‹ L'esthétique des GoncourtChapitre 19 sur 43 · rii:i!i!i: sAnAi!ii,r · texte numérisé non relu

rii:i!i!i: sAnAi!ii,r

lion se [H'oduil à doux (''[H)(|iies de l;i \ie el ehe/ deux catégories d'êtres différcnls : dnns la jeunesse, clie/ des èlres qui ne sjivenl pas encore les plaisirs d'aimer, et plus t;u'd chez des êtres délicats, que raniour a brutalisés, et qui cherchent dans une voie nouvelle nue passion plus ardenle el nutins besliale. La [)rcniière inanil'eslalion, Edmond la éludiée avec un tact exquis dans cette page de Chérie : ^^ On ne la [)as. en elïet, assez remarqué, dit-il : la première communion est le premier amour de la femme, amour qui s'éveille au milieu de la prise de son imagination par des idées d'adoration ; amour qui germe dans l'attendrissement ému de son petit être, se répandant au dehors eu effusions mouillées de larmes, en prières dites avec abondance, en oraisons jaculatoires ; amour qui se pénètre de ce sentiment tout nouveau inconnu à l'enfance : la mélancolie, peut-être née de la succession des émotions douces et redoutables, se dégageant des mystères et des cérémonies de l'Eglise ; — amour enfin qui couve dans la rêverie brûlante et l'embrasement moral, allumés chez la communiante par l'adorable Jésus fabriqué par la mysticité catholique. La première communion, c'est le don du premier sentiment d'amour humain, éclos en k\ petite fille, sous le moite ealori(|ue de la dévotion, et quelle offre inconsciemment à un amant céleste (1) ».

Madame Gervaisais est. par contre, le type de la femme que l'amour humain et charnel n'a pas satisfaite, parce qu'elle était trop délicate, trop dévorée d'aspirations élevées, tro[) cérébrale en un mot. Ce n'est que dans la foi la plus brûlante et la plus sensuelle en réalité, iuîus la plus immalérielle et la plus désintéressée en apparence, (pi'elle trouve le bonheur et l'assouvissement de ses facultés amoureuses ; mais, jamais, elle ne se doute elle-même qu'elle a été attirée surtout par ses sens vers îa religion, et que son corps, bien avant son esprit, a subi la conversion, et c'est précisément par cette tendance, qu'elle est une disciple des Concourt, qui partout et toujours voient le côté

;i) Chérie, p. 113.

L IvSlHÉTIQLE DES GONCOUriT 2a/

sensuel des choses, et ne peuvent pas séparer, uiènie pour un instant, l'idée de l'image .

C'est que les Concourt sont, par essence, des natures plastiques. Les impressions se produisent le plus souvent chez eux sous laformc d'un tableau, et de ce tableau naît un symbole. Trait essentielà noter, car il les différencie singulièrement des philosophes qui pensent par abstractions, sans le secours de l'image et de l'évocation matérielle : Veulent-ils donner une idée de la piété ardente et du calme régnant dans un hôpital tenu par des sœurs, ils esquissent les deux silhouettes suivantes, passant le soir entre les lits ensommeillés : « Les deux femmes en blanc passent lentement et doucement. Elles vont d'un pas si léger que leur pied ne fait pas même sur le carreau, le bruit d'un glissement. Elles avancent, avec la chandelle devant elles, ainsi que des ombres dans un rayon. Celle qui se tient du côté des lits, marche les mains croisées devant elle. Elle est jeune, sa figure a une douceur calme, un de ces sourires de paix que le rèvc met en silence sur un visage qui dort (1) » : C'est précisément par ce côté plastique, qu'ds sont portés à admirer les pompes et les cérémonies de la religion catholique (2), et que tout en n'étant pas eux-mêmes croyants, ils se laissent bercer par les douceurs d'une foi vague et reposante, dégagée par l'atmosphère parfumée de fleurs et saturée de musique qui règne dans les églises en général, et dans les églises romaines en particulier.

Bien que doués, en effet, d'une remarquable puissance visuelle, qiu aurait pu atrophier celle des autres sens, les Goncourt subissent à un point étrange le charme de la musique religieuse, presque la seule qu'ils goûtent et qu'ils comprennent d'ailleurs, et à laquelle ils prêtent une force de conversion singulière : « Charmée nerveusement, avec de petits tressaillements derrière la tête, écrivent-ils. Madame Gervaisais demeurait languissamment navrée sous le bruit de cette basse balançant la gamme des mélancolies, répandant ces notes qui semblaient le large

(1) S(pur Pliilomène, p. 4.

[2) Idées el Sensations, p. l.'iS.

//h'stlit'tù/uc i/eif flditcoiirl.

murmiiro d'une immense désolation, suspendues et trémolautes (les minutes entières sur des syllabes de douleur dont les ondes sonores restaient en l'air, sans vouloir mourir (1) ». Et plus loin : « Ce chant, cette voix qui avait fini par l'ineffable note mourante et crucifiée, le Lamma Sabachtani du Golgotha, laissaient à Madame Gervaisais, un long écho qu'elle emportait, une vibration dont le tressaillement continuait aux endroits sensibles de son être, montant jusqu'à ses lèvres, qui, d'elles-mêmes, tout bas, en répétaient le soupir suprême. Et en même temps, avec cette mémoire intérieure, elle sentait s'élever et remonter peu à peu en elle, tout le douloureux de sa vie, toutes ses larmes en dedans. Avec Tanière félicité du souvenir, elle se rappelait toutes ses impressions tristes de jeune fille, d'épouse, de mère, toutes les secrètes et inconnues douleurs opprimées d'une existence de femme. Il lui semblait que son passé se rapprochait dans l'enchantement mélancolique d'une harmonie éloignée sur la corde d'un violon qui eût pleuré. C'était comme un rappel de ses anciennes émotions, oi^i il lui revenait à fleur de cœur, ce qu'elle avait senti, étouffé, souffert. Rien de religieux d'ailleurs et qui s'approchât de la foi, ne se mêlait chez Madame Gervaisais à cette sensation délicate et profonde, mais de sentimentalité toute féminine, mise en elle par cette musique (2) ».

C'estque la musique, pour les Goncourt. n'est pas autre chose, que « la messe de l'amour », la vibration qui émeut le plus les nerfs de la femme et la met le mieux dans un état délicieux d'attente. La musique excite le désir dans le corps et dans l'àme de la femme, en la plongeant dans un exquis malaise que doit assouvir une idole profane ou sacrée. L'amour ne suit pas nécessairement la rêverie musicale. Souvent celle-ci peut, et Stendhal a développé cette thèse, remplacer l'amour, en étante elle-même son propre assouvissement. Les Goncourt ne pensent pas ainsi. Pour eux, la musique çst une préparation à l'amour

(1; Madame Gervaisais. p. 103. (2) Idem., p. 105.

L'iiSTHIiTIQL'E Di:S CONCOURT 2oi>

sacré ou profane, comme c'c^st un moyen d'évoquer des souvenirs, rien do plus: ce qui se comprend, lorsqu'on sait qu'ils n'étaient pas musiciens et qu'ils n'avaient qu'à un degré très faible le sens de la musique.

C'est là une des rares formes d'art dont ils n'ont pas eu une perception complète, sans qu'ils se soient interdits de faire sur. elle des observations. I^eur sens artistique les a empêchés de se tromper, en leur suggérant des réflexions poétiques, comme sur tous les autres sujets. Et, en effet, une des bases de leur esthétique, et peut-être la plus originale et la plus charmante, n'estelle pas l'observation de toutes les choses, les plus petites comme les plus grandes, les plus animées comme les plus inanimées en apparence (car rien n'est inanimé dans la nature), (|ui composent l'atmosphère physique et morale où se meut la vie de l'homme, et d'oii l'homme tire ses sensations d'abord, ses pensées ensuite, son génie môme enfin.

Page 1