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CHAPITRE XXV

La notion du Beau dans leur esthétique

De tout ce que nous avons dit jusqu'ici, il ressort (jue les doncourt ont eu une notion du heau qui, pour avoir été entrevue déjà par quelques artistes ou philosophes, ne laisse pas d'être très originale par l'application étendue qu'ils lui ont donnée.

Le rôle de l'artiste consiste à extraire le beau de la réahté et non à reproduire telle quelle, une réalité qui n"est pas par ellemême esthétique. Ils ne sont donc pas de purs réalistes et, d'ailleurs, ils l'avouent quand ils disent par la bouche de Chassagnol. dans Manette Salomon : « Ah ! cette question-là, la question du moderne, on la croit vidée, parce qu'il y a eu cette caricature du vrai de notre temps, un épatement de bourgeois: le réalisme ! parce qu'un Monsieur a fait une religion de chambre avec du laid bête, du vulgaire mal ramassé et sans choix du moderne bas, ça me serait égal, mais commun, sans caractère, sans expression, sans ce qui est la beauté et la vie du laid dans la nature et dans l'art: le style î (1) ». A leurs yeux, le

(1) Manello Salomon, p. 32:2.

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photographe qui s'amuso à photographier systématiquement toutes les visions qui s'offrent à lui, n'est pas un artiste. Il est même le contraire. L'artiste doit faire un choix; il doit animer la réalité du souffle de son âme ; il doit la faire vivre au contact do son imagination, comme Ilembrandt, par exemple, dont les tableaux ont toujours l'air de rêves idéalistes et dont ils disent, à propos de la «Ronde de Nuit» : « C'est le soleil, c'est la vie, c'est la réalité, et cependant, il y a dans cette toile un souffle de fantaisie, un sourire de poésie enchantée (1) ».

Ils l'ont dit nettement : « Le suprême beau est la représentation de génie exacte de la nature (2) », ce qui signifie que, pour eux, le génie est indispensable à la représentation delà nature, pour la rendre esthétique, ou encore que l'artiste doit travailler sur le vrai, mais qu'il doit éclairer le vrai de sa flamme personnelle.

Ce sera précisément à cette faculté d'assimilation et de reconstruction que se reconnaîtront les véritables artistes, nouveaux sourciers qui ont le pouvoir de découvrir l'élément esthéticpie (|ui dort ou fond de toutes choses. Cette faculté, ce pouvoir, l'artiste les possède dès sa naissance, et il est seul à les posséder : (f Les vrais connaisseurs en art, écrit Edmond de Goncourt, sont ceux que la chose que tout le monde trouvait laide, ont fait accepter comme belle, en en découvrant ou en ressuscitant la beauté ; — les autres sont les domestiques et les Quinze-Vingts du goût etdela mode (pii régnent (IJ) ». Et cette chose que tout le monde trouvait laide, et que les artistes ont fait accepter comme belle, est unique pour chaque artiste, comme chacpic artiste est unique pour elle. La science de l'artiste consiste à la chercher et à la découvrir :

« Qu'il voyage (rai'Mst(\), disent-ils dans Manette Saloinon, si c'est son hiuneur ; qu'il reste, si c'est son goût, qu'il regarde,

([u'il étudie sur place, qu'il travaille à Paris et sur Paris

Pourquoi pas .^ Pincio [)our Pincio. ipiand il prendrait .Mont-

(1) Journal, tome !•='', p. .381.

(2) Journal, tome III, p. 127.

martre? Si c'est là qu'il croit trouver son talent, le caractère caché dans toute chose et qui se révèle à l'homme unique né pour le voir (1) ».

La véritable création de Tartiste, ce n'est pas d'ailleurs autre chose qu'une manière nouvelle de voir la réalité, à travers un instrument d'optique original. Et la création de cet instrument doit être le grand effort de l'artiste, car. en elle-même, la réalité n'est pas esthétique : elle ne le devient que poétisée par la fantaisie individuelle. Aussi. Edmond de Concourt a-t-il raison d'écrire dans son Journal : « La perfection de l'art, c'est le dosage dans une proportion juste du réel et de l'imaginé. Au commencement de ma carrière littéraire, j'avais une prédilection pour l'imaginé. Plus tard, je suis devenu amoureux exclusif de la réalité, et du d'après nature. Maintenant, je demeure fidèle à la réalité, mais en la présentant quelquefois sous une certaine projection de jour qui la modifie, la poétise, la teinte de fantastique (2) ».

C'est ce qui explique l'évolution des Concourt, de Germinie Lacerteux aux Frères Zemganno, du réalisme le plus saignant à la poésie la plus douce et la plus idéaliste. Les Goncourt cherchaient le beau dans la nouveauté, et dès qu'ils ont vu le réalisme se généraliser, se « banaliser », pour ainsi dire, ils ont eu envie de l'abandonner. Leur instinct de ci^^lisés délicats et raffinés les poussait vers la beauté immatérielle, vers les visions et les sensations les plus impalpables ; ce qui ne veut pas dire qu'ils en soient venus à répudier ce culte des formes que nous avons constaté chez eux, mais que la forme ne valait que comme suggestion de visions immatérielles. Ils préféraient les tapisseries aux tableaux, parce qu'elles en paraissaient le rêve ; ils préféraient les pastels à demi effacés, parce qu'ils étaient moins réels, et qu'il fallait le concours de l'imagination pour en achever le dessin. Ils aimaient s'entourer de gouaches et de terres cuites du XVIir siècle, parce qu'elles représentaient à leurs yeux « un

(1) Manette Salomon, -p. %\.

(2) Journal, tome VII, p. 55.

souffle de peinture, du modelage de rêve, enfin du joli presque immatériel (1) ». Ils cherchaient en httérature un procédé de demi-teinte, exquis, pour mieux fair'e rêver leurs lecteurs, et pour leur ouvrir des aperçus lointains, d'un mot léger, comme le geste d'un doigt soulevant un rideau.

Au résumé, l'objet de l'esthétique des Goncourt est une réalité choisie, une réalité raffinée, reprise parl'imaginationet l'optique de l'artiste, une réalité expressive, susceptible d'impressionner le lecteur beaucoup plus dans ses sens que dans son cerveau. Cette réalité, ils la veulent encore menue, parce qu'ils la désirent parfaitement ciselée, parachevée, travaillée, et ils la veulent, avant tout, rare, c'est-à-dire ni banale, ni vulgaire, mais originale, imprévue, neuve. Leur esthétique est une esthétique de réalistes, mais de réalistes qui ne ressemblent ni à Flaubert, ni à Zola, ni à Maupassant, c'est le réalisme de Coriolis, dans Manette Satomon, « un réalisme cherché en dehors de la bêtise du daguerréotype, de la charlatunerie du laid et travaillant à tirer de la forme typique, choisie, expressive des images contemporaines, le style contemporain (2) ».

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