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CHAPITRE XVI

Caractères généraux de leur observation esthétique

Nous savons que toute réflexion, toute prise de conscience, tout jugement est le résultat d'un dédoublement du moi, d'un regard du moi contemplatif sur le moi agissant L'observation qui est à la base de toutes les sciences est aussi à celle de tous les arts. Elle peut porter d'ailleurs sur le monde intérieur des phénomènes psychologiques, comme sur le monde extérieur, ageut provocateur de nos émotions esthétiques.

C'est d'après la manière dont chacun ressent et perçoit ces émotions qu'il faut le juger. Le vulgaire réagit mollement et son observation est distraite. L'artiste, au contraire, se révèle par un excès d'objectivation. Pour mieux voir les objets, il s'en sépare davantage, car voir, c'est s'extérioriser par rapport aux choses. «Voir, sentir, exprimer, tout l'art est là ! [i) », écrivent

(1) Journal, tome II, p. 25L

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les Concourt; et ils ont raison, car le vulgaire se fond avec les choses et n'en jouit pas, incapable qu'il est d'exprimer des impressions qu'il n'a pas rerues. Il en résulte, pour les Goncourt, une singulière tristesse de vivre parmi des êtres aussi peu raffinés. « A la longue, disent-ils, on devient triste, comme si on enfonçait dans de la matière à côté (J'homnics et de femmes qui ne paraissent penser que par leurs sens (1) », ce qui veut dire qu'Us s'en tiennent à la sensation comme les animaux au lieu de réagir sous son action et de la transmuer en sentiments esthétiques ou moraux.

L'artiste, au contraire, se sépare des choses, il les objective et en jouit, mais de cette jouissance spéciale, et très innocemment égoïste qu'est la jouissance esthétique. C'est une jouissance toute intime et toute personnelle qui nuit aux jouissances collectives et, en particulier, au sentiment de l'amour.

Ce dédoublement intellectualise les sensations à ce point qu'il les purifie et n'en laisse subsister que l'élément esthétique. Voici un passage (Vidées et Sensations qui nous semble bien significatif à cet égard : « Dans le nu, peint, sculpté, décrit, quelques-uns ne voient que la ligne du beau. D'autres y voient toujours la peau de la femme et sa tentation. Il y a du Devéria pour certaines gens dans la Vénus de Milo (2) ». C'est que la plupart des gens sont comme les musiciens fous dont les Goncourt parlent dans leur Journal : « Ils sentent, mais ils ne pensent pas (3) ».

L'artiste, pour les Goncourt, est un dilettante, c'est-à-dire une sorte d'inverti (jui sent intellectuellement ce que les autres sentent physiquement. La douleur même change de nature, et, chez les plus corrompus, peut devenir une source de jouissance, et vice versa les sensations les plus légères s'irradient en souffrances aiguës. Tel est le cas de Charles Demailly, ce [)roduit d'une civilisation extrême et douloureuse. « C'est un des phénomènes de

(1) Idées el Sensations, p. 94.

(2) Idées et Sensations, p. 134.

3) Journal, tome III. p. lld,

/.'KKlIirlif/uc (frs (l/iiiravrl.

i2() l'IliUlili SABA'IlliK

rétal lie civilisation, diseat-ils en parlant de lui, d'intervertir la nature primitive de l'homme, de transporter la sensation physique dans le sensorium moral, et d'attribuer aux sens de l'àme les acuités et les finesses que l'état sauvage attribue à louïe, à l'odorat, à tous les sens du corps. Charles Demailly en était un remarquable et mallieui-eux exemple. Nature délicate et maladive, sorti d'une famille où s'étaient croisées les délicatesses maladives de deux races dont il était le dernier rejeton et la pleine expansion, Charles possédait à un degré suprême le tact sensitif et rimpressiounabihté. Il y avait en lui une perception aiguë, presque douloureuse, de toutes choses et de la vie (1) ». Un philosophe moderne, dont les tendances sont fort différentes de celles des Concourt, Guyau, a fait la même observation. « Tous les mouvements du cœur, écrit-il, quels qu'ils soient, deviennent, à notre époque, plus réfléchis et plus philosophiques ; la poésie qui les exprime subit donc une transformation analogue. Cette intime pénétration de la sensibilité par rintelligence est l'une des causes principales du progrès moral et esthétique (2) ».

C'est bien là une forme de dilettantisme, mais de dilettantisme spécial, fait de cérébrahsme et de morbidesse. Le pur dilettante goûte en effet légèrement toutes les sensations, il en éprouve des impressions à la fois délicates et fugitives qui ne laissent rien en lui, dont il jouit à peine et dont il ne souffre jamais.

Tel n'est pas le cas des Concourt, dont les nerfs et l'esprit intimement liés et simultanément surexcités vibrent et perçoivent avec une intensité singulière. Ils sentent, comme Charles Demailly, avec leur cerveau autant et plus qu'avec leurs sens, et c'est ce qui donne une si grande originalité à leurs observations faites dans le feu même de l'émotion. Ils possèdent à un degré supérieur encore à celui de Stendhal l'esprit d'analyse dans la sensation, et, mieux que chez Stendhal, ces deux facultés

il) Charles Demailly, p. 72.

(2) GuvAU. Problèmes d'Esthétique, p. 155,

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(le sentir et d'observer sont, cliez les Goncourt, connexes et se compénètrent avec une virtuosité surprenante.

L'artiste doit, en effet, être doué naturellement d'un don d'observation remarquable ; mais ce don d'observation ne s'exercera pas indistinctement sur toutes cboses. Il sera attire vers telles réalités plutôt (jue vers telles antres et clie/ chaque auteur il y aura une aptitude spéciale à observer une catégorie de réalités. C'est pourquoi il est si important, pour comprendre l'esthétique d'un auteur, d'étudier son esprit d'observation, car l'esthétique peut se définir par son objet. x\ussi, rechercherons- nous minutieusement, au cours de ce travail, les éléments variés auxquels les Goncourt accordèrent une valeur artistique.

Nous avons vu ([u'ils furent par tempérament des observateurs particulièrement curieux des détails, des gestes, des attitudes, plutôt que des ensembles. Cela venait d'une certaine paresse qui les empêchait de coordonner toutes leurs observations de détads pour reconstituer l'ensemble. Ils se bornaient à la transposition immédiate et instinctive de la sensation pure, travaillant beaucoup, mais sans plan, soutenus seulement par l'intérêt momentané.

Les Goncourt devinrent observateurs du monde extérieur, pour se distraire de l'analyse d'eux-mêmes. M. Bourget rapporte que Gœthe donna un semblable conseil à Tourgueniev : « Je lui affirmai que l'on ne se guérissait d'un état moral douloureux, d'une sombre hypocondrie, que par la contemplation de la nature et par un intérêt sincère au monde; extérieur (1) ». (Vest ainsi qu'ils devinrent des observateurs contemplatifs, comme la plupart des artistes, recueillant l'impression pour elle-même, tandis que l'homme d'action ne sait que s'en servir pour atteindre quelque résultat d'ordre utilitaire. Leur manière d'observer et de contempler se rapproche de celle de Madame Gervaisais et de son fils: «Elle s'accouda à la terrasse, écrivent-ils. L'air de la journée à la fois chaude et ventilée, cet air romain caressant la peau du flottement et du chatouillement d'une étoffe

(1) HouKGi'rr. E-s,s. de Psi/di. omleitiii., tome II, \). 2bi

soyeuse, ce souffle subtil, vif, léger, si agissant sur la fibre des mélancolies septentrionales, autour d'elle, cette apparence de bonheur, que tout semblait avoir là, ce qui se levait partout de joie, de paix splendidc, l'universelle sérénité, amenèrent chez elle une absorblion contemplative, oiî, se dégageant d'elle-même et se laissant glisser à la douceur environnante, elle demeura (juclque temps amollie, détendue, dans une délivrance de ses idées, un paresseux lazzaronisme d'âme (1) ».

Pour les Goncourt, l'observntion contemplative est un plaisir en elle-même, comme elle est un plaisir pour l'enfant mélancolique et douloureux de Madame Gervaisais, « grognant quand Honorine venait le chercher pour le faire manger, ou le coucher», et passant «là, toutes les heures à la même place, avec le même regard long d'attachement et de cette .tendresse triste, étonnée, qu'ont les enfants à voir souffrir (2) ».

C'est une sorte de passivité réfléchie, voulue, dans laquelle ils aiment s'entretenir, pour mieux se recueillir, pour mieux subir rimpression des choses environnantes. C'est dans cette disposition d'esprit que, dès leur jeunesse, ils ont pris la résolution de ne rien faire », et de vivre de ce genre de vie défini dans la lettre suivante : « Quoi de neuf pour nous, mon ami ! Rien. — Notre vie est un gentil petit néant, où les heures tombent sans bruit, l'une après l'autre, d'un coucou endormi. Nous nous écoutons vivre et nous péchons tranquillement des idées à la ligne (3) ».

En cela, l'esthétique des Goncourt diffère de l'esthétique populaire, toujours pratique, et mélangée de sentiments utilitaires : patriotisme ou tendances morales qui font le succès des pièces à thèse quand la thèse même est populaire. Guyau a soutenu dans ce sens, que le beau se confondait avec l'utile : ce qui n'est vrai, croyons- nous, que du beau primitif et populaire.

L'esthétique nouvelle dont les Goncourt sont les principaux représentants, sinon les créateurs, affranchit au contraire l'art de

(1) Madame Gervaisais, p. 4(î.

(2) Madame Gervaisais, p. 76.

(3) Lettres de J. de Goncourt, p. 95.

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la morale, observéïiit pour le seul plaisir de l'observation. Des idées morales se dégagent i)arfois de l'œuvre d'art ainsi courue : mais l'expression de ces idées n'a jamais été la fin directement poursuivie par l'artiste. Les Goncourt personnellement demandent à l'art des évocations de sensations, aux objets des impressions de sympathie, d'accord en cela avec leur héros Charles Demailly : « Les choses semblaient avoir pour lui une physionomie, écrivent-ils, une parole, cette particularité mystérieuse qui fait les sympathies ou les antipathies. Ces atomes invisibles, cette àme qui se dégage des milieux de l'homme avaient un écho au fond de Charles. Un mobilier lui était ami ou ennemi. Un vilain verre le dégoûtait d'un bon vin. Une nuance, une forme, la couleur d'un papier, l'étoffe d'un meuble le touchaient agréablement ou désagréablement, et faisaient passer les dispositions de son humeur par les mille modulations de ses impressions. Aussi le plaisir ne durait-il pas pour lui: Charles lui demandait un ensemble trop complet, un accord trop parfait des créatures et des choses. C'était un charme bien vite rompu (1) ». Cette mentalité se retrouve d'ailleurs dans plus d'une création des Goncourt, et, eu particulier, chez la Tompldns des « Frères Zemganno » s'irritant contre la physionomie des gens et des choses avec une fureur capricieuse.

C'est que, chez les Goncourt, cette môme tendance existait à l'état latent. Ils avaient, eux aussi, un besoin de ressentir la sympathie des choses environnantes, et de se plaire dans un milieu d'art, qui était pour leurs sens la plus intime, la plus discrète et la plus délicieuse des jouissances.

Ainsi se précisent les caractères de leur observation esthétique : pour se reposer de l'analyse psychologique, jouissance devenue fatigue par besoin de satisfaire une activité surabondante, ils s'adonnèrent à la contemplation amoureuse du monde extérieur. Ils regardèrent, avec l'attention jîdouse du collectionneur, les as|)ccts infiniment variés des choses, pour en recueillir tout ce qu'ils pouvaient offrir d'ngréable ou de rare. Exprimer la

(l) Charles Demailly, p. 73.

traîne de ces sensations, les faire revivre en eux et chez le lecteur sera la fia principale qu'ils assigneront à l'œuvre d'art. Nous pensons que cette disposition découle de la dircM'lion qu'ils donnèrent à leur observation.

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