‹ L'esthétique des GoncourtChapitre 20 sur 43 · CHAPITRE XVIll · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIll

Leur observation psychologique

Les fioncourt n'ont pas eu seulement le goût de l'observation du monde matériel; psychologues habiles, ils se sont également intéressés aux événements de l'àme.. Sur eux-mêmes, ils ont pratiqué l'analyse la plus minutieuse ; sur autrui, ils ont essayé de diriger leur observation la plus pénétrante. En un mot, ils ont été au moins aussi attirés vers l'étude des crises morales, que vers celle des décors et des milieux, et l'on doit regarder comme à peine exagéré dans son exclusivisme, l'aveu suivant que nous fait Edmond : «En littérature, il n'y a plus (pie les choses et les drames de l'àme ([ui m'intéresscmt ; les faits divers

200 ntlRKE SABATIER

les plus curieux de rexistence des gens me seinblenl du domaine des romans de cabinets de lecture (1) ».

Ce goût naturel pour la psychologie se traduit par une aptitude à l'analyse d'eux-mêmes et des cires d'alentour et par le plaisir certain qu'ils en éprouvent. Ils se sont plu à l'aire de curieuses observations de détails psychologiques, infimes en eux-mêmes, énormes dans leurs conséquences. Un exemple curieux est le jugement qu'ils portent sur Mérimée : « Souvent, disent-ils, une impression d'enfance donne le pli, le caractère de toute une vie. On me racontait que Mérimée est un être uniquement fabricjué de la crainte du ridicule, et que cela vient de ceci : enfant, un jour, on le gronda, et. sorti de la chambre, il entendit ses parents rire de la tète pleurarde qu'il avait faite à la semonce, il se jura qu'on ne rirait plus de lui, et il se tint parole, en se séchant à fond (2) ».

Leur goût de psychologie se porte de préférence sur des petits détails qui seraient imperceptibles à des esprits moins délicats et moins expérimentés : détails réalistes d'ailleurs, souvent, techniques et scientifiques : « En parlant mariage à Germiuic, [Mademoiselle de Varandeuil touchait la cause du mal de Germinie. Elle mettait la main sur son ennui. L'irrégularité de l'humeur de sa bonne, les dégoûts de sa vie, les langueurs, le vide et le mécontentement de son être venaient de cette maladie que la médecine appelle la mélancohe des vierges (3) ».

Le goût de la psychologie se révèle surtout chez eux par l'analyse minutieuse qu'ils ont donnée du sentiment de l'amour. Chose assez surprenante au premier abord, puisque, nous l'avons déjà dit, il s'agit là d'un sentiment f[u'ils n'ont guère éprouvé. Cette froideur sentimentale ne les a pas empêchés néanmoins de ressentir intellectuellement pour ainsi dire l'amour, de l'imaginer, de l'étudier sur autrui, de s'y intéresser vivement. C'est un cas d'observation psychologique purement objective,

(1) Journal, tome VI, p. 192.

(2) Journal, tome II, p. 175.

(3) Germinie Lacerleux, p. 54.

l'esthétique des GOiNCOURT 2()1

OÙ les phénomènes mentaux sont traités comme des phénomènes vus du dehors.

Les Concourt, remarque essentielle, dès qu'on entreprend l'étude de leur psychologie amoureuse, furent peut-être les premiers à traiter l'amour comme un état pathologique, relevant de la médecine, état que l'on observe au microscope et dont on fuit la contagion: « Quel dommage, disent-ils dans leur admiration pour le docteur Robin, quelle perte qu'une pareille intelligence d'observateur et de physiologiste n'écrive pas un livre dont il nous donnait ce soir un si curieux morceau sur les effets moraux des maladies de poitrine : un livre dont la première ligne n'a pas été encore écrite, un livre qui serait une clinique médico-littéraire de ces maladies de foie, de cœur, des poumons, si liées et si attenantes aux sentiments et aux idées du malade et présenterait toutes les révolutions de l'àmc dans la souffrance du corps (1) ».

Dans ce sens, on peut citer entre autres, ce passage de Germinie Lacerleux : « Dans la flamme de son sang, l'appétit de ses organes, sa faiblesse ardente, ne sentait-elle point s'agiter la Fatalité de l'Amour, le mystère et la possession d'une maladie plus forte que sa pudeur, et sa raison, l'ayant déjà livrée aux hontes de la passion, et devant, — elle le pressentait, — l'y livrer encore ? (2) « .

Aussi les Goncourt ont-ils observé les principales manifestations de ce mal, sans le contracter, et, sans doute, l'ont-ils ainsi mieux connu. Toute connaissance scientifique est, en effet, le produit d'une objectivation. Nous avons dit cependant que la psychologie des Goncourt était une psychologie intuitive, ce qui semblerait impliquer une connaissance subjective des choses. Il n'en est rien, car l'observation objective n'exclut pas l'intuition, et Ton sait le rôle de l'intuition dans les sciences physiques.

Les Goncourt ont justement mis les ressources de leurs facultés

(1) Journal, tome ITT. }). 207.

(9'> Germime Larcrieux.\^. 19Î,

26â PIERRE SABATIER

intuitives au service d'une observation objective et scientifique des phénomènes psychologiques, et, en particuher, des phénomènes de l'amour, dont ils se sont attachés à découvrir, à étudier et à décrire les manifestations physiologiques . On en trouve de nombreux exemples dans Germinie Lacerteui, dans la Faustin, même dans Renée Mauperin.

« Et c'étaient, écrivent-ils dans Germinie Lacerteux, entre ces deux êtres, des amours terribles, acharnés, et funèbres, des ardeurs et des assouvissements sauvages, des voluptés furieuses, des caresses qui avaient la brutalité et les colères du vin, des baisers qui semblaient chercher le sang sous la peau, comme la langue d'une bête féroce, des anéantissements qui les engloutissaient et ne leur laissaient que le cadavre de leurs corps (1) ».

Ils ont observé toutes les phases de l'amour : ses débuts, ses heurts, ses joies, ses tourments, ses angoisses, sa fin, mortelle le plus souvent, car pour lesGoncourt, la pensée de lamour est intimement liée à celle de la mort. L'amour mène à la mort nécessairement, fatalement. Accepter l'amour c'est vouloir mourir. Et cependant ils ont compris eux aussi, peut-être mieux que d'autres, parce qu'ils étaient plus sensibles, tout ce que la passion pouvait donner de volupté, tout ce que les heures de premières tendresses contenaient de bonheur.

« Pourtant, elle repoussa les tentatives, les hardiesses du jeune homme, sans rien dire, sans parler. Elle ne songeait pas à lui appartenir autrement, ni à se livrer davantage. Elle vivait de la pensée d'aimer, croyant qu'elle en vivrait toujours. Et dans le ravissement qui lui soulevait l'àme, elle écartait sa chute, et repoussait ses sens. Elle demeurait frémissante et pure, perdue et suspendue dans des abîmes de tendresse, ne goûtant et ne voulant de l'amant que la caresse, comme si son cœur n'était fait que pour la douceur d'embrasser (2) ».

Après cette description pure et sentimentale de la naissance de l'amour, voyotis comment ils savent rendre le spasme de

(1) Gei-minie Lacerteux. p. 2~1 ,

(2) Idem., p. 71.

l'estdétique des concourt 203

l'amour, le frémissement de la volupté satisfaite : « La passion se dégageait du corps tordu de la femme, comme une électricité, un foudroiement de plaisir, allant jusqu'aux extrémités de l'organisme de l'homme serré dans ses bras. Et parmi les emportements sensuels de son amour, il y avait tout à la fois des tendresses ingénues de jeune fille et du libertinage de courtisane, et des retenues et des impudeurs.... Parfois en le bégayement jouisseur d'un spasme, son enfance remontait en elle, et lui mettait entre ses dents, qui s'entre-choquaient, le mot « maman », ce nom qui revient aussi dans la bouche des femmes qu'on assassine.... De temps en temps, devant la peur de quelque chose qu'elle tenait renfermé au fond de sa pensée, elle enveloppait William convulsivement d'elle-même, comme d'une protection affolée et délirante... Et toujours des baisers, des baisers et encore des baisers. Jusqu'au jour, durait la mêlée de ces deux corps fondus dans une longue caresse ; la petits mort de la volupté apportant au visage de Juliette une transfiguration extatique, et dans sa bouche de flamme, faisant le bout de sa langue amoureuse, froid comme un glaçon. Et les erotiques heures de cette nuit, à la pendule de la chambrette, sur laquelle, la Faustin avait jeté sa fanchon, sonnaient voilées de dentelle (1) »

Aucun de leurs ouvrages ne révèle, mieux que la haustin, la pénétration de leur psychologie amoureuse. Ils ont su y donner de l'amour une description à la fois esthétique et singulièrement réaliste. L'amour efface selon eux la notion du temps chez les amants, il confond les premiers souvenirs et le pressentiment de la fin, il môle les bégayements de l'enfance aux perversités acquises ; il provoque le retour à la nature, sans faire oublier les raffinements de la civilisation ; mais aussi, il impUque presque toujours, chez les Concourt, un besoin de sacrifice de la part de la femme en faveur de son amant.

Ce sacrifice est par lui-même une jouissance, un i)laisir irraisonne, désintéressé, (pie la femme accomplit pour sa propre

(1) La Faustui,'^. 21^.

264 P1ERIU-: SABATIER

satisfaction et dont elle ressent une délicieuse sensation. Toutes les héroïnes des Concourt ont ce besoin de sacrifice, qu'on peut rapprocher du plaisir de la macération que les âmes mysticoscnsuelles s'imposent à elles-mêmes. La Faustin donne sa démission de sociétaire de la Comédie-Française pour plaire davantage à Lord Annandale ; Germinie fait plus encore : Pour s'attacher Jupillon, elle lui sacrifie son honneur et sa vie : « Elle n'avait même pas fait le calcul, disent-ils, que ce sacrifice toucherait le jeune homme. Elle avait agi d'un premier mouvement. On lui aurait dit de mourir pour qu'il ne partit pas qu'elle fût morte. L'idée de le Aoir militaire, cette idée du champ de bataille, du canon, des blessés, devant laquelle, de terreur, la femme ferme les yeux, l'avait décidée à faire plus que de mourir : à vendre sa vie pour cet homme, à signer pour lui sa misère éternelle (1) ».

Ce besoin de sacrifice dans l'amour nous conduit tout naturellement, suiA'ant les Concourt, a désirer le sacrifice suprême, Fanéantissement dans l'amour, la Mort. Comme Tristan et Yscult, les personnages des romans des Concourt ont un souverain appétit de la Mort. Ils la regardent comme la dernière et la plus forte des sensations et des jouissances, comme un moyen d'être plus intimement uni à l'être aimé, et ils la désirent, comme une régénératrice de leurs sens fatigués. Tel est le cas de Germinie Lacerteux : « Dans le paroxysme d'excitation où était la malheureuse créature, sa tête, ses nerfs, l'imagination de son corps enragé, ne cherchaient plus même le plaisir dans le plaisir, mais quelque chose au delà de plus âpre, de plus poignant, de plus cuisant ; la douleur dans la volupté. Et à tout moment, le mot « mourir « s'échappait de ses lèvres serrées, comme si tout bas, elle invoquait la mort et cherchait à l'étreindre dans les agonies de l'amour! (2) ».

Au sentiment de l'amour, les Concourt en ont rattaché un autre qui n'en est, suivant eux. qu'une manifosiation à peine

(1) Germinie Lacerleux, p. 1-18.

(2; Idem., p. 221.

L'ESTHÉTlQLli DES r.O.NCOURT 265

différente. La femme aime le ClirisL de lu même manière (ju'elle aimerait un être humain, pensent-ils, et l'amour divin n'est qu'une forme épurée de l'amour véritable. Il peut d'ailleurs se transformer selon les circonstances. Telle est l'histoire de sœur Philomène ; enfant elle est nmoureuse du jeune homme chez qui sa tante est femme de chambre ; plus lard, dépitée, dégoûtée, elle se tourne vers Dieu et met toutes ses facultés affectives au service de l'amour du Seigneur. Elle dépense dans cet amour toute l'ardeur et toute la ferveur dont elle est capable, jusqu'au jour où, à ce sentiment pur, vient se mêler un sentiment plus matériel. Elle revient à l'amour humain, Inconsciemment, sans penser même à le satisfaire, et son cœur est doidoureusement dilaté par cette double affection.

Les Concourt ont donc, nous venons de le voir, une conception originale de l'amour. Il est plus difficile de dire qu'ils ont vu dans les sentiments amoureux, une matière propre à inspirer une œuvre d'art. Ont-ils senti à leur égard l'émotion admirative d'une Georges Sand f ou n'ont-ils en eux qu'une fièvre cérébrale, digne de curiosité et de pilié. Tout nous permet de répondre affirmalivement à la seconde alternative.

En général, les Concourt ont été peu sensibles h la beauté sentimentale, qui leur a toujours paru trop mêlée de réalités physiques quelque peu répugnantes Ils ont, en effet, tendance à voir partout l'action prépondérante et dégradante du physique sur le moral, même en ce qui concerne leur propre talent. N'écrivent-ils pas, dans Xqwv Journal : « Notre talent ! qui sait ? C'est peut-;Hre l'alliance d'une maladie de cœur et d'une maladie de foie (I) ».

Par conséquent, le phénomène [)sychologique amoureux ne devient objet d'esthétique ([ue loi-stpi'il renferme une singularité rare, et qu'il présente par là les caractères que nous retrouverons plus loin à propos de l'esthétique du monde matériel.

Mais leur goût de la psychologie s'est exercé tout autour d'eux. En dehors de leur moi. ipi'ils ont disséqué avec une habi-

(1) Journal, tome III,, p. IW.

leté cruelle, ils ont pris comme objets d'observations les êtres qui étaient le mieux à portée de leur œil : leurs amis, leurs collègues, leurs bonnes, Rose entre autres, le prototype de Ger- 7ninie Lacerteuœ. Cette femme a été l'objet de leurs observations les plus originales, et sans doute les plus douloureuses. A la suite de la révélation soudaine d'une double vie cbez un être qui vivait à leurs côtés et qui ne semblait rien avoir de caché pour ses maîtres, il leur est venu un dégoût profond pour la nature dissimulée de la femme, et sa science innée du mensonge : « Pauvre créature ! écrivent-ils, dans leur JouniaL Nous lui pardonnons, et même une grande commisération nous vient pour

elle, en nous rendant compte de tout ce qu'elle a souffert

Mais pour toute la vie, il est entré en nous la défiance du sexe entier de la femme, et de la femme de bas en haut aussi bien que de la femme de haut en bas. Une épouvante nous a pris du double fond de son âme, de la faculté puissante, de la science, du génie consommé, que tout son être a du mensonge (1) ».

L'observation psychologique revêt d'ailleurs souvent, chez les Concourt, la forme intuitive. Ils ont la connaissance divinatoire de l'ambiance, et cette quasi-science est toute instinctive et spontanée chez eux : « Comme nous nous félicitions de notre jugeotte des hommes et des femmes à première vue, — faculté que nous trouvons n'appartenir guère qu'à nous, seuls dans notre monde, raconte Edmond, Daudet me disait: « C'est très curieux, moi. les gens, je les juge par le regard, par l'observation Vous, c'est par une espèce d'intuition de l'ambiance ! (2) ».

Cette intuition de l'ambiance procède chez eux de l'observation des gestes et des attitudes extérieures. Ils croient à l'existence d'un rapport nécessaire entre le physique et le moral. Ils concluent de l'extérieur à l'intérieur par une sorte de méthode inductive, alors que, le plus souvent, le psychologue recourt à la méthode déductive. Cela vient de ce qu'ils sont des êtres infi-

(1) Journal, tome II, p. 50.

(2) Journal, toine IX, p. 59.

niincQt impressionnables, et sensibles aux détails infimes qui échappent d'ordinaire au regard. Aussi dans la composition de leurs romans, commencent- ils par situer un personnage dans son cadre; puis ils s'attachent à étudier et à décrire ses gestes, ses attitudes, sa manière d'être et d'agir. De là, ils remontent à sa nature intime, nécessairement contenue et exprimée dans ses manifestations extérieures : « Elle était, écrivent-ils, à propos de l'ainée des Mauperin, de ces petites filles qui naissent femmes. Elle semblait jouer avec lui pour l'amuser. A peine si elle avait eu une enfance. A cinq ans, quand un Monsieur venait voir son père, elle courait se laver les mains. Il fallait l'embrasser à certaines places : on eût dit qu'elle était venue au monde, avec la crainte d'être chiffonée par les caresses et le cœur d'un père (1) ».

Chez les Goncourt, en effet, les idées morales sont suggérées par les images. Elles naissent d'elles-mêmes à la vue de cerlains spectacles: « Rue Godot de Mauroy, parmi la paille étendue sur le pavé, pour le repos et la tranquillité d'une agonie, des enfants se roulent joyeusement, avec quelque chose du bonheur qu'on a dans la campagne, sur Iherbe. Ça peut donner une image tristement jolie (2) ».

Leurs observations psychologiques sont d'ailleurs infiniment variées. Elles ont porté sur toutes les classes de la société, les plus vulgaires et les plus populaires, comme les plus élevées elles plus quintessenciées. Si nous voulons des exemples d'observations prises dans les milieux inférieurs, nous n'avons qua choisir quelques passages de la Fille Élisa, ou encore de Germinie Lacerteux, car ces deux œuvres en fourmillent : « Germinie essayait d'être toujours entre la bonne et Jupillon. Elle tâchait à chaque minute de rompre ces amours bras-dessus bras-dessous^ de les délier, de les désaccoupler. Sans se lasser, elle les séparait, les retirait continuellement l'un de l'autre. Elle mettait son corps entre ces corps qui se cherchaient. Elle se glissait entre ces gestes (|ui voulaient se toucher ; elle se glissait entre ces lèvres

il) RpiK'ii }ifniperhi, p. 19.

(2) Journal, toiuo VI, p. 253.

20S PlElUiE SABATIEK

teiulues et ces bouehes qui s'offraient. Mais de tout ce qu'elle empêchait, elle avait l'effleurement et l'atteinte (1) » ; ou même un exemple frappant fVobservation réaliste dans cette description do la Maternité, où Germinie passe des heures si cruelles: « C'était tout autour de Germinie, écrivent-ils, à toute heure, la nuit surtout, des morts telles qu'en fait la fièvre de lait, des morts qui semblaient violer la nature, des morts tourmentées, furieuses de cris, troublées d'hallucination et de délire, des agonies auxquelles il fallait mettre la camisole de force de la folie ; des agonies qui s'élançaient tout à coup hors d'un lit, on emportant les draps, et faisaient frissonner toute la salle de l'idée de voir revenir les mortes de l'ampliithéàtre. La vie s'en allait là comme arrachée du corps. La maladie mémo y avait une forme d'horreur et une monstruosité d'apparence (2) ».

A côté de ces navrantes et atroces observations faites parmi les misères physiques et morales les plus noires, il en est d'autres raffinées, mystiques ; ce sont précisément celles que les auteurs se sont plu à rassembler pour composer la psychologie de cette figure si humaine dans son spiritualisme déséquilibré, nous voulons parler de ^ladame Gervaisais : «Tous ses sens,

dans ce Midi, s'affinaient, devenaient délicats et poètes (3) »

«A ces moments, sa beauté se levait d'elle, une beauté d'un caractère et d'un style supérieurs à l'humaine beauté de la femme; ses grandes masses plates de cheveux en nimbe, son front bombé et lisse, ses grands yeux, qu'on eût dit lointains dans l'ombre de leur cernure, ses traits à fines arêtes, auxquels la maladie avait fait garder, à trente-sept ans, la minceur de leur jeunesse, une peau pâle, même un peu brune mettaient, chez Madame Gervaisais, la séduction atlirante et étrange d'une personne à part, inoubliable, profonde et magnétique, d'une pure vivanle, de pensée à peine terrestrç, et dont le visage ne serait

(1) Germinie Lacertcur, p. 70.

(2) Idem., p. 110.

(S) yiadame Gerraisais, p. 43.

L'ESTuiinniji': des goncolkt ■ 2t»9

plus que celui d'un esprit (1) ». Dans les sensations qu'ils prêtent à Madame Gervaisais, ils ont mis tout le mysticisme morbide qu'ils étaient capables d'imaginer: «Continuellement, écrivent-ils, elle éprouvait, jusqu'au cœur, cette insinnante pénétration qui s'y glissait avec une douceur si forte cl une force si douce, que, la retirant du monde, clic la forrait à rcnlrer eu elle-même, à se replonger dans le recueillement de ces grands silences intérieurs où venaient flotter autour d'elle des paroles sans mots articulés, des paroles qui lui semblaieut émaner de Lui, et ne pas lui entrer par les oreilles, tant elle les sentait au profond d'elle (2) ».

Ils ont d'ailleurs une tendance instinctive à l'observation des êtres quintesscnciés et des sensations morbides. Ils aiment les figures douloureusement sensilives et mystiques, avec lesquelles, ils se sentent une communauté d'àme et d'aspirations. Madame Gervaisais et son fils, par exemple: « La musique et un cœur, c'était tout cet enfant, un cœur où semblait aA^oir reflué, l'élargissant, ce qui lui manquait de tous les autres côtés. A aimer, il mettait de la joie et du bonheur, des finesses et des délicatesses inattendues, une affectuosité inventive, un art adorable de la caresse. Il avait un instinct exquis, l'intelligence innée des malheureux comme lui, pour reconnaître l'affection des gens (3) ».

Leurs observations psychologiques se portent encore sur d'autres types, non plus mystiques, ni populaires, mais intensément corrompus, sur des civilisés et des civilisées épuisés par les jouissances du siècle. Ils ont été attirés vers ces êtres aux sens pervertis et douloureux comme les leurs : « Les femmes du monde, est-il dit dans la Faustin^ les femmes du monde d'à-présenl, — s'écria, en interrompant le premier interlocuteur, un illustre écrivain, — des femmes maigres, décharnées, plates, osseuses, avec si peu do corps, une si petite place sur elles pour les exercices de l'amour, des femmes au leint de chlorose et

(1) Madame Gervaisais, p. 50.

(2) /(Ion., p. 31;l

(3) /(hnn.', p. G7.

de vilaine maladie, et aux lèvres et aux yeux mal peints, des êtres à l'apparence fautônialiquc et malsaine, auxquels on ne demande que de l'esprit sur la figure, du mordant, du chien. Certes, ce n'est pas la beauté des cours de dessin, pour les écoles primaires, mais, il faut le dire, dans l'état de faisandage passionnel où l'homme du dix- neuvième siècle est arrivé, c'est diablement excitant, ce type (1) ».

D'ailleurs, cette séduction exercée sur l'esprit des Goncourt par ces raffinés, ces quintessenciés, ces civilisés est telle, qu'ils ont tendance à en voir partout, et que leurs personnages les plus populaires, les plus misérables, les plus bas dans l'échelle sociale sont, eux aussi, des êtres raffinés et des corrompus : telle Germinie Lacerteux : « Elle n'avait pas, racontent-ils. une de ces consciences qui se dérobent à la souffrance par l'abrutissement et par cette épaisse stupidité dans laquelle une femme végète naïvement fautive. Chez elle, une sensitivité maladive, une sorte d'éréthisme cérébral, une disposition de tète à toujours travailler, à s'agiter dans l'amertume, l'inquiétude, le mécontentement d'ellemême, un sens moral qui s'était comme redressé en elle après chacune de ses déchéances, tous les dons de délicatesse, d'élection et de malheur s'unissaient pour la torturer et retourner chaque jour plus avant et plus cruellement daus son désespoir le tourment de ce qui n'aurait guère mis de si longues douleurs chez beaucoup de ses pareilles (2) •> .

Il y a, dans toutes ces observations psychologiques, une particularité frappante : c'est l'importance accordée par les Goncourt aux gestes, et la faculté de révéler les événements de l'àme qu'ils leur reconnaissent. Nombreuses sont les remarques sur le son de la voix, sur l'attitude du bras, sur la forme de la main, et ces remarques sont destinées à nous faire mieux comprendre la mentalité des personnages : « C'était (Ut d'une voix très douce, mais avec un visage sur lequel, tout à coup,

(1) La Faustin, p. 153.

(2} Germmie Lacerteux, p. 158.

était montée l'aiguë cruauté des blonds (1) ». Une page entière A' Idées et Sensations est consacrée à la psychologie de la main : « [Jn peintre, qui fait poser par un modèle de mains les mains d'un portrait, ne sait pas son métier. Rien n'appartient plus à un homme que sa main. C'est là qu'apparaît le plus nettement 1 individualité de l'organisme de chacun, cette personnaUté de construction qui empêche les monteurs de squelettes de jamais confondre, dans le tri de leurs matériaux, les petits os d'un corps avec celui d'un autre corps. Il y a la signature du caractère et la griffe du talent dans cette main de l'homme. Nerveuse, vibrante, nnpressionnable, elle semble, au bout du bras, une extrémité palpitante, emmanchée, embranchée à la pensée pt au cœur. Gomme elles vivent, comme elles parlent, comme elles sont des raccourcis de personnes qu'on devine, qu'on voit et qu'on aime, ces mains de race, cambrées, arquées et frémissantes d'harmonie, maigres, longues, irritées, voluptueuses et souffrantes, ces mains de malade et d'artiste, d'élégance capricieuse, tourmentée, presque diabolique, vraies mains de violoniste, pleines d'àme, fines, spirituelles, passionnées, frémissantes, comme des cordes de guitare, les mains que Watteau seul a su peindre sur le papier d'une feuille d'étude avec la sanguine et du crayon noir (2) ^>.

D'ailleurs, tous les détails physiques sont bons, suivant les Goncourt, pour nous renseigner sur le moral des personnages. Nos romanciers pensent môme qu'étant donné une certaine apparence extérieure, l'homme doit être tel et tel dans son for intérieur : « Un homme qui a dans le visage quelques traits de Don Quichotte, a quelque chose de sa noblesse d'àme (3) », ou encore : « A-t-on remarqué (jue jamais un vieux juif n'est beau ? Il n'y a pas de noble vieillard dans cette race. Le travail des passions sordides, de la cupidité y tue, sur les visages, la beauté du jeune homme (4) » .

(1) La Faustin, p. 253.

(2) Idées et Sensations, p. 239.

(3) Journal, tome III, p. 17.

(4) Journal, tome l", p. 374.

2/2 IMERKE SABATIER

Les rides elles-iiiùiiies, les Goucourt veuleiiL les iiilerrogei', et Edmond ne craint pas d'écrire : « A propos de ces rides, je disais que la figure était comme un calepin de nos chagrins, de nos excès, de nos plaisirs et que chacun d'eux y laisse, comme écrite, sa marque(l) ». Ils lisent l'état d'àme d'un être dans son attitude, ses sentiments et la nuance de ses sentiments, dans un mouvement, et cette observation qu'ils aiment manier, ils n'oublient jamais de s'en servir dans leurs propres aventures, trait commun qu'ils ont avec Beyle : « Il y a quelque chose de caractéristique, écrivait Edmond, chez la femme qui vous aime, et qui n'est ni votre épouse, ni votre maîtresse, c'est, dans la marche, sans que vous lui donniez le bras, l'approche par moments de son corps contre le vôtre, approche ayant (juelque chose du frôlement caressant d'une chatte (2) ».

Ils reconnaissent eux-mêmes qu'ils ont une singulière intuition du moral à travers le physique, intuition instinctive et innée : « C'est très singulier, disait Edmond, la myopie et le presbytisme de mes yeux. Ils ne Aoient pas sur une tète de faux cheveux, dans une bouche de fausses dents, n'aperçoivent pas même une légère déviation de l'épine dorsale, chez une femme bien habillée, mais perçoivent les moindres mouvements moraux de la physionomie, percent sur une figure ce qui se passe dans sa cervelle ou son cœur (3) ».

Nous conclurons donc: leurs observations psychologiques, si elles sont souvent intuitives, s'appuient toujours sur un travail de documentation exacte. Us n'ont pas négligé le fait authentique, bien au contraire. Ils ont aouIu être des romanciers historiens, guidés autant par la réflexion que par leur goût naturel, ce qui faisait dire à Edmond : « J'en suis là maintenant : c'est qu'un livre, comme le second volume de la Correspondance de Flaubert, m'amuse plus à lire qu'un roman, qu'un livre d'imagination (4) » .

(1) Journal, tome VIII, p. 9.

(2) Journal, tome IX, p. 51.

(3) Journal, tome VIL p. 273.

(4) Journal, tome VIII. p. i(>

L'ESTHhTlnUE DES (jONCOURT 273

G'ost en fouillant toutes les classes de la société qu'ils arrivent h celte science psychologique si sûre. C'est en donnant la chasse à la vérité, parmi tous les détours des mensonges humains, (|u'ils parviennent à une connaissance approfoutlie des mœurs, "des habitudes de penser et d'agir d'une époque tournientée entre toutes. C'est ce qui leur permet de se former de l'homme une opinion très personnelle, qui contredit souvent l'opinion commune. Les passages suivants nous ont paru caractéristiques à cet égard : « Le cœur est une chose qui ne naît pas avec l'homme ; l'enfant ne sait pas ce que c'est. C'est un organe que l'homme doit à la vie; l'enfant n'est que lui, ne voit que lui, n'aime que lui et ne souffre que de lui ; c'est le plus énorme, le plus innocent et le plus angélique des égoïstes (1) ». <c Les petits esprits, qui jugent hier avec aujourd'hui, s'étonnent de la grandeur et de la magie de ce mot avant 1787 : le Roi. Ils croient que cet amour du Roi n'était que la bassesse des peuples. Le Roi était simplement la rehgion populaire de ce temps-là, comme la Patrie est la religion nationale de ce temps-ci. l^]t peut-être, quand les chemins de fer auront rapproché les races, mêlé les idées, les frontières et les drapeaux, il viçndra un jour oi!i cette religion du XIX^ siècle paraîtra presque aussi étroite et petite que l'autre (2) »... « L'Anglais, filou comme peuple, est homiète comme individu. Il est le contraire du Français, honnête comme peuple et filou comme individu (o) ».

Cette méthode originale pour son époque, Edmond l'a entièrement exposée dans sa Préface de la Fauslin. Ces (pielques pages contiennent, à elles seules, toute cette théorie du document humain servant aussi bien de base au roman qu'à l'histoire : «Aujourd'hui, y est-il dit, lorsqu'un historien se prépare à écrire un livre sur un-e femme du passé, il fait appel à tous les détenteurs de l'intime de la vie de cette femme, à tous les possesseurs de petits morceaux de papier ou se trouve raconté un [>eu de

(1) Journal, tome II, p. 258.

(2) Journal, tomo III, p. 20.

(3) Journal, tome III. ]). 23K.

/.'/■^sthélii/uc (les fioncuurt.

2i\ PIERRE SABATIER

riiistoirc (le l'àme de la morte. — Pourquoi, à l'heure actuelle, un romancier (qui n'est au fond qu'un historien des gens qui n'ont pas d'histoire), pourquoi ne se servirait-il pas de cette méthode, en ne recourant plus à d'incomplets fragments de lettres et de journaux, mais en s'adressant à des souvenirs vivants, peut-être tout prêts à venir à lui ?Je m'explique. Je veux faire un roman qui sera simplement une étude psychologique et physiologique de jeune fdle, grandie et élevée dans la serre chaude d'une capitale, un roman bâti sur des documents humains. Eh bien, au moment de me mettre à ce travail, je trouve que les livres écrits sur les femmes par les hommes

manquent, manquent de la collaboration féminine, — et

je serais désireux de l'avoir cette collaboration, et non pas d'une seule femme, mais d'un très grand nombre. Oui, j'aurais l'ambition de composer mon roman avec un rien de l'aide et de la confiance des femmes qui me font l'honneur de me lire D'aventures, il est bien entendu que je n'en ai nul besoin, mais les impressions de petite fille et de toute petite fille, mais des détails sur l'éveil simultané de l'intelligence et de la coquetterie, mais des confidences sur l'être nouveau créé chez l'adolescente par la première communion, mais des aveux sur les perversions de la musique, mais des épanchemcnts sur les sensations d'une jeune fille, les premières fois qu'elle va dans le monde, mais des analyses d'un sentiment dans de l'amour qui s'ignore, mais le dévoilement d'émotions déhcates et de pudeurs raffinées, enfin, loulc l'inconnue féminilité du tréfond de la femme, que les

maris et même les amants passent leur vie à ignorer Voilà

ce que je demande. Et je m'adresse à mes lectrices de tous les pays, réclamant d'elles, en ces heures vides de désœuvrement, 011 le passé remonte en elles, dans de la tristesse ou du bonheur, de mettre sur du papier un peu de leur pensée en train de se ressouvenir, et, cela fait, de le jeter anonymement à l'adresse de mon éditeur (1) ».

Ce procédé de travail en collaboration avec leurs lecteurs, en

1) Préface do la Faiistin.

LliSTUÉTlQUK DIÎS CONCOURT 27o

comimiiiaiilé (rimpressions avec leurs conleni|)opaiiis, on [)euL (lire que les Goncourt l'ont préconisé, bien qu'Edmond seul soit l'auteur du passage iuqjortant précédemment cité. Us ne trouvaient rien de mieux pour avoir des renseignements sur la mentalité, les mœurs et les habitudes de leurs semblables que de les leur demander à eux-mêmes par un moyen plus ou moins détourné, comme ils croyaient que la possession et le maniement d'un objet qui a élé familier à un être qu'on étudie, nous révèle un peu de l'essence de cet être et le fait revivre à nos yeux.

Leur observation [)sychologi(|ue s'appuie donc essentiellement sur une documentation puissante et consciencieuse, un peu à la manière de Flaubert ; et celte documentation ne s'arrête pas aux choses de l'Ame, abstraites et délicates, que leur don d'intuition spontanée les aide à mieux saisir, sinon à mieux deviner: a Ceux qui voient la fin de la religion catholique, disent-ils, dans le temps où nous sommes, ne savent pas quelles racines puissantes et infinies elle pousse encore dans les profondeurs du peuple (1) ».

Ce travail de documentation s'exerce, en effet, tout aussi bien en psychologie religieuse, qu'en psychologie ordinaire. Ils parlent du mysticisme en artistes et en poètes, soit, mais ils en parlent aussi en techniciens et en médecins, presque comme des confesseurs indiscrets révélant jusqu'aux nuances les plus ténues des sentiments avoués. Telle cette remarque faite h propos de la vieille demoiselle de Yarandeuil dans Germinie Larerleiix : « Et sa pensée, dans sa recherche et sa curiosité, s'arrêtait là, avec la paresse et aussi un peu l'égoïsme des pensées de vieilles gens qui, craignant instinctivement le bout des choses et le fond des gens, ne veulent point trop s'inquiéter, ni tro[) savoir (2) >-.

Leurs observations psychologiques portent sur les points les plus variés. Nous avons vu cju'ils ont étudié avec une égale profondeur, l'état d'âme de la jeune fille, la mentalité populaire, le

(1) Germinie Lacerleiix, p. 43.

^~i ldem.,i). lG:-3.

276 l'IEilHE SABATlliR

mysticisme religieux, les corruptions des névroses ; on trouverait dans leurs œuvres d'intéressantes peintures du sentiment maternel (1). Nous examinerons en terminant, comme particulièrement importante pour la compréhension de leur esthétique, l'étude approfondie des troubles mentaux que nous rencontrons dans plusieurs de leurs œuvres. Ils ont eu la hantise de la folie, et cette disposition d'esprit laisse entrevoir une esthétique toute nouvelle, dont les tendances morales ne sont pas radicalement exclues, car, chaque fois, cette folie a une cause sociale contre laquelle on devine une secrète révolte. La folie leur est apparue comme un danger atroce auquel les hommes de lettres étaient particulièrement exposés, et dont le premier effet était la perte de la personnalité, c'est-à-dire le supplice le plus avilissant dont puissent souffrir une organisation supérieure et une àme d'individualiste.

Dans aucun ouvrage, néanmoins, un cas de folie n'a été mieux étudié que dans Charles Demailly. pour ce qui est de la folie de riiomme de lettres : « Chaque jour, écrivent-ils, augmentait en lui le trouble de ce bien-être intime que fait, dans l'homme, la conscience de la raison. Entre lui et les sensations, se rompait peu à peu la chaîne des rapports et se glissait ce quelque chose d'interrompu et de mort qu'une mère folle sentait entre son baiser et la joue de ses enfants. Il se faisait lentement en lui, le travail sourd d'une existence qui se décomplcte, et où, dans une résolution indéfinissable de la constitution vitale, dans la disjonction des organes, chacun des sens, chaque partie du moi, désagrégée et isolée de l'être semble perdre le pouvoir de se correspondre et de réagir de l'une à l'autre. Il sentait s'opérer en lui le désaccord de l'agent de l'inteUigence avec les organes corporels. Il sentait sur toute la surface de son corps cette diminution de sensibilité, cet émoussement du sens du tact, qui commence sa perversion, et, par un phénomène bizarre, ses fonctions

(1) Manelle Salomon, p. 327. - Germimc Lacerleur, passim.

l'esthétique des concourt 277

et ses actions lui semblaient privées de la sensation qui leur est propre, de la jouissance qui en est la suite (1) ».

La folie représente donc, avant tout, pour les Ooncourt, l'abolissement de la personnalité, la diminution de l'intelligence, la vie sans la conscience de la ATaie vie. Tel est le cas de Charles Demailly : « Et il vécut, disent-ils. Il vit comme s'il avait été dévoué à épuiser jusqu'à l'horreur les expiations et les humiliations de la pensée humaine. Il vit pour n'être plus, aux mains de la vie, que l'effroyable exemple des extrémités de nos misères

et du néant de nos orgueils Tout, jusqu'aux noms, dont on

nomme, dans le langage humain, les choses nécessaires à la \ie, tout a quitté sa mémoire. Plus de passé, plus de souvenir, plus de temps, plus d'idées ! Plus rien de survivant à la mort qu'une masse de chair, d'où sortent de petits cris, des grimaces, des pleurs, des rires, des syllabes inarticulées, les manifestations que les hasards de l'idiotisme poussent sans motif au dehors d'un être ! Plus rien d'humain que ce corps n'appartenant plus à l'humanité que par la digestion (2) ».

Le plus souvent, la folie correspond, chez les Goncourt, à l'imbécillité, à l'idiotisme, à un état tristement apathique, dont la seule pensée a été le cauchemar de leur vie. Ils s'y croyaient prédestinés.

C'est parce qu'ils pensaient que le silence continu devait amener un état semblable, qu'Edmond a écrit cette virulente et impressionnante Filie Elisa, qui n'était, à ses yeux, qu'un plaidoyer devant procurer un adoucissement aux condamnées et épargner à des êtres humains la déchéance totale.

Ils ont pris soin d'ailleurs de le dire hautement :« Eu 1877, ces libertés et ces franchises, a dit Edmond, je viens seul, et une dernière fois .peut-être, les réclamer hautement et bravement, pour ce nouveau livre, écrit dans le môme sentiment de curiosité intellectuelle et de commisération pour les misères humaines (1^) ».

(1) Charles nemailli/, ]k :VS9.

(2) Idem., p. 406.

(3) Préface de hi Fille /ilisn.

La déleiilioli et le silence continu anièiient en effet chez Elisa un ranioUissenient des facultés, qui se traduit par un retour aux habitudes et aux souvenirs d'enfance, dans l'oubli du présent réel : a Parmi le passé de son enfance, dans lequel vivait actuellement tout entière la vie de la détenue, il y avait un souvenir persistant habituel, quotidien : le souvenir du gai printemps de son village. Chez la malade et l'impotente, depuis que la perception des choses présentes devenait de jour en jour plus obstuse, les cerisiers du pays du Kirsch fleurissaient au-dessus de sa tête dans un avril perpétuel (1) ».

Plus loin, on lit : « Telle était l'illusion de la misérable femme, qu'on la voyait, avec les doigts gourds, d'une main presque paralysée, décrire des cercles maladroits dans le vide puant de la cordonnerie, pour amener la chute sur elle, des blanches fleurs de cerisiers du Val d'Ajol (2) ».

Ils ont étudié un autre cas de folie qu'amène l'abolissement de la personnalité, en paraissant d'abord l'hypertrophier : la folie mystique, celle de Madame Gervaisais. C'est une foUe qui absorbe peu à peu l'individu dans un amour supra-terrestre, qui le ferme à toutes les jouissances du monde, l'invertit d'une manière sublime, et lui donne un souverain appétit de la mort, qui doit lui procurer une union plus intime avec l'être aimé.

« Enfin un jour arrivait où, chez Madame Gervaisais, la grâce finissait d'assassiner la nature. En elle, la femme, l'être terrestre n'existait plus. Ce penchant originel de la créature à chercher le plaisir honnête de l'existence dans les créatures et les choses, son besoin d'affections de semblables, d'habitudes aimantes, son ambition de son bonheur, sa tendance innée à combattre son mal et sa souffrance, tout cela, dont la nature fait, avec sa force souveraine et providentielle, les attributs, le courage et la raison de toute vie viA^ante, ne lui paraissaient que des illusions, des mensonges, des fantômes de besoins et d'instincts. L'humanité

(1) La Fille Elisa, p. 283.

(2) Tdem., p. 285.

l'esthétique des concourt 279

s'en était allée d'elle (1) ». « Lentement, et sombrement enivrée, Madame Gervaisais devenait « amoureuse de la mort » ; et la mort lui tardait comme une venue d'amour. Elle en avait faim et soif. Et elle s'impatientait de l'attendre (2) ». « Une immense passivité de fatigue et d'écrasement lui donnait pour tout une espèce d'effrayante insensibilité (3) ».

Et voici la fin nécessaire de cet état anormal : « Subitement, un coup de sonnette la traversa, la porte (de la chambre du Saint-Père) battante s'ouvrit ; elle se dressa sur ses pieds en sursaut, courut presque au seuil, s'arrêta court devant l'éclair rouge et sombre de la chambre de pourpre, leva les bras en l'air, et s'affaissa lentement sur son enfant (4) ».

Une autre folie qui, elle aussi, mène à la mort, et que le survivant des Goncourt a su étudier avec une maîtrise singulière, c'est la folie erotique, celle de lord Annandale. Cette folie est cependant un peu différente des cas que nous venons de considérer, en ce qu'il y a non plus abolissement de la personnalité, mais dédoublement. Une partie du moi est en proie à une crise douloureuse et violente, tandis qu'une autre reste consciente et froide au point de se rendre compte du mimétisme de la Faustin, qui se trouve dans la chambre. La description de la folie de lord Annandale est d'ailleurs d'un effet saisissant.

« Car ce n'était plus le sourire informulé et contestable du commencement, écrivent-ils. C'était, cette fois, bien le rire, oui un rire montant et descendant en même temps que le râle dans une gorge, un rire retroussant d'une manière atrocement ironique des lèvres violacées, un rire courant dans le sinistre rictus des dernières convulsions de la A^ie sur une face humaine, un rire, — le rire, cette si douce enseigne, sur un visage, du bonheur et de la joie, devenu une sorte d'é[)ouvantal)le carica-

(1) Madame Gervaisais, p. 3,50.

'2) rdem, p. 352.

(3) Idem, p. 359.

(4) Idem, p. 3S0.

280 l'IEKRE SABATIER

ture salmii(|ue, enfin la plus (''loimanle chose qu'il fût donné à un artiste dramatique de voir (1) ».

L'importance des cas de folie dans l'œuvre des Goncourt, montre la place que tenaient, dans leur pensée, les questions de psychologie pathologique ; elle laisse voir aussi, comme nous aurons l'occasion de le constater, à propos de l'esthétique du monde matériel, que ce qui retient leur attention et leur semble digne d'exciter la curiosité du lecteur, ce sont toujours les déviations de l'état normal, les altérations de santé ; pour eux, s'il y a une psychologie esthétique, ce ne peut être que la psychologie morbide, celle dont les manifestations confinent à la folie, quand elles n'y rentrent pas.

Précisément parce que les objets matériels occupent une place prépondérante dans l'esthétique des Goncourt, nous avons voulu établir c[ue les problèmes psychologiques n'en sont point exclus, et qu'une distinction entre les phénomènes d'ordre physique et les phénomènes du monde moral ne serait pas un critérium suffisant de leurs tendances. Les Goncourt ont attribué une valeur esthétique au phénomène psychologique, à condition qu'il fût par quelque coté, original, rare ou morbide.

Page 1