‹ L'esthétique des GoncourtChapitre 18 sur 43 · IMlililtl' SABAÏlEI'i · texte numérisé non relu

IMlililtl' SABAÏlEI'i

tance croissaiilc du mobilier dmis le roiiiau. Avec les Goncourt, coiiimence la description du mobilier, mobilier intime dans ses plus grands détails, mobilier d'art, d'intérieur, de musée d'église. Avant eux, Balzac avait bien entrepris, au début de chacun de ses romans, de nous situer, dans une narration copieuse, le cadre où plus tard se jouera l'intrigue ; mais il le faisait une fois pour toutes et n'y revenait plus, un peu à la manière de la description d'un décor dans le scénario dune pièce de théâtre. En cela, il manquait de goût, nous fatiguait par un récit trop compact et qui paraissait oiseux à nous qui ne connaissions pas encore les personnages et qui ne pouvions comprendre par là même le rôle que tous ces objets jouaient dans leur vie. Les Goncourl, au contraire, s'iiderrompent dans l'analyse d'une crise passionnelle, pour nous peindre très brièvement, d'une touche légère, d'une phrase courte, mais colorée, parfois même d'un seul mot, mais d'un mot juste, un détail matériel de mobilier, une table, un verre, une fenêtre, et si l'on regarde de plus près, on s'aperçoit que ce n'est ni une mterruption, ni une diversion, mais un procédé adroit pour compléter la silhouelle d'un personnage. Le romancier s'occupe essenlieilenient de raconter les mœurs el la vie des hommes ; or. par le fait même que ces hommes ne sont pas de purs esprits vivant dans le monde des idées abstraites, et des sentiments absolus, mais des êtres pour qui la matière est la source de toutes les sensations, si l'on veut reproduire exactement le processus de leur vie intérieure, il ne faut jamais les séparer de ce milieu dont l'action s'exerce et se renouvelle à chaque seconde de leur existence. Les Goncourt ont eu le rare bonheur de le comprendre. Ils ont été guidés d'ailleurs dans celte voie par un sens exquis du moderne, qui leur a fait deviner la place de plus en plus prépondérante que l'objet d'art devait prendre dans la vie du civilisé du XIX'"" siècle, bibeloteur d'instinct, éprouvant un plaisir délicatement sensuel à remuer des objets précieux, à poser son regard sur de menues choses d'un coloris heureux.

Vnc autre conséquence, non moins curieuse, de ce culte du meuble au(piel vient se joindre le culte du réel, c'est le goût de

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rauUioiiliciLc dans I(;s ol)i('ls ou hîs meubles diis é[)i)(jues anlél'icurcs. I/aulliciilifiuc, par l(; l'ail seul (|u'il îi exislr. p'ii-do eu lui-uièuie ([uel(Hie cliosc du sirclc oi"i il a \rr\i. ]| a|)[)i)i'le au milieu d'un siècle uou veau, uou seuhMucul uu sou v(uiir dupasse, mais la visiou évocalrice de ce pass('^ redevenu présent. IJno imilalion u'aiirail [)as. aux yeux des (ioucourl, la uirme laculLé, car il va entre uu uieubh; autlicnlique et un meuble faux, toute la différence qui existe entre une personne et son portrait.

Cette importance accordée à l'objet d'art autlicutique est basée tout entière sur la croyance à la vie des objets d'art. Ceux-ci, pour les (joucourt, out une personnalité réelle fondée sur leur authenticité et une personnalité symbolique qui leur est communiquée par l'imaginatiou de l'homme. Telle est l'impression qui se dégage de cette page de Manette Salomon : « Les tableaux semblaient défaillir. Ils étaient pris de ce sommeil du crépuscule qui parait faire descendre dans les ciels peints le ciel du dehors, et retirer lentement des couleurs, le soleil qui s'en va de la journée. La mélancolique métamorphose se faisait, changeant sur les toiles l'azur matinal des paysages en pâleurs émeraudées du soir ; la nuit, s'abaissait visiblement dans les cadres. Bientôt les tableaux, vus sur le côté, firent des taches brouillées, mêlées d'un cachemire ou d'un tapis de Smyrno. La tournure d'un rêve vint aux silhouettes des compositions, qui prirent dans la masse de leui's ombres un caractère confus, étrange, pr(>s([ue fantastique. Les petites colonnes encastrées dans le mur, les consoles et les portoirs do statuettes, arrêtaient encore un peu de jour qui se rétrécissait en une filée loujours plus mince sur leurs nervures. Au-dessus de la copie de Saint-Marc, du noir était entré dans la gueule ouverte du lion, (|ui paraissait bailler à la nuit (1) ». •

Animées pai' l'imagination de l'homme, les choses inerles proimenl [)our une heure, une vie de rêve hoffinaunes((ue, vibiantà l'unisson îles pulsations de l'évocateur; et, à leurtour, ces objels réagissent sur l'inuiginatiou de l'honnue à ([ui elles

(1) MnurJle Salonnm, p. 13.j.

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coinmuniqnont dos visions originales. Tel est, avons-nous dit, le cas (le Madame Gervaisais, qui subit l'influence de tout ce qu'elle voit et entend à Rome, au point de s'enfoncer peu à peu dans un mysticisme sensuel qui fait d'elle un être vibrant en iiarmonie avec les objets environnants, fondu dans un brûlant l)anlluMsme catholique. Cette conversion s'effectue non par la raison, mais par une séduction exercée sur ses sens. Madame Gervaisais est attirée vers la foi, non pas parce que son esprit inquiet y trouve la satisfaction de ses curiosités, mais parce qu'elle goûte dans l'apaisement de la piété envahissante, un calme délicieux où se détendent ses nerfs.

C'est dans ce sens qu'agissent ses premiers convertisseurs, la comtesse Lomanossov et le prédicateur du Gésu, aidés d'ailleurs d'une manière souveraine par ce charme romain, mélange de paganisme et de foi brûlante, de sensualité et de mysticisme, et qui émane des tableaux, des statues, des églises, de la musique, des sermons. « La dévotion, écrivent-ils, y était peinte avec ses délices, et ses intimes sources de courage, donnant à la vie une amabilité délicieuse, la facilité de toutes les actions, la bénédiction et la couronne de toutes les affections de famdle, de ménage, d'amitié, un allégement heureux, allègre du travail, du métier, des peines, des inquiétudes, des amertumes de chacun ; suave attouchement d'une loi sans sévérité, sans exigence de détachement et de renoncement qui, laissant l'homme au monde, lui donnait, pour passer à travers les choses du siècle, l'onction bénie d'une sorte d'huile sainte (1) ».

Les Concourt, disciples sur ce point de Condillac. ne sont pas loin de penser que toutes nos idées nous viennent des sens. De là, Fimportance de l'observation extérieure, pour connaître la mentalité des personnages. Ils vont plus loin, car ils paraissent nier le bonheur et la douleur d'origine purement morale, ramenant à des sensations plus ou moins raffinées des états qui paraissaient presque immatériels. Ainsi, par exemple, le mysticisme de Madame Gervaisais n'est dû qu'à un désordre

(1) Madame Gervaisais. p. 11*8.

L ESTflliTlQUE DES GO.XCOUHT ZOO

nerveux. « Dès lors, affranchie du long tourment de sa frayeur, elle commença à jouir, tremblante, émue, ébranlée par tout l'être, de Tintimité chaste et délicate de son jeune Mailre, avec des tressaillements dans la prière, un attendrissement de délices, ces touchements et ces douceurs spirituelles, cette inénarrable jouissance des grâces sensibles après lesquelles ses tendresses avaient si amèrement soupiré sans pouvoir y atteindre. Maintenant, elle se trouvait dans la confiance et l'abandon de la femme qui se livre toute à Jésus et se cloue à lui (1) *. Et plus loin on lit : a Elle s'élevait à ces colloques de silence, où les yeux répondent aux yeux, le cœur au cœur, et où nul n'entend ce qui se dit, (jue les amants sacrés qui se le disent dans un souffle! (2)»..

Dans ce roman, les Concourt ont été les -premiers à mettre on scène un des états d'àme qui devait être le plus recherché des auteurs actnels, le mysticisme sensuel, celui dont Huysmans, d'Annunzio, et récemment l'écrivain de la « Cité des Lampes », devaient faire la matière de leurs œuvres. Quel cas psychologique est plus susceptible de séduire un lettré, artiste et nerveux,, aux sens aiguisés par une civilisation et une culture intenses, assoiffés de jouissances rares et subtiles'^ Or les Goncourt furent, avant d'Annunzio, les premiers exemplaires de ce type. Eux aussi, étaient las de la vie vulgaire, des sensations banales, dévorés de désirs impossibles. Dans le mysticisme sensuel, ce qui les intéressait, c'est que les sensations les plus ardentes, les plus terriblement charnelles en réalité, se voilaient sous l'apparence d'affections pures et immatérielles, et que les émotions les plus sauvagement amoureuses se dissimulaient et s'enveloppaient dans une atmosphère d'ardeur sacrée qui leur donnait, avec .une étrange perversion, un charme rare et attachant.

Pour les Goncourt, les aspirations religieuses sont encore une manifestation de la puissance d'aimer, et cette manifesta-

it) Madame Gervaisais, p. 312.

(-2) Idem, p. 315.

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