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CHAPITRE XXTT

Le culte de la fantaisie dans leur esthétique

Si l'œuvre des Goncourt nous frappe d'abord par la recherche des sensations et des formes délicates, raffinées, délicieusement «pourries de civilisation », elle révèle à l'examen une tendance artistique non moins nette, l'amour de la variété, des contrastes, de l'imprévu, en un mot, le goût de la fantaisie.

Il y a là un nouveau principe qui, chez eux, guide le choix des détails et permet de leur attribuer ou non une valeur esthétique. Pour les Goncourt, l'uniforme est par essence antiartistique et ennuyeux. L'artiste doit lutter contre la généralisation de ce fléau des temps modernes, causé par le progrès scientifique et la propagation de certaines doctrines sociales ; il a pour mission de sauver le pittoresque : « Une chose est en train de défaire le style de la rue et de la femme à Rome, écrivent-ils : la cotonnade, cette affreuse chose neutre qui fait penser à un temps où il n'y aura plus dans les cinq parties du monde qu'une même robe du même ton pour habiller toutes les femmes de tous les peuples (1) ».

L'uniforme dans le vêtement devient pour eux le symbole du terne, du médiocre, du moule convenu, où tous les artistes et tous les lettrés vulgaires viennent chercher la forme et la formule

fl) Journdl, tome III. p. 115.

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(le leui'S œuvres; il est le symbole de resthéti([iic démocratique, (les émotions collectives, qui supposent uu unisson. L'horreur des (Concourt pour ses moindres manifestations est une preuve de leur tendance d'esprit à cet égard. Nous allons la retrouver dans leur goût de la variété, leur recherche des contrastes, leur besoin d'imprévu. Pour eux, le véritable artiste, qui a la prétention de donner une représentation exacte et esthétique de la vie ne doit pas se confiner dans l'étude de telle ou telle classe de la société, ni de telle ou telle catégorie de sentiments : il doit les étudier toutes tour à tour, ou mieux encore, simultanément, cc'tte à côte, parce que dans la vie réelle, toutes ces classes se mêlent, se heurtent, se compénètrent, donnant ainsi des effets de contrastes, comme les contrastes des couleurs sur la palette d'un impressionniste.

Ces oppositions de l'existence amusent les Goncourt. Ils se plaisent à passer brusquement du milieu le plus policé, au milieu te plus populaire. « Hier, écrivait l'un des deux frères dans leur JournaL nous étions dans le salon de la princesse Mathilde. aujourd'hui, nous sommes dans un bal du peuple, à l'Elysée des arts, au boulevard Bourdon. J'aime ces contrastes. C'est la société A^ie à tous ses étages » (1).

Leurs journées se trouvaient, en effet, remplies des occupations les plus opposées ; elles se passaient en délicates contemplations des souvenirs du XVIIIe siècle, suivies d'explorations à travers les quartiers les plus crapuleux de Paris, en rêveries au milieu des objets d'art, coupées de visites à la Maternité, à l'abattoir ou aux maisons closes de l'avenue de Suffrein. Ils en liraient parfois une singulière tristesse : « Triste, triste, cette journée, écrivait Edmond, comme l'un de ces matins de sa jeunesse, où, au sortir du bal masqué, l'on a couché avec une femme qui n'avait pas de draps à son lit, et où, au jour levant, on est entré voir l'enterrement d'un pauvre, dans l'église d'en face ('2) ». Et cependaid. cette tristesse n'était pas sans charme.

(1) Journal, iuuio 11, p. 8G.

(2) Journid, Unno VI. p. 57.

IJ34 IMERRE SABATlEk

Ils aimaient ces contrastes qni les faisaient souffrir, parce qu'ils trouvaient en eux, un acre plaisir, et une jouissance à la fois cruelle et délicate de dilettante.

Ils ne voulaient, à aucun prix, se confiner dans un genre d'études quelconque, pas plus qu'ils n'auraient a^ouIu avoir sous leurs yeux des objets d'art du môme style. Partout il leur fallait une discordance, ou, plutôt, un contraste: «Je ne suis pas lâché d'aA^oir introduit un peu beaucoup de japonaiseries dans mon XVIII" siècle, écrivait Edmond, en parlant de l'arrangement de sa maison d'Auteuil. Au fond, cet art du WIIl" siècle est un peu le classicisme du joli ; il lui manque l'originalité et la grandeur. Il pourrait à la longue devenir stérilisant. Et ces albums, et ces bronzes, et ces ivoires ont cela de bon, qu'ils vous rejettent le goût et l'esprit dans le courant des créations de la force et de la fantaisie (1) »•

Cet amour de la fantaisie et des contrastes violents se traduit dans leur œuvre par la juxtaposition de tableaux très opposés. Dans la Faustin, par exemple, on passe brusquement de l'intérieur vulgaire de la maîtresse de Carsonac aux élégances de l'hôtel de l'actrice, du foyer bruyant de la Comédie-Française, à la villa calme et solitaire des bords du lac de Constance.

Si l'on examine les personnages eux-mêmes, on est frappé des inconséquences de leur caractère, des tendances qui paraissent s'exclure d'ordinaire, et qui coexistent chez eux, en donnant des effets d'antithèse dignes du romantisme. Ces antithèses n'ont cependant rien de factice ; elles sont, au contraire, infiniment près delà réalité, car les êtres, hommes ou femmes, ne sont pas construits tout d'une pièce. Leur mentalité est illogique, leurs instincts sont discordants, et c'est en leur donnant ce caractère de fantaisie apparente, que les Concourt ont fait preuve d'un remarquable talent d'observation et d'une science psychologique certaine. Ici encore ils ont appris à remarquer l'inaperçu, à fixer le mouvement de la vie, dans sa réalité.

Ils ont discerné que chez la femme du peuple les goûts les

(1) Journal, tome V, p. 173.

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plus vulgaires peuvent coexister avec des aspirations vers un idéal assez élevé, et avec des prédispositions à l'élégance distinguée. Ainsi en est-il de la Faustin, fille d'extraction populaire, restée peuple sur bien des points, malgré la formation exercée par plusieurs années de théâtre, et en même temps douce d'un sens aristocratique surprenant : « Elle était en effet douée d'une délicate perception rpii allait tout de suite à la qualité cachée, à la particularité rai'e, au beau non en vue, que recèle tout individu, à ces riens captateurs qui sont bien souvent les secrets atomes crochus de l'amour. C'était une vibration de la voix, un esprit du sourire, une beauté de la main, un façonnement de je ne sais quelle partie de l'être que l'amie ou l'amante mettait tout à coup en relief (1) ». « Mais pour être une créature du peuple, et être demeurée peuple par certains côtés, la l^austin était en même temps la créature d'élection, douée aristocratiquement, et se témoignant soudainement en ces élégances supérieures de l'âme et du corps, non apprises et trouvées, on ne sait comment et par quelle intuition, et que ne rencontrent pas toujours les gens nés dans les milieux de ces élégances (2) » .

Et ce sont précisément cet imprévu et cet illogique qui rendent la Faustin séduisante aux yeux des Concourt et qui nous amusent chez elle.

Cet amour du constrate, ils le supposent d'ailleurs commune tous les hommes, puisqu'ils écrivent: « Dans les maisons de la haute prostitution, les filles trouvent le succès dans raffectation du genre canaille, tandis (|ue, dans les maisons de la basse prostitution, c'est l'affectation du genre distingué i[m fait Tempoignement des hommes venant s'asseoir dans la salle basse (3) » . L'individu, suivant eux, a horreur de ce qu'il voit tous les jours ; il lui faut du nouveau. Des aspirations à la chasteté peuvent exister, pour ce motif, chez des débauchés, et des élans vers l'idéal chez des créatures dégradées.

{!) La Faustin, p. 238.

(2) Idem, p. 230.

(3) La Fille Flisa, p. 125.

La Fille Élisa en est un exemple. Depuis longtemps, elle se livre sans dégoût, sans presque de répugnance à la proslitution la plus avilissante, et néanmoins elle a conservé une certaine faculté d'aimer, et d'aimer d'un amour virginal : « Et continuellement sa tète, dans l'élancement pur d'un rêve chaste, forgeait entre elle et le lignard aux fleurs, des amours avec des tendresses ignorantes, avec des caresses ingénues, avec des baisers innocents et doux, baisers qu'elle se rappelait avoir reçus autrefois, toute petite fille, d'un amoureux de son âge (1) »,

SuiA'ant les idées des Concourt, cette tendance toute morale se reflète sur la personne physique elle-même: «Dans cette toilette, malgré les taches de rousseur, si pressées sur son blanc visage, qu'elles le tachaient, comme des maculatures d'un fruit pierreux, Éhsa semblait cependant jolie, d'une beauté ou se mêlaient au rude charme canaille de la barrière, la mignonesse de son nez et de sa bouche, le blond soyeusement ardent de ses cheveux, le bleu de ses yeux restés, comme aux jours de son enfance, angéliquement clairs (2) ».

Ils ont pratiqué l'antithèse non seulement dans la structure intime de leurs personnages, mais encore dans celle de plusieurs passages de leurs romans. Un des plus remarquables effets en ce genre a été obtenu dans Sœur Pliilomhie, dans le récit de la mort de Romaine, dont la voix agonisante scande de chansons grossières et de paroles impies les versets de la prière du soir récitée par la sœur. Il y a dans cette scène une science des constrastes vraiment saisissante et qui fut bien utilisée au théâtre, lors de la réduction du roman en drame.

Et cette science des contrastes, ils l'ont précieusement cultivée, étalée, au risque de nous cho([uer souvent, mais préférant le scandale à l'ennui, et prenant plaisir eux-mêmes à cette recherche du discordant et de 1 imprévu. Ils tenaient d'ailleurs ce goût de l'imprévu de Gavarni, qui les entretenait « de ses chasses d'autrefois à la femme, chasses à l'inconnu, dont le

(1) La Fille Élisa, p. 158.

(2) Idem, p. 161.

L'uSTIllÎTInUIi UKS GO.NCMl Kl 3 i"

lii-aiid charme était l'ali-atoiro. l'alé-itoii-o <[ui, disait-il. fai^^ait le pécheur à la ligne, le joueur, le coureur de femmes (1) ».

Et ce goût s'est développé chez, eux d'une manière si vive, qu'ils eu ont eu bientôt un besoin im[)érieux, et (]ue ne rencontrant pas d'imprévu dans une vie décidément trop plate, ils en ont cherché en littérature . « In ennui vague et qui n'a [)as d'objet, écrivait l'un des deux frères, et qui se promène de long en large chez moi. La vie est décidément trop plate. Il n'y a pas deux liards d'imprévu ici-bas. Il ne m'arrive rien que des catalogues de ventes, puis des bobos ramassés, des migraines connues. C'est tout. Je n'hérite pas d'un monsieur que je ne connais pas. Cette jolie maison que j'ai vue vendre rue La Ivochefoucauld, on ne m'apportera pas ce soir sa donation sur un plat d'argent (2) ».

C'est pour satisfaire ce besoin d'imprévu qu'ils ont été des noA^ateurs, et que, dès le début de leur carrière littéraire, ils ont fui les sentiers battus, et rejeté les traditions de leurs devanciers pour faire dans le roman une œuvre essentiellement originale. Ils ont même été plus loin : Lorsqu'Edmond s'est aperçu, ou [»lutôt a cru s'apercevoir que la forme proprement naturaliste s'était généralisée, il a résolu de changer de genre et d'émouvoir le lecteur par des émotions nouvelles, où le réalisme se nuançait de poésie, ce qui ne lui valut d'ailleurs aucun succès : «Cette fois, écrivait-il dans son ./r>«/v««/, j'avais cru (|u«' i;» nature de mon livre, ma vieillesse même, désaruu'raient la ci-ili(iue. Mais non, c'est un éreintcment sur toute la ligne. IJarbey d' \urevilly, l^ontmartin oui déclaré les Frrres Zangamw un livic détestable. I*as un de ces critiques ne semble s'apercevoir de l'originalité, chose essayée par moi dans ce livre, de la tentati> e faite pour émouvoir- avec autre chose que l'amour, enfin de la substitution, dans un roman, d'un intérêt autre cpie celui employé depuis le commencement du monde». Et il concluait : « Allons, je serai attaqué et nié jus(|u'au jour de ma mort, et même peut-

(1) .limnial. toino V\ p. 3-24.

(2) Journal . tnme 1'='', p. ;>2i.

/, Hsfhiiitjur ilr>^ flmiriiurl

èlic quelques aiiuées après. Au fond, il faut ravouer, ça fait, eu mon par-dedans, une' espèce de tristesse qui se traduit par un cassement de bras et de jambes, une fatigue pliysi([ue qui a le désir et le besoin de dormir (1) •».

Et cependant la critique n'aurait dû que louer ces tendances novatrices, car même si elles sont erronées, ce (jui n'était pas le cas, elles témoignent d'un effort sincère vers un idéal de beauté originale et sont par conséquent un principe nécessaire de progrès esthétique.

CHAl^lTRE XXIII

La recherche des sensations morbides dans leur esthétique

Voici un nouveau caractère de leur esthétique, qui procède en droite ligne de leur goût des contrastes : la recherche incessante des impressions étranges et rares, recherche qui les mène à celle des impressions maladives, névrosées, malsaines. Ils ont tendance, d'une part, à trouver toute réalité vulgaire, plate, parce qu'ils désirent l'imprévu, et. d'autre part, ils ne peuvent vibrer que sous l'archet de sensations quintessenciées et surtout rares. Et cet ensemble, ils ne peuvent guère le rencontrer dans l'existence courante, ils doivent le chercher dans le domaine de l'imagination et. comme ils sont sensuels, dans le domaine de l'imagination réagissant directement su ries sens pour les raffiner, ou mieux, les invertir.

C'est là, une disposition d'esprit qui tient en grande partie, ainsi que nous l'avons déjà vu, à leur tempérament et qui les a

(1 : Journal, tome VI, p. 69.

l'esthétique des concourt 339

détournés d'aimer jamais, parce qu'ils n'ont jamais pu rencontrer un jouet d'amour assez parfait : « Voici quelques courtisanes qu'il m'est donné de voir, écrivait l'un des deux frères dans leur Journal. Toutes me font l'effet de simples prostituées. Dans la familiarité et l'intimité de la vie, elles ne vous apportent pas d'autres sensations que celles que vous donne le commerce de la femme de maison. Qu'elles en sortent ou qu'elles n'en sortent pas, il me semble que, par leurs paroles, leur tenue, leur amabilité, elle vous y ramènent toujours. Aucune dans le vice, jusqu'ici, ne m'a paru d'une race supérieure. Au fond, je crois qu'à l'heure présente, il n'y a plus de courtisanes, et que tout ce qui porte ce nom, n'est que des filles (1) ».

Les Goncourt ont non seulement tendance à n'admirer que le quintessencié, l'étrange, mais ils ont tendance encore à n'imaginer et à ne ressentir que des visions étranges et des sensations morbides, les seules satisfaisantes et les seules esthétiques à leurs yeux. Il n'y a qu'à feuilleter au hasard leur Journal, pour s'en rendre compte. Les passages suivants, entre autres, sont bien significatifs : « Cette lumière implacablement blanche, de la lune dans ces premières nuits de novembre, dans cette nuit du Jour des Morts, est vraiment spectrale. 11 me semble y voir des reflets de linceul (2). » Et plus loin : « Quel printemps ! les blanches fleurs des magnolias ont quelque chose de la constriction douloureuse des épaules de femmes décolletées, dans un courant d'air (3)».

Et de même qu'ils imaginent des sensations rares cL morbides, de même ils construisent des personnages névrosés, mais doués de névroses infiniment diverses. L'œuvre entière des Goncourt n'est qu'une galerie de névrosés, géniaux, il est vrai, artistes, dilettantes, presque séduisants et par là d'autant plus malsains et plus contagieux. Il y en a chez qui. la morbidesse est à peine perceptible: tel Goriolis qui n'est atteint que d'une

(1) Journal, tome II, p. 159.

(2) Journal, tome V, p. 94.

(3) Journal, tome VI, p. 67.

s(Misil)ililt'' lio|) ex(|uise et d'un sens artistique hypertrophié. Les émotions cstliétiques provoquées par la vue d'uu coucher de soleil, d'uu beau dessin, d'une belle créature sont tellement fortes, qu'elles prennent dans son esprit enfiévré l'apparence de visions: « Et un jour de pays féerique, un jour sans ombre, et qui n'était que lumière se levait pour lui do ces albums de dessins japonais. Son regard entrait dans la profondeur de ces firmaments paille, baignant d'un fluide d'or la silhoulte des êtres et des campagnes ; il se perdait dans cet azur oii se noyaient les floraisons roses des arbres, dans cet émail bleu sertissant les fleurs de neige des pêchers et des amandiers, dans ces grands couchers de soleil cramoisis et d'oi^i partent les rayons d'une roue de sang dans la splendeur de ces astres écornés par le vol des grues voyageuses (1)».

Cette puissance d'évocation chez Goriolis caractérise son tempérament morbide. Goriolis. en effet, est un névrosé h la sensibilité aiguë, à la volonté affaijjlie. tout près de la folie ou de l'anémie cérébrable.

Madame Ger valsais est, elle aussi, une névrosée, et une névrosée plus facile à reconnaître que Goriolis. C'est une sensuelle que l'amour humain n'a point satisfaite et qui cherche des sensations plus violentes, plus rares et plus quintessenciées dans l'amour divin. Tout le roman n'est qu'une longue et admirable étude de cette névrose mystique à laquelle l'atmosphère de Rome redonne sans cesse une acuité nouvelle, par rambiance des monuments religieux, de la musique religieuse, des sermons, des confessions, et cette présence mystérieuse et obsédante du Pape. 11 est difficile de dire quelle mystérieuse science les Concourt ont dépensée dans ce roman, science de médecins, de savants et d'artistes en même temps, pour traduire et fixer à notre usage les moments successifs de cette maladie redoutable et délicieuse, pour en peindre toutes les nuances les plus subtiles. Xous en reproduirons les exemples suivants: « Peu à peu les deux campaniles de la Trinité du Mont devenaient paiement

^1) MmiPile Salomon. \k \~2.

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blancs sur le ciel paiement bleu. Madame Gervaisais se mettait à raconter des contes à son enfant, qui, fatigué, les paupières battantes, ne les écoutait bientôt plus, mais voulait toujours entendre la voix de sa m(To(l)». «Et l'alanguissement d'un reste de faiblesse, les flottantes songeries d'une tète un peu ébranlée, d'une imagination relevant de maladie, la faisaient s'abandonner au charme singulièrement poétique du crépuscule italien, cette paresseuse venue de la nuit, plus longue à venir de l'obscurité que dans les ciels du Nord (2) ».

Les impressions qui amènent Madame Gervaisais aux ardeurs d'une piété brûlante et mortelle sont des impressions morbides qui agissent sur ses sens, et non sur sa raison: « C'était à une église de la Piaz/a Colonna ; entre deux cierges, à côté d'un plat d'argent posé à terre pour les offrandes, sur une vieille descente de lit, il y avait une croix de bois noir, sur cette croix, un Christ nerveux, musclé, décharné, colorié d'une couleur morbide, une anatomie d'assassiné, avec du sang peint ; et tout autour, des adorations d'hommes et de femmes à quatre pattes choisissaient les parties frissonnantes et chatouilleuses du corps divhi, pour y promener leur amour (3) » .

Et la folie mystique dont elle meurt n'est (ju'une manifestation de la phtisie qui la i-onge, et qui, en minant son corps, lui donne des aspirations d'une élévation singulière : « La maladie, la lente maladie qui éteignait presque doucement la vie de Madame Gervaisais, la phtisie^ aidait singulièrement le mysticisme, l'cxtatisme, l'aspiration de ce corps devenant un esprit, vers le surnaturel de la spiritualité (4)».

Voilà une pensée bien caractéristique de la mentalité des Concourt. A leurs avis, la maladie donne, à l'être, de la séduction et même du génie, conception suivant laquelle les grands hommes ne seraient que d'admirables névrosés.

(1) }iadame Gervaisais, p,

(2) Idem, p. 80.

(3) Idem, p. 124.

(4) Mm, p. 324.

Le type de la grande névrosée, c'est la Faustiii, cette héroïne, H laquelle M. d'Annunzio semble avoir emprunté plus d'un trait pour sa « Foscarina » , cette admirable créature d'art, chez qui la passion du théâtre asservit et domine tout. Elle est sujette à des crises de neurasthénie et de découragement subites, elle qui dit avec angoisse à sa sœur : « Tu n'as donc pas, toi, certains jours, ces envies désordonnées, ces fringales de quelque chose d'inattendu, et qu'on ne sait pas, et qu'on voudrait qui arrivât (1) ». Elle a des désirs d'imprévu inexplicables, des prostrations, des dégoûts et elle ne fait rien pour les calmer, bien au contraire, son talent de tragédienne en dépend et elle s'imagine qu'on ne peut jouer un rôle passionné, en ayant soi-même une

existence bourgeoise et calme : «Mais le rôle (de Phèdre)

dit-elle, ce rôle que les plus grandes passionnées des temps

passés n'ont abordé qu'avec un tremblement Ce rôle, pour

le jouer il ne faudrait pas être dans l'état de froideur d'àme

oii je suis il serait nécessaire d'aimer follement, frénétiquement et du cœur, et de la tête, et des sens (2) ». Et néanmoins, pendant la préparation du rôle, un phénomène, diamétralement opposé à celui qu'elle recherche, se produit chez elle, phénomène d'ailleurs tout morbide, mais fréquent chez les actrices, prétendent les Goncourt : « Il y a encore une particularité à noter chez les actrices ; dans cette période de l'incubation d'un rôle, et surtout dans le labeur agaçant et contrariant des répétitions, elles sont comme enveloppées d'austérité, de froideur, d'insexualité. Elles semblent avoir déposé les grâces aimables de leur nature, qu'elles apportent à toutes les choses de la vie ; elles n'ont positivement plus le sourire, et elles se montrent avec le sérieux d'hommes traitant une affaire (3) ».

Cet état d'insexualité morbide se transforme bientôt sous l'effort de création du rôle, en un nouvel état, morbide aussi.

(1) La Faustin, p. 31.

(2) Idem, p. 43.

(3) Idem, p. 69.

l'esthétique des concourt 343

mais très différent. La FaiisUn est dévorée de désirs hystériques, des désirs brûlants de Piicdre :«Dans l'étude de ce rùle de l^hèdre, dans la possession de son cerveau par la tragédie dans l'effort de son intelligence à faire jaillir de ses entrailles la passion de la grande hystérique légendaire, la flamme brûlant la femme de Thésée, — phénomène plus commun qu'on ne le croit au théâtre, — s'était allumée dans le corps de la Faustin (1) ». Cette hystérie se manifeste de plusieurs manières, d'abord par un besoin d'entendre de la musique passionnée et d'assouvir ses nerfs par un débordement de notes : < Et maintenant, — s'exclama la Faustin en passant toute seule dans lé salon, — maintenant une orgie de Beethoven, qu'on en joue, qu'on en chante, qu'on en danse. Je veux du Beethoven jusqu'au jour. Mes nerfs de ce soir ont besoin de cela {2) >. Ensuite, par un besoin de lectures suggestives : « Et à mesure que la Faustin lisait le «Mangeur d'opium», les ivresses d'imagination de Quincey la gagnaient, l'enlevaient, par une suite d'intenses sensations cérébrales, à la réalité de la vie, à l'ennui du jour, à la détente maladive de ses nerfs (3) ». Enfin, par un besoin de jouissances bestiales, dont elle sort dégoûtée, mais se rendant compte qu'elle a cédé à un mouvement subit de folie erotique. Ce qui caractérise la Faustin, c'est qu'elle n'est pas maîtresse de ses actes. Le génie du théâtre a tout inverti chez elle, même l'amour. La tragédienne a tué la femme et en a fait un être à la fois redoutable et sacré, monstrueux et indéchiffrable, comme une sphynge : « Elle était superbe, écrivent-ils, dans cette lumière spectrale, disant les beaux vers d'une voix baissée d'une octave au-dessous du ton, une voix, en mineur, avec laquelle elle avait l'habitude d'essayer ses intonations, une voix qui donnait à. la tirade une concentration tragique, enveloppait le rôle d'une espèce de- terreur sacrée, faisait l'effet d'un morceau de tragédie, déclamé par une ombre (4) ».

(1) La Faustin, p. 112.

(2) Ideyn,^. 171.

(3) Idem, p. 177.

(4) Idem, p. 298.

344 l'IlilUili SAliATIER

Aux momenls de subcoiiscience, dans le rêve, dans le sommeil, la Faustin. qui a quitté le théâtre, sacrifiant son ambition à Tamour. se sent invinciblement reprise par sa passion première, et seule, en A-ètcments de nuit, déclame les tirades de ses rôles d"antan.

Peu à peu, cette passion, refrénée par l'affection qui l'unit à William, devient une frénésie anormale, une folie atroce ; et cette folie, au moment de Tagonie de son amant, lui fait oublier son chagrin, sa pitié, ses sentiments les plus forts, pour lui suggérer Tidée de cherchera imiter, en vue d'une création future, les hideuses grimaces du moribond : « Et insensiblement, de l'imitation nerveuse, involontaire et contre son gré de tout à à l'heure, la Faustin était despotiquement amenée à une imitation étudiée, comme pour un rôle, pour une agonie de théâtre à effet ; et le rire qu'elle surprenait sur les lèvres de son amant, bientôt elle arrivai! à chercher si c'étaitbien celui-là qu'elle avait sur les lèvres à elle, en se retournant et le demandant à l'ogive de la glace verdàtre de la vieille toilette placée derrière elle (1) ».

C'est là un cas de folie saisissant et digne de la plume d'un Edgard Poë ou d'un d'Annunzio. cas de folie imaginée avec amour par un cerveau morbide et à la création duquel tous les nerfs de l'auteur ont concouru. Aussi la Faustin nous apparaîtelle comme l'œuvre la plus séduisante, la plus moderne ctla plus malsaine des Goncourt, parce qu'elle nous peint, et parce qu'elle nous laisse deviner. Dans ce livre, les personnages auxquels nous avons affaire sont des malades d'uncharmeet d'une valeur singulière, et de délicats sous-entendus nous laissent penser que nous nous trouvons en présence d'êtres de génie, souillés parles vices les plus honteux, les plus dégradants, les plus contre nature, et souillés, sauf peut-être Selwyn, sans qu'ils l'aient voulu, sous l'action d'une sombre fatalité, d'une méchante force surnaturelle qui a pris le malin plaisir do leur laisser, pour mieux les faire souffrir, dans leur abjection, une conscience (hi bien et des aspirations sincères vers un idéal.

1) La Faustin, p. 35?.

i/i;sTUÉTinrii: oiis (iO.x'coL'ur îM-d

Et c'est précisément de cette constatation très adroitement imposée à notre esprit par l'écrivain, (|ue se dégage l'impression malsaine qui nous émeut et nous trouble de cette émotion fiévreuse dont les Goncourt ont été les premiers à connaître le secret.

L'œuvre des (joncourt, tout entière est d'ailleurs peuplée de malades. Gcrminie Lacerteux n'est qu'une nymphomane. Kenéo Mauperin, « une mélancoli([ue tintaniarresque », la Fille Elisa, une demi-responsable; du côté des hommes, on trouve Goriolis, un névrosé, les Frères Zemganno, deux êtres à la sensibilité si aiguisée que la plupart des sensations se traduisent pour eux en souffrance, Charles Dcmailly poussé à la folie par le désespoir, enfin Barnier, cet interne qui est d'abord un^ collaborateur admirable de Sœur Philomènc, dans sa tâche de charité, et qui. tout à coup, se sent pris de désirs sacrilèges, parce qu'une ancienne maîtresse a remémoré à son esprit ses amours d'antan. Et ces désirs sont d'autant plus violents, qu'il les sent plus abominables : « Un corps sacré... une robe bénie, dit-il.... je ne sais pas quoi d'inconnu qui fait peur comme la robe d'un prêtre, et qui attire comme la robe de la femme... J'ai vu des images, dans des livres, des religieuses comme cela, où il y a un homme à genoux ; c'est dans je ne sais plus quoi, un livre bête,.. . N'estce pas que tu es comme moi Pluvinel ? Il y a du sacrilège dans ces amours-là qui tente... Et ],e A'oilc..., et tout ! Ah ! c'est du vrai fruit défendu ça! (1)». Ha conscience du caractère sacrilège de ces pensées, et il prend l'horreur de sa propre personne. Pour oublier, il se plonge dans l'ivrognerie et finit par se suicider d'une piqûre anatomiquc.

Le génie des Concourt ne savait créer que des personnages malsains, mais doués, plus ou moins, d'une extrême originalité. Ce sont des malades dilettantes, tout comme leurs créateurs, jouant de leurs nerfs avec une virtuosité singulière, pour en tirer des sensations ignorées du vulgaire, et par là même contre nature. Les tendances esthétiques des deux frères se trahissent

(1) Sœur Phlluuiène, p. ;?43.

reinarquableiiieiit dans cette note du Journal : « Je ne sais quel charme ont les fleurs d'hiver, elles me semblent parées de quelque chose de joliment et délicatement souffreteux. Aujourd'hui, se dressait, sur la table de Nittis, un énorme bouquet de chrysanthèmes jaunes, mais si peu qu'on les voyait blancs, avec l'extrémité des pétales un rien violacée, et je regardais ce bouquet, sans pouvoir en détourner les yeux : c'était comme la pâleur d'une chair de petite fille meurtrie par le froid (1) ».

Ils poussaient si loin le goût du morbide, que, même dans les objets de la nature, dans les fleurs, les arbres, ils préféraient les fleurs et les arbres transformés par des greffages successifs, anémiés, faussés, devenus hybrides, à l'image de l'art de leur temps, des fleurs et des arbres civilisés et décadents : « Tout se tient, écrivent-ils, c'est fini des belles grosses roses bourgeoises, bien portantes, à la façon de la « Baronne Prévost ». Aujourd'hui, l'horticulture cherche la rose alanguie, aux feuilles floches et tombantes. Dans ce genre, est exposée une merveille, la rose appelée : Madame Cornelissen, une rose à l'enroulement lâche, au tuyautage desserré, au contournement mourant, une rose, oii il y a dans le dessin, comme l'évanouissement d'une syncope, une rose névrosée, la rose décadente des vieux siècles (2) ».

Ce caractère s'explique, lorsqu'on sait que les Goncourt ont été toute leur rie des malades, et qu'ils n'ont jamais cessé de souffrir (3). Jules est mort dans un état tout proche de la folie, état qu'il avait soigneusement entretenu comme une source précieuse de talent, trouvant chose fort vulgaire la santé d'un génie bien portant (4), et s'offusquant même de l'exubérance campagnarde de Flaubert, qui blessait ses nerfs convalescents (o). Ce goût du

(1) Journal, tome VI, p. 44.

(2) Journal, tome VII, p. 198.

(3) Journal, tome III, p. 104.

(4) Journal, tome II. p. 01.

(5) Journal, tome III, p. 105.

l'esthétique des goncolrt 347

morbide était une conséquence nécessaire de cette doctrine qu'ils se plaisent à nous exposer dans laur Journal, et suivant laquelle, «la passion des choses ne vient pas de leur bonté, ou de la beauté pure de ces choses, elle vient surtout de leur corruption. On aimera follement une femme, pour sa putincrie, disent-ils, pour la méchanceté de son esprit, pour hi voyoucratie de sa tète, de son cœur, de ses sens ; on aura le goût déréglé d'une mangeaille pour son odeur avancée et qui pue Au fond, ce qui fait l'appassionnement, c'est le faisandage des êtres et des choses (1) ».

Remarquons, enfin, que les Concourt voyaient, dans la culture des états morbides, une matière neuve et essentiellement originale, infiniment séduisante pour des esprits qui avaient, à un degré si remarquable, le goût de l'imprévu, doublé d'une horreur instinctive pour la banalité bourgeoise et traditionnelle. L'étude du morbide constituait, pour les Goncourt, un moyen facile de fuir et d'offenser les règles du beau, que voulait imposer l'Institut de leur temps. Leur œuvre entière peut être considérée comme une protestation contre l'esthétique bourgeoise des grands critiques : «En art et en littérature, disent-ils ironiquement, les opinions consacrées sont sacrées (2) ». Et ils ajoutent, un peu plus loin : « Quand le passé religieux et politique sera entièrement détruit, peut-être commencera-t-on à juger le passé littéraire (3) ».

Cette esthétique bourgeoise, faite de préjugés traditionnels, cette esthétique normale, les Goncourt l'ont combattue dans toutes ses manifestations artistiques et littéraires, officielles et privées. Ils lui ont reproché de n'être que le pensum du beau, d'avoir des admirations aveugles pour des entités abstraites, ou de simples mots, de refléter la sécheresse de l'esprit académique : « Les grandes, les originales œuvres, écrivent-ils, dans

(1) Journal, tome III, p. G3.

(2) Idées et Sen'salions, p. 141

(3) Idem, p. 197.

o48 l'IliUlil- SABATIlili

quelque langue qu'elles existent, n'ont jamais été écrites en style académique (1) ».

A leurs yeux, l'Acaclémie s'est elle-même condamnée en se faisant le rempart des préjugés littéraires et le sanctuaire du banal, du désuet, en recrutant ses membres parmi les auteurs médiocres, ce qui veut dire, sans originalité, auxquels elle ne trouvait d'autre mérite que l'observation des traditions et la peur des innovations : « Du moment que cette fois-ci, disaientils, deux poètes se présentaient à rAcadémie, l'un qui s'appelait Autran, l'autre qui s'appelait Théophile Gautier, et que l'Académie a choisi Autran, ma conviction est qu'elle est composée de crétins ou de véritables malhonnêtes gens. Je lui laisse le choix (2) ».

Et ils croient de leur devoir d'éclairer l'opinion sur l'intelligence et les A'ices de cette Académie, qui devrait être une assemblée du goût le plus fin, qui devrait savoir discerner les efforts sincères des jeunes pour trouver une formule d'art nouvelle et les encourager dans leurs tentatives: «Ah ! la vérité ! Que dis-je, la vérité ! s'écrie Edmond. Non, mais tant seulement un millionième de vérité, comme c'est difficile à dire, et qu'on vous le fait payer. Tant pis, j'aime cette vérité, et j'aime à la dire, ainsi que c'est permis de son vivant, à la dose d'une granule homéopathique... et oui, pour cette vérité, telle quelle, s'il le faut, je saurais mourir, comme d'autres meurent pour une patrie. Puis, vraiment, est-ce que nos illustres, nos académiciens, nos membres de l'Institut se figurent passer à la postérité comme de petits bons dieux en chambre, sans alliage d'humanité aucune... allons donc... ces hypocrisies de la convention, tous ces mensonges seront percés un jour, un peu plus tôt, un peu plus tard (3) ».

L'Académie représente à leurs yeux la plus grande ennemie de la vérité en art et en littérature. Et c'est à ce titre qu'ils lui

(1 1 Journal, tome V, p. 198.

(2) Journal, tome III, p. 205.

(3) Journal, tome VII, p. 220.

i,"i;sriiL;TioiK i)i:s (io.xcoi kt 3i0

(l(3cIarciiL la guerre, rel'iisaul avec un eiilrleineiiL (jui ne fui pas loujours assez judicieux, de se rallier aux adniiralious ([u'clle commande. On seul du parti-pris dans leurs criLi([ues à l'égai-d de Raphai'l, comme à l'égard des grands classiques français du WII""' siècle, Molière, Racine, et même de quelques-uns du XYIIl"" tels que Voltaire Déclarer la «Transfiguration» de Raphard : «la plus désagréable impression de papier mal [)eint, que puisse donner la peinture à l'œil d'un peintre coloriste (1) ». nous semble un jugement bien outrancier et qui paraîtrait de nature à faire du tort à leur goût, si l'on ne s'apercevait qu'ils visent moins Raphaël que l'idole de l'Ecole de Rome et de l'Académie des Rcaux-Arts ; ces deux Instituts, sous prétexte d'imitation de Raphaël, condamnaient les jeunes à imiter « M' Ingres », et, par suite, à perpétuer une tradition dont la platitude, le manque de couleur, labsence d'originalité et l'air de béatitude bourgeoise, énervaient l'esprit novateur et aristocratique des Goncourt. Plusieurs passages de Manette Salomon portent la marque de leurs antipathies, celui-ci entre autres : « De là le succès des portraits de (îarnotelle. Leur absence de vie, leur décoration passait pour du style, leur platitude était saluée comme une idéalisation. On voulait trouver dans leur air de papier peint, je ne sais quoi d'humble, de modeste, de religieux, l'agenouillement d'une peinture pâle d'émotion aux pieds de Raphaël (2) ».

Ils ne pardonnent pas à Ingres son autorité sur la génération nouvelle, autorité ([ui contrebalançait d'une manière fâcheuse celle du coloriste génial et novateur : Delacroix (IJ). Et ce triomphe d'Ingres ét^iit encore un méfait de l'Académie, un entre cent d'ailleurs, mais peut-être plus funeste dans ses conséquences que la plupart des autres. Les partisans de RaphaC'l. en art, ceux de Voltaire, en littérature, voilà leurs

(1) Journal, tome I[L p. 124.

(2' Mancllc Salomon, p. Uio.

(3) Idem, p. IG.

ennemis, parce qu'ils symbolisaient l'esprit poncif, bourgeois, normal et sain.

Aussi, dans son Journal, Edmond s'écrie-t-il avec un accent de sincérité : « Tout me désespère dans ce temps ! Ce n'est pas assez que mon pays soit en république, il fallait encore qu'il se plaçât sous la protection de Voltaire, de cet historien prenant le mot d'ordre des chancelleries, de ce bas flatteur des courtisanes de la cour, de cet exploiteur de la sensibilité publique, de ce roublard metteur en œuvre de l'actualité, de ce poncif faiseur de tragédies, de ce poète de la poésie de commis voyageur, de ce poète anti-français de la Pucelle, que je hais autant que j'aime Diderot (1) ». Voltaire, les Goncourt l'avaient spirituellement baptisé : « Satan-Prud'homme (2)».

Ils en veulent à Voltaire et à Molière de ce que la critique rapporte tous ses jugements à ces deux auteurs et ne voie, pour ainsi dire, que par leurs yeux, dédaignant les tentatives novatrices et tout ce qui n'était pas exactement conforme à leur esthétique. Or le seul fait d'avoir un critérium est la négation même de l'art, et les critiques qui en adoptent un, ne sont plus, aux yeux des Goncourt, que des « lampistes de théâtre, comme Sarcey, par exemple (3) », et ils affichent un mépris insolent à leur égard : « Sarcey me traite de « névrosé » qu'il faut plaindre ! dit Edmond. Si vraiment c'est lui eu littérature qui représente la santé, je me félicite de représenter la maladie (4) ».

L'esprit académique et bourgeois a encore un autre tort à leur avis ; c'est de croire certains sujets interdits au littérateur, soit à cause de leur familiarité, soit à cause de leur horreur, et de penser que le domaine de l'art se réduit à la peinture de quelques réalités nobles, comme le domaine de la tragédie se réduisait à des aventures royales. L'art, au contraire, est partout, et le romancier, comme le peintre, comme le sculpteur, peut.

(1) Journal, tome VI, p. 18.

(2) Journal, tome III, p. 16G.

(3) Journal, tome VI, p. 140.

(4) Journal, tome IX, p. 347.

l'esthétique des GOiNCOURT 3oi

de l'avis des Goncourt, chercher ses sujets, où il veut, dans le peuple, comme dans la noblesse ; il peut môme les prendre dans l'animalité inférieure : « Nos arts plastiques, écrivait Edmond, à nous Européens, n'aiment à représenter que l'animalité supérieure, les féroces, le cheval, le chien. Nos artistes n'ont pas cette tendresse qui porte les artistes de l'Orient à dessiner, à sculpter amoureusement la bête et toutes les bètes ; les plus viles, les plus humbles, les plus méprisées, le crapaud, par exemple (1) ».

Aussi, n'ont-ils pas craint de donner comme héros à leurs romans, une bonne, une fille de maison close, un modèle, un interne, un gigolo de barrière, deux clowns, tout aussi bien qu'une tragédienne, un grand seigneur anglais, un haut fonctionnaire du second Empire. Ils se sont amusés à dérouter les critiques, à provoquer bien en face les défenseurs de l'esthétique bourgeoise.

Ils se sont fait même pan:'fois un plaisir, toujours par haine de la banalité normale, de scandaliser leurs lecteurs par la crudité, le cynisme de certaines réflexions: celle-ci, par exemple : « Seulement l'Anglais, sous son masque de froideur et de spiritualité, étant de sa nature très libertin, il arrive assez souvent que dans ces liaisons érotico- sentimentales, et sans que cela entame le moins du monde la passion de l'amant pour la femme conjugalement adorée, quand il lui passe par la cervelle quelque fantaisie lubrique, l'homme va voir les filles ; et lord Annandale, en cela, imitait ses compatriotes (2) ».

Le plus souvent, c'est par le réalisme et l'atrocité des descriptions qu'ils se vengent des critiques, comme dans les récits de l'agonie de lord Annandale, du 'Séjour de Germinie Lacerteux à la Maternité, de là vie de la Fille l^]lisa dans les diverses maisons, en sachant garder dans leur réalisme le plus effrayant, un sens artistique précieux qui sauve ce réaUsme même, aux yeux des véritables esthètes.

( l) Journal, tome VII, p. 4.

(2) La Faustin, p. 245.

Ccgoùl du morbide que nous veuous deeonslalcr cluv, les Goucourt, confirme elprécise ce que nous savions di'jàdo Knir eslhcli(iue. En morale, comme en sociologie, on a tenlé d'élal)lii- la distinction du normal et du pallioloiii(|ue, (mi médecine, on a groupé une catégorie d'individus sous le terme danormaux ; en histoire naturelle, la tératologie s'est édifiée sur l'étude des monstres. Dans toutes les sciences, l'esprit humain s'efforce de discerner la règle qui fixe les types, et d'en faire le critérium du vrai et du faux, du bien et du mal. 11 en va de même en esthétique. L'exaltation de sentiments normaux, moyens, communs à plusieurs, détermine une esthétique collective, nécessairement morale et traditionnelle ; mais, en face de celle-ci, prend place une esthétique essentiellement individualiste, où se transforment seuls en émotions esthétiques les sentiments et les sensations purement personnels, qu'aucun autre ne ressent, et qui, par la force des choses, présentent une déviation plus ou moins accentuée des sensations et des sentiments moyens ; une telle esthétique, qui est celle des Goncourt. pousse à la culture du moi, à son développement artificiel et morbide ; elle doit être considérée, non comme anormale, mais bien comme immorale par les adeptes de la morale sociologique. Néanmoins, il ne faudrait pas en conclure que ceux-là même la banniraient de l'Etat, car il n'est point démontré que le conformisme absolu soit un idéal désirable.

l'est» li lin LE DES GO.NCOLRT 3')0

CHAPITRl-: XXi\'

L'exotisme des Goncourt

Dans la préface ^Oulamaro^ pour s'excuser d'entreprendre à un âge avancé déjà, la tâche d'éclairer le public français sur la vie et les œuvres des peintres japonais du XVIII' siècle, Edmond écrivait :« Il y a un tel charme à travailler dans du neuf, sur des êtres et des objets, où vous ne .rencontrez pas en avant de vous un, deux, trois et même dix précurseurs (1) ». C'était avouer que son goût pour l'exotisme, goût partagé d'ailleurs par son frère, n'était f[u'une manifestation nouvelle et une conséquence de son amour instinctif du nouveau et de son horreur des admirations de tout le monde.

L'exotisme est aussi, chez les Goncourt, un effet de cet état de civilisation et de raffinement maladif auxquoi ils étaient prédisposés par leur tempérament morbide, et dans lequel ils se sont maintenus à plaisir. Cette maladie de l'exotisme, ils n'ont pas été les seuls à en être atteints. Gautier et Flaubert la partageaient avec eux ; X^xix Journal rapporte, à ce propos, la curieuse boutade de Gautier : « C'est cela, et c'est cela que Sainte-Beuve ne saisit pas. Il ne se rend pas compte que nous sommes, tous quatre, des malades... Ce qui nous distingue, c'est l'exotisme. Il y a deux sens de l'exotique : le premier vous donne le goût de l'exotique dans l'espace, le goût de l'Amérique, le goût des femmes jaunes, vertes, etc. Le goût plus raffiné, une corruption plus suprême, c'est ce goût de l'exotique à travers l(>s temps ; par exemple, Flaubert serait ambitieux de forniquer à Carthage, vous (les (Concourt), voudriez la Parabèro ; moi. rien ne m'exciterait comme une momie (2) » .

(1) Prél'ace à'Outamaro, p. 1

(2) Journal, tome II, p. KiC.

fj Esthétique des Goncourt.

Les Goncourt ont élé atteints de ces deux formes d'exotisme. Exotiques dans l'espace, ils ont adoré l'art de rExtrôme- Orient, les mystères luxuriants et délicats h la fois du japonisme ; exotiques à travers les temps, ils se sont imprégnés du parfum du .WIII'' siècle ; ils ont cherché à extraire des éventails, des lettres et des bibelots tout le charme un peu fané ((ue leurs possesseurs d'antan y avaient laissé. Nous ne nous occuperons ici que de la première forme d'exotisme, celle qui a dirigé leur curiosité vers l'Orient, puis vers l'Exlrème-Oricnt.

Ils y ont été prédisposés par leur éclectisme, qui leur faisait comprendre l'art sous ses formes les plus diverses et les plus libres, au lieu de n'admirer que les œuvres d'un pays ou d'une époque. Aimant leur pays, d'un patriotisme qui confinait au chauvinisme, ils n'ont pas méconnu, pour cela, la valeur des autres races, et môme ils ont eu le mérite de reconnaître parfois l'infériorité de l'art français au XIX' siècle, par rapport à certains arts étrangers : « Au Salon, un tableau attire-t-il mon œil par sa cuisine, par un effet nouveau, par une originalité quelconque, écrit Edmond, quand je m'approche et que je lis la signature, c'est le tableau d'un autrichien, d'un Scandinave, d'un russe, d'un italien, d'un espagnol. En peinture, nous sommes battus par les étrangers, décidément battus. Une chose me frappe dans ce Salon, c'est l'influence de Jonkindt. Tout le paysage qui a une valeur à l'heure qu'il est, descend de ce peintre, lui emprunte ses ciels, ses atmosphères, ses terrains. Cela saute aux yeux, et n'est dit par personne (1) ». Discerner la part d'influence que l'art étranger exerce sur l'art français est une tâche infiniment délicate et difficile dans laquelle les Goncourt ont réussi, parce qu'ils possédaient la science rare do l'exotisme.

Mais, si les Goncourt ont été des éclectiques prêts à sentir le charme de tous les pays et de tous les. arts avec une louable impartialité, il faut dire cependant qu'ils ont eu une prédilection très spéciale pour l'Extrême-Orient et pour l'Orient. De tout

(1) Journal, tome VI, p. 2UG.

l'esthétique des concourt 3o5

temps l'Orient les aA-ait séduits par sa lamière, par sa riche et puissante coloration, par la fraîcheur et la douceur des nuances que la nature y présentait, h côté des rouges et des bleus les plus vifs. L'Orient, c'était pour eux le pays des contrastes violents et des charmes raffinés, le séjour des voluptés rares et secrètes, attirant par son mystère, par l'atmosphère de rêve qui semble y régner et dont le souffle nous arrive dans de riches étoffes et jusque dans ces fruits à la pulpe soyeuse qui ont lair d'être l'œuvre de mains d'hommes, et non des produits naturels. Cette séduction del'Orient sur les Goncourt est visible dans les premiers tomes de leur Journal, où repassent des souvenirs d'Algérie, et surtout dans Manette Salomon.

Ils traduisent leur propre sentiment, lorsqu'ils disent de Coriolis : « L'Orient l'avait toujours appelé, tenté. Il aimait à le respirer dans les choses venues d'outre-mer, qui en rapportent la couleur, l'odeur, le soufle. Son rêve, son bonheur, l'illumination et la vocation de son talent, la naturalisation de ses goûts, sa patrie de peintre, il avait trouvé tout cela là-bas (1) ». «Gonstantinople ! Ce seul mot éveillait en lui (Anatole) des rêves de poésie et de parfumerie, où se mêlaient, avec les lettres de Coriolis, toutes ses idées d'eau des sultanes, de pastilles du sérail et de soleil dans le dos des Turcs (2) ».

L'Orient leur plaisait, en un mot, parce qu'il y régnait, croyaient-ils, une civilisation plus avancée qu'en Occident, une civilisation aidée par le climat, par toutes les forces de la nature, et que les Orientaux avaient une mentalité infiniment rapprochée de la leur, par la recherche de la délicatesse, et par le besoin absolu de vivre dans une atmosphère d'art aussi nécessaire à leurs sens qu'à leur esprit.

Les Goncourt avaient, ainsi que Coriolis, les sens et le cœur des créoles, ou plutôt des orientaux, et c'est presque un portrait moral d'eux-mêmes qu'ils ont voulu nous laisser dans ces lignes: < Dans ces hommes des colonies, de nature subtile, délicate, raffi-

(1) Manette Salomon, p. 222.

(2) Idem, p. 125.

3o() PIERRE SABATIER

née, mcllaiit dans les soins de leur corps, leurs parfums, l'huile de leurs cheveux, leur toilette, une recherche qui dépasse les coquetteries viriles et les sort presque de leur sexe, dans ces hommes aux appétits de caprice et d'épices, n'aimant pas la viande, se nourrissant d'excitants et de choses sucrées, il y a, en dehors des mâles énergies et des colères uu peu sauvages, une si grande analogie avec la femme, et de si intimes affinités avec le tempérament féminin, que l'amour chez eux ressemble presque à de l'amour de femme. Ces hommes aiment, plus que les autres hommes (1) ». Ce dernier trait ne s'applique pas néanmoins aux Concourt, mais toute leur vie, ils se sont attachés d'autre part à ne pas aimer et à reverser dans leur affection fraternelle leurs facultés affectives.

Artistes et féminins de tempérament, il est naturel que les grâces précieuses et contournées de l'Extrême-Orient les aient séduits par le cachet de richesse, d'élégance et de civilisation, dont les produits de la nature ont eux-mêmes pris l'empreinte : «Ne dirait-on pas qu'en mangeant unebanane, écrivaient-ils dans leur Journal, ou. mange mieux qu'un fruit? Comme tout, depuis l'attache du fruit, jusqu'à l'enveloppe, charme l'œil ! Dieu ne me semble avoir fait à la main et avec un caprice d'artiste que les arbres d'Orient (2) ». L'Orient, c'est pour eux le séjour de la fantaisie, et l'on sait, qu'à leur avis, sans fantaisie, il ne saurait y avoir d'art. De bonne heure l'Orient et la fantaisie se sont associés dans leur esprit, si bien que dès qu'ils se trouvent en présence d'une vision où le clair de lune met sa note fantasti- j que, ils évoquent une image d'Orient, un shourimono aux teintes ; fraîches et tranchées, oi^i les arbres tachent de noir dur une feuille rosée sur le fond de laquelle sourit un volcan effacé dans un lointain clair :

«A l'ombre, sur l'eau, un jardin fermé par une haie de roseaux à la Fragonard, levant leurs lances, d'où retombent si feuilles, dans l'entrelac des joncs, des iris tran-

1) Mnnelle Salomon, p. 195.

(2) Journal, tovue II. p. 221.

l'esthétique des (iONCOUIlT 357

chant sur le vert ; devant les larges feuilles en assiette des nénuphars offrant et présentant, comme des tasses sur des soucoupes, leurs fleurs étincelantes de blanc frais à cœur jaune, reflétées

dans l'eau tremblante, lucide, sombre, et qui dort J'adore

ces plantes, ces fleurs de l'eau. L'eau me semble rouler la flore de l'Orient, et l'Orient même. Le roseau, le nénuphar, me font penser à la porcelaine de Chine ; ces fleurs blanches au papier de riz de Canton. Il y a de l'Asie pour moi au bord de toute rivière (1) ».

Cependant cet exotisme, jusqu'à une certaine époque, resta pour ainsi dire latent chez les Goncourt. Ils collectionnaient les japonaiseries, ils évoquaient des visions d'Orient qui metlaicnt un peu de soleil dans le gris du ciel parisien et ilans la tristesse de leur vie. Ce n'est que peu de mois avant la mort de Jules que ce goût prit plus de développement dans leur àme. Chez Edmond, il devint une véritable passion, plus forte et plus vivace encore que son goût du XYIII"" siècle. Peu s'en fallut même qu'il n'entreprit un voyage au Japon, malgré son âge : «Depuis deux ou trois jours, écrit-il, je suis hanté par la tentation de faire un voyage au Japon, et il ne s'agit pas ici de bricomanie. Il est, en moi, le rêve de faire un livre qui, sous la forme d'un journal, s'appellerait: « Un an au Japon », et un livre encore plus senti que peint. Ce livre, j'ai la confiance que j'en ferais un livre ne ressemblant à aucun autre. Ah! si j'étais de quelques années plus jeune ! (2) ».

Il ne fit pas le livre : « Un an au Japon », parce qu'il n'entreprit jamais le voyage projeté ; mais il écrivit deux ouvrages sur les peintres japonais du XVIII'"" siècle et collectionna toujours avec un amour grandissant et un culte sensuel croissant, shourimonos et foukousas, bronzes et ivoires, oubliant presque pour les «monstres» admirables de l'Extrême-Orient les joliesses et les grâces du XVIII'"" siècle, trop mièvres désormais pour son goût.

Le Japon devient pour eux un paradis où l'artiste possède

(1) Idées et Sensaiions, p. -Mi.

(2) Jouî-md, tome V, j.. '.»'.I8.

358 PIERKE SABATIER

deux secrets : celui de la couleur et celui de la fantaisie dans la vérité. Vivant surtout par les yeux, ils admiraient les dégradations délicieuses de ces nuances fausses répandues sur les porcelaines, sur les feuilles des paravents, et ils se délectaient dans la contemplation de ces roses pâles, pareilles à des « sorbets (1) », que boiraient les prunelles. Chaque fois qu'ils avaient l'occasion de voir une nouvelle potiche, chez Bing, ou chaque fois qu'ils laissaient errer leurs regards, aux heures de sieste, sur un des shourimonos accrochés aux murs de leur cabinet de travail, ils en éprouvaient un plaisir intense et déUcieux : « Je dîne chez de Nittis, qui, la semaine dernière, est venu voir mes dessins, écrivait, à une page de son Journal^ Edmond de Concourt. C'est le petit hôtel, le domestique en cravate blanche, l'appartement au confort anglais, où l'artiste se révèle par quelque japonaiserie d'une fantaisie ou d'une couleur admirablement exotique. Et de Nittis a chez lui des foukousas qui font les plus claires et les plus gaies taches aux murs. Il y a entre autres des grues d'une calligraphie baroque sur un fond rose groseille, une A'raie joie des yeux (2) ».

Délicieuses nuances que le Japon prodigue ! Il en jette non seulement dans ses ouvrages d'art proprement dils, mais encore sur les robes des femmes, presque sur les paysages qui semblent avoir été créés pour être peints. Les artistes du Japon possèdent une science des teintes délavées, toute exceptionnelle, de ces teintes mourantes qui sont une caresse pour l'œil : « Je ne connais pas, je l'avoue, écrivait Edmond, en parlant de l'œuvre à' Outamaro , dans aucun pays, d'impressions d'une harmonie aussi délicieusement mourante, et où les colorations semblent faites de ce qui reste de couleur dans le godet d'eau, pu on a lavé un pinceau : des colorations qui ne sont plus, pour ainsi dire, des couleurs, mais des nuages qui rappellent ces couleurs (3) ».

(1) Journal, tome V, p. 340.

(2) Journal, tome VI, p. 13.

(3) Ouiamaro, p. 46.

l'esthétique des concourt 3o9

Ce qui ne veut pas dire, pour cela, que les teintes japonaises soient fades. Bien au contraire, elles possèdent une fraîcheur telle, que les nuances occidentales, même les plus exquises nuances des pastels du XVIII'' siècle, pâlissent à côté d'elles. C'est le sentiment d'Edmond de Concourt, qui disait : « Depuis que mes yeux prennent l'habitude de vivre dans les couleurs de l'Extrèrae-Orient, mon dix-huitième siècle se décolore. Je le vois grisaille (1) ^). Et la raison en est d'ailleurs facile à trouver. Les teintes japonaises, quelques raffinées, quelques civilisées qu'elles paraissent être, sont directement inspirées des teintes de la nature, des nuances des couchers de soleil entre autres, vues par des prunelles infiniment plus subtiles que celles des artistes européens, et capables de retenir, pour les fixer ensuite d'un coup de pinceau léger, des visions telles que celle d'une « lune rose, toute diffuse, dans un ciel couleur brouillard de perle (2) ».

Le japonisme est, en effet, basé sur le réalisme, car tous les ouvriers d'art japonais ont cherché l'imitation de la nature et la plus exacte reproduction de la vie intime et familière. De là, cette valeur documentaire sur l'existence du peuple, que présentent les peintures et les bibelots japonais. Outamaro a été l'un des premiers réalistes. Comme l'écrit Edmond, «l'école que fondait Outamaro était l'école d'un art sortant de la convention, allant au peuple et apportant la représentation des scènes intimes de la vie vulgaire, dans la réalité des poses, des attitudes, des mouvements, enfin, donnant le spectacle pour ainsi dire photographique de l'existence de la femme de l'Empire du « Lever du Soleil » ; l'école de la vie, « Ou-ki-yo-ye : ouki signifiant celui qui flotte au-dessus, qui surnage ; yo, monde, vie, temps contemporain ; ye, peinture (3) ». C'est au .Tapon, un siècle avant tous les autres peuples, que le véritable réalisme a pris naissance, et c'est pour ce motif que les Concourt reconnaissent dans les artistes japonais, des pré-

(1) Journal, tome V, p. 252.

(2) Journal, tome VII, p. 260.

(3) Outamaro, p. 52.

,')G0 PlEHKIi SAHATIER

curseurs. Les premiers, les japouais out eu l'idée de peindre la vie de tous les jours, de mettre eu scène des hommes appartenant aux classes sociales les plus diverses, et de les représenter dans laccomplissement de leurs fonctions les plus humbles, comme les plus glorieuses, ouvrant ainsi une voie suivie, bien longtemps après, par les romanciers naturalistes et les élèves de l'école de Monet et de Raphaëlli.

Même dans le choix des procédés, ils ont deviné ceux qui feraient fortune. Ils ont, eux aussi, représenté la nature et la vie dans ses « convulsions », avec un air de névrose et de fièvre, un peu semblable à celui que les Goncourt mettront dans leurs romans. Outamaro, le peintre erotique par excellence, a mis dans son œuvre le réalisme le plus outré : « Mais vraiment, écrit Edmond, la peinture erotique de ce peuple est à étudier pour les fanatiques du dessin, par la fougue, la furie de ces copulations comme encolorées, par le culbutus de ces ruts renversant les paravents d'une chambre, par les nervosités jouisseuses de bras à la fois attirant et repoussant le coït ; par l'épilepsic de ces pieds aux doigts tordus, battant l'air; par ces baisers bouche à bouche dcvorateurs : par ces pâmoisons de femmes, la tête renversée à terre, avec la petite mort sur leur A'isage, aux yeux clos, sous leurs paupières fardées; — enfin, par cette force, cette puissance do la linéature qui fait du dessin d'une verge un dessin égal à la main du Musée du Louvre, attribuée à Michel- Ange (1) ».

Mais, ce qui plaît surtout aux Goncourt dans l'art japonais, c'est la fantaisie qui semble y présider, une fantaisie du goût le plus exquis et le plus rare, une fantaisie tour à tour comique et tragique, mais toujours essentiellement décorative. Et cette fantaisie s'exerce partout, dans lacoufection des petits et des grands objets, dans la décoration des maisons et dans la ciselure d'un bouton de porte : « A l'Exposition, disait Edmond, c'est vraiment charmant, cette petite et rustique maison japonaise du Trocadéro. avec son enclos de bambous, sa porte aux grosses fleurs

(1) Outamaro, p. 134.

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sculptéees dans un buis tendiv, ses petits arbres en paraphe d'écriture, ses parasols, sous l'ombre desquels se remuent des volatiles minuscules, ses resserres en essences joliment veinées : tout ce goût et tout cet art décoratif dans une habitation des champs. Puis, la petite maison aux chaml)res grandes comme les chambres de Pompéi, vous fait toucher le cadre étroit où se joue la vie de ce petit peuple (1) ».

Cette fantaisie n'est qu'une interprétation de la nature, mais une interprétation infiniment originale, choisissant un détail ici, un détail là, de préférence un détail pittoresque, assemblant ce qui n'est pas d'ordinaire réuni, tirant ainsi de ce groupement un effet de ■ contraste intéressant et amusant pour un dilettante et pour un amateur d'imprévu. Ils nous donnent ainsi une vision de la réalité, mais une vision éclairée par la plus luxuriante des iuiaginations sachant transformer les paysages et les êtres, comme un clair de lune ou un jour de neige; et cette vision tient souvent sur une minuscule feuille d'éventail, ou sur un bouton de blague à tabac :

« Enfin, j'ai là un bouton de fer, disait Edmond, le bouton attachant la blague à tabac d'un japonais à sa ceinture, un bouton, ou en dessous de la patte d'une grue absente, d'une grue volant en dehors du médaillon niellé, se voit seulement le reflet de cette grue dans l'eau d'une rivière éclairée par un clair de lune. Le peuple chez lequel l'ouvrier, un ouvrier-poète, a de pareilles imaginations, ne croyez-vous pas que ce peuple puisse être proposé comme professeur d'art aux autres peuples (2) »?

Les japonais ont aussi une autre forme de fantaisie, un autre genre d'imagination: la fantaisie et l'imagination du monstre. Et, sur ce point, ils sont bien supérieurs aux îu'listcs du Moyen âge. Leurs monstres plaisaient au goût des (loncourt par leur diversité, par la richesse des couleurs assemblées, par « l'échevellement », la hardiesse, la folie des conceptions, foHc qui déroute les cerveaux occidenlaux el laisse bien loin derriri'e elle

[2] Journul, tome VI. p. 308.

tous les ouvrajîos de l'imagination du douzième et du treizième siècle.

Les Goncourt admiraient cette A'irtuosité dans la création d'êtres contre nature, nés d'assemblages imprévus de tètes de tigres et de corps de dragons, d'yeux de chacals et de queues de serpent flottant dans des nappes d'azur ou de vert de Chine, étoilées de fleurs et d'astres d'or. Aussi chérissaient-ils le plafond de leur cabinet de travail, un des produits les plus purs de la fantaisie nipponne : « Au plafond, décrit Edmond, c'est un enroulement colère de lions de Corée, au milieu d'un champ de pivoines. Se détachant du fond de velours noir, parmi d'énormes fleurs de toutes couleurs, les deux monstres trapus, les yeux injectés de sang, et semblables à une animalité fabriquée dans une rocaille barbare, se contournent dans un ramassement puissant et foulent la flore éclatante, tout tissus et hérissés d'ors de tons divers. Ainsi clouée en l'air, elle apparaît comme le noir ciel d'un pays fantastique, cette robe de théâtre du tragédien japonais, dont MM. Sichel ont rapporté en France, la terrible et farouche garde-robe (1) ».

Ces monstres ont le secret die provoquer une terreur, artistique, d'agir sur notre imagination par leur originalité puissante, et de plaire à notre goût par l'assemblage de matières précieuses et de nuances profondes. De tous ces dragons, de tous ces lions de Corée, pas un seul ne ressemble à l'autre ; ils sont tous de formes et de couleurs différentes, tous, dans une attitude particulière ; ils se détachent tous sur un fond original qui charmait les Goncourt et leur faisait reprocher à l'art européen, à l'art céramique de Sèvres entre autres, sa désespérante uniformité.

Aussi constatent-ils avec plaisir l'influence de l'art japonais, et de l'art d'Extrême-Orient en général, sur l'art occidental, influence à laquelleils prédisent d'ores et déjà un grand avenir, et une puissante force régénératrice : « Etquand je disais que le japonisme était en train de révolutionner l'optique des peuples occi-

(1) La Maison d'un Artiste, tome I", p. 238.

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dentaux, écrivait Edmond, J'affirmais que le japonisme apportait une coloration nouvelle, un système décoratif nouveau, enfin, si l'on veut, une fantaisie poétique dans la création de l'objet d'art qui n'exista jamais dans les bibelots les plus parfaits du Moyen âge et de la Renaissance (1) ».

C'est au japonisme qu'on est redevable de réclosion,du moins en partie, de l'improssionisme en Europe et en France notamment, comme c'est à l'art oriental qu'on est redevable de cette renaissance de la couleur dans la peinture. Delacroix et Gustave Moreau, ces deux admirables artistes, n'ont pas cherché autre chose, qu'à reproduire sur leurs palettes ces tons chauds et brillants que le ciel d'Orient met sur les paysages et sur les êtres, sur les étoffes et sur les bijoux. Ainsi que le dit Edmond de Goncourt, « c'est curieux, ces aquarelles de Gustave Moreau. ces aquarelles d'orfèvre-poète, qui semblent lavées aA^ec le rutilement des trésors des Mille et une nuits (2) ».

Les impressionnistes doivent en outre à l'art japonais, à son étude et à sa connaissance, leur inspiration première. C'est le japonisme qui leur a donné l'idée de représenter les événements de la vie bourgeoise et familière, et de les représenter dans leur pittoresque vérité. C'est encore le japonisme qui leur a donné l'idée des nuances hardies et claires, en leur offrant, sur ses éventails et ses tentures, des gammes de coloris nouveaux. Et cette influence, Edmond de Goncourt s'indigne de ce que la critique ne veuille pas la reconnaître :

« Je parle, par exemple, du japonisme, dit-il, et ils ne croient exister de cet art, que quelques biljelols ridicules, qu'on Icnr a dit être le comble du mauvais goût et du manque de dessin. Les malheureux, ils ne se sont pas aperçus, à l'heure qu'il est. que tout l'impressionnisme est né de la contemplation et de l'imilation des impressions claires du Japon (3) ».

Les Goncourt, sans l'avouer explicitement, croient encore à

o()i PIERRE SABATIER

riiillueiice du japonisme sur la littérature: ils en sont d'ailleurs cux-miMiies tout imprégnés. Gomme les artistes japonais, ils veuliMit faire de la photographie esthétique ; ils aeuleut offrir au lecteur des détails fugitifs, heureusement surpris. Comme les artistes japonais, ils ont voulu tout quintessencier: les couleurs, les formes et les sensations et, comme eux. ils n'ont pas su se garder d'un certain maniérisme, et d'une prédilection un peu trop vive pour la micrographie et pour la micro-peinture litléraire.

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