‹ L'esthétique des GoncourtChapitre 21 sur 43 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

L'observation esthétique du monde matériel

De très bonne heure, les Goncourt se sont livrés à l'observation du monde matériel, et de très bonne heure, ce goût est devenu la grande passion de leur vie. Nous avons déjà dit, à propos de l'étude de leur tempérament, qu'ils avaient l'instinct

(1; La Faust iu, p. 3 il.

l"estiiétiqiii-: des concourt 281

obsei'vateiii', que leur (eil élail tout uatui'clleuieiit consti-uit pour voir mieux et plus complètement que des yeux ordinaires, et qu'ils faisaient de l'observation leur s{»ort favori, leur distraction la plus chère.

Il faut en voir la raison dans le fait que les (Concourt, fatigués de l'analyse psychologique cherchaient, dans l'observation du monde extérieur un repos et une diversion nécessaires, une occupation intelligente de leurs perpétuelles vacances. Us étaient, d'ailleurs, tout disposés à cette observation par la prédilection qu'ils eurent toute leur vie pour le vi'ai, le vécu, le document pris sur le vif: « Maintenant, écrivent-ils dans leur Journal, il n'y a plus dans notre vie qu'un grand intérêt : l'émotion de l'étude sur le vrai; sans cela l'eniuii et le vide(l) ». L'observation, c'est, pour eux, le plus grand dérivatif à l'ennui d'être, car, ainsi qu'ils le disent eux-mêmes : « l'hori-eur de l'homme pour la réalité lui a fait trouver ces trois échappatoires : l'ivresse, l'amour, le travail (2) ».

Qu'on ne voie point là une conliadiction. La réalité (pi'ils fuient, c'est la réalité phite, telle que la voient les yeux du vulgaire; l'observation qui les sauve de l'ennui, c'est l'observation esthétique, ou l'art de découvrir, dans la. réalité, des jouissances ignorées de la masse. Nous avons déjà dit qu'ils étaient des êtres pour qui le monde visible existe (3), et des êtres spécialement sensibles, au sens physique du terme. Toute leur vie, ils ont aimé dans les choses la forme, la couleur, toutes les sensations agréables que leur reil, beaucoup [)lus qu'aucun autre sens, était susceptible de leur donner : « Apprendre à voir, disent-ils, est le plus long apprentissage de tous les arts (4), pensée à moitié juste en ce qui les concerne, car ils ont eu le bonheur rare de voir tout de suite ou presque. Leur œil a toujours été le plus développé de leurs organes perceptifs, et ils ne pou-

(1) Journal, tome II, [). 573.

(2) Idéeii et Sensations, p. 73.

(3) Charles Demailly, p. 85.

(4) Idées et Sensations, p. (10.

2S2 PIERKK SABATIER

valent se plaire dans une ambiance qui ne les satisfaisait point. Aussi, n'ont-ils pas aimé le con{ortable anglais, parce qu'il « est l'admirable entente du bonheur matériel du corps, mais d'une espèce de bonheur d'aveugle, où rien n'est donné au sens artiste de l'homme, à l'œil (1) ».

Et c'est précisément par ce caractère qu'ils méritent le mieux d'être rangés parmi les modernes. Jusqu'au XlX°^e siècle, on a très peu fait attention au monde extérieur. Artistes et littérateurs négligeaient la peinture et la description des milieux et des décors. Rousseau même pendant son séjour à Venise n'avait pas été touché par la poésie de l'ambiance. Le romantisme commença d'opérer « l'humanité de la cataracte (2) >, en ouvrant ses yeux à la fascination et à la magie de la couleur, et les Goncourt ont donné la dernière main à cette opération.

Poussés par la passion de la couleur vers l'observation du monde extérieur, ils y ont été entraînés autant peut-être par leur passion pour le vrai. Tout le vrai leur semble intéressant, fùt-il laid, terrifiant, horrible, à condition qu'il ait été saisi sur le vif et qu'il ne soit pas le fruit d'une érudition livresque : « Nous nous sommes acrochés à un très aimable général, qui raconte de la guerre vraie et vue, écrivait Jules de Goncourt, de Royat. Mon Dieu ! que c'est donc beau et inédit ! quel champ pour un romancier, se donnant l'émoliou du coup de fusil et prenant ses notes au feu (3 ) » .

Ils voudraient, d'ailleurs, que les auteurs ne rendissent compte que de ce qu'ils ont pu observer par eux-mêmes, car de cela seulement ils peuvent être sûrs : « Nous faisons aujourd'hui aux jeunes le reproche et le juste reproche de voir la nature, non directement, mais à travers les livres de leurs devanciers (4) », disait Edmond. Comme l'a remarqué M. Bourget, ils veulent que les romanciers soient absolument les historiens de leur propre

(1) Idées et Sensations, p. 117

(2) Journal, tome III. p. 104.

(3) Lettres de J. de Goncourt, p. 323.

(4) Journal, tome VI, p. 186.

l'esthétiouë des concourt 283

temps : « Le roman, ont écrit quelque part les Concourt, c'est de l'histoire qui aurait pu être. Creusez cette définition ; vous y trouverez en germe toutes les théories esthétiques des deux frères. Et d'abord, elle ramène un art d'imagination à une tentative de science exacte. Réunir, par le moyen d'une intrigue inventée de telle sorte qu'elle aurait pu être, une quantité de menues remarques sur notre vie à tous ; distribuer autour de ces remarques une atmosphère et un jour qui les illuminent, et ne se servir de cette intrigue et de celte mise au point que dans une vue de vérité stricte (1) ».

Le plus sur moyen de découvrir la vérité pour l'exprimer, ce sera donc l'observation,, mais une observation à la l'ois esthétique et scientifique, poursuivie avec une méthode rigoureuse et dans un but artistique. Tel a été le procédé des Concourt, et Rodcnbach l'a fort bien compris: « .... sur un centimètre carré de la littérature des Concourt, dit-il, on pourrait reconnaître le nu du siècle. Or cela était inconnu dans le roman, qu'on n'imaginait pas capable de ces résultats ofi s'accroît son propre domaine, c'est-à-dire qu'il est devenu , grâce à eux, une sorte d'œuvre scientifique. L'affabulation consiste à arranger la réalité. L'artiste dispose les ac([uèts du collectionneur. Le roman est aussi de l'histoire. C'est une clinique tenue par un poète (2) ». Dès lors, ils travaillent h la façon d'un Claude Bernard, ou d'un Linné, recueillant des documents exacts, des découpures de la réalité, disséquant la vérité, l'isolant, la poursuivant partout. C'est la I>a['tie dure du métier d'artiste ou de celui de littérateur que cette chasse du vrai à travers les obstacles souvent les plus insurmontables .

« La composition, l'affabulation, l'écriture d'un roman, disent-ils : belle affaire ! Le dur, le pénible, c'est le métier d'agent de police et de mouchard qu'il faut faire pour ramasser, — et cela la plupart du temps dans des milieux répugnants, — pour ramasser la vérité vraie, avec laquelle se compose le roman

(1) BouRGET. Ess. de Psych. contemp., tome II, p. 155, (2j RoDENBACH. Revuc de Paris, 15 mars 1896, p. 443.

284 PllîlUîE SABATFi:i!

contemporain : Mais pourquoi, me dira-t-on, choisir ces milieux? Parce (jue c'est dans le bas que, dans l'effacement d'une civilisation, se conserve le caractère des choses, des personnes, delà langue, de tout, et qu'un peintre a mille fois plus de chance de faire une œuvre ayant du style, d'une fille crottée de la rue Saint-llonoré que d'une lorette de Bréda. Pourquoi encore? Peutêtre parce que je suis un littérateur bien né, et que le peuple, la canaille, si vous voulez, a pour moi l'attrait de populations inconnues, et non découvertes, quelque chose de l'exotique, que les voyageurs vont chercher avec mille souffrances, dans les pays lointains (1)».

Ainsi donc, c'est, àla fois, parce qu'ils leur sont plus inconnus et plus faciles à connaître, que les Concourt, et à leur suite tous les naturalistes, ont souvent observé les milieux populaires. Les sentiments n'y sont pas ou presque pas voilés, les mœurs y sont plus tranchées, les opinions plus nettes. Il est vrai que ces observations sont parfois répugnantes pour des êtres déhcats ; mais le métier d'homme de lettres n'est-il pas une suite de sacrifices et de victoires sur ses propres dégoûts ?

D'ailleurs, l'étude des milieux inférieurs ne doit pas occuper toute la vie d'un artiste. Dès qu'il a une suffisante expérience, il doit, selon les Concourt, aborder celle des réalités élégantes. C'est ainsi qu'après Geï'minie Lacerfeuor est venue Madame Gervaisais, suivie de /«/^«zw/m et de Chérie. Mais, à mesure qu'ils gravissaient les degrés successifs de la société, ils continuaient à accorder le même prix, la même importance à l'observation. Au seuil de la Fausiin, Edmond prie ses lectrices de lui fournir des renseignements sur leurs propres personnes (ce qui ne veut pas du toutdire que ces observations seraient plus vraies, mais Edmond le croyait, et cela nous suffit). Enfin, nous lisons dans la préface de Chérie : « Ce roman de Chérie a été écrit avec les recherches (pi'on met à la composition d'un livre d'histoire, et je crois pouvoir avancer ({u'il est peu de livres sur la femme, snr l'intime féminilité de son être, depuis l'enfance jusqu'à

1^ Journal, tomo IV. p. 3(i5,

l'estu^tioue des (lO.NcoriiT 285

ses vingt ans, peu de livres fabriqués avec autant de causeries, de confidences, de confessions féminines : bonnes fortunes littéraires arrivant, hélas! aux romanciers qui ont soixante ans sonnés. Je me suis appliijué à rendre le joli et le distingué de mon sujet, et j'ai travaillé à créer de la réalité élégante (1) w.

D'ailleurs, pour les Goiicourt, toutes les observations sont bonnes, à condition ([u'elles soient justes et vraies, observations générales, ou observations de petits détails, observations pro- Aanciales ou observations parisiennes. Si épris qu'ils aient été de leur capitale, si exclusivement admirateurs de Paris qu'ils soient restés toute leur vie, ils ont compris la saveur de certaines physionomies provinciales et l'effet qu'un littérateur pourrait en tirer : « Celui-là, je le répète, dit l'un d'eux, ferait un livre curieux, apporterait d'intéressants documents à l'histoire humaine, et française, celui-là qui récolterait et assemblerait simplement les anecdotes singulières relatives à certaines physionomies provinciales. Oui, un Tallement des Iléaux qui, ici et là, noterait tout ce qu'il entendrait sur les personnages excentriques de la province, ferait un amusant bouquin. Quelles figures fantasques, quels originaux, quelles silhouettes grotesques ou bizarres, puissantes ou tranchées, s'accusant dans les souvenirs, les légendes de famille, avec une verdeur, une saveur du cru, une turgescence de comique, qu'on ne trouve pas dans les bonshommes parisiens (2) » .

Un petit détail de toilette, de mobilier leur suffit. Ils ont dit qu'on ne pouvait faire l'histoire d'un temps dont on ne possédait pas un menu. De môme, pour bien connaître une femme, il faut pouvoir manier quelque temps un de ses objets familiers, son éventail, par exemple: « Au passage Mirés, nous raconte nu des deux frères dans leur Journal, je l'egarde un éventail en denlelle. qui représente sur cette toile d'araignée, des colombes bec({uetant des tulipes ; un éventail à la monture de nacre, légère comme la dentelle. Cet éventail m'a révélé tout à coup le pro-

(1) Préface de daine, p. II,

(2) Journal, tome II, 56.

cédé pour faire un romau qui nie tracassait depuis longtemps; le roman d'amour distingué de lu femme comme il faut. — J'ai pensé, en voyant cet éventail, à faire une collection de tontes les élégances matérielles, morales, sentimentales de la femme d'aujourd'hui, et, la collection faite, de bâtir mon roman idéal avec le dessus du panier des réalités chic (1) ».

Ainsi, leur méthode est avarnt tont basée sur lobservation, et cette observation, nous avons vu qu'ils la pratiquent envers et contre tout, triomphant de leurs dégoûts et de leurs répugnances, pour aller étudier à la Charité le fonctionnement d'un hôpital, assister à un accouchement césarien à la Maternité, tout cela afin de pouvoir en rendre compte en connaissance de cause Ils vont même plus loin dans Germinie Lacerteu.x . Ils s'excitent à se remémorer un épisode douloureux de lenr vie, pour le mieux décrire, sous le coup d'une impression plus forte, et cela malgré des souffrances morales intolérables: «Nous avons hâte d'en finir avec les épreuves de Germinie Lacer teux, disent-ils. Ile vivre ce roman nous met dans un état de nervosité et de tristesse. C'est comme si nous réenterrions cette morte Oh!

c'est bien un douloureux livre sorti de nos entrailles Môme

matériellement, nous ne pouvons plus le corriger, nous ne voyons plus ce que nous avons écrit : les choses du bouquin et leur horreur nous cachent les fautes et les coqnilles (2) ».

C'est qu'ils considèrent le roman comme une forme d'art austère et précise comme la science, basée sur des procédés rigoureusement scientifiques, et non comme une forme de littérature polissonne et distrayante. Ils nous avertissent de cette conception même dans la préface de Germinie Lacerteux : « Il nous faut demander pardon au public, écrivent-ils, de lui donner ce livre et l'avertir de ce qu'il y trouvera. Le public aime les romans faux : ce roman est un roman vrai. Il aime les livres qui font semblant d'aller dans le monde : ce livre vient de la rue. Il aime les petites œuvres polissonnes, les mémoires de

(1) Journal, tome II, p. 221.

(2) Journal, tome II, p. 231.

l'esthétique dks goncockt 287

filles, les confessions d'alcove, les saletés erotiques, 1<; scandale qui se retrousse dans une image aux devantures des libraires: ce qu'il va lire est sévère et pur. Qu'il ne s'attende point à la photographie décolletée du plaisir. L'étude qui suit estla clinique de l'amour (1) ».

Jules écrivait dans le môme sens à M. Claretie en 1865 : « Vous croyez, comme nous, à un grand mouvement du roman, marchant à l'exactitude des sciences exactes et à la vérité de riiistoire (2) ». Et cependant, ils ne s'illusionnent pas sur les difficultés que l'écrivain rencontre, s'il A'^eut faire du roman, c'est-à-dire de l'histoire, sur des sentiments non mesurables et encore moins pondérables. Ce sont même plus que des difficultés; ce sontparfois des impossibilités. Ils le disent eux-mêmes: « le mystère des mystères restera toujours ceci : c'est ([ue le dessin d'une bouche, la ligne d'un geste, la lumière d'un certain regard fassent de femme à homme des attractions comme de sphère à sphère (.'}) ».

Par exemple, ils comprennent tout le ridicule d'une théorie scientifique du baiser faite en ne tenant compte absolument que de l'action du système nerveux, et ils en ont fait une. spirituelle satire aux premières pages de leur Manette Salomori : « Oh ! un

baiser! lança Chassagnol, — à propos d'une toile exposée

au Salon, représentant le premier baiser de Ghloë. — Ça un baiser ! Cette machine en bois ! Un baiser, ça ? Un baiser de ces poupées antiques qu'on voit dans une armoire au Vatican, je ne

dis pas Mais un baiser vivant, cela? Jamais! non, jamais!

Rien de frémissant rien qui montre ce courant électrique sur

les grands et les petits foyers sensibles rien qui annonce la

répercussion de l'embrassemehl dans tout l'être Non, il faut

que le malheureux qui a fait cela ne se doute pas seulement de

ce que c'est que les lèvres (Jusque-là, ils étaient sérieux.

mais ici, commence la satire). Mais les lèvres, c'est ivvêtu d'une

(1) Préface de Germinie Lacerteux.

(2) Lettres de J. de Goncourt, p. 222. (3i Journal, tomo III, p. 115,

288 l'IERKE SAP.ATIER

cuticule si l'ine qu'un auatomisle a pu dire que leurs papilles nerveuses n'étaient pas recouvertes, mais seulement liîizoes,

gazées, c'est son mot par cet épiderme Eh bien ! ces papilles

nerveuses, ces centres de sensibilité fournis par les rameaux des nerfs tri-jumeaux ou de la cinquième paire, communiquent par des anastomoses avec tous les nerfs profonds et superficiels de la

tète Ils s'unissent de proche en proche aux paires cervicales

qui ont des rapports avec le nerf intercostal, ou le grand sympathique, le grand charrieur des émotions humaines au plus profond, au plus intime de l'organisme,... le grand sympathique qui communique avec la paire vague ou nerfs de la huitième paire, qui embrasse tous les viscères de la poitrine, qui touche au cœur (1) ».

Ils tiennent compte de l'insaisissable qui subsiste toujours dans les actions même les plus physiques de l'homme, par suite de l'immixtion constante du spirituel dans le matériel ; mais malgré tout, l'analyse physiologi([ue domine. Ils veulent étudier en médecins, en savants ; « ayant ouvert un livre de Gcrdy : Physiologie philosophique des sensations, dit l'un des deux frères, je pense au beau travail qu'il y aurait pour un Michelet, au lieu de mettre sa pensée sur l'Insecte ou l'Oiseau, de prendre comme sujet d'étude, ce petit monde inconnu : l'enfant, et de raconter, avec des observations mitoyennes à la médecine, mais planant au-dessus, l'éveil successif de ses sensations et l'éclairage petit à petit de la rose intellectuelle de son cerveau (2) ».

Leur observation est donc surtout une observation physiologique, s'attachant, quand elle étudie les hommes, à isoler leurs muscles, leurs nerfs, à analyser l'expression matérielle de leur physionomie. Comme exemple, nous citerons ce passage de Manette Salomon : « La pauvre femme était toujours là, plus douloureuse, plus humiliée à chaque nouvelle adjudication, comme si. devant les morceaux de la vie de son mari vendus si bon marché, pleurait et saignait l'orgueil qu'elle avait placé sur

(1) Manette Salomon, p. 12.

(2) Journal, tome !"> p. -255.

L'ESilllîriQLE nES GO.NCOUliT 280

son talenl. Le commissaire-priseur se rauimail, et paraissait sourire à l'idée de son dîner et de son plaisir du soir; il regardait en dessous cette douleur de jeune veuve avec de gros yeux sensuels de célibataire sceptique (1) ».

Partout et toujours, les Goncourt sont à la recherche du détail vrai; ils lui donnent la chasse, ils bibelotent à leur manière. Ils accumulent des traits caractéristiques, comme un collectionneur accumule les objets d'art de telle ou telle époque. Et c'est à l'aide de ces fragments qu'ils arrivent à reconstituer dans leurs œuvres la A'ision de la vie moderne, comme avec une série de souvenirs on reconstitue une salle de musée d'un certain siècle. Ils ont pro- . cédé pour le présent comme ils veulent qu'un historien sincère et consciencieux procède pour le passé : a Si l'historien veut saisir son siècle, sur le vif. et le peindre tout chaud, il sera nécessaire qu'il pousse au delà du papier imprimé ou écrit. L'n siècle a d'autres outils de survie, d'autres instruments et d'autres monuments d'immortalité: il a. pour se témoigner au souvenir et durer au regard, le bois, le cuivre, la laine même et la soie, le ciseau de ses sculpteurs, le pinceau de ses peintres, le burin de ses graveurs, le compas de ses architectes. Ce sera dans ces reliques d'un temps, dans son art, dans son industrie, que l'historien cherchera et trouvera ses accords. Ce sera dans la communion de cette inspiration d'un temps, sous la possession de son charme et de son sourire, que l'historien arrivera à vivre par la pensée, aussi bien que par les yeux, dans le pnssé de son étude et de son choix, et à donner à son histoire cette vie de la ressemblance, la physionomie de ce qu'il aura a^ouIu peindre (2) ». Telle est, suivant eux, la lâche de l'historien, el k^ romancier doit appliquer au présent une semblal)le méthode.

Tous les romans des Goncourt ont été composés de cette manière, sur une documentation sérieuse et approfondie. Pourtant, il ne faudrait pas conclure de cet amour de l'observation précise et rigoureuse, observation de savant [)ouri'ait-on dire,

(11 Mfiuptlr Salomoii, p. IK;.

(2) Préfar(^s cl Mnulfi'strs. p. -^10.

L'h'Mhi-tKjlir iffs lioiirnin-i.

290 l'IliliKE SAB.VTlKti

qu'ils aiiuoiil et admirent la science et qu'ils lui rccouuaissciit uu caractère esthétique. Personne n'a été, au contraire, plus ennemi du progrès matériel et de la généralisation de la science que les Goncourt; Leur Journal est rempli de remarques navrantes à ce sujet. En voici quelques-unes : « Au milieu de la conversation des grandes personnes, j'entends un gamin dire à un autre gamin qui dîne à côté de lui : « Mais la densité de l'eau? ». Voici la génération présente des enfants. Ils ne sont plus amusés, ils ne sont plus intéressés que par des joujoux scientifiques, que par de la chimie ou de la physique à portée de leur petite cervelle. Les contes de fées ou les Robinson ne leur parlent plus. C'est là, je crois, un symptôme de la mort de l'art et de la littérature chez les hommes du vingtième siècle (1) ».

« On disait (à un dîner Magny) que Berthelot avait prédit que dans cent ans de science physique et chimique, l'homme saurait ce que c'est que l'atome et, qu'avec cette science, il pourrait à son gré modérer, éteindre, rallumer le soleil, comme une lampe Carcel. Claude Bernard, de son côté, aurait annoncé qu'avec cent ans de science physiologique, on pourrait faire la loi organique, la création humaine, en concurrence avec le Créateur. Nous n'avons fait aucune objection, mais nous croyons bien, qu'à ce moment-là de la science, le vieux bon Dieu, à barbe blanche, arrivera sur la terre avec son trousseau de clefs et dira à l'humanité, ainsi qu'on dit au Salon, à cin([ heures : « Messieurs, on ferme ! (2) ».

Ils gémissent sur l'envahissement inouï de la science en ces dernières années, parce que la science détruit toute fantaisie, ne laisse subsister aucun vague, etque la fantaisie est nécessaire à la création de l'œuvre d'art. Et, de plus, ils pensent qu'à force de progrès on aboutira à la découverte du néant : « Les ballons, écrivent-ils, à force de monter, trouvent un ciel noir oii rien ne se voit plus. C'est à ce ciel que la science finira par arriver (3) ».

(1) Journal, tome VI, p. 210.

(2) Journal, tome III, p. 2.^8.

(3) Journal, tome H, p. 2i5.

Ils trouvent à la scienco un autre vice, plus déplaisant encore, et l'accusent, en propageant le positivisme, de faire oul)lier aux hommes la croyance à un certain idéal, les pensées élevées, le souvenir môme des disparus : « V mesure qu'il y a civilisation, progrès, le culte des morts, le respect de la mort diminue. L'enterré n'est plus l'être sacré voué au redoutable je ne sais quoi par delà le monde. La fièvre de vivre des sociétés modernes, la bataille enragée des vivants fait de nos jours oublier les absents de l'éternité (1) ».

Ils haïssent donc le progrès, se refusent souvent à reconnaître à la science un caractère esthétique et, néanmoins, ils font du roman plutôt en ^avants qu'en poètes : Problème difficile à résoudre, semble-t-il, au premier abord, mais qui s'explique quand on examine leur œuvre de plus près.

Dans Charles De)nnillij. nous lisons cette parole prononcée par un cerlain Pommageot : « Je pense que le génie est une mémoire sténographique (2) ». Il faut se garder de croire que l'opinion de Pommageot soit, à la lettre, celle des Goncourt, car, ainsi que nous le verrons plus loin, les Goncourt veulent bien que l'artiste travaille sur le vrai, et non sur le chimériciue idéaliste, mais aussi, et plus encore, ils pensent que le beau doit être extrait du vrai. L'observation du vrai constitue l'œuvre préparatoire seulement, mais une œuvre essentielle, et sans laquelle un roman ne pourrait avoir un caractère artistique.

L'imagination, suivant les Goncourt, ne peut jamais su|)pléer à l'observation, car elle produit des œuvres essentiellement logiques, alors que le vrai se reconnaît le plus souvent îi un certain illogisme : « Le défectueux de l'imagination, écriventils, c'est que ses créations sont rigoureusement logiques. La vérité ne l'est pas. Ainsi, je viens de lire dans un roman la description d'un salon religieux : tout s'y tient, tout s'y suit, depuis le portrait gravé du comte de Chambord jusipi'à la [)hotographie du pape. Eh bien ! je me i-appellc^ avoir vu. dans le

(1) Idées et Sensalions, p. 18^

(2) Charles iJeinailh/, p. ;j('i.

292 PlliRRE SABATIER

décor sacro-saint du salon du comte de Monfalembert. un portrait de religieuse qui était le costume de comédie d'une de ses parentes jouant dans une pièce du XYIIP siècle. Voici l'imprévu, le décousu, l'illogique du vrai (l) ».

C'est que dans la réalité, il y a toujours un peu d'inattendu, comme dans la Aie, tandis que dans une œuvre d'imagination construite comme un théorème, tout se tient, tout est à sa place, tout est mort : « L'imagination n'est jamais qu'un rêve rationnel. 11 lui manque toujours dans l'invention des êtres et des faits, l'illogisme du vrai, de la vie (2) ».

A mesure qu'il vieillira, Edmond ira même jusqu'à reprocher à la composition de travestir et de déformer la réalité, et c'est à cette époque qu'il concevra deux manières de romans très différentes, le roman ouvertement fait d'imagination, de souvenirs lointains poétisés, et le roman de plus en plus scientifique, médical, saignant. Dans le premier genre on peut ranger les Frères Zemganno, dans le second la Fille Elisa. Peu d'années avant sa mort, Edmond écrivait : « Oui, je le répète, à l'heure présente, la lecture d'un roman, et d'un très bon roman, n'est plus, pour moi, une lecture captivante, et il me faut un effort pour l'achever. Oui, maintenant, j'ai une espèce d'horreur de l'œuvre imaginée, je n'aime plus que la lecture de l'histoire, des mémoires, et je trouve même que dans le roman bâti avec du vrai, la A'érité est déformée par la composition (3) ». Les Goncourt, par ce souci de l'observation extérieure rigoureuse, se sont attachés, même dans la composition de leurs œuvres, à conserver à leurs descriptions l'allure illogique de la réalité, à donner à leur style cet aspect inattendu qui est le propre de la vie. C'est ce qui a fait écrire à M. Jules Lemaître, en parlant d'eux : « Peu d'œuvres, dans leur ensemble, sont aussi harmonieuses que celles que nous étudions. Il y a une relation entre l'allure irrégulière et coupée du récit et le carac-

(1) Journal, tome II, p. 219.

(2) Idées et Sensations.

(3} Journal, toino IX. \>. 3:'..

l'esthétique des GOiNCOLKÏ 293

tère d'un grand nombre de personnages. MM. de Goricourt, ces nerveux, sont, dans leurs romans inquiets, les grands peintres des maladies nerveuses. Charles Demailly, Goriolis, Germinie, Madame Gervaisais, même la sœur Philomène et Renée « la mélancolique tintamarresque », sont, à des degrés divers, des névropathes, des personnes d'une sensibilité excessive et douloureuse, et qui dégénère aisément en maladie, et par là aussi sont excellemment «modernes (1)».

Cette harmonie qui existe entre la composition de leurs romans et la vie moderne, ils l'obtiennent précisément par la méthode de juxtaposition des observations extérieures. Comme le dit M. Ebelot dans la Revue des Deux-Mondes, « ce qu'ils nous présentent, sous le nom de roman, c'est une suite de paysages, de descriptions et de croquis. On conçoit très bien qu'on se mette à deux, on concevrait à la rigueur qu'on se mit à dix pour bâtir des livres sur ce modèle. Faut-il voir dans cette façon d'écrire l'application des règles d'une esthétique nouvelle, ou bien cet expédient leur aurait-il été suggéré par le désir de concilier tant bien que mal les exigences de la production littéraire avec les satisfactions du travail collectif ? Peu importe, le procédé existe, acceptons-le comme un fait, et jugeons-le pour ce qu'il produit (2) ».

L'emploi de cette méthode fut donc nécessaire aux Concourt, par le fait seul qu'ils travaillaient en commun. Le procédé de collaboration exclut presque toujours la création proprement dite et invite, au contraire, à écrire, par juxtaposition de notes, ce qui ne saurait donner de l'unité à l'œuvre.

Mais ce n'est pas la seule explication de cette manière de composer. Les Concourt man([uent d'imagination, ils étaient en effet, sous ce rapport, inférieurs à la moyenne. Jules surtout, car Edmond, sur le tard, et noiamment dans les Zemgaww, fut un peu Imaginatif. Mais ce n'est là ([u'une exception ; pendant

(1) J. Li:maitri:. Beoue ïiLcue, 30 sept. ISS?, p. V2l. Si Ebelot. Madame Gervaisais, lîeviœ des Dcux-.Vomlen, V, mai ISGD, p. 308.

294 PIERRIi: SABATIER

loule la carrière littéraire de Jules, et la majeure partie de celle d'EduKMid, les deux frères ne purent ({ue reproduire connue des photographes, mais des photographes artistes, des impressions momentanées. M. Douraic écrivait l'année de la mort d'Edmond : « Ils sont pareillement dénués d'imagination, de toutes les sortes et de tous les degrés d'imagination. Us n'inventent pas. La maigre affabulation de leurs livres, encore la doivent-ils à un récit qu'on leur a fait, à un épisode dont ils ont été les témoins (1) ».

Ils reproduisent, avons-nous dit, leurs impressions momentanées ; c'est ce qui fait leur charme, mais c'est aussi ce qui empêche leurs ouvrages d'avoir un caractère de vérité générale. Sans cesse à l'affût du modernisme le plus aigu, ils traduisent toutes les nuances de la mode de la mentalité moderne, non qu'ils aient inventé le modernisme, « mais ils y ont tout réduit. Ils suppriment, ou peu s'en faut, la part de réalité foncière et constante qui donne à l'œuvre sa valeur humaine. La vérité qu'ils poursuivent est instantanée. Erreur en deçà de l'heure présente, erreur au delà (2) ».

Ces impressions momentanées, ils s'amusent à les collectionner, à les juxtaposer telles quelles sans se donner la peine de les combiner et de les condenser en une œuvre unifiée, vertébrée. Les Chapitres de leurs romans se tiennent plutôt comme les anneaux d'un reptile. Les Goncourt ont eu d'ailleurs conscience de cette infériorité, car ils ont compris que l'œuvre d'art est le produit d'un enthousiasme (3) ».

Enfin, raison plus intéressante, ils emploient cette méthode, parce qu'ils croient délibérément se rapprocher, ainsi davantage de la réalité vivante, mouvante, ou rien ne se tient solidement. Dans la préface de Chérie, Edmond écrit qu'il est « ambitieux de représenter l'ondoyante et mutable humanité dans sa vérité

(1) DouMic. Revue des Beu.x-mondes, 15 août 1896, p. 930.

(2) Pr.LLissiER. Wvup. Bleue, 18 mai 1895, p. 630.

(3) Idées cl Sensations, p. 176.

l'esthétique des GOiNCOUKT 29î)

momentanée (1) ». Leiu' Journal est rempli de réflexions du même genre, celle-ci entre autres : « L'art, c'est l'éternisation, dans une forme suprême, absolue, définitive de la fugitivité d'une créature ou d'une chose humaine (2) ».

Pour les Goncourt, la réalité n'est pas une. Ainsi qu'à tous les analystes et à tous les chimistes, elle leur apparaît comme infiniment composite, et leur intérêt se p(5rte plutôt sur les éléments que sur l'ensemble. Ce sont d'ailleurs les détails, qu'ils ont instinctivement tendance à voir les premiers. La vue de l'ensemble, quand elle se produit ne vient qu'après celle des détails. La description suivante en est une preuve singulière. C'est celle d'un buste de Sylla exposé au Vatican : « Une tête, écrivent-ils, ayant le type de l'acteur Provost. Un vieillard, le front raviné de rides, l'œil sans prunelle, dans le creux d'un orbite froncé de patte d'oie, la chair lasse et débridée du vieil âge dans les joues, la bouche avec son hiatus de côté, entr'ouverte par l'édentement, un coin baissé, un coin relevé, et respirant une ironique et intelligente amertume : rien d'admirable comme les flottants modelages du dessous du menton et les deux belles cordes faisant la fourchette du cou. — Et quoi de plus artiste, dans cette tête, aux dessous et aux plans précieusement modelés, que ces coups de ciseau qui ont gardé la rudesse de l'ébauche, et griffent cette tète des fortes rayures de la vie et des années. Il y a dans cette tête des parties, ainsi que dans la fuite des joues, dans l'oreille qui laissent voir sous le rocheux du travail et dans le gros grain du marbre, comme le lâché d'un dessin de génie. Singulière et rare union de la beauté de la sculpture grecque avec le réalisme de la sculpture romaine (3) ».

Et c'est précisément cette faculté de saisir successivement tous les détails qui fait des Goncourt de merveilleux observateurs des formes, des couleurs et, par suite, des descriptifs d'une vérité, d'une originalité singulières, mais qui les empêche trop

(1) Préface de Chérie, p. XT.

(2) Journal, tome III, p. 43.

(3) Journal, tome III, p. 118.

2!MI l'IEUliK SAlLVTllii;

souvent de voir l'ensemble des choses et de donner à leurs œuvres l'unité, sans laquelle notre mentalité ne peut concevoir l'œuvre d'art achevée.

Nous avons vu, dans un chapitre précédent, que l'observation esthétique des Concourt consistait dans une certaine attitude à l'égard de leur entourage, qu'il y entrait delà curiosité, du scepticisme, de la nonchalance. Nous venons de voir dans celui-ci qu'ils ont voulu appliquer au monde matériel les procédés de l'observation scientifique, tout en se refusant à considérer la science comme une fin digne de leur respect. Nous en tirerons cette conclusion, qu'à leurs yeux, la science, bonne comme moyen d'atteindre un idéal esthétique, ne saurait être confondue avec cet idéal, qui lui demeure étranger et supérieur. L'observation scientifique indispensable à l'artiste ne vaut que comme un procédé permettant de réaliser l'observation esthétique.

Page 1