme comme le naturalisme consiste dans l'étude de la réalité, considérée objectivement et reproduite pour elle-même (forme scientifique de la doctrine de l'art pour l'art). Il consiste donc dans l'extension des méthodes rationnelles à la littérature, dans la recherche du vrai ou de ce qui est considéré comme tel. qu'il s'agisse d'œuvres d'art ou de vérités scientifiques.
Les Goncourt. avant tout, ont eu le culte du vrai. Les preuves en sont nombreuses, et d'ailleurs ils ont pris soin de nous en informer à plusieurs reprises. « L'idéal du roman, c'est de donner avec l'art la plus vive impression du vrai humain, quel qu'il soit (1) ». Ils cherchent partout et en tout la vérité, si bien qu'à leurs yeux, exprimer la réalité devient le critérium de l'œuvre d'art. Ils ont la haine du faux, du conventionnel, de l'hypocrisie, de la « bégueulerie», qui seule parait une corruption à leur esprit. « Le pire des bégueuleries, disent-ils, est celle de la corruption. 11 me semble que la société présente a sur la
(1) Journal, tome III, p. 237.
l'kSTHÉTIQUE des GOiNCOlKT 213
morale un peu de la susceptibilité des coquins sur le point d'honneur (1) ».
C'est pour ce motif, qu'ils ne reculent pas devant la peinture des choses les plus répugnantes. Au lendemain de l'apparition de la Fille Élisa, Edmond écrivait avec une sorte de fanatisme : « Allons, plus d'appréhensions bourgeoises, plus de terreurs bêtasses. J'ai fait un livre brave, arrive ce qui pourra!... Oui, quoi qu'on dise, je crois que mon talent a grandi dans le malheur, dans le chagrin... Et oui, mon frère et moi, avons mené les premiers un mouvement littéraire qui emportera tout, un mouvement qui sera peut-être aussi grand que le mouvement romantique... et si je vis encore quelques années, et que des milieux bas, des sujets canailles, je puisse monter aux réaHtés distinguées, c'est alors que le vieux jeu sera enterré, et que nini, ce sera fini du conventionnel, de l'imbécile conventionnel (2). »
Un autre motif qui les pousse à s'intéresser aux vulgarités, aux milieux canailles, c'est qu'ils choquent ainsi les profanes, toujours portés à chercher dans l'œuvre d'art, une illusion, une consolante mystification, et ils croient faire œuvre morale en les choquant au nom du vrai. Ils partent d'un sentiment analogue, à celui d'oi!i partent les athées qui affirment leur incrédulité en présence de croyants. Rendre le vrai devient chez les Concourt un point d'honneur littéraire, et rendre le vrai sous toutes ses formes, c'est pour eux le premier devoir de l'honnête homme.
« Fabriquer de la vertu, disait Edmond, je ne dis pas que cola n'arrive pas quelquefois à des écrivains propres ; mais j'affirme que tous les écrivains qui ont fait des chaussons de lisières à Clairvaux, ou de vilaines choses, pour lesquelles il n'y a pas de gendarmes, n'inventent dans leurs livres que des gens honnêtes. C'est en quelque sorte une façon de réhabilitation (3) ».
(1) Idées et Sensations, p. 235.
(2) Journal, tome V, p. 323.
(3) Journal, tome VI, p. 257.
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Mais ce culte du vrai quel qu'il soit, ce parti-pris de choquer le bourgeois dans ses pudeurs, de le blesser dans ses sentiments héréditaires, ne suffisent pas à expliquer le réalisme des Goncourt ; ils ont trouvé à cette doctrine une raison d'être, une justification plus profonde que les défenseurs du réalisme ne semblent pas avoir aperçues (1). Les réalités grossières qui se confondent d'ordinaire avec les réalités populaires, sont, en effet, les plus simples, les plus matérielles, et, par suite, les plus faciles à obser- A'er et ."i rendre. Elles se présenteut donc à l'artiste comme les premières sur lesquelles il devra s'exercer, avant d'aborder des réalités plus complexes. Les Concourt jugent qu'il faut une expérience infiniment longue, une délicatesse infiniment souple, pour donner une vision artistique des réalités élégantes et psychologiques, où tout réside dans les demi-teintes, et où l'on est tenté de rester dans une délicieuse imprécision. Aussi, avaut d'aborder un sujet comme celui de Chérie, ont-ils préféré ceux où suffisait l'observation des milieux populaires, des détails de la rue, du monde, en un mot où règne le moins l'hypocrisie ; mais dans Chérie, comme dans ses précédents romans, Edmond restera un réaliste, c'est-à-dire un curieux de vérité.
Le réalisme n'est donc que la vision objective de cet ensemble de causes extérieures de nos sensations que nous appelons la réalité. L'idéalisme, au contraire, est un retour au subjectivisme. L'idéaliste abandonne la cause pour ne retenir que l'effet qui est l'impression intérieure, le sentiment intime, la réaction unique de son individualité ; il ferme les yeux sur le monde extérieur et il vit sur le passé ; il n'acquiert plus, il élabore et de cette fermentation de sensations, dans le demi-jour de la subconscience, jaillissent tous les sentiments, toutes les intuitions, tous les conflits dont se trame la vie de l'esprit. On voit ainsi que le moindre souvenir est déjà de la catégorie de l'idéal et que par conséquent, toute œuvre d'art, production d'un travail cérébral, est nécessairement une œuvre idéaliste. Il n'existe donc point d'écrivains tout réahstes ou tout idéalistes ; il y a seulement des
(1) Préface de Chérie.
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écrivains dont la tendance est de reproduire des sensations telles qu'ds les reçoivent et ceux qui ne les livrent que transformées et pour ainsi dire digérées par la méditation intérieure, mais tous suivent les deux voies, usent des deux méthodes. Les Concourt n'ont point échappé à cette loi, et toute étude sur le réalisme et l'idéalisme de leurs œuvres, consiste à répondre nux deux questions suivantes : Jusqu'à quel point ont-ils exprimé leurs impressions premières, leur vision directe du monde? Jusqu'à quel point se sont-ils laissés aller à penser et à nous livrer le résultat de leur vie idéaliste ?
Les Goncourt ne sont pas des idéalistes au sens ou l'on entendait ce mot avant eux et même à leur époque. Ils ne se confinent pas dans le monde des abstractions, des idées pures, des trises morales analysées isolément. Jamais ils ne perdent de vue le décor, le monde réel dont l'influence sur les phénomènes psychologiques est aussi constante qu'indéniable. Bien au contraire, ils se montrent sensibles à toutes les impressions venant des choses extérieures, leurs sens sont des portes ouvertes sur toutes les réalités, et leurs personnages, comme eux, ont une vie intimement dépendante de leurs sensations.
Mais comme ces personnages sont les créations des Goncourt, ils ne ressentent que les impressions ressenties par leurs auteurs. Alors môme que ceux-ci auraient travaillé d'après nature, qu'ils auraient mis en scène des êtres réellement vivants, par le fait qu'ils les ont mis en scène, ils les ont modifiés, ils ont exagéré certains côtés de leur nature, ils en ont négligé d'autres, tout comme dans les descriptions, ils accentuent les traits saillants, pour laisser les autres dans une vague pénombre. Fatalement l'auteur amène à une perception nette ce qui n'était chez les sujets que perception confuse, d'oii un certain irréalisme, qui variera avec chacun et qui est un produit de l'imagination individuelle, et par conséquent une forme de l'idéalisme.
A un autre point de vue, il y a un très grand idéalisme à ressentir un sentiment fort, en présence de cette réalité. De cette réahté, les réalistes eux-mêmes n'étudient que ce qui les émeut, et même, s'il s'agit de la réalité la plus basse, cela n'empêchera
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pas le sentiment qu'ils éprouvent à cette occasion, d'être d'ordre idéaliste. Les Goncourt ont maintes fois avoué qu'ils voulaient exprimer l'âme des choses, leur essence, le beau que Taitiste seul sait y découvrir et ce beau ils l'ont cherché dans les fortifications, les coins de banlieue, les quartiers populaires, les salles d'hO)pital, les maisons de tolérance, mais par le fait même qu'ils en expriment l'âme et l'essence, ils se montrent idéalistes. Un exemple frappant de cet idéalisme qui naît de la peinture d'une réalité, c'est bien la fin de Germinie Lacerteux. La vue de la fosse commune, et des séparations à demi-effacées par la neige a suggéré aux Goncourt des réflexions supérieures au fait pur et simple.
Le vrai réaliste serait celui qui, en présence d'un spectacle quelconque, spectacle d'horreur- ou de beauté ne sentirait rien. Les seuls êtres qui répondent à une pareille définition seraient par exemple le fossoyeur qui creuse la fosse commune, ouïe chirurgien qui tranche les organes comme on tranche une feuille de papier. Mais ceux-là ne sont pas des artistes ; ce qui prouve que l'indifférence, ou, ce qui revient au même, l'absence d'idéal, sont des états stériles d'oîi ne jaillit aucune esthétique.
C'est que même ceux qui visent le plus à l'impassibiHté comme Flaubert, s'ils sont artistes, se leurrent étrangement. Ils sont en proie, sans s'en douter, à une exaltation perpétuelle, et toutes leurs opinions, religieuses ou sociales, transparaissent dans leurs œuvres. Gomme l'écrivent les Goncourt : « il est dans la vie de l'artiste des jours qui ont de ces inspirations, des jours où il éprouve le besoin de répandre ou de communiquer ce qu'il a de désolé, d'ulcéré au fond du cœur. Gomme l'homme qui crie la souffrance de ses membres, de son corps, il faut que ce jour-là, l'artiste crie la souffrance de ses impressions, de ses nerfs, de ses idées, de ses révoltes, de ses dégoûts, de tout ce qu'il a senti, souffert, dévoré d'amertume, au contact des êtres et des choses. Ce qui l'a atteint, froissé, blessé dans l'humanité de son temps, dans la vie, il ne peut plus le garder: il le Aomit dans quelque page émue, saignante, horrible. G'est le débridement d'une plaie ; c'est comme si, dans un talent, crevait le fiel, cette
l'esthétique des concourt 217
pocho, chez certains génies, de certains chefs-d'œuvre. Il y a des jours où, sur son instrument, violon, ou tableau, ou livre, dans une création où frémit son àme, tout artiste exquis et vibrant jette une de ces pages palpitantes, coléreuses, enragées, où il y a de l'agonie et du blasphème du crucifié ; des jours où il s'enchante dans une œuvre qui lui fait n;al, mais qui rendra ce mal qu'il se fait au public ; des jours où il cherche, dans son art, l'excès de la sensation pénible, l'émotion de la désespérance, une vengeance de sa sensibilité à lui sur la sensibilité des autres (1) ».
Nous pensons que les Concourt ne sont pas les seuls chez qui le réalisme ait été vivifié par un idéalisme ardent et des aspirations violentes. La prétendue impassibilité de Flaubert n'était qu'une attitude, un nouveau moyen d'effarer le bourgeois. Le Journal des Goncourl nous donne sur ce point, de curieux détails. Nous apprenons, entre autres choses, que l'évocation de l'antiquité provoquait chez lui des crises de frénésie, que, sur toutes les questions, politiques, religieuses, esthétiques, il avait des opinions exaltées qu'il ne tenait ni de l'expérience, ni de la logique. Telles sont les raisons qui nous font repousser l'opposition traditionnelle que l'on établit entre le réalisme et l'idéalisme et qui nous mènent à rechercher sous l'impassibilité de l'écrivain ou l'objectivité du récit, l'existence d'une idée inavouée, d'un sentiment secret, véritables inspirateurs de la pensée de l'auteur.
Au reste, les (îoncourt n'ont jamais prétendu adopter à la lettre et sans réserve, la théorie de l'art réaliste. Ils s'en sont même ouvertement déclarés les adversaires sur certains points, en particulier lorsqu'ils écrivent : « La science du romancier n'est pas de tout écrire, mais de tout choisir (2) », et quand ils rapportent avec satisfaction ce jugement de Zola sur leur pro[)re talent : « Vous ! vos ennemis eux-mêmes reconnaissent que vous avez inventé votre art, ils croient que ce n'est rien ; c'est tout! (3) ».
(1) Manette Saloinon, p. 347.
(2) Journal, tome III, p. 245.
(3) Journal, tome III, p. 2'é7.
Dans ce même sens, ils déclarent à propos du théâtre : « Tout bien vu, le théâtre doit être une épopée ou une fantaisie. La pièce de mœurs, comparée au roman de mœurs contemporain est trop une misère, une parodie, un rien (1) >. Une autre raison qui peut faire ranger les Concourt parmi les écrivains idéalistes, c'est qu'ils ont exprimé dans leurs œuvres, leurs notions propres du beau et du laid, du bien et du mal.
Nous avons eu l'occasion de voir dans un chapitre spécial, à quel point ils ont senti la relativité et le subjectivisme des sentiments esthétiques. Nous ne voulons retenir ici que l'idéahsme nécessairement impliqué dans une telle conception. Ainsi, les Goncourt nous font part de l'évolution de leur goût. Edmond écrit à ce propos : « Mon goût depuis quelque temps subit une transformation. Il n'aime plus autant le joli, le fini des objets japonais ; il est séduit par la barbarie de quelques-uns de ces produits d'art industriels, notamment par le fruste, la brutalité, la coloration crûment puissante (2) ». Or qu'est-ce que le goût compris de la sorte, sinon la perception individuelle du beau ? Si donc le goût change, le beau change en même temps, puisqu'il est subjectif et relatif. Nous aboutissons donc ainsi à une esthétique, par son caractère d'individualisme même.
On trouve bien dans leur œuvre quelques passages qui semblent contredire ce point de vue et dans lesquels ils veulent que l'expression du beau s'identifie avec la perception du beau. « Pour Carpeaux, disent-ils, comme pour tous les gens de talent et d'avenir de ce temps-ci. il n'y a pas d'idéahsation du beau, il n'y a que sa rencontre et sa perception. Bref, c'est un artiste capable de faire un croquis en omnibus, ce dont le blague, comme un imbécile qu'il est, un membre de l'Institut qui est là (3) >. Mais par le fait même qu'il y a perception et perception individuelle, il y a idéalisation. Ce que l'artiste ou le caricaturiste retiendront comme matière d"art, ce sera le trait, le geste (]ui
(1) Journal, tome III, p. 187.
(2) Journal, tome VIT, p. 154.
(3) Journal, tome II, p. 298.
L'ESTHÉTinUE DES GOXCOrRT 210
auront déterminé chez eux cette petite secousse que l'on appelle l'émotion esthétique et qui ne peut résulter que de la satisfaction d'un idéal individuel.
Les Goncourt l'entendent bien ainsi puisqu'ils prétendent que le beau doit être choisi et extrait de la réalité par l'artiste. Toute leur pensée semble exprimée dans cette apostrophe de Ghassagnol : « Parce qu'il y a eu cette caricature du vrai de notre temps, un épatement de bourj.^eois ; le réahsme !.... parce qu'un monsieur a fait une religion en chambre, avec du laid hôte, du
vulgaire mal ramassé et sans choix, du moderne bas, ça me
serait égal, mais commun, sans caractère, sans expression, sans ce qui est la beauté et la vie du laid dans la nature et dans l'art : le style ! dont tu faisais si justement l'autre jour le génie, la griffe du Lion chez un peintre. Et puis quoi le Laid? Ce n'est qu'une ombre de ce monde-ci, si vilain qu'il soit. A côté de la rue, il y a le salon,.... à côté de Ihomme, il y a la femme,.... la
femme moderne Je te demande si une Parisienne, en toilette
de bal, n'est pas aussi belle pour l^s pinceaux que la femme de n'importe quelle civilisation? Un chef-d'œuvre de Paris, la robe, l'allure, le caprice, le chiffonnement de tout, de la jupe et de la mine!.... et dire que cette femme-là, la femme du XIX" siècle, la poupée sublime, tu ne l'as pas encore vue dans un tableau d'une valeur de deux sous. Pourquoi ? On n'a jamais pu
savoir Ah! les lisières, les exemples, les traditions, les
anciens, la pierre du passé sur l'estomac ! Sais-tu sur quoi me semblent donner les ateliers d'à-présent, tiens! sur le cimetière de l'idéal (1) ».
Ce dernier mot entre autres, nous fournit l'expression la plus juste de l'opinion des Goncourt sur la question. Ils veulent, comme Goriolis. « un réalisme nouveau, un réalisme cherché en dehors de la bêtise du daguerréotype, de la charlatanerie du laid, et travaillant à tirer de la forme typique, choisie, expressive, des images contemporaines, le style contemporain.
(1) ManetlP Sal.wwn, p. 332.
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Pour les Goncourt, en outre, il n'y a de beau que ce qui fait sentir et penser, a Les belles choses, en littérature, sont celles qui font rêver au delà de ce qu'elles disent, écrivent-ils. Par exemple, dans une agonie, c'est un geste sans raison, un rien vague qui n'est pas logique, un rien qui est un symptôme inattendu d'humanité (1) ». C'est ce désir d'émotion, de petit frisson inattendu, qui les porte en amour à préférer aux beautés d'Italie, les allemandes ou les anglaises qui seules savent donner la sensation aimante, « le remuement tendre (2) ».
C'est parce qu'ils aiment avant tout les œuvres qui font penser et rêver, qu'ils admirent la « Sapho » de Daudet, son chefd'œuvre du reste, et qu'ils approuvent le jugement de Daudet sur leur propre talent. « Rendre l'irrendable, c'est ce que vous avez fait, me dit ce soir Alphonse, — raconte Edmond, — ça doit être l'effort actuel, mais le point où il faut s'arrêter : voilà le difficile, sous peine de tomber dans l'amphigourisme (3) ». C'est que, précisément pour les Goncourt, le beau, le beau irrendable est ce qui entretient l'individu dans un certain état de fièvre et d'inassouvissement. Donc ce n'est pas un beau purement matériel, puisqu'il met en branle toutes les facultés imaginatives de Ihomme ; il est même nécessaire, suivant les Concourt, d'avoir la fièvre pour bien travailler (4). Ils admirent les livres qui sont des analyses de l'inassouvissement, — la maladie de l'intelligence du temps, — tels que « Volupté», la « Confesfession d'un Enfant du siècle », « Mademoiselle de Maupin » (o). Pour qu'il y ait du beau, il faut toujours un grain d'opium, un souffle morbide qui. détruisant l'harmonie froide et matérielle de l'ensemble, lui communique l'inspiration et la A'ie.
Dans leurs observations, les Goncourt ne procèdent pas en purs réalistes. A l'instar de Flaubert, leur observation est
(1) Journal, tome III, p. 105.
(2) Journal, tome III, p. 114.
(3) Journal, tome V, p. 254.
(4} Journal, tome III, p. 292.
(5). Journal, tome^ IV, p. 276.
l'esthétique des goncolîrt 221
artiste et amoureuse (1), non plus peut-être de la nature comme chez l'auteur de «Madame Bovary», mais plutôt des objets d'art, et des physionomies originales. Elle est éminemment personnelle, car s'il existe un idéal esthétique pour les Concourt, il n'existe pas de règles pour l'idéal. Ainsi qu'ils l'écrivent dans Idées et Sensations , \\?> pensent « qu'il faut plus que du goût. Il faut un caractère pour apprécier les choses d'art. L'indépendance des idées est nécessaire à l'indépendance de ladmiration (2) ».
Et d'ailleurs, ceux qui nient la part d'idéalisme enfermée dans l'œuvre des Concourt, ne comprennent pas à quel point la doctrine de l'art pour l'art professée par les auteurs de Ger/nmie Lacerteux et de Manette Salomon^ est une doctrine idéaliste, en ce sens qu'elle est pure de tout utilitarisme, et ne sert qu'à l'expression de l'idée, tout comme la recherche du vrai pour le vrai, dans les sciences. L'art pour l'art est un culte essentiellement'^ désintéressé oùrégoïsme et l'ambition ne trouvent pas de place.
Qu'on lise ce passage du Journal où Edmond parle de la mort de Regnault : « Il y a une foule énorme. On pleure sur ce jeune cadavre de talent, l'enterrement de la France. C'est horrible cette égalité devant la mort brutale du canon ou du fusil qui frappe le génie ou l'imbécillité, l'existence précieuse, comme l'existence inutile (3) ».
C'est encore au nom de l'art désintéressé, (ju'ils s'indignent contre ceux qui veulent faire de l'art utilitaire comme ce Prévost-Paradol, qu'ils criblent de traits dans leur Journal. « Lu au Havre un discours intitulé : Des rapports de la politique avec les lettres, prononcé par M. Prévost-Paradol, à la séance publique, annuelle et solennelle de l'Institut. 11 y a un morceau où le dit académicien défend d'aimer les lettres pour ellesmêmes (textuel), et proscrit le culte de lart pour l'art, qui dit-il, a été en tout temps, le chemin de l'afféterie, de la sul»ti-
(1) Journal, tome II, p. 157.
(2) Idées ri Sensations, p. 190.
(3) Journal, tome IV, p. 208.
222 l'IKKlŒ SABATIER
lité et de la médiocrité. Cest alors qu'il passe a un morceau d'éclat sur les Cluses, oui, les Muses avec une grande lettre, où il dit qu'elles méprisent ceux qui passent leur vie à leurs genoux, et que les faveurs les plus sérieuses sont réservées au mortel courageux qui. en allant à son travail, les salue avec un mâle amour. Et il continue, dans ce s^tyle, le portrait du mortel courageux allant à son travail, etc., etc et le revêt de l'immortalité, que lui décernent les déesses, à la dernière ligne et au dernier mot de sa péroraison. — Et voilà son français, à cet écrivain, un français que M. Prud'homme ne voudrait pas signer. Mais laissons là les grâces peudule-cmpire de son style. Venons au blasphème du petit parvenu politique, entré, à quarante ans, dans cette académie, où Balzac n'a jamais eu sa place. Gomment ose-t-il, en plein Institut, jeter l'injure à la conscience de l'art, à l'amour unique et désintéressé des lettres, aux derniers écrivains qui méprisent la-propos, le savoir-faire, tous les succès qu'un talent, comme le sien, a ramassés dans la flatterie des passions et du public d'un jour (1) ».
Un pareil désintéressement en art, est la meilleure preuve de l'idéalisme. Nous avons vu qu'ils méprisent l'art bourgeois, précisément à cause de son caractère utilitaire. Ils n'aiment pas les esprits positifs, et le fait de les rencontrer trop nombreux, dans ce XYIII« siècle qui leur plait par tant d'autres côtés les irrite presque. Ils veulent un peu de chimérique dans les âmes, un charme inquiétant et fantaisiste, ou, si l'on veut, le contraire de l'esprit pratique. «Au fond, je n'ai pas grande sympathie pour les femmes du XYIIl^ siècle, dira l'un des deux frères, Edmond, ces femmes sans premier mouvement, sans foi, sans croyance à un sentiment bon et désintéressé, toutes saturées, à l'exception de deux ou trois, de positivisme et de scepticisme. Elles me semblent avoir des âmes d'avoués (2) ».
Nous allons trouver une autre manifestation de cet idéalisme des Goncourt dans leur théorie curieuse du clair-obscur. Nous
(1) Journal, tome III, p. -228.
(2) Journal, tome V, p. 294,
l'esthétique hes concourt 21'S
avons vu que, selon eux, l'arliste doit choisir parmi la réalité, et non pas la représenter intégralement. Ils ne procèdent pas comme de parfaits réalistes, éclairant d'une lumière implacable, égale et crue toutes les choses indistinctement. Ils procèdent plutôt, à la manière de Rembrandt, préconisant le clair-obscur, pour donner plus de valeur à certains détails artistiques. Ils ont exposé leur méthode à propos de ia Fauslin : « Ce livre de la Faustin, écrit Edmond, mes confrères ne s'aperçoivent pas que c'est un livre, autre que ceux que j'ai déjà publiés. Ils ne me semblent pas se douter, qu'il y a dans ces pages, une introduction toute neuve de poésie et de fantastique dans l'étude du vrai, et que j'ai tenté de faire faire un pas au réalisme, et de le doter de certi^iines qualités de demi-teintes, et de clair-obscur littéraire, qu'il n'avait pas. En effet, les choses de la nature ne sont- elles pas tout aussi vraies, vues dans le clair de lune que dans un rayon de soleil de midi? Oui, il y a quelque chose de neuf dans mon dernier bouquin et il ne serait pas impossible qu'il se créât, dans une vingtaine d'années, une école autour de la Fàustin, comme il y en a aujourd'hui une autour de Genninie Lacer leux (1) ».
Il faut noter ici que l'esthétique des Concourt subit une évolution au cours de leur vie. Leur réalisme se nuança progressivement d'idéalisme, voire de fantaisie et les dernières œuvres d'Edmond, les Ze)iiganno, la Faustin, Chérie en sont des exemples significatifs. Néanmoins, ce clair-obscur dont Edmond eut conscience dans la Faustin, les Concourt le pressentaient depuis longtemps, quoique d'une manière moins frappante. Ils en firent usage à maintes reprises dans Manette Salonion et Charles Detnaillij. C'est ce qui les différencie à tel point de Zola et même de Maupassant étudiant l'un et l'autre les objets et les êtres avec un jour de salle d'opération et un soin égal. Pour eux, certains détails seuls comptent; les autres demeurent dans la pénombre. Ils ne voient que l'essence des choses, c'est-à-dire que l'idéalisation du réalisme et du réahsme actuel.
(l) Journal, tome VI, p. 18U.
Il faut, en effet, remarquer ici, avec M. Jules Lemaitre, qu'ils ont la passion du moderne. Ils sont poussés vers l'étude de cette vie contemporaine, par une sorte de charme fiévreux et attirant que ne connaissaient pas les siècles vraiment et sainement réalistes comme le XYIIP. C'est parce qu'ils ont subi ce charme, parce qu'ils ont goûté ce grain d'opium, parce qu'ils s'en sont grisés même jusqu'à souffrir de leur cérébralisme, qu'ils ne doivent pas être considérés comme de purs et froids réalistes, mais bien plutôt comme des idéalistes, travaillant parmi les matérialités les plus frissonnantes, les plus délicieuses, les plus esthétiques.