CHAPITRE II
Examen des influences particulières qui ont contribué à la formation esthétique des Goncourt
Nous avons examiné jusqu'ici l'élaboration de la pensée des Goncourt et le développement progressif de leurs instincts pendant leur jeunesse. Avant d'aborder l'étude de leur tempérament, qui est bien, selon nous, l'explication suprême de leur esthétique, nous devons retenir les influences particulières telles que celles des amis, et qui trouveraient difficilement place dans l'exposé chronologique qui précède
Ce qu'on peut affirmer dès l'abord, c'est qu'elles furent nombreuses et variées et qu'il est malaisé de les démêler. Les Goncourt sont arrivés à une époque troublée entre toutes. Le romantisme se mourait peu à peu, le naturalisme n'avait pas encore opéré son avènement. Chaque écrivain voulait fonder une école. En politique, les coups d'Etat se suivaient ; on religion, la foi la plus intense semblait succéder au Voltôrianisme le moins dissimulé; en sociologie, les théories les plus contradictoires trouvaient des adeptes.
Il en résultait une profonde incertitude dans les esprits, une sorte d'inquiétude, de malaise inhérent au scepticisme. Mais, d'autre part, la liberté la plus grande était laissée à chacun
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pour lo choix de ses opinions. L'affluenco des doctrines perniellait de ne s'&tlaclier à aucune, et de se laisser attirer par celle qui convenait le mieux à chacun. Au moment où les Concourt allaient faire leur entrée dans le monde des lettres, il y régnait une anarchie à peu près semblable à celle dont ils parlent à propos de Fragonard (1).
Les Goncourt devaient être aussi des décadents libres, charmants, prodigieux. « des aventuriers de la ligne et de la couleur (2) » ; s'ils ont été tels, c'est assurément surtout grâce à leur tempérament, à leur sensitivité, à leur originahté propre, mais c'est aussi un peu à cause de la variété des influences qui, en ce temps d'anarchie littéraire et artistique, se sont exercées sur leur sensibilité.
Parmi ces influences, on peut distinguer, très arbitrairement d'ailleurs, deux principaux groupes : les influences littéraires et artistiques si étroitement liées qu'on ne peut les séparer, et les influences sociales.
Les premières, qui doivent être considérées comme les plus importantes, sont multiples. Elles se sont exercées surtout par les lectures commencées dès le collège et continuées pendant longtemps, par les visites de musées, de collections, par la bibeloterie et enfin par la fréquentation de milieux littéraires, et par des conversations quotidiennes avec les hommes les plus en vue de leur époque. C'est plutôt par cette seconde éducation que par celle du collège, qu'ils se trouvèrent orientés A-ers un idéalesthétique déterminé, de même que ce fut cette seconde éducation qui décida de leur vocation, bien que de bonnes études les eussent préparés tout naturellement au métier des lettres.
Quelle part tout d'abord l'antiquité a-t-elle pu avoir dans la formation de leur pensée ? La plupart des auteurs du XYP et du XVII^ siècle, pour ne pas dire tous, en sont imprégnés, pénétrés et c'est à peine s'ils se retiennent du plaisir d'écrire en grec ou en latin. Les Goncourt, au contraire, ont aussi peu que
(1) Juiiriiul, tome I, p. 201.
(2) Journal, tome I, p. 291.
l'eSTHÉTIOIJE DKS (iONCOLRT 41
possible subi rinflueiico de l'antiquité, ce qui les distingue de Flaubert. Ils ne l'ont pas ignorée néanmoins, car il leur arrive de parler d'Homère ou de Juvénal, presqu'en connaisseurs, mais c'est le plus souvent pour les dénigrer, le premier surtout: « Votre Homère, écrit Edmond, ne peint que les souffrances physiques. Peindre les souffrances morales, c'est autrement malaisé... Et voulez-vous (jue je vous dise: le moindre roman psychologique me touche plus que tout votre Homère... Oui, je lis avec plus de plaisir « Adolphe » que 1' « Hiade » (1); et un peu plus loin : a Sur le souvenir de Solférino du médecin suisse, Dunand. Ces pages me transportent d'émotion. Du sublime touchante fond la fibre. C'est plus beau qu'Homère, que la Retraite des Dix mille (2) ». Quand ils veulent flétrir l'esprit bourgeois des dîneurs de Magny, ils ne trouvent rien de mieux, que de les traiter de serviteurs d'Homère. Ce nom d'Homère deviendra pour eux le symbole de l'esprit routinier, aux admirations convenues, incapables de discuter et de raisonner son opinion. Goûter Homère, pour les Concourt, est une preuve de prud'hommie, c'est-à-dire du défaut qu'ils ont le plus en horreur.
Il semble même que ce dégoût qu'ils ont d'Homère, dégoût un peu arbitraire parce qu'ils n'ont jamais pu l'étudier à fond, ait rejailli sur l'antiquité tout entière. Us la considéraient volontiers dans son œuvre littéraire surtout, comme un pensum imposé aux écoliers, pour les habituer au travail ennuyeux et exercer leur patience.
a L'antiquité, écrivent-ils dans Idées et Sensations, a peut-être été faite pour être le pain des professeurs (3) ». C'est (|ue l'enseignement qu'on leur en donna leur parut suranné et mort. A l'époque de leur première éducation , les études classiques subissaient en effet une crise. Entre le premier Empire, d'une part, et la fin du XVIH" siècle, se place une période où l'on ne
{\) Journal, tome II, p. 112.
(2) Journal, tome II, p. 121.
(3) Idées et Sensations, p. 198.
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continuait ti apprendre les langues anciennes que par tradition et presque par convention.
Il est naturel, dès lors, que des esprits à tendances modernistes et novatrices, tels que les (ioncourt, se soient insurjj;6s contre un enseignement qui avait pour eux un vice radical, celui d'être Ande de signification et usé. Les anciens, en outre, leur apparaissaient comme trop différents d'eux, pour qu'ils pussent prendre à leur étude, un intérêt quelconque, car on ne s'intéresse qu'à son image retrouvée chez les autres. Pour les Concourt, ce seront quelques écrivains, quelques artistes du XVIII""" siècle qui joueront auprès d'eux ce rôle de semblables d'un autre âge. Les auteurs qu'ils semblent avoir approfondis, tels qu'Aristophane, ont choqué leur déhcatesse parla grossièreté de leur langage, et sans regarder davantage, les Concourt ont nié le charme de l'Atticisme. « C'est une drôle de chose, — et personne ne l'a remarqué, — que le grand monument littéraire de l'atticisme, des élégantes mœurs, du délicat esprit d'Athènes, Aristophane enfin, soit le plus- gros monument scatologique de la littérature de tous
les peuples. La m est le gros sel, et la m y semble le
dieu du Rire. Qu'on me parle du goût raffiné des spectateurs des Nuées, de Lysistrata, des Grenouilles, allons donc! La délicatesse d'esprit est une corruption longue, longue à acquérir, et que ne possèdent jamais les peuples jeunes. Ce ne sont que les peuples auxquels ne suffisent plus les sièges de fer et les bains de marbre, les peuples au corps douillet et lassé, les peuples mélancolieux et anémiés, les peuples attaqués de ces maladies de vieillesse, qui viennent aux arbres fruitiers qui ont trop porté (1) ».
Les Concourt ont donné, dans un aveu très sincère, la raison pour laquelle, ils n'ont ni aimé, ni compris la littérature grecque et latine : elle était encore trop jeune, trop près de la nature primitive et sauvage, pas assez névrosée, pas assez frémissante pour leur plaire. 11 y circule une sève encore trop verte, trop crue qui exclut la sensitivité ténue des nuances, et cette sensiti-
(1) Joxmml. tomo I", p. 239.
l'esthétiqui-; dbs goncourt 43
vite ne peut s'acquérir que dans l'atmosphère impure d'une civilisation vieillissante.
Aussi le seul auteur ancien qui ait trouvé grâce devant eux est-il un décadent, un moderne dans son genre : c'est Lucien : «La plus étonnante modernité, étonne et charme dans Lucien, écrivent-ils. Le grec de la fin de la Grèce et du crépuscule de l'Olympe, est votre contemporain parl'àme et l'esprit. Son ironie d'Athènes commence « la blague de Paris ». Ses « dialogues des courtisanes » semblent nos tableaux de mœurs, son dilettantisme d'art et de scepticisme se retrouve dans la pensée d'aujourd'hui. La Thessalie de Smarra, la patrie nouvelle du fantastique, s'ouvre devant son àme. Son style môme a l'accent du nôtre. Le bou- IcA^ard pourrait entendre les voix qu'il fait parler sous la Lesché ! Un écho de son rire rit encore, sur nos tréteaux, contre le ciel des dieux... Lucien ! en le lisant, il me semble Hre le grandpère de Henri Heine: des mots du grec reviennent dans l'allemand, et tous deux ont vu des femmes aux yeux de violettes (1) ».
Ce qui leur plait chez Lucien, à part son modernisme, c'est qu'il « blague » continuellement l'antiquité, et qu'il la rabaisse de parti pris au niveau des intelligences contemporaines. Ils se sentent plus semblables d'àme et de mentalité à ce sceptique souriant et doucement mélancolique, vivant d'impressions fugitives, qu'à ces grands génies qui ont l'apparence de statues de marbre, fermées aux sensations du monde.
C'est aussi ce caractère de froideur et d'immobilité qui leur a rendu l'art antique incompréhensible. Us se trouvent comme écrasés par ces colosses. Pourtant ils en ont senti le charme, et ils ont été presque surpris par cette beauté qui s'imposait à eux. Madame Gervaisais nous donne, sur ce point, une opinion qui parait être l'opinion propre des Concourt. « La femme d'un goût d'art supérieur au goût de son sexe, s'élevait à l'intelligence, à la jouissance de ce Beau absolu ; le Beau de la statuaire antique. Son admiration se passionnait pour la perfection de ces images humaines, où le ciseau de l'artiste lui paraissait
(l! Journal, tome I"', p. 202.
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avoir dépassé le génie de rhomnie. Elle demeurait en contemplation devant ces effigies de dieux et de déesses, matérielles et sacrées, les Isis sereines et pacifiques, les Junons superbes, altières et viriles, les Minerves imposantes, portant la majesté dans le pan de leur robe, les Vénus à la peau de marbre, polies et caressées comme par le baiser d'amour des siècles, le pèle-mèle des Immortelles de l'Olympe et des Impératrices de l'Empire (1) ».
« Cette passion du Beau païen, ce dernier refuge de cette àme inquiète et tourmentée, cette admiration sincère de la Rome antique, qui était arrivée à lui cacher la Rome catholique, avec la haie de ses statues et de ses images pétrifiées, Madame Gervaisais la sentait en elle peu à peu s'atténuer, s'effacer, et tout à coup, par une évolution de ses idées, se retournait contre ses admirations de la veille. C'est art ne lui paraissait plus qu'une représentation de la force, de la santé, du Beau physique : elle y découvrait une sensuelle froideur, elle n'y apercevait que le corps tout seul. Sous l'exécution, sous le miracle de l'outil, elle commençait à ne voir que la réalisation d'un idéal tout matériel. Dans la beauté parfaite des chefs-d'œuvre, elle ne voyait plus qu'une beauté immobile, insensibihsée, inexpressive, presque inhumaine, ou encore une beauté faunesque animée de la joie ivre, capricante et malfaisante du premier âge champêtre et bestial de l'homme primitif (2) ». Ainsi donc les Concourt ont d'abord admiré le Beau antique, admiration moitié de commande, moitié sincère; mais peu à peu, en face de ces œuvres qui ne s'attachaient qu'à la reproduction de la force physique, saine et calme, ils ont compris qu'ils n'étaient pas émus, et que l'expression de ces physionomies était à la fois trop matérielle, trop simple et trop surhumaine pour les toucher.
Dans Manette Snlonion, Garuotelle, nouvellement arrivé à Rome, écrit à Anatole : « Je te dirai qu'il y a ici un beau, auquej
(1) Madame Gervaisais, p. 145.
(2) Madame irervaisaift. p. 148.
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on sent qu'on ne peut atteindre tout de suite, et qui vous écrase. C'est l'impression générale, à ce qu'on me dit, ce qui me console un peu. lime semble que je n'aie pas encore les yeux ouverts. Je suis dans le demi-jour de la première année. Il parait qu'ici, on est illuminé subitement. Un beau jour on voit (1) ». Kh bien, les Concourt, eux, ne virent jamais. Ils furent toujours un peu écrasés par la grandeur de l'art antique, qu'ils n'arrivèrent point à comprendre; et, par suite, on peut affirmer que l'antiquité n'a pas eu de part dans leur formation esthétique. Ils n'ont pas cependant poussé le dédain de l'antiquité jusqu'à partager l'avis de l'Anatole de Manette, qui ne voyait dans Rome que « la capitale de la considération de l'Art, un lieu ennoblissant et supérieurement distingué qui était un peu pour lui, comme le Faubourg Saint-Germain pour un voyou (2) ». Ils ont admiré Rome et l'antiquité; mais la beauté de cet art et de cette ville était trop absolue pour les séduire et leur laisser une impression tenace.
Si la Uttérature et l'art grec apparaissent aux Concourt comme les produits d'une civilisation trop jeune, à plus forte raison la littérature et l'art du moyen âge leur apparaitront-ils comme les produits d'une ciA^ilisation primitive et barbare. Il faut d'ailleurs avouer qu'ils ne se sont guère attardés aies étudier et qu'ils n'ont ressenti aucune émotion à la contemplation du gothique. La seule idée que cet art évoque chez eux est une comparaison grotesque. Ils prétendent que le gothique s'inspire constamment de l'image des fœtus, que ses figurines ont sans cesse la position du fœtus, ce qui les rapproche du reste des figuriùes japonaises inspirées des êtres embryonnaires.
La mentalité du moyen âge, toute faite de foi et d'enthousiasme sincères, se manifestant souvent par de naïves brutalités ne devait guère leur convenir. Ils considéreront cette époque comme une période de transition fatalement amenée par la décadence de l'antiquité. Elle les fait seulement songer à la révolution sociale appelée par la vieillesse du monde moderne.
(1) Manette S alomon, p. 83.
(2) Manette Salomon, p. 56.
Et cependant, ils admirent les actes et les sentiments chevaleresques, presque d'instinct, par atavisme; mais encore une fois, le moyen âge n'est pas un âge qu'ils puissent aimer, à cause de sa naïveté et de sa barbarie. La Renaissance aurait dû les séduire précisément par son extrême civilisation et la richesse de son art. Ils ont connu cet art, au reste, par leurs voyages en Italie, et ils en ont parlé dans plusieurs de leurs œuvres, dans Madame Gervaisais notamment. Ils savent en reconnaître les mérites, comme ils ont reconnu ceux de l'art antique, du moins en ce qui concerne les œuvres d'art proprement dites, car pour la littérature du XVP siècle, ils semblent n'en avoir jamais eu que des notions superficielles, assez vite oubliées.
Ils apprécient le dessin italien de la Renaissance, tel qu'on le rencontre chez Raphaël, où chez Léonard de Vinci, chez le second surtout, car l'esthétique du premier était trop opposée à celle des Goncourt pour ne pas éveiller chez eux une invincible antipathie : « Raphaël, écrivent-ils, a créé le type classique de la Vierge, par la perfection de la beauté vulgaire, par le contraire absolu de la beauté que le Vinci chercha dans l'exquisité du type et la rareté de l'expression. Il lui a attribué un caractère de sérénité toute humaine, une espèce de beauté ronde, une santé presque junonienne. Ses vierges sont des mères mûres et bien portantes, des épouses de saint Joseph. Ce qu'elles réalisent, c'est le programme que le gros public des fidèles se fait de la ^lère de Dieu. Par là, elles resteront éternellement populaires : elles demeureront de la Vierge catholique, la représentation la plus claire, la plus générale, la plus accessible, la plus bourgeoisement hiératique, la mieux appropriée au goût d'art de la piété. La « Vierge à la chaise » sera toujours l'Académie de la divinité de la femme (1) ».
Il est facile de voir l'ironie percer sous l'éloge. Raphaël est trop matériel, trop élève des antiques, trop régulier pour plaire aux Goncourt. 11 lui manque cette flamme spirituelle, cette inten-
(l)Joiinial, tome I", p. 228.
l'esthétique des concourt 47
site d'ardeur, cette distinction ai'istocrati(|ue qui divinise les figures de Vinci, et .leur enlève leur caractère d'humanité banale.
Et, néanmoins, ils n'ont pas trop médit de la lionaissance. Ils l'ont considérée comme une époque à laquelle la beauté des formes était bien interprétée ; ils ont rapproché les sculpteurs et les peintres du XV'"'' siècle de leurs prédécesseurs grecs et latins, en leur reconnaissant un certain charme original qui leur donnait une élégance de facture singulière. « 11 dessina, disent-ils dans Manette Salomo/i, d'après ce corps de Waill, le corps d'un éphèbe florentin, le torse ciselé, les pectoraux accusés sur l'adolescence de la poitrine, les jambes fines et montrant la souple élégance, la longueur filante d'un dessin italien du XYl^esi^cle, des formes de cire sur des muscles d'acier (1)». On sent dans ce passage qu'il furent sensibles à cette beauté robuste sous une apparence de gracile élégance qui distingue les êtres et les œuvres d'art de cette époque et dont le « Persée » de Benvenuto Cellini, est une des plus délicieuses incarnations.
Aussi, ne faut-il voir qu'une boutade dans ces lignes du Journal, on ils blaguent de parti-pris tous les chefs-d'œuvres anciens. « Au Musée du Louvre, tous les chefs-d'œuvres anciens, oîi les critiques voient du soleil, de la chair illuminée de lumière, m'ont paru bien tristes, bien blafards, bien noirs et d'un artifice d'art bien surfait. Cette humanité peinte me semblait une figuration d'hommes et de femmes ayant la jaunisse dans la demi-nuit d'une cave (2) ».
On trouve, en effet, dans le même Journal, un éloge qui parait plus de sang-froid et plus sincère de certains artistes de la Renaissance ou plutôt de la fin de la Renaissance: « Pour moi, écrit l'an des deux frères, le plus étonnant trompe l'œil de la vie sur les figures, le plus merveilleux morceau de peinture, le plus beau tableau de la terre : c'est le tableau des «Quatre syndics », de Rembrandt. La toile que je préfère ensuite est le « Martyre de saint Marc», du Tintoret. Je dois dire que je ne connais pas les
(1) Manette Salomon, p. 31.
(2) Journal, tome VII, p. 155.
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Vélasquc/ de Madrid, que je ne connais pas les fameuses « Ouvrières en tapisserie » (1) ».
Les Goncourt ont été les premiers à subir jusqu'à l'obsession le cliarme un peu sublil, un peu déconcertant de Rembrandt, le peintre le plus intéressant peut-être du XYII^ siècle. A maintes pages du JournaL ce nom revient sous leur plume, soit à propos d'une tournée en Allemagne, soit à propos d'un voyage en Hollande. « Au musée de Gassel,des Rembrandt presque ignorés. Entre autres une merveilleuse bénédiction de Jacob ; un rêve de lumière blonde. Ce sont des légèretés de peinture à la colle, des transparences d'aquarelle, une touche voltigeante et pareille à un rayon de soleil sur de l'écaillé, toutes les couleurs qu'aime Rembrandt, jusqu'à celles qu'il tire de la fermentation et de la moisissure des choses, ainsi que des fleurs de pourriture et des phosphorescences de corruption. Le jour est biblique. Les trois lumières dégradées, la pénombre entourant le vieillard, la douce lumière du ménage, le rayonnement des enfants, semblent l'admirable image de la famille : soir, midi, aube . Le passé dans l'ombre bénissant, par-dessus le présent éclairé , l'avenir éblouissant (2) ».
Ce qui les séduit, chez Rembrandt, c'est l'immatérialité dans laquelle nagent ses personnages ; c'est cette teinte blonde qui enveloppe les figures d'une atmosphère lumineuse comme une auréole, et c'est surtout sa science de la couleur, ou plutôt de la corruption de la couleur. Rs voient chez Rembrandt un être en communauté d'àme avec la leur, presque un civilisé, un contemporain épris du sens de la vie et isolé parmi tous les artistes de son époque.
Shakespeare, pour la même raison, est une figure qui les a non pas charmés mais intrigués, et dont ils se souviennent volontiers. Ils l'évoquent dans le décor de Venise, ils songent à Othello en visitant la ville flottante, ils songent à un personnage de «Ce que a^ous voudrez», en contemplant la «Ronde de Nuit».
(1) Journal, tome I", p. 382.
(2) Journal, tome 1«'. p. 335.
l'esthétique des go.ncourt 49
Mais il faut se hâter do dire que Shakespeare n'a presque pas eu (l'influence sur leur formation esthétique, trait qui les distingue des romantiques. Ils prennent, d'ailleurs, le soin de nous en assurer. « Oui, j'ose le dire, écrit Edmond, je n'admire que les modernes. Et, envoyant promener mon éducation littéraire, je trouve Balzac plus homme de génie que Shakespeare, et je déclare que son baron Hulot produit sur mon imagination un effet plus intense que le Scandinave Hamlet (1) ».
Cette admiration refusée au grand-père des romantiques, l'accorderont-ils aux classiques du WII^ siècle et se laisserontils diriger davantage par ces maîtres de la littérature française ? Il suffit de connaître leur tempérament pour répondre d'ores et déjà négativement.
Ils jugent la littérature du XYII^ siècle trop froide, trop régulière, et parfois aussi trop bourgeoise, surtout vers la fin. Point commun avec Stendhal, ils ne sont pas touchés par les beautés de la tragédie. Ces personnages, royaux pour la plupart et de sentiments royaux, ne les émeuvent pas comme les simples humains, et, d'autre part, les héros des comédies de Molière leur semblent par trop encrassés de matière pour mériter leur intérêt.
A l'égard de Racine, on sent qu'ils ne sont pas très loin de partager l'avis de Gautier (2), déclarant assez irrévérencieusement que Racine faisait des vers comme un porc. Sur Mohère, ils s'expriment plus explicitement. « C'est un grand événement de la bourgeoisie que Molière, une solennelle déclaration de l'àme du tiers-état », écrivent-ils. « J'y A'ois, dit l'un des deux frères, l'inauguration du bon sens et de la raison pratique, la fin de toute chevalerie et de toute haute poésie en toutes choses. La femme, l'amour, toutes les folies nobles, galantes, y sont ramenées à la mesure étroite du ménage et de la dot. Tout ce qui est élan et de premier mouvement y est averti et corrigé.
(1) Journal, tome VII, p. 31.
(2) Journal, tome II, p. 125.
l/KMltHtiqiU' dcf (iniicutirt.
bO PIERRE SABATIER
(Corneille est le dernier héraut de la noblesse, Molière est le premier poète des bourgeois (1) ».
Une telle constatation tourne en criti(jue pour des esprits aussi ennemis du bourgeois, et Corneille oppose à Molière leur est presque sympathique, parce qu'il exprime des sentiments [)liis nobles. Ils ont le lort. par contre, de ne voir en Corneille, comme en Racine, ([ue de remanieurs de pièces déjà écrites : « Au fond, dit Edmond, Racine et Corneille n'ont jamais été que des arrangeurs en vers de pièces grecques, latines, espagnoles. Par eux-mêmes, ils n'ont rien trouvé, rien inventé, rien créé (2) ».
A Cornedle, à Racine, à ^lolière surtout, ils préféreront La Bruyère; ratifiant ainsi l'avis de l'abbé Trublet (3). le plus fin critique du XVIH" siècle suivant eux. Dans un autre passage du Journal, après avoir dénigré Joubert. ils s'écrient : « Ah ! La Bruyère, La Bruyère ! il n'y a que vous ! (4) ». Ce qui les attire chez l'auteur des « Caractères », c'est la vie et l'originalité délicate, cju'il met dans chacun de ses portraits, c'est la vigueur spirituelle et neuve de sa phrase déjà digne du XVIIL siècle, c'est le rendu pittoresque des sentiments et la sobriété des images. Ils reconnaîtront les mêmes qualités à Saint-Simon. Cet historien des mœurs du grand siècle les intéressera toujours, et même il n'est pas douteux qu'il ait exercé une influence sur leur propre conception de l'histoire. Mais leur admiration pour Saint- Simon ne va pas cependant sans réserve. Dans Saint-Simon, écrivent-ils, à la peinture, à l'admirable peinture des gens, manque malheureusement la peinture des choses (5) ». Et ce reproche, ils le feront non seulement à Saint-Simon, mais encore aux littérateurs du XVIIP siècle, sans exception. Il en est cependant parmi ceux-ci, qui leur sont singulièrement chers et qu'ils ne dédaignent pas de regarder comme des maîtres.
(1) Journal, tome !•"% p. 315.
(2) Journal, tome VI, p. 158.
(3) Journal, tome II, p. 16.
(4) Journal, tome I", p. 393.
(5) Journal, tome VI, p. 271.
l'esthétique des go.xcourt 51
Par goût, autant que par hasard, les Goncourt avaient été attirés, dans leur jeunesse, verscertains livres du XVII f'"" siècle; leur instinct de psychologues précoces se trouva charmé par la pénétration de l'analyse. Nouveau point commun avec Stendhal, les Concourt ont lu, avec enthousiasme, de bonne heure les « Liaisons dangereuses ■». Nous avons noté déjà les lettres où ils en parlent (1). Il ne faudrait pas en conclure qu'ils aient reçu l'influence directe de Laclos. Les héros des « Liaisons y ne leur plaisaient guère, leur déplaisaient même et l'intrigue leur en paraissait un peu trop sèche. Ils ont aimé néanmoins, dans Laclos, un précurseur des romanciers réalistes, soucieux d'exactitude et pourchasseur de documents psychologiques.
« Le machiavélisme entre dans la galanterie, disent-ils ; il la domine et la gouverne. C'est l'heure oi!i Laclos écrit d'après nature ses « Liaisons dangereuses », ce livre admirable et exécrable qui est à la morale amoureuse de la France du XAniT"!" siècle ce qu'est le « traité du Prince » à la morale politique de l'Italie du XYI^^e (2) ».
Les « Liaisons dangereuses» ont donc valu à leurs yeux comme un document précieux sur les mœurs et les idées du temps, mais aussicomme un livre de procédés presque modernes et comme le premier des romans réaUstes.
C'est ce môme caractère de réalisme moderne qui leur fit considérer Diderot comme un aïeul ou plutôt comme un frère. « Relu le «Neveu de Rameau », écrivent-ils. Quel homme, Diderot ! Quel fleuve ! comme dit Mercier. Et Voltaire est immortel, et Diderot n'est que célèbre. Pourquoi? Voltaire a enterré le poème épique, le conte, le petit vers, la tragédie. Diderot a inauguré le roman moderne, le drame et la critique d'art. L'un est le dernier esprit de l'ancienne France, l'autre est le premier génie de la France nouvelle (3). Et l'année même de sa mort, Edmond ratifie ce jugement de sa jeunesse, (|uand il dit : « De tous les
(1) Lettres de J. de Goncourt, p. 153 et 156.
(2) La Femme au XYin"^" siècle, p. 170. 3) Journal, tdmt' I""'. p. 23i,
'o2 PIERRE SABATIER
livres du passé, le « .Neveu de Rameau » est le livre le plus moderne, le livre semblant écrit p;ir une cervelle el uue plume d'aujourd'hui (1) ».
Il ne semble donc pas douteux, ({ue Diderot el [)arti('ulièremcnt le « Neveu de Rameau » aient exercé un singulier prestiire sur l'esprit des Goncourt. C'est l'auteur et le livre duXMII'^e yi^.. cle qu'ils ont préféré. Comme Diderot, ils seront des romanciers modernes; comme lui, ils essaieront du théâtre; comme lui, ils s'adonneront à la critique d'art: et même comme lui, ils réussiront à la fois dans le roman et dans la critique d'art et ils manqueront des qualités indispensables à la scène. Ils lui emprunteront même quelques procédés d'analyse, comme ils en emprunteront à un autre romancier contemporain de Diderot, Restif de la Bretonne.
Seul parmi les écrivains du WlII"ie, Voltaire leur a déplu
souverainement. « Et la bataille est autour de Voltaire »,
racontent-ils à propos d'un diner chez Magny. Et tous deux, en parlant de l'écrivain, et en ne tenant pas compte de son influence sociale et poUtique, « nous contestons sa valeur littéraire, nous osons rapporter l'opinion de l'abbé Trublet le définissant « la perfection de la médiocrité», nous ne lui reconnaissons que la valeur d'un vulgarisateur, d'un journaliste, rien de plus, joint à de l'esprit, si vous voulez, mais de l'esprit pas d'une plus haute volée que celui qu'avaient toutes les vieilles femmes spirituelles du temps ».
Et ils ajoutent : « Que valent ces 80 volumes auprès d'un « Neveu de Rameau », auprès de « Ceci n'est pas un conte », — ce roman et celte nouvelle, qui portent, dans leurs flancs, tous les romans et toutes les nouvelles du XIX™* siècle (2) ».
C'est que Voltaire leur apparaît comme un retardataire venu au XVIIl'"' siècle pour achever d'enterrer la Httérature du XVIl"", et c'est à dessein qu'ils l'ont rapproché de La Fontaine et opposé à Diderot, « le précurseur de l'ère nouvelle, le grand-père
(1) Journal, tome IX. p. ,%8.
(2) Journal, tome II. p. 103.
l'eSTHÉTIOUK UES (iOXCOL'RT o3
de tous les romanciers réalistes modernes, qui a commencé d'opérer l'humanité de la cataracte», opération qui ne pourra s'achever que par la venue du XIX"'" siècle et l'avènement du romantisme.
Nous avons déjà parlé au début de ce travail du jugement qu'ils portent sur J.-J. Rousseau, coupable de ne pas avoir été sensible à la féerie du décor vénitien. Il faudrait rapprocher ce Jugement du passage qu'ils consacrent à Saint-Simon, auquel il» font un grief d'avoir négligé la peinture des choses.
Mais, avant de chercher quelles influences le XIX""" siècle a pu exercer sur l'esthétique des Concourt, il faut mentionner la séduction singulière exercée sur eux par les mœurs du XYIII"- siècle et par l'expression la plus vive de ces mœurs, c'est-à-dire par l'art.
Ils furent attirés vers l'examen attentif de cet art par leur sens du joli, leur passion du bibelot, et la sympathie qui les portait à s'intéresser à tous les souvenirs d'un siècle dont la mentalité générale leur souriait. Le XVIIP siècle était l'époque de la bonne compagnie ; les instincts aristocratiques des Goncourt leur faisaient naturellement apprécier et rechercher les restes d'un âge aux grâces polies, « car la bonne compagnie, disaient-ils, ne fut pas seulement dans le XYIII' siècle, la gardienne de l'urbanité ; elle fit plus que de maintenir toutes les lois qui dérivent du goût: elle exerça encore une influence morale en mettant en circulation de certaines vertus d'usage et de pratique, en faisant garder un orgueil aux aines, en sauvant la noblesse dans les consciences. Que représente-t-elle, en effet, dans son principe le plus haut? La religion de l'honneur, la dernière et la plus désintéressée des religions d'une aristocratie (1) ». ■
Ces habitudes contrastaient heureusement dans lespril (l(>s Concourt, avec l'embourgeoisement général des mentalilés à leur époque et ils ne sont pas très loin de penser que l'art du XVIIL siècle contrastait d'une manière presque aussi heureuse
(\) La femme au X\ III' siècle, p. 5'(
par sa délicatesse et Vexquis de son goût avec l'art de XLV siècle.
Au seuil de leur étude sur VArf du A'T7//" siècle, ils écrivaient : « Lorsqu'on entreprend de parler de l'art du XVIII' siècle, de toucher à la mémoire de ses artistes, il a'ous prend, au seuil de cette étude, un grand sentiment de tristesse, une sorte de mélancolique colère. Devant ce prodigieux exemple d'oubli ; devant l'excès d'ingratitude et d'insolence d'une première postérité pour le grand siècle d'art de Louis XV, on se prend à douter des justices de la France. On se demande si la mode est tout notre goût, et si notre orgueil national lui-même ne relève pas de la mode, avec la conscience de nos jugements. Quoi ! se dit-on, c'est la France, la France si jalouse de ses autres gloires qui a négligé celles-là, sorties pourtant toutes vives de son tempérament, de son caractère, de ses entrailles, frappées à l'image de tous ses traits. C'est la France qui pendant tout un demisiècle a refusé de reconnaître les artistes vraiment nés d'elle, ses maîtres français, les vrais fils de son esprit et de son génie (1) ».
L'art du XVIH' siècle parlait, en effet, à leur esprit et à leur génie. Pour des raisons de leur esthétique que nous aurons à rechercher, il se sentaient en communauté d'esprit avec les peintres et les sculpteurs de cette époque, ils aimaient jouir de la \ue des bibelots et des chiffons exquis du XYIII^ siècle, ils se laissaient pénétrer par le charme qui s'en dégageait. Ils éprouvaient une joie indicible à feuilleter des dessins de ^Yatteau ou de Boucher achetés sur les quais et précieusement rangés dans un carton.
Cette influence du XYIIF siècle sur leur goût ne se ralentit point au cours de leur \ie. « Les gouaches et les terres cuites du XVIII" siècle, écrit Edmond, un moment où j'eus l'idée de faire ma collection uniquement de cela ; ce sont des choses tellement plaisantes à l'œil, tellement bavardes pour la rêvasserie de l'amateur, tellement chatouillantes pour un goût déhcat.
^1) Vai't au XVin^ siècle, tome I". p. 43.
L E.STHKTinUE DES GONCOUUT OiJ
N'est-ce point du souffle de peinture, du modelage de rêve, enfin du joli presque immatériel? (1) ».
Le XVIH' siècle, par sa littérature et surtout par son art, leur a donné ce raffinement et cette délicatesse qui feront le charme de leurs romans, comme celui de leurs œuvres de critiques d'art. A force de vivre mentalement aune époque quintessenciée, on se quintessencie soi-même, surtout quand on est, comme les Goncourt, prédisposé à un certain dilettantisme. Tel fut leur cas. Ils étudièrent le XVIIL siècle, l'aimèrent et continuèrent toute leur existence à s'efforcer d'en pénétrer la mentalité pour mieux l'exprimer dans leurs ouvrages historiques. Mais en même temps ils se pénétreront tellement du caractère de ce siècle qu'ils ne l'oublieront plus môme dans leurs œuvres modernes et qu'ils garderont, en traitant les sujets les plus vulgaires, je ne sais quelle élégance aristocratique, digne d'un Marivaux ou d'un Grébillon fils.
Ce sera même l'occasion de sévères critiques de la part de leufs adversaires. « Le Goncourtisme, écrit M. Doumic, n'est que l'antique préciosité, mise à la mode de 1860. Gongora, Vincent Voiture, le cavalier Marin, le marquis de Mascarille, Théophile et Quinault, le Fontenelle et le Montesquieu des débuts, le Marivaux des mauvais jours, et encore les Lancret, les Boucher, les Glodion, telle est la famille d'esprits où estmarquée la place de MM. de Goncourt (2) ».
« Les Goncourt, écrit Lagénevais, passent d'un coup du X VIIl""" siècle musqué aux extrémités les plus crues du réalisme moderne ; ils vont jusqu'à la peinture des salles d'hôpital, ou de la débauche de bas étage, et néanmoins, ils restent des raffinés qui, jusque dans les scènes les plus audacieusement et les plus déhbérément triviales, gardent l'habitude du musc, et du [japillotacfe du dernier siècle ; ils flottent entre les afféteries et les
(1) La Maison d'un Ariisle, tome 1", p. 186.
(2) Doumic. Revue des Deux mondes, 15 août l896, p. 94i.
56 PlERmî SABATIER
crudités réalistes, ou, pour mieux dire, ils mêlent les tons, ce qui n'ajoute pas à l'agrément (1) ».
Le XVIII'"« siècle et sa fréquentation ont encore eu comme résultat de les faire tomber dans une littérature que des envieux traiteront volontiers de littérature de chiffons. « M^I. de Concourt, écrit encore Lagénevais, s'exposent à tomber dans ce qui pourrait bien s'appeler une littérature de chiffons. Je ne nie pas que la mode ne soit pas une grande chose, qu'elle n'ait une souveraine importance à toutes les époques et qu'on ne puisse refaire l'histoire d'une société, avec les variations de cette capricieuse reine, avec la forme d'un bavolet ou d'une guimpe ; mais enfin, il ne faudrait pas en abuser et trop promener l'histoire dans les boudoirs. Ce que je veux dire, c'est que MM. E. et J. de Concourt se laissent trop obséder par cette préoccupation de mettre partout les femmes et l'amour, — l'amour tel qu'on le comprenait et le pratiquait au XVIII't^^ siècle et sous le Directoire (2) » .
Dans leur conception même de l'amour, il y a un souffle du XVIII™^ siècle, et d'ailleurs, cette influence d'une époque aimée déterminera chez eux une sorte de naturalisme et de réalisme spécial qui déplaît à M. Brunetière, mais qui ne manque ni de séduction ni d'originalité, car il sait toucher aux choses les plus viles et les plus. basses sans rien perdre de sa grâce et, ce qui est moins heureux, rien de son maniérisme.
Après avoir noté l'influence des artistes du XYIII™" siècle sur leur formation esthétique et celle des littérateurs de cette époque, exception faite de Voltaire et de Rousseau qu'ils détestent autant l'un que l'autre, il nous faut remarquer, en passant, l'impression curieuse que leur a causée l'étude de la Révolution. Cette époque troublée entre toutes les a intéressés de bonne heure, et on ne sait trop si c'est par goût, ou par le hasard heureux d'une trouvaille de documents inédits, mais leur premier ouvrage historique fut YHistoire de la Société française pendant la Réoo-
il) Lagém.vais. Revue des Deux mondes, 15 février 186.5, p. 1066. (2) Lagénevais. Revue des Deux mondes, 15 février 1865, p. 1065.
L'ESTHÉTIOirt; DES CONCOURT 57
lution suivie de YHistoire de la Société française penrhuil le Directoire.
De l'étude de la lluvolulion, qu'ils jugent comme une crise fatalement amenée par l'excès de civilisation du XVIH'"" siècle et (ju'ils rapprochent des invasions barbares qui suivirent la décadence de Home, ils ont peut-être tiré ce scepticisme politique et ce déterminisme en matière sociale, qui seront deux traits importants de leur physionomie morale. Ils n'ont pas admiré la Révolution du reste, même dans ce qu'elle a eu de beau; ses héros leur ont toujours produit l'effet de fous inconscients, poussés par une force irrésistible, la force du destin.
Ce ne sont pas non plus leurs préjugés en faveur de la monarchie et de Louis XVI, qui leur ont fait juger sévèrement la Révolution, mais bien leur horreur naturelle de la démagogie, horreur encore développée par l'examen attentif d'une époque où elle a régné en maîtresse absolue. Ils en ont conservé une singulière méfiance à l'égard des idéologues et une profonde aversion des grands mots, des mots élevés et purs, au nom desquels les hommes s'cnlre-tueut et se dévorent, sous prétexte d'idéal.
La Déclaration des Droits de l'Homme, le culte de la Raison, ^^i la religion de l'Etre suprême ne les ont pas seulement fait sourire ; ils les ont profondément dégoûtés.
Et cependant, outre les deux ouvrages importants dont nous avons parlé, les Concourt sont revenus souvent à l'étude de cette époque qui leur était douloureusement chère, parce qu'elle marquait l'aboutissement final de ce XVIH""" siècle qu'ils aimaient d'une prédilection si constante.
Ils n'ont pas, pour cela, montré trop de sévérité envers les rivaux heureux et les successeurs des artistes et littérateurs du XYIII"" siècle, c'est-à-dire envers les romantiques, et même ils ne se sont pas refusés à subir cette nouvelle influence dont ils reconnurent parfois le bienfait. Dans son Journal, Edmond écrivait : « Au fond, cet art du XVIII'"'" siècle est un peu le classicisme du joli, il lui manque l'originalité et la grandeui'. Il pour-
o8 PIERRE SABATIER
rait à la longue devenir stérilisant (1) ». Nous avons vu qu'à un autre endroit, ils reprochaient aux auteurs du XyiII""" siècle, comme à leurs devanciers d'ailleurs, de trop s'occuper de l'âme de leurs personnages, prise isolément, et de négliger, presque de parti-pris, la peinture des choses.
Ils ont été reconnaissants envers les romantiques d'avoir apporté une heureuse rénovation sur ces deux points. Mais là s'arrêtent les éloges : « Toute la valeur du romantisme, dit Edmond, c'a été d'avoir infusé du sang, de la couleur dans la langue française, en train de mourir d'anémie, — quant à l'humanité qu'il a créée, c'est une humanité de dessus de pendule (2) ». Et ailleurs, il semble partager l'avis de Flaubert, qui dit « que toute la descendance des Rousseau, tous les romantiques, n'ont pas une conscience bien nette du bien et du mal » ; il cite Chateaubriand, M"" Sand, Sainte-Beuve, et finit par laisser tomber de ses lèvres, après un moment de réflexion : « Et c'est vrai que Renan n'a pas l'indignation du juste et de l'injuste ! (3) ».
Pour le fond, les Goncourt détestent les romantiques : ils les trouvent faux et outranciers. trop fanatiques et trop phraseurs. Ils leur reprochent l'absence de pensée (4), comme chez Hugo ; l'absence de vérité, comme chez Georges Sand (o). Leur théâtre les choque par la grossièreté de ses procédés, et leurs romans, qui manquent de nerfs, n'arrivent pas à les émouvoir.
!Mais eu égard à la forme, et à la couleur des descriptions, ils sont presque tentés de les considérer comme des précurseurs. C'est ainsi quils n'ont pu s'empêcher de rendre hommage à Victor Hugo. « Quand le passé religieux et monarchique sera entièrement détruit, peut-être commencera-t-on à juger le passé littéraire et peut-être arrivera-t-il qu'on ti'ouvera qu'un Balzac
(1) Journal, tome VI, p. 173.
(2) Journal, tome VI, p. 66.
(3) Journal, tome VI, p. 8.
(4) Journal, tome I". p. 314.
(5) Journal, tome II, p. 11'^.
l'e.stiiéï[oue des goncocrt 51)
vaut Molière et que Victor Hugo est le plus grand de tous les poètes français (1)»... « Livres magiques après tout, que ces livres de Hugo, qui comme tous les livres des vrais maîtres donnent, à leur lecture, une espèce de petite fièvre cérébrale (2) ». Ils sont sensibles, chez Hugo, à cette force d'expressions riches, et à ce choix abondant d'images toujours originales et puissantes, à sa science évocatrice de poète enfin, science à laquelle ils aspirent dans le domaine des variétés et des réalités humaines. Ils sont frappés aussi, chez Hugo, de l'atmosphère pure et élevée dans laquelle il semble se complaire, ils ont même cru, ce qui n'est pas absolument juste, voir en Victor Hugo un représentant de la doctrine de l'art pour l'art.
« En lisant Victor Hugo, dit l'un des deux frères, il me semble voir une séparation, un abime de distance entre l'artiste et le public de nos jours. Dans les autres siècles, un homme comme Molière n'était que la pensée de son public. Il était, pour ainsi dire, de plain pied avec lui. Aujourd'hui, les grands hommes sont plus haut, et le public plus bas (3) ».
Mais l'éloge qu'ils font de Victor Hugo n'est pas sans réserve et son influence parait avoir été très secondaire. Hugo est avant tout un Imaginatif, un poète, et ils sont de nature et de parti-pris des réalistes ; de plus, Hugo a le défaut, à leurs yeux de névrosés et de morbides, d'être un génie trop bien portant. « Oh ! cei'tes, écrivent-ils, c'est la santé d'un génie bien portant, mais toutefois, pour le rendu des délicatesse, des mélancolies exquises, des fantaisies rares et délicieuses, sur la corde vibrante de l'àme et du cœur, ne faut-il pas, je me le demande, un coin maladif dans l'homme, et n'est-il pas nécessaire d'être, un peu à la façon d'Henri Heine, un crucifié physique ? (4) ».
Ce reproche d'excès de santé ils ne pouvaient le faire à Beyie avec lequel, bien qu'ils s'en défendent et bien (|u'ils le jugenl
(1) Journal, toine II, p. 32.
(2) Journal, tome III, p. 45.
(3) Journal, tome II, p. 318.
(4) Journal, tome II, p. 91.
ou PIHRKE SABATIEK
avec une sévérité touchant à riujustice, ils ont bien des points communs. Dans Idées et Sensations, et dans le Journal, on trouve des passages qui rappellent singulièrement le ton, le style, la tournure d'esprit de l'auteur «du Rouge et du Noir». Nous citerons les plus frappants: « Peut-être quelques assassinats, intelligemment choisis, sont, dans les temps révolutionnaires, le seul moyen pratique de retenir la hausse dans des limites raisonnables (1) », et: « après tout, ces filles ne me sont point déplaisantes; elles tranchent sur la monotonie, la correction, lordre de la société, sur la sagesse et la règle. Elles mettent un peu de folie dans le monde, elles soufflettent le billet de banque sur les deux joues ; elles sont le caprice lâché, nu, libre et vainqueur dans le monde des notaires et des épiciers de morale à faux poids (:2)». Comme Stendhal, ils aiment l'imprévu, les émotions violentes ; comme lui, ils recherchent les sensations rares, comme lui encore, ils ont le mépris des institutions, des récompenses honorifiques, des bourgeois et de l'argent. Mais il ne faut pas conclure de cette similitude dégoûts, à l'existence d'une influence plus que problématique, car ils connurent Beyle assez imparfaitement et quand ils nous en parlent, c'est le plus souvent pour lui décocher un trait.
Un contemporain de Stendhal a mieux réussi à leur plaire, et peut-être a-t-il même contribué à la formation de leur esthétique : c'est Balzac. Son nom revient fréquemment dans leur Journal. Ils le vantent et l'opposent tour à tour à Shakespeare et à Mohère ; suivant eux, c'est, de tous leurs prédécesseurs, celui qui a fait le plus pour le roman moderne. « Tout va au peuple et s'en va des rois, écrivaient-ils, jusqu'à l'intérêt des livres, qui descend des infortunes royales aux infortunes privées, de Priam à Birotteau (3) ». C'est pour avoir compris cette vérité, pour s'en être inspiré, pour avoir peint les infortunes privées dans leur décor, que Balzac plaît aux Concourt. Au
(] Journal, tome VI. p. 189.
(2) Idées et Sen&ations, p. 260.
(3) Journal, tome IIL p. 90.
l'esthétique des concourt 61
réalisme des sentiments, qu'avaient pratique les romanciers du XVIIInie siècle, Balzac a joint le réalisme des choses, la peinture du milieu, du mobilier, de l'atmosphère (Mivironnante. Il peut donc être considéré comme le précurseur des Concourt, tant par ce goût de la vérité, que par le souci ([u'il avait de la rendre exactement.
« Le roman, depuis Balzac, écrivent-ils, n'a plus rien de commun avec ce que nos pères entendaient par roman. Le roman actuel se fait avec des documents, racontés ou relevés d'après nature, comme l'Histoire se fait d'après des documents écrits. Les historiens sont des raconteurs du passé, les romanciers sont des raconteurs du présent (1). »
Ainsi donc, ce goût du document humain, qui est si caractéristique chez les Concourt, Balzac l'a eu avant eux et a pu le développer chez eux (2). Ils ont, en effet, jusqu'à l'obsession, le souvenir de Balzac qu'ils n'ont jamais vu, mais dont ils aiment à entendre décrire la physionomie par ceux qui l'ont approché. A une page de leur Journal, ils nous racontent que l'un d'eux, probablement Jules, a rêvé qu'il faisait une visite à Balzac : « Au milieu de la préoccupation de notre Germinic Lacerteux, du congestionnement du dernier travail, j'ai rêvé, écrit l'un d'eux, que j'allais faire une visite à Balzac, qui était vivant dans une vague banlieue, en une habitation ressemblant, moitié au chalet de Janin, moitié à une villa que j'ai vue je ne sais plus où (3) » ; et plus loin, on lit : « Balzac disait encore : < Ah! c'est dommage, l'autre jour Henri Heine, le fameux Henri Heine, le puissant Henri Heine, le grand Henri Heine est venu. Il a voulu monter sans se faire annoncer. Moi, vous savez, je ne suis pas au premier venu ; mais quand j'ai su que c'était lui, toute ma journée, il l'a eue.... Si j'avais su votre adresse, je vous aurais écrit, c'est bien malheureux que je n'aie pas su votre adresse (4) ».
(1) Journal, tome II, p. 2:21).
(2) Bkunetière. Balzac, p. 275.
(3) Journal, tome II, p. 219.
(4) Journal, tome II, p. 221,
De Eialzac, les Concourt ont pris ce goût vif qu'ils ont eu toute leur vie pour Henri Heine, bien qu'ils appartinssent à une tout autre école et qu'ils n'ont pas craint d'affirmer très haut, ainsi que Gautier, à lencontre de Sainte-Beuve. Ils aiment, comme Balzac, la fantaisie du poète allemand, cette flamme de surnaturel qui semble animer son œuvre.
Balzac a eu encore une autre influence sur les Goncourt ; il a concouru à la formation de leurs idées politiques et sociales ; il a soutenu des théories assez conformes à leur mentalité, et dans lesquelles ils trouvèrent la satiï^faction de leurs tendances instinctives une confirmation de leurs propres vues, et, partant, une ébauche de leur esthétique, car nous pensons et nous montrerons que cette esthétique découle de l'ensemble de leurs idées. « Relu « les Paysans » de Balzac, écrivaient-ils eu septembre 1837. Personne n'a dit Balzac homme d'état, et c'est peut-être le plus grand homme d'état de notre temps, le seul qui ait plongé au fond de notre malaise, le seul qui ait vu d'en haut le déséquilibrement de la France depuis 1789, les mœurs sous les lois, les faits sous les mots, l'anarchie des intérêts débridés sous l'ordre apparent, les abus remplacés par les influences, l'égalité devant la loi annihilée par l'inégalité devant le juge, enfin le mensonge de ce programme de 1789, quia remplacé le nom par la pièce de cent sous, et fait des marquis des banquiers, rien de plus. Et c'est un romancier qui s'est aperçu de cela (1) ».
Ils ont en outre subi l'influence de plusieurs de leurs contemporains qu'ils avaient l'occasion de voir souvent, et avec lesquels ils étaient liés par une sympathie personnelle ou par de simples relations littéraires. Parmi ceux qui, plus âgés qu'eux, ont pu modifier un peu leurs idées, il faut citer Flaubert, Gautier, Sainte- Beuve et surtout cet ami qui fut pour eux un maître presqu'en même temps qu'un frère aîné : Gavarni. Il est difficile de discerner l'influence propre de Flaubert sur les Goncourt. Et cependant, jusqu'à sa mort, qui suivit celle de Jules, mais précéda celle d'Edmond, ils se sont constamment fréquentés, ils ont passé souvent
^1) Journal, tome l"', p. 209.
l'estqétique des goncourt 63
le dimanche ensemble au boulevard du Temple, et ils ont partagé la chance d'être traduits en correctionnelle pour des écrits, soidisant immoraux.
De ces entretiens presque quotidiens, les (Joncourt ont dû retirer quel((ue profit; ce respect de la construction de la phrase qu'éprouvait Flaubert, et ce goût pour le style ciselé qui leur inspirera l'idée du style expressif et par suite de cette écriture artiste que Flaubert, par un singulier revirement, devait plus tard condamner. Certains passages de leur œuvre rappellent le ton grave et solennel de « Salammbô », tel le début de Manette Salomon. Nous savons qu'au cours d'une conversation, Flaubert leur a fourni le sujet de Sœur Philomène (1). Enfin il faut ajouter, qu'au contact de Flaubert, ils se sont fortifiés dans le désir qu'ils avaient déjà de faire de l'art uniquement par amour de cet art et de chercher dans leurs œuvres à réaliser un idéal esthétique sans se soucier du lecteur et du critique.
Mais là s'arrête cette influence, car il faut dire que si les Goncourt ont été les amis et jusqu'à un certain point les admirateurs de Flaubert, ils n'en ont pas pour cela moins bien vu toute la dissemblance qui les séparait. Ils lui ont reproché de n'avoir d'autre souci en littérature que celui de la forme et de raffiner sur le style comme un grammairien. « Des métaphores on passe aux assonances, — une assonance, écrivent-ils, au dire de Flaubert, devant être évitée, quand même on devrait passer huit jours entiers à y arriver. Puis entre Flaubert et Feydeau, ce sont de petites recettes du métier, agitées avec de grands gestes, et d'énormes éclats de voix, des procédés à la mécanique du talent littéraire, emphatiquement et sérieusement exposés, des théories puériles et graves, et ridicules et solennelles, sur les façons d'écrire et les moyens de faire de la bonne prose ; enfin, tant d'importance donnée au vêtement de l'idée, à sa couleur, à sa trame, que l'idée n'est plus que comme une patère à accrocher
(1) Journal, toine 1°"', p. 311,
()4 PIERKK SABATIER
des sonorités. II nous a semblé toml)er dans une bataille de grammairiens du Bas-Kmpire (1) ».
En outre leur délicatesse et leur prédilection pour les demiteintes, les manières exquises et les sensations quintessenciées et aristocratiques s'accommodaient mal de la personnalité un peu exubérante, étouffante de Flaubert qui aimait la blague grossière, la déclamation bruyante, l'explosion en trivialités de toutes sortes reposant et détendant ses nerfs surexités par l'abus de la littérature. Et même les Goncourt savaient mauvais gré à Flaubert de laisser percer quelquefois dans ses livres son goût pour l'énorme, le truculent, le tapageur, goût qu'il affichait dans sa vie quotidienne, mais qui était moins pardonnable encore à leurs yeux, dans une œuvre écrite.
« Salammbô, dit Jules, est au-dessous de ce que j'attendais de Flaubert. La personnalité si bien dissimulée de l'auteur dans « Madame Bovary», transperce ici, renflée, déclamatoire, mélodramatique et amoureuse de la grosse couleur, de l'enluminure. Flaubert voit l'Orient, et l'Orient antique, sous l'aspect des .étagères algériennes. L'effort est sans doute immense, la patience infinie, et malgré la critique que j'en fais, le talent rare ; mais dans ce livre, point de ces illuminations, point de ces révélation par analogie, qui font retrouver un morceau de l'àme d'une nation qui n'est plus. Quant à une restitution morale, le bon Flaubert s'illusionne : les sentiments de ses personnages sont les sentiment banaux et généraux de l'humanité, et non les sentiments d'une humanité particulièrement carthaginoise, et son Mathô n'est au fond qu'un ténor d'opéra dans un poème barbare (2) ».
A Flaubert, ils reprochent enfin, et c'est ce qui a empêché l'influence de l'ami d'être prépondérante, un certain manque de goût, la longueur de ses descriptions, parfois même le choix de ses sujets, comme pour « Bouvard et Pécuchet ». « La singulière conception chez un homme de talent, de très grand talent !
(l) Juiirnal, toine I", p. 178. |
,2) Jininial, terne 1^', p. 373. *
L'ESTHliTIQlE DES GO.NCOURT fiii
chercher lahorieusenient pendant cincj ou six ans, ce qu'il y a de hèto dans les hvres pour en faire le sien (1) ».
Ils étaient plus semblables de tendances à Théophile Gautier qui, tout en partageant la plupart des idées de Flaubert, son culte idolâtre de la forme, avail, suivant eux, un jugement plus saiu. « Théophile Gautier, ce styliste à l'habit rouge pour le bourgeois, apporte dans les choses littéraires le plus étonnant bon sens, et le jugement le plus sain et la plus terrible lucidité jaillissant en petites phrases toutes simples, d'une voix qui est comme une caresse. Cet homme, au premier abord un peu fermé, ou plutôt comme enseveli au fond de lui-même, a un grand charme, et devient avec le temps sympathique au plus haut degré (2) ». Ce charme de Gautier, ils l'ont ressenti assez, vite, et bientôt ils ont fait du romancier un ami qu'ils n'ont jamais cessé de voir, arrivant chez lui à l'improviste, dînant entre lui et ses fdles, ou bien discutant avec lui à des dhiers littéraires. Théophile Gautier et les Concourt deA'inrent les assidus causeurs du salon de la princesse Mathilde. et cette affection commune réussit à les lier encore davantjige et à resserrer leurs relations.
Il est naturel qu'à la faveur des longs entretiens, Gautier ait un peu déteint sur la mentalité d'amis qui étaient en même temps des admirateurs et qui, possédant quelques idées semblables, ne se refusaient pas complètement à être des disciples. An contact de Gautier, ils se fortifièrent dans leur dédain pour le XYII" siècle, et pour Molière en particulier. Ils aiment à nous rapporter, dans leur Journal, les opinions scandaleusement paradoxales de leur ami : « Mon opinion sur Molière, dira un jour Gautier, vous voulez l'avoir sur Molière et le « Misanthrope ». Eh bien, ça me semble infect, .le vous parle très franchement : c'est écrit comme un cochon ! », et plus loin : « le « Misanthrope » , une véritable ordure ..., je dois vous dire que je suis très mal organisé d'une certaine façon. L'homme m'est parfaitement
(1) Journal, tome VI, ]>. MO.
j2) Journal, tome l", ]i. 185
].'Ksth(ti(iuc (fex (ioncourl.
00 PIKRRE SABATIER
égal. Dans les drames, quand le père frotte sa fille retrouvée
contre les boutons de son gilet, ça m'est absolument indifférent, je ne vois que les plis de la robe de sa fille. Je suis une nature
subjective (1) ».
La raison poui- laquelle il iraime pas le XVIl' siècle est la moine que chez les (Concourt, c'est parce qu'à cette époque la peinture des choses, du décor extérieur, était négligée. Aussi le grand mérite de Gautier est-il d'avoir précisément encouragé les Concourt dans leurs essais descriptifs et de les avoir engagés à rendre le plus possible par la plume leurs impressions visuelles. Gautier était une nature plastique jouissant du spectacle des belles formes, qui a su discerner, chez ses amis, un sens artistique un peu semblable au sien et qui l'a développé par ses conseils et soutenu de ses encouragements. Nous en trouvons l'aveu dans le Journal : « Gautier nous fait des compliments sur notre «Venise » parue dans l'Artiste, racontent-ils, nous disant que pour lui « c'est le plus fin bouquet de parfums de la Ville des Doges », et afin de nous prouver qu'il a tout senti, tout compris, nous décrit l'Osteria délia Luna, sa situation, son architecture, sa couleur, enfin nous la fait revoir. « Mais, nous dit-il, ce ne sera pas compris, il faut vous y attendre, sur cent personnes qui liront votre « Venise *, à peine deux se douteront de ce que vous avez voulu faire. ».
« Ici Edouard Houssaye et Aubryet sont enragés contre l'article. . . Et cela tient à une chose, c'est que le sens artiste manque à une infinité de gens, même à des gens d'esprit. Beaucoup de gens ne voient pas. Par exemple, sur vingt-cinq personnes qui entrent ici, il n'y en a pas trois qui discernent la couleur du papier ! Tenez, voilà X... qui entre, il ne verra pas si cette table est ronde ou carrée... Maintenant, si, avec ce sens artiste, vous travaillez dans une manière artiste, si à l'idée de la forme, vous ajoutez la forme de l'idée, oh! alors, vous n'êtes plus compris du tout ». Prenant au hasard un petit journal: « Tenez, voilà
(1) JouDial, tome 1". p. 171.
l'esthétiquk des concourt 67
comme il faut écrire pour être compris..., des nouvelles à la main... La langue française s'en va positivement... Eh ! mon Dieu, on me dit aussi qu'on ne me comprend pas, dans le « Roman de la Momie », et cependant je me crois l'homme le plus platement clair du monde... Parce que je mets, je suppose un mot comme pschont ou calasiris. Enfin je ne ponx pas mettre : le pschent est comme-ci, comme çà. Il faut que le lecteur sache ce que disent les mots... Mais ça m'est égal, critiques et louanges m'abiment et me louent sans comprendre un mot de mon talent. Toute ma valeur, ils n'ont jamais parlé de cela, c'est que je suis un homme pour qui le monde visible existe (1) ». Ces conseils, les Concourt les mirent en pratique et ils s'attachèrent ainsi, en partie, grâce à Gautier, à rester en littérature ce qu'ils étiiient naturellement dans la vie : des hommes [)our qui le monde visible existe, c'est-à-dire des hommes doués d'une seusitivité optique surprenante et d'une sensibilité générale remarquable, et qui ont cherché, guidés par l'avis d'un maître, à transmettre par une « écriture artiste » appropriée, ces sensations aux êtres d'élite capables de les comprendre, mais h ces êtres d'élite seuls.
Mais ici, il ne faut pas pousser le rapprochement jusqu'à dire (ju'ils tiennent de l'auteur du a Capitaine Fracasse », cette science originale d'écrire avec leurs nerfs. Bien au contraire. Cautier est une nature plastique, qui ne cherche dans sa prose qu'à rendre des impressions plastiques et marmoréennes, sans révéler son émotion intime. «Théophile Cauthier, écrivent-ils, développe la théorie qu'un homme ne doit se montrer affecté de rien, que cela est honteux et dégradant, qu'il ne doit jamais laisser passer de la sensibilité dans ses œuvres, que la sensibilité est un côté inférieur en art et en littérature « cette force, dit-il, que j'aieet qui m'a fait supprimer le cœur dans mes livres, c'est par le stoïcisme des muscles que j'y suis arrivé (2) ».
La grande différence qui sépare les Concourt de leur ami
(1) Journal, tome l"', p. 1S2.
i2y Journal, tome II, ji. KiO.
(îauticf, c'est donc que l'auteur de « M"" de Maupin » se borne à nous exprimer froidement des sensations plastiques, tandis que les Goncourt volontairement nous communiqueront les frissons de leurs nerfs, peut-être parce que le premier est, à l'instar de Victor Hugo, un génie bien portant et que les autres sont plutôt des malades.
Gautier et les Goncourt se ressemblent par la conception qu'ils ont de l'artiste, conception très désintéressée puisqu'elle fait de l'art la seule fin de l'art et (Qu'elle se moque de l'opinion. Ils pensent encore de même sur le genre de vie qui convient à l'artiste, d'après la formule donnée par Gautier à un diner chez Aubryet. « L'immortalité de l'àme, le libre arbitre, c'est très drôle de s'occuper de cela jusqu'à ^^ngt-deux ans, mais après, çà n'est plus de circonstance. On doit s'occuper à avoir une maitresse qui respecte vos nerfs, à convenablement arranger son
chez soi, à posséder des tableaux passables, et surtout à
bien écrire (1) ». Les Goncourt ne parleront pas autrement, et en présence de cette similitude de goûts, on peut raisonnablement penser que Gautier a développé chez ses amis, la passion des belles formes, a fortifié leur tempérament d'esthète, leur a inspiré l'idée de l'écriture artiste et a encouragé cet instinct naturel qui les poussait à s'intéresser aux décors, aux costumes, et { à les décrire minutieusement, et peut-être Gautier est-il, parla, ■ responsable en partie de la préciosité dont on leur a fait vfn grief.
Et cependant nous devons remarquer que si Gautier et les Goncourt sont quelque peu précieux, leur préciosité n'est pas du même genre. Comme l'écrit M. Faguet: « Gautier est encore un romantique. Il a été droit au précieux, oui ; mais au précieux mêlé de grandeur ou de grands airs; au précieux très précieux, mais empanaché ; les Goncourt ont été droit au précieux, mais au précieux du XVIII" siècle, au précieux petit, coquet, aigu et souvent exquis du reste, mais d'où toute grandeur semble exclue (2) ».
(1) Journal, tome P'', p. 334.
(2) Faguf.t. Revue Bleue, 25 juillet 1896, p. 98.
L'KSïiiihiorii; Di:s goacoiim OÎ)
Bien au-dessous de rinfluence de Gautier, il faut citer celle de Sainte-Beuve, dont ils firent la connaissance en 1861, et qu'ils eurent l'occasion de fréquenter assidûment, depuis cette époque, le rencontrant tant aux dîners de Magny que chez la Princesse et goûtant fort le charme de sa conversation, qu'ils ont définie très heureusement dans le Journal. « La petite touche, — c'est le charme et la petitesse de la causerie de Sainte-Beuve. Point de hautes idées, point de grandes expressions, point de ces images qui détachent en bloc une figure. Cela est aiguisé menu, pointu, c'est une pluie de petites phrases qui peignent à la longue et par la superposition et l'amoncellement. Une conversation ingénieuse, spirituelle, mais mince ; une conversation où il y a de la grâce, de l'épigramme, du gentil ronron, de la griffe et de la patte de velours, conversation au fond, qui n'est pas la conversation d'un mâle supérieur (1) ».
Et, en effet, pour le cœur et pour le sens moral, Sainte-Beuve n'était pas un mâle supérieur, à peine sincère dans ses amitiés; par contre, critique d'un goût exquis et sûr, il a su deviner chez les Concourt tout le succès que leur tempérament leur assurait d'avance dans le roman moderne.
Mais celui dont l'influence est la moins douteuse, celui à qui revient l'honneur d'avoir montré la route aux Goncourtet de leur avoir révélé les moyens d'utiliser leurs quahtés précieuses d'observateurs et leur instinctive compréhension du moderne, c'est selon nous, Gavarni. Gavarni a été le meilleur ami des Concourt, car il a été, en môme temps que le confident de leurs joies et de leurs chagrins, un conseiller artiste dont ils écoutaient d'autant mieux les leçons, qu'ils les savaient plus désintéressées, plus sincères et plus éclairées.
Nous lisons au seuil de leur élude sur Gavarni : « Xous avons aimé, admiré Gavarni. Nous avons beaucoup vécu avec lui. Pendant de longues années, nous avons été presque la seule intimité du misanthrope. Il éprouvait p(mr le plus jeune de nous deux
(1) Journal, tomo II, p. CG.
70 PIKRRE SABATIER
une sorte d'affection paternelle, et la solitade du Point-du-Jour s'ouvrait à notre visite avec cet aimable mot d'accueil : « Mes enfants, vous êtes la joie de ma maison (1) ».
De 1852, date de leur première visite du Point-du-Jour, à 1866, année de la mort de Gavarni, l'intimité qui les unit au dessinateur fut ininterrompue. Après la disparition de leur ami, pour rendre un dernier hommage à sa mémoire, ils lui consacrèrent cette étude biographique dont nous avons déjà parlé et qu'Edmond écrivit à l'aide d'un récit de sa propre vie laissé par Gavarni, et confié par son fils. Mais on sent bien qu'à mainte page de cette biographie, ils ont ajouté un souvenir personnel dont l'émotion révèle la sincérité, et on est saisi partout dans cet ouvrage de l'impression de respect et d'affection filiale vouée par les écrivains à leur maître, qui s'en dégage si fortement.
Ils nous racontent ainsi l'occasion qui les mit en rapport avec l'homme qui devait tenir tant de place dans le début de leur carrière. « Le public goûtant peu la littérature de cette feuille {L'Eclair) et l'abonné ne donnant pas, Villedeuilpensaà l'amorce de l'image, balançant entre les talents les plus disparates. Nous, qui avions passé notre enfance à regarder et à copier les lithographies de Gavarni. nous qui étions alors, sans le connaître et sans qu'il nous connût, ses admirateurs, nous décidions Villedeuil à s'adresser à lui. Un dîner avait lieu à la Maison d'or, où Gavarni nous proposait pour le journal, la série du Manteau d'Arlequin, dîner où nous ne savons quelles sympathies, quels atomes crochus nous Hèrent avec l'artiste et firent de nous, dans une seule soirée, des amis qu'il voulait revoir à sa maison du Point-du-Jour (2) ».
Si l'on cherche le lien mystérieux qui unit les Goncourt à Gavarni, on trouvera, outre l'admiration très sincère et très \\\Q chez les deux frères, pour le talent de Gavarni, une grande similitude de goûts et une tournure d'esprit presque pareille. Ils furent mutuellement séduits par leur pessimisme récipro-
(1) Gavarni. Préface, p. 5.
(2) Gavarni, p. 332.
l'eSTIIKTIoUE des (ÏONCOUIIT 71
que ; Gavariii, en effet, avait sur les hommes et les femmes bien des idées qui germaient dans la mentalité des deux frères, mais à la différence des Goncourt, ce pessimisme n'empêchait pas Gavarni de jouir pleinement et largeipent d'une vie sur laquelle il n'avait pas beaucoup d'illusions, et même de s'amuser de très peu, comme les hommes de sa génération.
Citons quelques réflexions de Gavarni, que n'eussent pas désavouées les Goncoai't, ot (pii les impressionnèrent si bien qu'ils les consignèrent dans leur étude. Elles sont comme une preuve de l'approbation des Goncourt,
Gavarni disait, à propos du progrès amené par les découvertes de la science moderne : « A quoi sert la vapeur, le chemin de fer à l'homme, si vous avez décuplé chez lui le besoin de la vitesse ^ » 11 disait de la philanthropie : « La philanthropie, qu'est-ce f On aime un homme, on aime des hommes, — aime-t-on l'homme? Qu'est-ce que l'homme, considéré comme le sujet d'une affection ? » 11 disait des femmes : « Voyez comme elles sont faites. — Pas de pensées, le crâne étroit, — mais le sein sur le cœur et toute cette chair sur les sens. — On voit que cet être est arrangé pour être pris avec les mains. — Elle ne pense pas, elle rêve ; — elle ne parle, pas, elle chante (1) ».
Il en est de plus inquiètes, de plus navrantes où l'on sent l'obsession du néant, comme on la sentira chez les Goncourt. « Ce qu'on appelle un savant est celui qui sait mieux qu'un autre combien on ignore, et qui, se haussant avec effort des bas-fonds de notre ignorance, a pu apercevoir, au-dessus des plus simples questions, ce qui borne les choses autour de nous : les vastes et désespérants horizons de l'inconnu » , et encore : « l'humanité, un amas de choses sales et gluantes, de liquides puants, suspendus à un échalas, dans un sac de peau trouée ; au point de vue analytique, une complicalion d'agencemeuls mécaniques qui se passent entre des engins solides et des flui-
(Ij Gavarni, p. 363.
iZ PIERRE SAUATIER
des imparfaits, dans laquelle riiydrostatique, mêlée à la dynamique, perdent leur latin (1) ».
Tout le pessimisme des Goncouii est déjà contenu dans ces lignes. Ils l'ont développé, par la suite, comme ils ont développé leur scepticisme politique et religieux au contact du dessinateur athée (car Gavarni fut d'un athéisme rare) ; ils contractèrent l'habitude de ne voir dans le phénomène vital, que le phénomène chimique, et maints passages de leurs oeuvres indiquent que cette assimilation, pour odieuse qu'elle leur parût, ne s'en imposait pas moins à leur esprit (2). Mais chez les Goncourt. cette tendance, au lieu de les laisser calmes comme Gavarni, les inquiétera sans cesse et causera chez eux un malaise persistant, preuve certaine qu'ils n'étaient pas des natures anti-religieuses, et que leur première éducation chrétienne avait laissé en eux des traces persistantes.
Gavarni a encore exercé une autre influence sur les Goncourt : il a contribué, ainsi que Balzac, et dans le même sens du reste, à la fixation de leurs idées politiques, parce que les Goncourt ont cru reconnaître en lui un être de tendances semblables et très fortement exprimées. « Parmi les séries de Paris, racontent-ils, il en est une intéressante, en ce qu'elle est une confession au public de la répugnance de Gavarni pour la démagogie, l'introduction de la blouse, du bourgeron, de la casaque de laine dans les affaires publiques, en un mol l'immixtion du populaire dans la politique (3) ».
Plus loin, ils ajoutent : « Notons, en passant, que les deux grands peintres de mœurs modernes du XlXn^^ siècle, Balzac et Gavarni, ont été des tempéraments anti-libéraux, anti-égalitaires. La révolulion de 1848 avait blessé Gavarni presque personnellement, et il ne se piquait pas d'être impartial pour ce changement de régime. « En 93, disait-il, on voulait tuer; en 48, on voulait voler! Les sincères, savez- vous qui c'a étéf Les
(1) Gavarni, p. 365.
(3) Journal, tome I", p. 363. — Gavarni, p.
(3) Gavarni, p. 348.
l'esthétiquk des ooncûurï 73
gens de juin ». Il répétait encore la phrase de ïopl'er, définissant l'homme des doctrines révolutionnaires de février, l'homme, moins l'être moral, « une définition admirable, ajoutait-il. (jui m"a nettoyé toutes mes idées là-dessus (1) ».
Lès Goncourt ont donc fortifié au contact de (iavarni leur esprit aristocratique et anti-égalitairc, ce qui ne les rendait pas du reste hostiles aux ouvriers, non plus que (îavarni. « Qu'on ne croie pas pourtant que cet aristocrate de la politique fût injuste à l'ouvrier. Il n'était hostile qu'à l'ouvrier qui se faisait homme politique sans ouvrage. Plusieurs fois, nous l'avons entendu dire : « ces mandataires patentés du petiple, ne sont pas du peuple et ne savent pas l'ouvrier. Ils l'ont rencontré une fois par hasard, au cabaret ou dans un mauvais lieu. Moi je le sais,
je le connais bien. J'ai été dans un atelier de mécaniciens
C'était aussi beau qu'on le dit, mais d'un autre beau que celui que les républicains prêchent au peuple Il y aurait de curieuses choses à faire là-dessus. J'ai essayé de rendre un peu du beau que j'ai vu dans le Premier de l'an de l'ouvrier (2) ».
Les Goncourt ont hérité de Gavarni cette sorte de pitié, générale pour toutes les misères du peuple et cette tendance à découvrir la beauté cachée dans les actions de l'ouvrier, de la bonne ou même de la fille, l'héroïsme et l'esprit de sacrifice qui en forment souvent l'essence et ({ue des esprits moins observateurs et moins délicats ignorent toujours. Les Goncourt, ces quintes- ^ senciés, ces amoureux de l'art, de l'élégance, du luxe, n'ont pas craint de se salir les mains en remuant toutes les ordures, toutes les saletés des faubourgs parisiens et de la vie ouvrière, parce que là encore et même souvent, ils étaient séduits par un caractère pittoresque ou élevé et qu'ils sentaient, à Tégard des ouvriers, comme un besoin de réhabilitation, particularité qui ne semblait pas devoir s'accorder avec une tournure d'esprit des ■/ moins étralilaircs.
(1) Gavarni, p. 349,
(2) Gavarni, p . 351.
Ils se rapprochent encore de (lavarni en ce qu'ils ont au même degré que lui, l'impression déprimante de n'arriver jamais à réaliser leur idéal artistique. Ils se figurent que l'expression n'est presque jamais adéquate à la sensation qu'ils ressentent, et de là leur vient une sorte d'inquiétude, d'angoisse, de torture même qui leur fait sans cesse remanier leurs phrases, les retravailler, comme Gavarni remaniait et retravaillait ses dessins. « Cette inégalité d'humeurs, écrivent-ils en parlant de l'artiste, cette mobilité des impressions et des dispositions morales, ces tiraillements en sens contraire d'une imagination travaillante, ce spleen enfin s'atlaquant à sa jeunesse, à sa force, à sa philosophie, a comme premier fond, chez l'homme, un intérieur et secret sentiment d'impuissance en face de la nature. L'aveu de cette impuissance s'échappe de lui en cris de désespoir, vingt fois dans ses journaux de voyage, il se désole d'être un si triste peintre devant les tableaux et les beautés qu'il a sous les yeux, écrivant par exemple au retour de la vallée de Laruns. Aucun pays ne m'a causé autant d'effet. Il m'est impossible d'y travailler, je suis trop ému ; les scènes pastorales m'ont
enivré La tête m'a teorné Je ne vois que d'un œil isolé
tout ce qui m'échappe, j'ai le spleen (1) » .
Chez les Concourt, nous trouvons de semblables aveux d'im- ^J puissance en face de la nature, des découragements subits, des reprises de travail acharnées, suivies de succès parfois, et d'autres fois moins heureuses. Ces traits communs aux Concourt et à Gavarni rendirent plus efficace l'influence du dessinateur. Celleci se manifeste surtout par un développement exceptionnel du modernisme dans l'art.
A Gavarni revient le mérite d'avoir en quelque sorte orienté la vocation des Goncourt vers la représentation des mœurs de la vie contemporaine et particulièrement de la vie parisienne, et de leur avoir ainsi découvert la veine la plus originale de leur talent (2). « Le journal (de Gavarni) racontent-ils, débute par un
(1) Gavarni, p. 38.
(2) Lettres de J. de Goncourt . Préface, p. xn.
l'esthétique des concourt 7'j
long morceau de critique où le Parisien rapatrié, avec une singulière hauteur d'idées, une facture et un acquis littéraires inattendus, attribue à l'influence de Walter Scott le goût tout nouveau du siècle pour le «pittoresque des mœurs». Et de là il s'étend sur ce qu'un œil observateur peut saisir dans une rue de Paris, par une route de France, au marché, au cabaret du village, tout ce qu'il y a partout à peindre de mœurs et de caractères, tout l'intérêt qui peut jaillir de l'étude profonde, -sagace et sentie du moindre individu. C'est une vraie profession de foi où, dans le secret de ce papier intime, il prêche et se prêche à lui-même la pure observation, jugeant tout épuisé dans l'art écrit, aussi bien que dans l'art peint, et finit en se disant : « il reste à être vrai (1) ». Et un peu plus loin : « Avec cette résolution de tourner son effort, son étude, son talent, uniquement et absolument A'ers l'actuel, le vivant, le contemporain, le jeune homme de vingt-quatre ans (Gavarni) prenait comme une possession de ce vaste tableau humain : Paris, ce grand Paris, si multiple, si mouvant, si complexe, si varié, qui déjà l'enivrait, le grisait, lui donnait une sorte de fièvre et de curiosité ardente, l'emportant d'avance à l'orgueilleuse ambition de faire un jour de l'immense ville, sa proie, son œuvre, sa popularité (2) ».
Eh bien, le génie de Gavarni a été de reconnaître dans ses amis, des êtres capables de prendre après lui, possession de Paris et d'en prendre possession d'une autre manière. 11 a deviné qu'il était en présence de modernes, de modernes d'instincts, de goûts, dénature, de caprices mêmes et susceptibles de rendre la physionomie de l'àme moderne et parisienne d'autant mieux que c'était la leur, doublée d'un tempérament observateur doué d'un suprenant sens critique de la vie.
Les Goncourt, sous la direction insensible de Gavarni, direction qui s'exerçait soit par l'exemple, soit par quelques conseils, jamais par un enseignement doctrinal et autoritaire, commencèrent à s'intéresser de plus en plus à l'existence des êtres qui
(1) Gavarni, p. (3(3.
(2) Gavarni, p. G7.
7() PlliRUE SABATIER
s'agitaient autour d'eux. Il leur prit fantaisie de les silhouetter en prose, d'en faire des manières de caricatures littéraires, de les photographier, en apportant à ces photographies, le souci d'art qui ne les quittait jamais. Abandonnant peu à peu le passé mort, ils aimèrent toujours davantage Tétude de la vie actuelle, de la vie de la foule, de la vie de Paris. Ils voulurent, à l'instar de Gavarni, tenter des « études de la vie vivante, qui ont ceci de particulier qu'elles la surprennent et la fixent sur le papier, dans son mouvement intime et familier, dans le vif du vrai, telle qu'elle est, quand elle n'est pas gênée, contrariée, raidie, dépouillée, par la pose, de la spontanéité et de la franchise de la grâce ; des études qui semblent commencées à l'insu des personnes, en plein naturel d'un travail, d'une occupation, d'une flânerie, d'une méditation ou d'un sommeil; des études où, quand les gens s'aperçoivent qu'il les dessine, le dessinateur a déjà arrêté leur physionomie et leur silhouette avec l'instantanéité d'une chambre noire (1) ».
A force d'admirer Gavarni, et d'admirer la manière dont il rend les impressions de Paris, ils arrivent à pénétrer son secret : « Le secret de Gavarni, disent-ils, c'est la nature prise sur le fait; c'est la vérité. L'artiste éht domicile chez un marchand de vin, mange du fromage et boit le suresne à seize, entend les
« Moi ! — toi. — oui. — aho ! ah 1 — je te dis — non. "— si. —
Pas vrai... ». Il entend ces idiomes inconnus, qui, dans le langage, sont entre le bas-breton et le samoyède ; il comprend les onomatopées des porteurs d'eau, des crieurs, des gamins, il admire les charretiers et les saisit dans le vrai (2) ».
Ce secret de saisir dans le vrai et sur le vif, ils veulent le pratiquer en littérature, si bien qu'ils mériteront le titre d'observateurs éminents de la vie moderne, et qu'ils le devront en partie à l'influence de Gavarni, Ils lui devront même un peu de leur science dans le rendu des impressions morbides, science, il faut le reconnaître, qui était le produit naturel de leurs goûts
(1) Gavarni, p. 79.
(2) Gavarni, p. 102.
L'iîSTnRTlnCE DES CONCOURT 77
oL de leurs instincts. Et cependant, on trouve chez Gavarni cette même prédilection pour la description des êtres souffreteux, malingres (1), ce même charme triste, que les Goncourt attacheront à la misère, à toutes les épaves, à toutes les victimes de cette vie parisienne et de celte vie moderne desséchante et brûlante qui leur plaît par tant de côtés, mais dont ils sont les premiers à constater les funestes attributs.
Cette influence de Gavarni eut une action pour ainsi dire presque immédiate sur l'esprit des Goncourt. Abandonnant l'Histoire, où s'exerçait leur curiosité, ils entreprirent leur œuvre de romanciers et dédièrent à Gavarni, en manière d'hommage reconnaissant, Fm Loretfe, qui devait être la première de leurs études sur la vie parisienne.
Nous avons examiné les divers écrivains ou artistes qui ont pu avoir une influence sensible sur la formation esthétique des (joncourt, et parmi ceux-ci, nous avons, trouvé surtout des contemporains. Les relations littéraires des Goncourt ont été décisives; c'est par elles, c'est par la fréquentation quotidienne des hommes supérieurs de leur époque, soit aux dîners chez Magny, soit aux dîners des Spartiates, soit à des réunions chez Flaubert ou chez Sainte-Beuve, qu'ils ont été au courant de toutes les théories et de toutes les idées nouvelles, qu'ils se sont maintenus si modernes, et c'est par le frottement avec d'autres individualités différentes, mais non moins puissantes que la leur, qu'ils ont développé dans des discussions, leur personnahté de plus en plus distincte et déplus en plus originale.
Avant de passer aux influences sociales, à celles des voyages, et des événements sur leur formation, nous noterons les noms de trois auteurs pour ainsi dire hors cadres, dont ils aiment à parler et dont on retrouve un certain souvenir dans leur œuvre, trois auteurs qui ont peut-êlre favorisé l'éclosion de leur goût pour le bizarre, le contre- nature, le fantaisiste chiméri(pi(> : Poë, Baudelaire et Henri Heine.
Ils se plaisent parfois à se rapprocher de Baudelaire. « Il est
(1) (;avar7)i, p. 120.
vraimonl curieux, disent-ils. que ce soient les quatre hommes les plus purs de tout métier et de tout industrialisme, les quatre plumes les plus entièrement vouées à l'art, qui aient été traduits sur les bancs de la police correctionnelle : Baudelaire. Flaubert et nous (1) ».
A la lecture de leurs œuvres, on est frappé des rapports qu'il y a entre certaines sensations exprimées dans les « Fleurs du Mal » et celles que l'on rencontre daus quelques pages de Manette SalomonoM delaFaustin. L'agonie sardonique de lord Annandale, notamment, est bien digne de Baudelaire ; il y a chez les Goucourt comme chez Baudelaire, un sensualisme païen, un culte de la beauté morbide, un goût de la cruauté mystique, une recherche instinctive de l'anormal. Dès lors, sachant qu'ils étaient contemporains et t[ue les Concourt avaient eu l'occasion non seulement de lire, mais encore de fréquenter Baudelaire, on est bien tenté de conclure qu'inconsciemment et par attraction spontanée, les Concourt ont subi son influence et ont réédité, sous une forme sensiblement modifiée, certaines particularités bien baudelairiennes.
Ce goût du bizarre, de l'anormal, peut-être Tont-ils aussi un peu puisé dans l'œuvre d'Edgard Poë, l'inspirateur de Baudelaire. * Je suis un auteur d'une tout autre école, écrivait Edmond, et cependant les auteurs que je préfère parmi les modernes : ce sont Henri Heine et Poë. Nous tous, je nous trouve commis- voyageurs, à côté de ces deux imaginations (2) ». Poë séduit précisément leur imagination, parce qu'il est imprévu, échevelé, chimérique, qu'il sort de la banalité de la vie, qu'il est anti-bourgeois. Edmond avoue lui-même son goût pour les livres de fantaisie, et ce goût se comprend parce que la fantaisie est une forme d'art, la poétisation de la réalité, dont elle n'est pas nécessairement l'opposé. « Il y a chez moi, disait-il. dans la Maison tfun Artiste, un certain goût pour les livres des écrivains à l'imagination déréglée, aux concepts extravagants, aux
(1) Journal, tome 1". p. 358.
(2) Jounml. tomo VI. p. 145.
l'esthétique des concourt 79
idées singulières, pour les livres un peu fous, ces livres où, selon Montaigne, l'esprit faisant le cheval échappé, enfante des chimères (1) ».
C'est la même tournure d'esprit (pii leur fera d'ailleurs goûter l'art japonais et (|ui leur fait admirer la représentation du monstre échevelé, merveilleux, horrible, hilarant, de l'exceptionnel qui secoue la banalité de l'existence courante, qui n'a rien do convenu, rien d'ordinaire, rien de déjà vu, qui cause à l'àme, aux sens, à tout l'être, une émotion violente et sensuellemcnt cruelle. Tel est pour eux le génie d'Edgard Poë, génie sans précédent, parce qu'il est intensément moderne.
« Après avoir lu Edgard Poë, écrivaient-ils, la révélation de quelque chose dont la critique n'a point l'air de se douter. Poë, une httérature nouvelle, la littérature du XX^ siècle, le miraculeux scientifique, la fabulation par A + 6, une littérature à la fois monomaniaque et mathématique. De l'imagination à coup d'analyse, Zadig, juge d'instruction, Cyrano de Bergerac élève d'Arago. Et les choses prenant un rôle plus grand (jue les êtres, — et l'amour, l'amour déjà un pou amoindri dans l'œuvre de Balzac par l'argent, — l'amour cédant la place à d'autres sources d'intérêt; enfin le roman de l'avenir appelé à faire plus l'histoire des choses qui se passent dans la cervelle de l'humanité que des choses qui se passent dans son cœur (2) ».
Prédiction qui semble se justifier et se réaliser de plus en plus par la fureur des romans policiers qui sévissent à l'heure actuelle et dont les auteurs semblent des petits fils abâtardis do Poë, tandis que les Concourt avaient mieux su profiter de la lecture des contes fantastiques. Chez eux, quoiqu'à un moindre degré, le merveilleux, le chimérique existe, et ce merveilleux, ce chimérique ont une allure scientifique. Lord Amiiindale meurt d'une maladie bizarre, mais cotte maladie, prétend l'autour, est une maladie connue des médecins. Elle a un nom. De même la folie de Charles Demailly, de même la neurasthénie de Renée
(1) La Maison d'an Artiste, tome II, p. 25.
(2) Journal , tome P'",,!». 137.
Maiiperin, sans parler dos névroses de Germinie Lacerteux et de toutes les psychopathies qui font i)enser à l'œuvre du conteur américain. Ils furent séduits par cette imagination qui paraissait plutôt construite à coups de procédés que née d'une puissance instinctive. Nous avons dit déjà qu'ils admiraient, chez Poë, la fantaisie échevelée, étourdissante ; ils la retrouvèrent chez Henri Heine, mais plus touchante, plus mélancolique, plus humaine. De ces deux fantaisies sortit celle des Goncourt, chez qui le fantastique s'atténue dans la bizarrerie triste et dans l'étrangeté mélancolique.
Enfin, il faut signaler une dernière influence : celle de quelques peintres impressionnistes de leur époque et dont Degas est le type le plus parfait. « Un original garçon que ce Degas, écrivait Edmond, un maladif, un névrosé, un ophtalmique à un point qu'il craint de perdre la vue, mais par cela même un être éminemment sensitif, et recevant le contre-coup du caractère des choses. C'est, jusqu'à présent, l'homme que j'ai vu le mieux attraper, dans la copie de la vie moderne, l'âme de cette vie (1) ». Leur vision du moderne et en particulier leur vision de Paris sera un peu celle d'impressionnistes tels que Monet ou Raphaëlli, Jonkindt ou de Nittis. et dans leurs descriptions tachistes reviendra le souvenir des peintres d'une école qui les avait attirés par l'audace et la nouveauté de ses principes et de ses doctrines,
Tels sont les hommes, écrivains ou artistes, dont la lecture ou la fréquentation a pu modifier sous quelque rapport l'esthétique des Goncourt. Il nous reste maintenant à examiner les influences sociales qui ont dû s'exercer sur eux dune manière efficace.
Ces influences, nous en avons déjà un peu parlé à propos de leur jeunesse, ont été nombreuses et très diverses : influences
1) Journal, tome VI. p. 112.
l'eSTUÉTIOLE UES GOiNCOURT 81
OU de voyages ou d'événements politiques, ou des cabales artistiques montées tour à tour pour et contre chacune de leurs nouvelles œuvres. Elles se produisaient tantôt dans le sens de leurs instincts, donnant ainsi plus libre cours aux impulsions natur'cllos, tanlùt dans un sens opposé, les irritant et les aigrissant, les modifiant par cela même. En un mot, les influences sociales sont la réaction de leur tempérament contre les épreuves de la vie, les difficultés rencontrées à propos de la réalisation de leur idéal artistique et les cruautés douces ou violentes de l'existence littéraire.
Examinons d'abord quelles impressions ils rapportèrent des trois voyages qu'ils firent dans leur jeunesse. Celui d'Italie, nous l'avons dit, n'a guère contribué à leur éducation littéraire. Le voyage qu'ils accomplirent en Algérie a laissé sur leur mentalité des marques plus profondes, car c'est de ce pays qu'ils rapportèrent ce goût singulier de l'Orient et des habitudes orientales. Chose curieuse, alors qu'ils avaient été désagréablement surpris par la lumière aveuglante et crue de l'Italie, ils furent séduits par le bleu du ciel d'Alger, ce bleu qui semblait voilé doucement de vapeurs de poussière ou de buées imperceptibles, et d'oii les rayons du soleil sortaient tout irisés. D'Alger, ils rapportèrent aussi cette conception originale de l'Orient, qu'ils exposent par la bouche de Coriolis dans Manette Salomoii, et qui contraste si violemment avec la conception ordinaire, telle que Decamps l'avait mise à la mode, ce qui leur permet une fois de plus de blesser, avec un malin plaisir, l'opinion publique. « On ne trouble point impunément les habitudes du public, écrivaient-ils néanmoins dans Manette^ ses idées reçues, les préjugés avec lesquels il juge les choses de l'art. On ne contrarie pas, sans le blesser, le rêve que ses yeux se sont faits d'une forme, d'une couleur, d'un pays. Le public avait accepté et adopté l'Orient brutal, fauve et recuit de Decamps. L'Orient fin, nuancé, vaporeux, volatilisé, subtil, de Coriolis, le déroulait, le déconcertait. Celte interprétation imprévue déran-
L' Lstlii-iiijiu' lies fioncditrl. 6
geail la manière de voir de tout le monde, elle embarrassait la critique, gênait ses tirades toutes faites de couleur orientale (1) ».
De leur troisième voyage, qu'ils firent vers l'année 1861, ils ont gardé un souvenir très vif, et ils ont emporté pour toute leur vie une prédilection pour les tableanx de Rembrandt et pour la peinture hollandaise. Ils ont aimé chez Rembrandt ce même caractère de fantaisie shakespearienne qui les avait auparavant attachés à Venise : « C'est le soleil, c'est la \ie, c'est la réalité, écrivent -ils en parlant de « La Ronde de Nuit », et cependant, il y a dans celte toile un souffle de fantaisie, un sourire de poésie enchantée. Voyez-vous cet homme contre la muraille, à droite, coiffé dun chapeau noir? et des gens n'ont jamais trouvé de noblesse à Rembrandt. Puis au second plan, dans ces quatre tètes, cette figure indéfinissable, au sourire errant sur les lèvres, cette figure au grand chapeau gris, mélange de gentilhomme et de bouffon, héros étrange d'une comédie du « Ce que vous voudrez » ; et à côté de cette espèce de gnome et de pitre idéal, qui semble glisser à son oreille les paroles des confidents comiques de Shakespeare Shakespeare ! ce nom me revient, et je ne sais quel mirage voit mon esprit entre cette toile et l'œuvre de Shakespeare. Et regardez encore la petite fille toute de lumière, enfant de soleil qui jette ses reflets d'ambre à toute la toile, cette petite fille coiffée d'or, qu'on dirait habillée d'émeraudes et d'améthystes, et à la hanche de laquelle pend un poulet : petite juive, vraie fleur de Rohème. N'en trouverez-vous pas encore le nom et le type dans Shakespeare, en quelque Perdita? (2) )>.
Chez les Concourt, l'influence de la Hollande se ramène plus justement à celle de Rembrandt. Ils ont subi le charme de ce réalisme déhcat et nuancé de poésie et de fantaisie, qui, loin de le fausser, contribuent, au contraire, à en augmenter l'originalité. Ils ont aimé ce coloris où les tcinles les plus éthérées, les plus blondes contrastent avec les noirs les plus intenses, et nul
(1) Manelte Salomon, p. 158.
(2"' Journal, tome I", p. 381.
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doute que dans leurs tableaux littéraires, ils ne se soient souvenus de Rembrandt et qu'ils lui aient emprunté les meilleurs de ses procédés.
Mais, somme toute, le bagage artistique et littéraire qu'ils ont rapporté de leurs voyages est fort mince, et c'est à peine s'il peut être considéré comme un des éléments ayant contribué à l'élaboration de leur esthétique. Leur jeunesse a été en effet des plus casanières. A part les trois voyages dont nous venons de parler, leur tour de France, et de temps en temps quelques fugues à Sainte-Adresse, ils n'ont pour ainsi dire point quitté Paris, et c'est Paris qui a été l'inspirateur de leur génie, leur muse la plus persuasive.
Ils ont compris et adoré Paris, et Paris sous tous ses aspects, admirant à la fois ses monuments, son ciel, sa foule. A Paris seulement, ils se sentaient dans leur élément et les Parisiens seuls leur apparaissaient comme semblables à eux. Gomme Gavarni, et peut-être plus exclusivement que lui, les Concourt ont été des Parisiens, ils ont vibré des mômes émotions que la Lorette, ils ont été intéressés par des Jupillon, des Germinie, en un mot par tous les types d'êtres qui constituent cette agglomération vivante et ondoyante, sans cesse obéissant au caprice de la mode, artiste jusque dans la misère et le vice, et sachant relever au besoin par un côté élevé, fantaisiste, les mauvaises .et basses actions. Population d'amateurs et de dilettantes, à travers toutes ses classes, les Parisiens ont impressionné fortement les Goncourt.
Aussi, seuls, auront-ils l'honneur d'être mis en scène dans les romans des deux frères, et Paris sera-t-il le seul décor qui encadrera leurs intrigues, décor combien varié et divers du reste. Car les Goncourt ont connu la ville élégante comme la cité ouvrière, le bal de l'Opéra comme celui de la Boule Noire, le boudoir de la Faustin comme la mansarde de Germinie, les ateliers des grands peintres comme les maisons spéciales des abords de l'Ecole militaire. Ils ont parcouru tous les quartiers urbains et suburbains, suivant le chemin des fortifications et les trottoirs des boulevai'ds extérieurs, savouraid le plaisii- de découvrir cha-
que jour un nouveau charme à ce Paris, qui leur semblait une mine de curiosités, précieuse entre toutes, et même une mine inépuisable d'eaux fortes littéraires.
Il est en effet à noter chez les Goncourt un goût spécial pour une forme d'art (ju'ils ont pratiquée et qui a pu avoir une certaine influence sur le choix de leur procédés descriptifs ; c'est leur talent d'aquafortistes et leurs connaissances en matière de gravures. Les deux frères se sont occupés de cette science, Jules tout particulièrement, et il en a laissé des souvenirs intéressants. Cette préoccupation a modifié un peu leur esthétique. A l'art de la gravure, ils ont emprunté le goût pour l'étude détaillée de l'œuvre d'art, et ils sont devenus ainsi des critiques d'un genre très spécial, sachant donner d'un objet une image forte, et mettre seulement en valeur les traits saillants. A cette aptitude ils doivent aussi cette idée que la littérature est une manière de peinture et d'eau-forte, et que la prose doit se manier comme un poinçon, avec une rigueur, une précision, une justesse de touche singulière.
Signalons encore une influence qui s'est exercée sur leur caractère, et qui a indirectement réagi sur leur talent : les Goncourt, dès leurs débuts, ont été l'objet d'une hostilité presque générale; ils durent affronter les cabales montées par des rivaux jaloux de leur origine aristocratique ou de leurs innovations littéraires. Ils en sortirent à la fois aigris et plus ardents au travail, mais aussi atteints d'une mélancolie incurable et pleins de rancœur contre l'injustice dominante à tous les degrés de l'échelle sociale. « Retour anxieux à Paris, vers l'aimant de notre vie. vers notre livre, vers les nouvelles de notre succès ou de notre insuccès, écrivaient-ils le 29 juillet 1861, en parlant de Sœia- Philomène, qui venait de paraître. Quelle vie que cette vie des lettres ! Je la maudis par moment et je la hais. Ces journées oii les émotions se précipitent en vous ! Ces montagnes d'espérances qui s'élèvent et s'écroulent ! Cette succession perpétuelle d'illusions et de dégringolades. Ces heures de platitude oii l'on attend sans espérer. Ces minutes d'angoisses comme ce soir, oiî l'on interroge la fortune de son livre aux étalages, et où je ne
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sais quoi de poignant vous mord à la vitrine d'un libraire où vous n'êtes pas exposé. Enfin, tout le travail haletant de votre pensée nerveusement partagée entre l'espérance et la désespérance : tout cela vous l)at, vous roule, vous retourne, comme des vagues, un naufragé (1) ».
Ces luttes incessantes contre la critique et lopinion publique leur ont donné, avec un profond scepticisme, la haine des hommes de lettres. Elles les ont amenés à afficher un certain dédain du succès auprès de la masse, dédain factice au début, sincère par la suite, et qui les a prédisposés à l'art indépendant. Elles ont fortifié par contre leur amour de la littérature pure et désintéressée et leur ont fait rechercher la réalisation d'un idéal esthétique de plus en plus élevé.
Mais toutes ces influences, quelqu'importance qu'elles aient pu avoir dans la formation artistique des Concourt, n'auraient en rien modifié leurs instincts, leurs habitudes, si elles ne s'étaient exercées sur des tempéraments d'une originalité puissante, qui sont eux surtout les facteurs A^éritables de l'esthétique des Concourt que nous nous proposons d'étudier. 11 nous reste donc maintenant à déterminer les traits caractéristiques de leur tempérament avant d'aborder l'analyse de leur esthétique proprement dite.
(l) Journal, tomo l"', p. Ti
B. Le tempérament des Goncourt