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CHAPITRE XXVI

Le sentiment aristocratique dans leur esthétique

Nombre dç critiques ont cherché à caractériser d'un mot l'esthétique des Goncourt. après avoir cru découvrir dans l'ensemble de leurs tendances, un principe, un sentiment, voire une manie caractéristique. Chacun, selon son tempérament, ses

(1) La Maison d'un Artiste, tome I^^ p. 186.

(2) Manette Salomon, p. 331.

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i:;oùts s'est sciiLi frappé par tel ou k'I Irait do cette esthétique. M. Jules Leuiaitre et M. liourget sout tomljés d'accord pour dire que ce qui domine dans cette œuvre, c'est la recherche du pittoresque : « Ils reçoivent de la réalité la même impression que le peintre le plus fou de couleurs et le plus entêté de pittoresque; et cette impression se double chez eux du sentiment proprement littéraire (1) », dit M. Lemaitre, et M. Bourget s'exprime d'une manière à peu près semblable : « Les Concourt sont donc des artistes éperdument amoureux du pittoresque, et par suite, (piand ils écrivent, leur besoin est de faire passer dans les mots, des sensations de pittoresque (2) ».

MM. Faguet, Doumic. ChantavoiLie ont voulu voir dans la préciosité sous toutes ses formes, le trait dominant, c'est-à-dire, à leurs yeux, le défaut capital de l'esthétique des Goncourt, M. Faguet les a volontiers assimilés aux petits conteurs du XYIIP siècle, M. Doumic à tous les maniérés de tous les siècles, voire aux Gongoras de l'époque de Louis XIII. M. Chanta voiae, un peu moins hostile, opine néanmoins dans ce sens et les désigne lui aussi, par l'épithète de précieux : « Les Goncourt. dit-il. ont été des écrivains précieux et rares, subtils, nerveux, brillants, chatoyants, colorés, bariolés, tout ce qu'il vous plaira. Je continue à douter, — et je viens de les relire àtète reposée, — qu'ils aient été de grands écrivains (3) ».

Rodenbach enfin, plus poète, plus artiste que les précédents, a été charmé surtout par leur nature poétique et leur tempérament d'esthètes: « Mais les Concourt, écrit-il. n'avaient pas seulement un tempérament de collectionneurs et d'historiens. Ils avaient avant tout une nature de poètes. Et c'est ainsi qu'ils n'ont jamais choisi que le document artiste. Ceci est très important, et ne s'applique pas seulement aux détails, mais à la conception même de leurs romans (4) » .

(1) J. Lemaitre. Les Contemporains; tome III, p. 76.

(2) Bourget. Ess. de Psych. Contemp., tome II. p. 75.

(3) Chantavoine. Correspondant, 10 janv. 1897, p. 173.

(4) Rodenbach. Revue de Paris, 15 mars 1896, p. 444.

l'estiiiîtiqle 1)i:s GOXCouriT 3G9

Ces qualificatifs, cependant, ne signifient que peu de chose, car ils ne disent pas ce que l'eprésente. che/, les (ioncourt, cette recherche du pittoresque, du précieux ou du document artiste, (certains auteurs , et ils ont été nombreux . ont recherche des effets semblables, sans avoir vien de la mentalité des Goncourt. A notre avis, si l'on veut connaître l'essence et le principe directeur de resthéti([uc des Goncourt, il faut remonter plus haut dans l'analyse des causes intimes qui ont procédé de loin à l'élaboration de cette esthéti([ue.

Nous pensons qu'il faut surtout considérer leur tempérament aristocratique violemment anti-démocratique, joint à un esprit de sceplicisme pessimiste. (Test leur tempérament aristocratique qui dicte seul ce choix des formes que nous avons étudié. Tout choix implique une élection, une mise hors pair, une inégalité. Le beau lui-même, la notion du beau sont essentiellement aristocratiques, anti-égalitaires, en tant qu'ils s'opposent au non-beau. Les formes artistiques s'opposent aux formes banales, les raffinées aux simples, les civihsées aux primitives, comme les classes élevées s'opposent aux classes sociales vulgaires, l'élite à la masse. Les Goncourt sont si [)énétrés de ces convictions, qu'ils les transportent dans le domaine fie la morale et qu'ils définissent le bien : l'art de ne pas faire de bassesses, c'est-à-dire pour eux, de vulgarités. L'orgueil raisonné devient, dès lors, une vertu, puis([u'il constitue « une vanité qui empêche de faire des choses basses (1) ». A fortiori^ en matière d'esthétique, les (Concourt pensent-ils que le beau doit être extrait, tiré, dégagé de la réalité, persuadés qu'ils sont du manque d'intérêt de la nature brute, que l'artiste n'a pas travaillée et dont il n'a i)oint tiré l'élément arlisli([ue. Advers.iii'es, sur ce point, des purs naturalistes, ils s(^ sont refusés à ]Mvili(pier le métier de photographes, ils ont voulu être des impressionnistes. Dans cette attitude de contrôleurs de la réalité, octroyant droit d'entrée dans leurs œuvres à certaines sensations, à certaines visions, le déniant à d'autres, condamnant rpiclques-unes îi

(Il Idéi'H el Seiisaliiiiis, p. :l[\',

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s'amender, a se corriger, à se perfectionner, ne faut-il pas noter une manifestation de cette tournure d'esprit aristocratique, qui les poussait à promener un regard dédaigneux sur l'univers des matérialités bourgeoises, pour ne remarquer et ne retenir qu'un petit nombre de sensations de formes, d'impressions d'élite.

C'est, en effet, toujours à ces sensations, à ces formes, à ces impressions rares que va leur attention. Le charme qui les attire A'ers elles, est précisément fait de la conviction qu'ils ont d'être les seuls ou presque à pouvoir les comprendre, les goûter, les aimer. Ils éprouvent une intime, une infinie joie de dilettantes à l'idée que ces jouissances dont ils se plaisent à se griser restent fermées, mortes, pour la plupart des êtres humains. Le seul mérite de la rareté ajoute un prix inestimable pour eux aux objets d'art, aux émotions, comme l'idée de les savoir partagées en annihile la saveur. C'est ainsi que toute leur vie s'est passée dans la recherche de matériaux et de procédés inconnus, qu'ils abandonnaient aussitôt qu'ils n'en étaient plus les seuls détenteurs : « En corrigeant les épreuves A'Outamaro, écrit Edmond, je pensais à la tendance de mon esprit de n'aimer à travailler que d'après du neuf, d'après des matériaux non déflorés par d'autres. D'abord des recherches dans les autographes et les documents inédits du XVIH""' siècle, puis après, et avant tout le monde, le roman naturaliste, — aujourd'hui des travaux sur ces artistes du Japon, ces artistes qui n'ont pas encore, à l'heure présente, de biographies imprimées (1) ».

Et, en effet, après avoir contribué à la vogue des études monographiques et historiques sur le XVIII""" siècle artiste, galant ou familier, ils l'ont un peu négligé au profit du roman moderne, et dans ce genre ils peuvent être considérés, avec Flaubert, comme les grands initiateurs du réalisme artistique et de la méthode d'observation esthétique de la vie contemporaine. Vers la fin de sa vie, Edmond sentant que la voie ouverte par son frère et lui était encombrée de nouveaux disciples, la plupart moins que

(1) Journal, tome VIII, p. 174.

fidèles, eu chercha une nouvelle, en aiguillant vers le japonisme, qui, outre la matière inexplorée qu'il lui offrait, satisfaisait sa passion pour la beauté indéchiffrable au vulgaire, et pour la rareté bizarre des formes infiniment diverses.

C'est encore par instinct aristocratique que les Concourt ont choisi, pour héros de leurs romans, des êtres exceptionnels, par quelque côté. Si l'on considère Germinie Lacerleux, la Fille EHsa, Charles Demailly, les Zemganno, on est très étonné de rencontrer chez eux, des sentiments, des tendances, incompatibles d'ordinaire avec leur métier, leur position sociale, leurs habitudes physiques. Il semble que les Concourt aient rabaissé à plaisir le niveau social de leurs personnages, pour mieux faire ressortir la délicatesse, l'aristocratisme même de leurs perversions mentales et de leurs aspirations douloureuses de déclassés. Aucun de leurs personnages n'est un être vulgaire, c'est-à-dire un simple reflet de ses semblables. La Fille Élisa offre l'exemple d'un divorce complet entre le corps et le cœur, le premier, avili, se livrant sans dégoût comme sans plaisir à la prostitution la plus terne, le second, pur comme celui d'une jeune fille, mùr pour l'amour chaste et virginalement naïf. Des divorces, des illogismes semblables sont fréquents dans les créations des Concourt. Comme le dit M. Doumic, « ils n'ont peint que des types d'exception, des hommes de lettres et des peintres, pareillement névrosés, une femme de théâtre, un modèle, une bonne hystérique, une religieuse, une dévote extalique, une jeune fille qui est déjà une «agitée». Ils n'ont mis en scène que des malades. Ils n'ont étudié que des « cas ». Ce qui leur a fait le plus cruellement défaut, c'est la sympathie. Ils ont envisagé la grande confraternité humaine avec la sécheresse de cœur de célibataires égoïstes. Us ont jeté sur la société de leur temps le regard méprisant d'artistes égarés dans une cohue de bourgeois. Ils ont été amenés à signaler les mœurs populaires, comme matière d'art, non par un sentiment de charité et de pitié, mais parce que cela les amusait de pencher leur curiosité de littérateurs bien nés sur un monde quasiment exotique et sur des phé-

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noinriics iiiiiohlcs (1) ». M, Doumic va donc jusqu'à voir dans l'étude des milieux bas où les Goncourt se sont longtemps complus, la manifestation d'une curiosité d'aristocrate dilettante las des réalités qu'il a d'ordinaire sous les yeux, et pris d'un étrange besoin impérieux d'exotisme.

Et cependant, M. Bonrget (2) croit reconnaître dans l'œuvre des Goncourt un principe tout différent. Suivant lui. les Goncourt et leurs élèves n'ont pas cherché à peindre des individualités ; ils ne se sont intéressés qu'à des groupes : «Ainsi s'explique, dit-il, la tendance marquée de l'école qui se réclame d'eux à choisir comme personnages principaux des hommes et des femmes d'une personnalité de plus en plus atténuée. Celui qui voudrait étudier, chez ces auteurs, des types d'àmes différents et curieux, ne les rencontrerait pas dans leurs livres (3) ». Comme preuve de ce procédé, M. Bourget cite l'exemple de Charles Demailly, qui a exactement « la destinée et les passions ordinaires de la classe dont il relève. Le sort de ses comédies présentées ; l'effet produit par ses articles, ses amours auprès d'une femme de théâtre, la fatigue inhérente à ses procédés de composition, — tout cela est le lot commun de l'homme de lettres (4) ».

Et, en effet, dans l'œuvre des Goncourt on ne trouve pas de personnages à aventures exceptionnelles. La Fille Elisa, Coriolis, Anatole ont les destinées de la classe moins que moyenne à laquelle ils appartiennent par leur naissance ou par leur profession. Tous, à l'exception de lord Annandale, de Chérie, et de ceux qui entourent celte dernière, sont pris en dehors non seulement de l'aristocratie, mais même en dehors de cette classe infiniment plus vague et moins fermée qui s'appelle le monde, et à laquelle peuvent se rattacher néanmoins les Maupcrin. Les Goncourt se sont plu à les choisir dans le peuple, souvent dans le bas peuple,

(1) Doumic. Revue des Deux-Mondes, 15 août ISOG, p. 943.

(2) BooRGET. Ess. de Psych.Contemp., tome II, p. 158.

(3) Id., Ibid., tome II, p. 158.

(4) Idem, tome II, p. 157.

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parmi les artisans les plus modestes, ou encore dans le public de l'internat, du petit journal, ou de l'académie Julian. A ces personnages, ils n'ont pas donné des existences plus élevées, plus mouvementées, que celles de leurs semblables. Germinie Lacerteux n'a pas troqué son tablier de bonne, contre la défroque élégante d'une courtisane. La Fille Elisa ne s'est trouvée l'oljjet d'aucun miracle, d'aucune intervention merveilleuse ou mystérieuse, traversant son uniforme et dégradante destinée. Sœur de toutes les filles, elle passe comme elles, de maison en maison, sans autre incident que ceux qui peuvent traverser l'existence de ses pareilles, avant d'être prise d'un subit accès de folie. Manette Salomon accapare progressivement l'esprit et le cœur de Coriolis, jusqu'à transformer cet artiste en un fabricant de tableaux, et détruire, en fin de compte, tout le génie de ce sensitif et de ce faible.

Malgré cette constatation et cette concession à l'opinion de M. Bourget, il n'en reste pas moins certain que tous ces personnages sont originaux par quelque côté ; ils le sont autant dans leur genre que les Gliilde Harolds, ou les Antonys. Leur originalité est peut-être plus profonde, car elle réside non pas dans leur destinée, comme chez ces derniers, destinée réglée très arbitrairement par le rêve d'un cerveau romanesque, mais dans leur complexion, dans leur structure intime, dans les fibres de leur système nerveux, dans leur mentalité. Qu'importe la classe sociale, à laquelle appartiennent les personnages, si ces personnages, sans sortir de cette classe, ont des aspirations, des instincts, des pensées supérieures ? Les Goncourt étaient trop délicats, trop artistes pour se soucier de donner à leurs héros des aventures exceptionnelles, et par suite-sans vérité. Le romanesque leur semblait de plus en plus désuet, banal, vulgaire, tout juste bon adonner de la saveur aux drames du Boulevard du Grime. A mesure qu'ils avançaient en âge, ils écrivaient des livres d'une intrigue de plus en plus simple : « S'il m'était donné, de redevenir plus jeune de quelques années, écrit Edmond dans la préface

de Chérie, jo voudrais faire des romans sans plus de complications que la plupart des drames intimes de l'existence (1) ».

A leur avis, le drame fictif, arbitraire, imposé par l'auteur à ses personnages, nuit au drame intime qui se joue dans leur conscience, et qui est infiniment plus original, plus poignant, parce qu'il est, à la fois, plus vrai et moins vulgaire. Les héros des Concourt ont un extérieur moyen, appartiennent à une condition moyenne, traversent des vicissitudes d'apparence moyennes ; mais si l'on y regarde de plus près, on est surpris d'apercevoir au for de leur conscience une houle d'instincts individualistes, violents, un drame obscur, angoissant qui transparait à peine à la surface et qu'une fierté impérieuse d'aristocrates refoule au fond d'eux-mêmes.

Par leurs inquiétudes, parleurs troubles, par leurs affres, les héros des Concourt cessent d'être moyens ; par leurs aspirations voilées au vulgaire, mais que l'art des Concourt laisse deviner avec une singulière science des demi-teintes, ils deviennent de grands tourmentés, de grands malades. Et c'est précisément ce caractère qui les distingue des héros des véritables naturalistes tels que Zola, ou même Flaubert et qui les rapproche des créatures de Cabriele d'Annunzio, ou des romanciers russes. Ces héros sont des aristocrates par leur nature spontanément artiste, comme par leur tempérament maladif. Cette nature artiste ellemême est une hypertrophie intense d'une individualité effrénée. Aussi peut-on dire qu'ils n'ont jamais pensé dans chacun de leurs romans à mettre en scène le type moyen d'une même classe, mais qu'ils se sont plu au contraire à nous intéresser à un cas, souvent à un cas pathologique. La Fille Elisa n'est pas le prototype de la fille ; c'est une fille dont la destinée est pareille à celle de ses sœurs, mais dont la mentalité est infininiment originale. LaFaustin n'est pas l'actrice : c'est une actrice; Charles Demailly n'est pas l'écrivain : c'est un écrivain etc., etc.. Leurs livres demeurent des monographies (2), «dont il est

(1) Préface de Chérie, p. m.

(2) BouRGEr. Ess. de Psych. Contemp., tome II, p. 193.

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impossible de conclure une classe entière d'individus», avouera M. Bourgct. Et ces monographies s'appliquent à des êtres exceptionnels, à des aristocrates en leur genre, doués des sens les plus délicats, les plus originaux, les plus civilisés, doués môme des névroses propres aux races aristocratiques vieillies, affaiblies par les siècles. Et ces êtres exceptionnels sont à eux seuls des « univers »,ce qui a fait écrire à M. Bourget, à propos de la Faustïn : « Mais n'est-ce pas assez de nous introduire dans le détail d'un de ces univers, et de nous associer pour quelques heures à la vapeur d'invention qui s'en dégage, comme une atmosphère d'ivresse flotte au-dessus d'une cuve de raisins déjà tout foulés par le pressoir ? (1) ».

Et c'est précisément ce charme aristocratique qui nous séduit en présence de ces personnages, c'est ce charme qui nous les fait distinguer favorablement des créatures ordinaires du naturalisme. Il nous semble même qu'on serait mal venu de leur en faire un grief, puisque dans ce caractère exceptionnel réside leur véritable originalité esthétique. M. Faguet l'a remarqué en le désapprouvant: « Les Concourt, dit-il, a bien le prendre, n'étaient vraiment, ni «réalistes», ni «naturalistes », car, si violemment qu'on force le sens des mots, la réalité ne sera jamais l'exception, et c'était toujours dans une humanité exceptionnelle que se tenaient, comme par goût et par vocation, les deux Concourt. Tout leur était connu, ou pouvait l'être, excepté l'humanité moyenne. M. Daudet, et même M. Zola les connaissent infiniment mieux, et il n'y a qu'à comparer mentalement les Goncourt, soit à Le Sage, soit à Maupassant, pour bien voir ce qui les sépare et à quelle distance ils sont des grands observateurs et amants passionnés du réel, qu'on donne à ceux-ci le nom ou de réalistes, ou de naturalistes, ce qui n'im[)orto nullement (2) ».

Les Goncourt étaient trop individualistes, trop violemment originaux pour ne pas communi(iuer.à leurs héros un peu de

(1) BouRGKT. Ess. dePsych. contemp. , tomo II, p. 193.

(2) Faguet. Revue Bleue, 25 juillet 1896, p. 99.

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leur sciisitivité, et smioul un peu de cette aristocratie d'iiistiucts, de leudauces. qu'ils ue pouvaient pas dépouiller. Les plus cauailles de leurs créatures eut des grâces morales et mèuie physiques surprenantes de distinction; elles ressemblent à ces enfants naturels des gentilshommes du XVIII'" siècle qui gardaient, dans les professions les plus vulgaires, des formes raffinées et des mains auxquelles les travaux durs n'arrivaient pas à enlever leur finesse de race.

On est étonné de retrouver toujours, même chez les êtres de la condition la plus basse, des aspirations, des désirs de sensations aristocratiques. Il semble qu'ils portent en eux un goût inné pour la distinction physique et morale que le contact des trivialités endurcissantes n"a pu effacer. Renée Mauperin (1) refuse un prétendant, parce qu'il n'a pour lui que la bonté, que tout chez lui, hormis cette qualité, rare néanmoins, est plat, banal, moyen. De semblables dispositions s'expliquent assez naturellement, quand on se trouve en présence d'une jeune fUle, comme Renée ou comme Chérie. Elles ne laissent pas de surprendre chez des fonimcs du peuple, comme Sœur Philomène, la Faustin, la Fille Elisa. Cependant, chacune possède au fond de son moi un cnsendile d'instincts aristocratiques, qui voudraient se faire jour, se développer et qui souffrent d'être refoulés constamment : « Souvent, dans cette basse société, des appétits, des besoins se soulevaient en elle », écrivent-ils à propos de cehe qui deviendra la Sœur Philomène, et qui, à cette époque, encore enfant, passait ses soirées avec sa tante, parmi les domestiques d'une maison où celle-ci était cuisinière : « Elle se sentait attirée, comme appelée vers certaines élégances, certaines douceurs de rapports, certaines ap[)arences convenables, qu'elle n'aurait pu définir et qui, cependant, lui faisaient défaut, comme à une personne ayant vécu dans la vraie socicté. avec des gens bien élevés. Car. ce (|ui la touchait, ce qui l'affectait péniblement, c'était moins l'ignorance des domestiques, moins leur infamie, moins leur mauvaise nature, (|ue la forme dans

(1) Renée Mauperin. p. 238.

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laquelle se pmduisaicMil oL jiiillissaienl hors (reux-mèincs cette ignorance, celle infamie, celle mauvaise nature. Le cynisme, lont nouveau pour elle, lui faisait un mal presque physique. Et celle jeune fille, qui ne savait guère que lire et écrire, qui man- (juait d'esprit naturel, dont la tète n'était meublée ([uc de livres de piélé et de quelques romans innocents, qui, par l'intelligence, était inférieure à la [)lupart de ces hommes et de ces femmes, arriva à se comparer, dans celle compagnie, à une Ame dans le purgatoire, tant elle souffrait de ces souffrances (|ui étaient toutes d'instinct et de sentiment (1) s.

Les femmes, dans l'œuvre des Goncourt, font l'effet d'aristocrates déclassées, d'aristocrates angoissées de se sentir déclassées, douloureuses, inquiètes, nerveuses, dévorées de désirs impossibles à réaliser, froissées, blessées à toute minute, à tout instant, par le voisinage des gens au contact desquels le destin méchant et railleur les condamne à vivre. Et ces femmes, îiiiisi qu'on vient de le voir pour Sœur Philomène, sont bien l)lulùt froissées par les formes extérieures que par les faits euxmêmes. Le vice ne les choque pas, le cynisme élégant les touche à peine ; elles souffrent violemment, au contraire, de gestes grossiers, d'un langage trivial ; elles souffrent de la vue des réalités malpropres ; elles souffrent de respirer un air chargé d effluves qui leur semblent répugnants, à elles qui, sans y avoir pénétré de leur vie, se sentent tontes faites [)our tenir un salon, manier des bibelots, parler le langage de la bonne compagnie, ou boire, comme la Faustin, dans des verres fuselés de Venise. C'est ainsi que lorsque lord Annandale trans[>orle brusquement dans • un hôtel d'un luxe merveilleux et suprêmement distingué, l'actrice habituée jus([ue-là aux élégances quelque peu cabotines, celle-ci no se trouve pas dépaysée. Du jour au lendemain, elle jouit de toutes ces choses presque inconnues, comme une fille de race sait en jouir, avec une aisance familière et charmante et non avec la satisfaction oulrecuidanlc cl trop assurée d'une parvenue.

(1) Sœur Philomène, p. 75. Ed. Lemerp^l:.

Et ces qualités de distinction auxquelles le destin permet un instant à la Faustin de donner un libre cours, Germinie Larcerteux, même la Fille Elisa en possèdent le germe obscur. Comme la tragédienne , elles aspirent, moitié consciemment, moitié inconsciemment, aune élégance supérieure qui leur sera toujours refusée. Les héros des Goncourt sont bien leurs frères sur ce point, car ils sont, eux aussi, des aristocrates, raison pour laquelle ils souffrent d'autant plus de misères dont ils perçoivent toute l'odieuse grossièreté. Si Germinie Lacerteux, si la Fille Elisa, si Charles Demailly, si Barnier même avaient la mentalité simple de leur condition, sans doute cela ne les empêcherait pas d'éprouver les douleurs physiques, celle de la pauvreté, de la maladie, de la fatigue, cela ne leur éviterait pas la sensation de répugnance provoquée par un spectacle pénible, mais, en tout cas, cela leur épargnerait ces angoisses effrayantes, ces malaises cérébraux provenant du désaccord inévitable de leur mentalité et de leur condition. Ils accepteraient leur destinée obscure, comme l'acceptentles artisans, les bonnes, les filles de la vie courante.appesantis dans la routine, et n'entrevoyant aucun autre idéal. Ils ne rêveraientpas de chimères impossibles, irréalisables, ils n'en auraient même pas l'idée. Où l'auraient-ils prise d'ailleurs, n'ayant, sur ce point, ni atavisme ni éducation? La Fille Elisa ne songerait pas à un amour pur et chaste, pas plus que n'y songent les filles livrées, comme elle, de bonne heure à la prostitution, puis ballotées de maison en maison, sans avoir une conscience nette d'un changement, devenues machinales et engourdies, privées de réflexion et bientôt privées d'intelligence. Mais les personnages des Goncourt, quelle que soit leur vie, restent toujours, pour leur malheur, des êtres d'une essence très délicate, et naturellement distinguée. Ce sont de ces gens du peuple, qu'une vocation mystérieuse appelle à en sortir, vocation qui n'est autre que la poussée de l'instinct aristocratique, grâce auquel s'établit l'inégalité entre les hommes. Jamais la routine ne vient tuer leurs inquiétudes, endormir leurs fièvres chimériques, apaiser leur soif d'un idéal supérieur. Aristocrates de naissance, de race, d'instinct, ils le demeurent partout et ton-

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jours, et là réside la principale cause de leurs névroses : i Tous ces personnages sont des nerveux, dit Rodenbach ; ils sentent s'étirer en eux le terrible écheveau, et sont frères en notre mère la Névrose, qui est la Madone de ce siècle. Des malades, dirat-on? Mais ils sont les malades d'un trop subtil idéal, d'une délicatesse trop docile aux raffinements de l'art, de la musique, de l'amour, du clair de lune, des fards et des piments. Les nerveux ? Ils sont malades d'être trop exquis. Ils souffrent de s'être sensibilisés jusqu'aux nuances. Ils expient pour avoir voulu se hausser aussi loin de l'homme primaire, que celui-ci est loin des animaux (1) ».

Les Concourt, dans la création de leurs personnages, surtout de leurs personnages féminins, ont le souci de les aristocrutiscr par leurs tendanc^es intelleetuelles, et quelquefois par leurs tendances morales. Les femmes du peuple, quelque dégradées, quelque dépravées qu'elles soient, se relèvent par quelque qualité d'ordre supérieur, telle que l'esprit de sacrifice. A ce point de vue, elles touchent facilement, sans s'en apercevoir, à un sublime tout simple d'apparence, mais d'un mérite rare. Par leur absolu dévouement, Germinie Lacerteux, la Faustin, Sœur Philomène réalisent bien des types d'aristocrates de grande race, dont le désintéressement a consacré la noblesse. Nous ne voulons pas dire que l'esprit de sacrifice ne soit pas une qualité populaire, puisque les Goncourt l'ont observé dans le peuple. Nous disons que cet esprit de sacrifice poussé à ce degré, fait sortir l'homme de la masse et le place dans une élite et dans une aristocratie.

Et pour ces femmes auxqu'^lles ils ont donné la vie, les Goncourt font preuve de toutes les tendresses, de toutes les coquetteries. Ils les veulent distinguées, ils souffrent de les voir froissées par des mains brutales, côtoyées, rudoyées par des hommes incapables de les comprendre, comme ils souffraient dans la vie réelle de voir une femme fine et délicate entre les mains d'un mari grossier : « Il y a, disaient-ils, de certains gros maris matériels de jolies femmes, qu'on pourrait comparer à ces grossiers

(1) Rodenbach. licvuedt' Paris, 15 mars 181KJ, p. 443.

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;uivcM'p:iials dos C()miiiissciires-[)riscLu-s, maniant et montrant, sans les casser, les plus belles et les plus délicates choses (1) ». Ils voudraient empêcher cette prise de possession de femmes exquises, raffinées, par des maris communs, maladroits, comme ils s'opposeraient à laisser des rustauds toucher des biscuits de Sèvres, ou des bibelots japonais.

D'ailleurs, dans la vie courante, les êtres qu'ils admirent physiquement ou moralement sont toujours des êtres distingués, polis, ciselés par la civilisation, des êtres, dont la beauté n'est perceptible qu'à des connaisseurs, parce qu'elle n'a rien d'éclatant, rien de tapageur, mais un charme discret et prenant une supériorité mystérieuse et voilée.

Les Concourt n'ont admiré que quelques femmes d'élite, telle M'"° Berlhelot dont ils ont dit: « M""^ Berlhelot, une beauté singulière, inoubliable : une beauté intelligente, profonde, magnétique, une beauté d'àme et do pensée, semblable à ces créations de l'cxtra-monde de Poë. Des cheveux à larges bandeaux, presque détachés, à l'apparence d'un nimbe, un calme front bombé, de grands yeux pleins de lumière dans l'ombre de leur cernure, un corps un pou plat avec dessus, une robe de séraphin maigre. Et une voix musicale d'ôphèbe, et un certain dédain dans la politesse et l'amabilité d'une femme supérieure (2) ». Dans leur compréhension de la femme, les Goncourt ont apporté on définitive cet esprit aristocratique, infiniment intense et large en même temps, car pour eux outre l'aristocratie de race, il y a celle do rintolligence, et, la première, ne peut valoir si elle n'est soutenue par la seconde.

Les Goncourt témoignent encore d'une réelle indépendance aristocratique, en professant le goût vif, que nous avons révélé, pour la variété des formes. L'uniforme leur répugne, en grande partie à cause de son caractère démocratique, égalitairo. Il symbolise le contraire de l'élégance, de la fantaisie, de l'imprévu, il constitue un élément de vulgarisation, une arme mise au pro-

(1) Idt'ps el Siutsalions, p. .">

(2) Jounitd, 11. me III, u. ITi,

L'E.sïininnri-; iji;.s f.o.Ncoriiî ilSl

fit do kl [)lèl)c envahissante pour détruire et submerger les manifestations de l'esprit individuel. Aussi les (joncourt s'élèvent-ils fréquemment, avec véliémence,- contre l'invasion démoci'atique, comme ils s'élèvent contre l'invasion du pi'oirrès scientifique, considéré comme ennemi de la vérilabh; élép;ancc et de l'art.

D'ailleurs, ils s'inscrivent en thèse générale contre la divulgation du beau. Ils ne pensent pas que le vulgaii'e soit destiné aux jouissances esthétiques. Seuls, des initiés ont le droit, parce qu'ils en ont naturellement la faculté de compréhension, de pénétrer dans le sanctuaire de l'art. Pour les autres, c'est un domaine fermé, car il ne suffit pas de se trouver en présence de la beauté pour la connaître : il faut en découvrir l'essence intime, voilée aux yeux ordinaires, il faut la ressusciter même.

Et cette beauté, que les initiés possèdent, dont ils jouissent, dont ils se pénétrent, ils peuvent rarement la faire partager à l'être même le plus intimement uni à lui de corps et de pensée, à sa maîtresse ou à son épouse, qui auraient tendance à trouver laide toute beauté hardie ou déconcertante. Les (îoncourts'o[)posent à ce que l'artiste laisse à celles-ci le droit de participer même passivement à son œuvre. La beauté doit demeurer sacrée, il ne faut pas la profaner en lalivrantàdes êtres([ui ne la comprendraient qu'imparfaitement: « Plus j'existe, dit Ldmond, plus j'acquiers la certitude que les hommes nerveux sont autrement délicats, autrement sensitifs, autrement frissonujuits au contact des choses et des êtres de qualité inférieure que les femmes, qui, au fond, n'ont que la pose de la délicatesse (1) ». VA il écrit, à une autre page du Journal : « Une maîtresse inférieure n'est jamais com])lètement associée au Monsieur avec lerpiel elhî couche; elle aura [)our lui le dévouement dans les révolutions, les maladies, les événements dramatiques, mais, en pleine existence tranquille et bonasse, l'amant d'une autre caste trouvera chez elle le retrait, l'hostihté, même intérieure d'un |)eu[)le contre une aristocratie (2) ». Et c'est précisément pour montrer le

(1) Journal, tome VIII, p. 151.

(2) Journal, tome VII, p. 111.

(lan}i;er d'une maîtresse vulgaire associée à l'œuvre de son aniaul, qu'ils ont écrit Manette Snlomon et Charles DemaïUy, la femme légitime étant pour eux aussi nuisible que l'illégitime, parce que, le plus souvent, elle démocratise et bientôt annihile le talent, l'originalité, l'aristocratie intellectuelle et artistique de l'homme qui a voulu faire d'elle son associée ou sa coUabora- Iriqe. Greuzc et Prutllion, sur ce point, leur avaient servi d'exemples.

Ils se montrent encore des aristocrates irréductibles par ce dédain qu'ils affichent pour le vulgaire, pour le public en général. Ils jugent la masse incompétente, inapte à comprendre la beauté pure de l'art, et, comme ils savent que la critique est trop souvent le reflet de cette masse, ils en méprisent les éloges tout autant que le blâme. Ce fut par crainte de les voir souillés par le contact de ce public qu'Edmond ne voulut pas laisser ses objets d'art à un musée : « Pour les objets que j'ai possédés, je ne veux pas, dit-il, après moi, de l'enterrement dans un musée, dans cet endroit où passent des gens ennuyés de regarder ce qu'ils ont sous les yeux ; je veux que chacun de mes objets apporte à un acquéreur, à un être bien personnel, la petite joie que j'ai eue, en l'achetant (1) ». Les véritables beautés, dans la conception des Goncourt, sont comme les vieux hôtels du' faubourg Saint-Germain, elles demeurent invisibles de la rue. Et en effet, beauté, pour eux, est synonyme de vérité: « Or les peuples n'aiment ni le vrai, ni le simple. Ils aiment la légende et le charlatan (2) ».

Au lieu de se laisser aller, par un illogisme coupable, à rechercher le succès, l'artiste devrait le fuir. Et cependant « jamais un auteur ne s'avoue que plus sa célébrité grossit, plus son talent compte d'admirateurs incapables de l'apprécier (3) ». Les Goncourt n'ont pas connu le plaisir du gros succès ; ils se sont rendu compte de la non-valeur de l'opinion publique en matière

(1) Journal, tome VII, p. 19U.

(2) Idées et Sensations, p. 72.

(3) Journal, tome V, p. 6.

l'esthétique des concourt 383

d'ai't et môme de la non-valeur de l'opinion critique La criti([ue est, pour eux, infiniment routinière, infiniment ignorante, ennemie naturelle des innovations, incapable de comprendre les efforts sincères vers un but d'art élevé, inconnu jusque-là, encrassée qu'elle demeure dans des traditions médiocres et plates (1) ». Tout ce qui la déconcerte> l'étonné, la froisse ou la blesse, lui semble odieux, inintéressant. Les grands génies, précisément parce qu'ils sont toujours des novateurs, trouvent en elle une adversaire que sa mauvaise foi rend impossible à convaincre, et dont ils ne peuvent éclairer l'ignorance.

Entre ces quelques individualités supérieures et la masse des écrivains, des artistes obscurs, sans talent, naît une hostilité sourde, un antagonisme d'aristocratie et de démocratie. De cette lutte, l'artiste n'a qu'un moyen de sortir victorieux, c'est de pratiquer, de professer un dédain absolu pour cette plèbe dont la jalousie est le sentiment vital.

Les Goncourt sont pénétrés d'une horreur instinctive pour les manifestations de l'esprit populaire et de l'esprit bourgeois, qui n'en est pas si distant qu'on se l'imagine. Tout ce qui est « commun » leur répugne. Sans avoir de tendresse spéciale pour le vice, ils préfèrent néanmoins le canaille au commun, à cause de son caractère pittoresque, de son relief : « 11 faut prendre garde de confondre le canaille avec le commun, disent-ils : le canaille est toujours plus distingué (2) ». Le commun leur semble bête et plat, le propre de l'imbécile : ^< Je n'ai jamais vu un imbécile être cynique ; il ne peut qu'être obscène (3) ».

C'est encore leur goût pour tout ce qui est aristocratique, pour tout ce qui est naturellement interdit et fermé au vulgaire qui explique Içur singulière compi ''hension du laid. L'esthétique du laid, chez lesGoncourt, est une question que nous ne pouvons traiter méthodi(iuement dans les limites de ce travail. Nous nous

(1) Manette Salomon, pp. 158, 159.

(2) Idées et Sensations, p. 106.

(3) Idem, p. 72.

384 l'iiiiiHE sAGAiiiifî

bornerons à exposer la pensre des Goncoui-t sur coite question, qui ne leur a point échappé.

Gomment le laid peut-il être untière d'art et inspirer un sentiment esthétique ? car il semble qu'il y ait antinomie dans les termes. Et cependant, il n'est pas douteux que les Goncourt ont pensé à la puissance esthétique du laid. Dans Manette Salomon, il leur arrive de parler « du style », de la « beauté du laid (J ) ». Le laid pittoresque aie mérite, pour eux, de sopposer au beau vulgaire, bourgeois, démocratique, contre lequel ils s'insurgent. Le laid pittoresque procure à leur sens intime une jouissance, parce qu'il symbolise la résistance au conformisme, l'esprit de révolte contre la règle et contre le classicisme du goût. La passion d'une certaine laideur bizarre, d'une monstruosité truculente, dénote une singulière originalité de tempérament qui cadre assez avec un ensemble d'instincts aristocratiques. Le peuple peut s'amuser de difformités particulières, le Moyen âge en est une preuve ; néanmoins, on ne saurait dire qu'il les admire. Il éprouve à leur vue une frayeur qui le distrait, qui l'impressionne, le fouette, mais il n'a pas l'idée de les trouver belles. Va degré de civilisation, de vieillesse est nécessaire pour saisir le charme d'une laideur caractéristique. En présence des monstruosités de leurs bibelots japonais, les Goncourt n'éprouvaient pas la même qualité d'émotion que les japonais du temps d'Outamaro. ou que leurs propres domestiques. Rien ne prouve mieux que le beau est une création individuelle de l'esprit, et, qu'à ce titre, ce que le vulgaire trouve laid peut revêtir un caractère esthéti([ue aux yeux de l'élite.

Pour les Goncourt, d'ailleurs, tout laid est loin do procurer des émotions esthétiques. Ils étaient tro[) racés, trop fins, trop artistes pour ne pas détester le laid plat, le laid bourgeois, sans fantaisie, sans variété, le laid de Courbet, par exemple. Ils écrivaient à ce propos: « Rien, rien et rien, dans cette exposition

de Courbet. A peine deux ciels de mer Hors de là. chose

piquante, chez ce maître du réalisme, rien de l'étude de la nature.

(1) Manette Salomon, p. 3-22.

l'esthétique des GOJiCOLRT 38o

Le corps de sa « Femnie au Perroquet » est aussi loin du vrai du nu, que n'importe quelle académie du XVIII" siècle. Puis le laid, toujours le laid, et le laid bourgeois, le laid, sans son grand caractère, sans la beauté du laid (1) ». Le laid sans relief, le laid photographique, banal, voilà ce qu'ils fuient, ce qu'ils détestent instinctivement, eux (fui cependant ne reculaient, dans leurs romans, devant la description d'aucune laideur, à condition qu'elle fut saisissante, saignante, caractéristique. Dans leur Journal, on lit: «A l'endroit où Germinie raconte qu'en arrivant à Paris, elle était couverte de poux. Charpentier nous dit qu'il faudra mettre « de A^ermine » pour le public. Au diable ce public, auquel il faut cacher le vrai et le cru de tout ! Quelle petite maîtresse est-il donc, et quel droit a-t-il à ce que le roman lui mente toujours..... lui voile éternellement tout le laid de la vie ? (2) ». Du moins l'aut-il (jue ce laid soit choisi, présenté d'une manière pittoresque, curieuse, amusante, qui lui donne une physionomie originale et transforme un Courbet en un Téniers ou en un Yan Ostade.

Ce laid doit être repris par la main de l'artiste, ce qui ne veut pas dire faussé, bien au contraire, mais heureusement entrevu, éclairé d'un jour spécial et favorable qui en fasse ressortir l'originalité. Le laid esthétique des Concourt ne sera peut-être dès lors qu'un beau surprenant par son exotisme, comme celui des monstruosités chinoises ou japonaises, cpi'uiic vigoureuse et déconcertante expression de la vie.

Ln laid aristocrati(jue, tel f[uc celui des oJ)j('ls jaixtnnis. fruils de l'imagination d'artistes polis par une civilisation infiniment vieille et quintessenciée, voilà ce qui les charme et ce qui les séduit. Ils dédaignent au contraire les monstres du moyen âge, dont les formes grossières dénotent des artistes primitifs, et leur paraissent dépourvues de caractère esthétique, comnio l'art gollii(iuc, en général: « La Normandie, écrivent-ils. (>st le pays

(1) Journal, tome III, p. 164.

(2; Journal, tome II, p. 223.

t:i:^iiirtuiw 'A'.v r,

de lous les poncifs : l'architecture gothique, le port de mer, la ferme rustique avec de la mousse sur le toit (1) ».

Et cependant, il leur est arrivé, dans leurs romans, de nous donner la Aàsion des laideurs les plus répugnantes et des réalités les plus basses, à l'instar de Courbet et de Zola ; mais dans les pages oii ils traitent ces sujets, on lit un dégoût insurmontable, un dégoût d'aristocrates pour les vulgarités grossières de la plèbe. Les Goncourt, à rencontre de Zola et de Courbet, n'ont pas retracé ces visions par plaisir, mais par devoir, pour dénoncer au public les hontes de certains milieux, pour appeler son dégoût sur certaines tares sociales qui échappent au vulgaire, mais que leur sensibilité d'aristocrates avertis et de civilisés leur permettait de sentir particulièrement. Révoltés par ces \aces et ces trivialités, ils s'attachent à les reproduire exactement, pour les rendre sensibles à leurs lecteurs et leur communiquer ainsi leur horreur. Ils croient de cette manière remplir un apostolat spécial, qu'ils se sont imposés à euxmêmes, et dont ils veulent s'acquitter, malgré les dégoûts douloureux éprouvés dans raccomplissement de cette tâche.

On lit dans Sœur Philomène : « Cela, cette loge pleine, c'était un monde à lever le cœur. Ces hommes, ces femmes, puaient, comme on pue le vin, de la veille, les corruptions, les envies, les paresses, toutes les hontes de la domesticité. Ce qu'ils avaient d'appétits et d'instincts, semblait trempé dans le fumier de l'écurie, les eaux grasses de l'évier, les eaux sales de la chambre. Les vices qu'ils avaient amassés à la table des maîtres, en les servant, s'étaient corrompus en eux, ainsi que se pourrit à l'office la desserte d'une orgie (2) ». Ils ne se donnent pas la peine de nous cacher leur répugnance aussi forte qu'instinctive, pour ces milieux bas et crapuleux. Il leur faut même, semble-t-il, un certain courage, pour empêcher la plume de leur tomber des mains, au cours de la description, tout

(1) Journal, tome III, p. 5.

(2) Sœur Philomène, p. 09. Ed. Lemerre.

l'esthétique des concourt 387

comme ils ont dû faire effort sur eux-mêmes pour aller, dans ces milieux, puiser les matériaux de leur travail.

Et malgré tout, on sent qu'ils ont besoin de crier leur dégoût, de répandre au dehors leurs rancœurs accumulées. Bien des romans sortis de leur cerveau, Germinie Lacerteux, la Fille Elisa entre autres, ne sont ainsi que l'expression virulente de leur dégoût de la société moderne, où triomphe la démagogie. Ils l'ont avoué dans Manette Salomon: <<i\\ est dans la vie de l'artiste, écrivent-ils, des jours qui ont de ces inspirations, des jours où il éprouve le besoin de répandre et de communiquer ce qu'il a de désolé, d'ulcéré, au fond du cœur. Gomme l'homme qui crie la souffrance de ses membres, de son corps, il faut que ce jour-là, l'artiste crie la souffrance de ses impressions, de ses nerfs, de ses idées, de ses révoltes, de ses dégoûts, de tout ce qu'il a senti, souffert, dévoré d'amertume au contact des êtres et des choses. Ce qui l'a atteint, froissé, blessé, dans l'humanité, dans son temps, dans la vie, il ne peut plus le garder : il le vomit dans quelque page émue, saignante, horrible (1) ».

Les Goncourt ont connu des jours semblables, et nombreuses sont celles de leurs œuvres dont la composition les a fait souffrir et les a enchantés en même temps, car elles constituaient une sorte de vengeance de leur sensibilité sur celle de leurs lecteurs. Ils éprouvaient un plaisir d'aristocrates sadiques, à la pensée que, grâce à la reproduction saisissante des laideurs de la vie dont ils souffraient, leurs livres pourraient communiquer cette souffrance à l'élite qui s'en pénétrerait ; et c'est dans cette tournure d'esprit, qu'il faut chercher la raison pour laquelle des individualités aussi raffinées se sont complu souvent dans des descriptions • d'un cynisme et d'une abjection flagrante et voulue.

Ce sera le même tempérament aristocratique qui expliquera leur goût de la fantaisie morbide. Ainsi que nous l'avons déjà dit, à propos de l'esthétique du laid, toute règle, même esthétique,

[^i) Manette Salomun^ p. 347.

388 PlERUli SAB.VriER

implique un conformisme, une domination subie. Cette domination de l'opinion majoritaire s'affirme et s'impose surtout dans les époques démocratiques; elle tend elle-même à démocratiser le goût en proposant un modèle uniforme de beauté classique, ennemie des initiatives individualistes. Les Goncourt ont voulu réagir contre cette beauté uniforme ; ils ont impatiemment secoué le joug des conventions approuvées et reconnues comme les seules bonnes dans leur temps. Aristocrates indépendants, ils se sont révoltés contre cette domination du médiocre. Chez eux, d'ailleurs, existait une puissance insurrectionnelle surprenante, irréductible, qui les poussait à s'affranchir des traditions obscures, des admirations de commande, pour aller droit à l'innovation déconcertante, à Tobjet inconnu, sur lequel aucun regard jusqu'à eux ne s'était attaché. «D'autres naissent, disent-ils. et nous sommes de ceux-là, avec un sentiment insurrectionnel contre ce qui triomphe, avec des entrailles amies et fraternelles pour ce qui est vaincu et écrasé sous la grosse victoire des idées et des sentiments de TuniversaUté (1) ».

Et d'ailleurs, ils poussent si loin cet instinct, qu'ils reprochent à un ami, dont ils apprécient néanmoins les brillantes qualités, d'être trop soumis à l'opinion générale. « C'est ainsi que dans un musée, disent-ils en parlant de Saint-Victor, il ira tout droit, comme un somnambule, les yeux fermés, au tableau consacré par l'admiration commune, le suffrage universel du beau, et le gros prix marchand, qui le fascine, s'il est énorme, incapable de découvrir un chef-d'œuvre inédit, anonyme, méconnu (^) ».

Chez eux. en définitive, le sentiment aristocratique se confond alors avec celui de la liberté ; l'on voit comment la fantaisie, qui est l'absence de règle, le morbide, qui symbolise la contradiction de la santé bourgeoise, apparaissent comme des signes de libération et de révolte. Les Goncourt apportent ainsi dans l'idéal esthétique le même bouleversement que Stendhal apportait dans

(2j Journal, tome I«% p. 385.

L ESTHÉTKAUK DES CONCOURT 389

la morale; et la poussée démocrali(]ue, contre laquelle ils réagissent, en est la seule cause.

Sous leur apparente impassibilité, sous le nom trompcui- de réalisme, les doctrines esthétiques modernes, celles des Concourt en particulier, cachent un idéalisme vivace. Nous avons vu que les Concourt s'étaient proposé d(; rédijLror un « Catéchisme révolutionnaire de l'Art », pour dénoncer à une élite d'artistes les erreurs du classicisme aveugle, et détruire <( celte vieille foi artistique, plus entèléc. plus dépourvue de critérium que la foi religieuse (1) ». Ils s'avouaient, d'ailleurs, impuisstuits à conjurer la poussée violente de la démocratie vulgarisatrice et niveleuse, absorbée dans la réalisation de son rùxe médiocre; mais ils se croyaient obligés, néanmoins, de lutter pour l'honneur de l'art.

Il ne saurait subsister de doutes sur ce point, bien que l'on ait rarement fait ressortir cet aspect du caractère des Concourt. A maintes reprises, ils se sont prononcés sur les conséquences funestes d'une démocratie intégrale : « Je ne crois pas que le monde finisse, parce qu'une société périt, dit Edmond. Je ne crois donc pas à la fin du monde, après la destruction de ce qui est aujourd'hui; cependant, je suis intrigué de savoir quelle pourra être la physionomie d'un monde aux bibliothèques, aux musées pétroles, et dont l'effort sera de choisir, pour se gouverner, les incapacités les plus officiellement noloires (2) ». Six mois à peine après la proclamation de la République, le 19 mars 1871, Edmond se rendait compte, lui impérialiste presque convaincu (3), précisément à cause du caractère aristocratique qu'il attribuait à ce gouvernement (caractère bien atténué cependant vers la fin), de l'influence fatale aux classes supérieures qu'elle exercerait dans l'avenir : « Bien décidément, écrit-il, la République est une belle chimère de cervelles grandeuKMil jX'nsantes, généreuses,

il) Journal, tome VI, p. 72.

(2) Journal, tome V, p. 81.

(3) Bien qu'il s'en soit défendu ainsi que son frère. L. de Jules, p. 321. - Encore désapprouvaieiit-ils le « socialisme césaricn >' de l'Empire. ■etTli. 151.

désintéressées ; elle n'est pas praticable avec les mauvaises et les petites passions de la populace française. Chez elle : Liberté, Egalité, Fraternité ne veulent dire qu'asservissement ou mort des classes supérieures (1) ». Et il dit dans le môme sens: « les républiques modernes n'ont pas d'art (2) ».

La république en effet, dans son principe, ne leur déplaît pas, et son application à Athènes, par exemple, leur semble un mode de gouvernement heureux. Mais ces républiques anciennes étaient en réahté de simples oligarchies, où les artistes et les littérateurs vivaient honorés de l'estime et de la confiance des archontes, dilettantes éclairés à qui le rôle de mécènes semblait agréable et léger. Les républiques grecques les plus nombreuses, puis, quelques siècles après, les républiques italiennes laissaient leur gouvernement aux mains d'aristocrates de race ou d'intelligence et très souvent les premiers réunissaient pour le bonheur de l'Etat, les qualités des seconds . Sous leur protection avisée fleurissait alors une civilisation merveilleuse. Les Concourt jugent l'aristocratie nécessaire au maintien de cette civilisation, de l'Etat même, et reprochent entre autres à certaines maîtresses de Louis XV d'avoir abâtardi l'aristocratie française : « Elles minèrent, écrivent-ils, cette base d'un état qui est le gage du lendemain d'une société: l'aristocratie (3) ».

Les répubhques modernes n'ont rien de commun avec leurs homonymes d'un autre âge, ou du moins avecla plupart d'entre elles. Pour les Goncourt, les républiques modernes sont le triomphe de la démocratie, le triomphe de l'esprit bourgeois, de l'esprit médiocre sur l'esprit supérieur. Elles réalisent l'oppression d'une élite par la masse et l'extinction progressive des velléités et des initiatives artistiques, littéraires, philosophiques, la destraction lente et systématique de toutes les jouissances esthétiques et raffinées.

(1) Journal, tome IV, p. 231.

(2) Idées et Sensalions, p. 71.

(3) Préface des Maîtresses de Louis XV, p, xiv,

l'esthétique des concourt 391

Les Goncourt ne reprochent à la république (1) actuelle que d'être l'instrument de la démocratie et d'amener la suppression de la vie individuelle, de l'énergie, de la fantaisie, de la liberté, les trois éléments, les trois prin(;ipes auxquels ils tiennent le plus. Elle tend à la main-mise du public sur le talent de l'artiste. Or nous savons qu'ils tiennent à laisser une grande distance entre le public et eux, « une séparation », « un abîme » (2), tout en se rendant compte des misères qui attendent les êtres d'exception voulant s'affranchir de la vie routinière imposée par l'autocratie bourgeoise : « La vie, disentils, est hostile à tous ceux qui ne suivent pas le grand chemin de la vie, à tous ceux qui ne rentrent pas dans les cadres de la grosse armée régulière, à tous ceux qui ne sont ni fonctionnaires, ni bureaucrates, ni marchands, ni mariés, ni pères de famille. A chaque pas qu'ils font, toutes sortes de grandes et petites choses tombent sur eux, comme les peines afflictives d'une grande loi de conservation delà société (3) ». A maintes reprises, Edmond s'élcA^e contre le régime actuel, contre l'invasion du prolétaire et de l'ignorant, contre le nivellement général provoqué par le service militaire universel, contre la tyrannie du médiocre, contre la destruction du génie. Il hait un régime qui vulgarise le plus possible les derniers vestiges de l'aristocratie, qui s'emploie de son mieux et par tous les moyens à la fusion des castes pour aboutir à la formation d'une immense classe uniforme, homogène, huileuse, sans relief et sans ressort. « Ce soir, raconte Edmond, Daudet, comme je m'indignais du manque d'indignation de la France contre les saletés gouvernementales, me disait, peut-être justement : « Ça tient à une chose, c'est que maintenant tout le monde est soldat, est maté, discipliné, asservi, et reste l'esprit sous le coup de la salle de

(1) «La république, ce mensonge de la fraternité universelle des hommes, est la plus anti-naturelle des utopies ». {Journal, tome III, p. 262).

(2) Idées et Sensations, p. 212.

(3) Idées\'et Sensations, p. 197.

police (1) » . Edmond comprenait que cette vulgarisation, que ce nivellement obstiné, constituaient le plus sur germe de mort pour la nation elle-même, en la privant peu à peu de toutes les belles initiatives qui contribuaient à sa gloire, en la condamnant à une lente décbéance, plus funeste qu'une déchéance brusque due à un coup d'état, à une révolution sanguinaire, voire à une guerre étrangère. Cette tendance communiste, non seulement au point de vue matériel, mais ce qui est plus grave, au point de vue intellectuel, moral, artistique, voilà le danger le plus certain, selon les Concourt, de la future révolution sociale : « L'intérieur, (symbole de l'individualisme) va mourir, dit Tun des deux îveres dans, leur Journal . La vie menace de devenir publique (2) ». Ils ont une telle horreur de l'égalité (3), symbole de démocratie, qu'ils veulent que chacun ait une conception de la morale essentiellement personnelle, originale, et non une conception puisée dans des livres, dans des traditions soi-disant indiscutables. Ils rejettent une morale apprise par cœur, une morale commune à des êtres infiniment nombreux, quoiqu'infiniment divers de tempérament et de mentalité. Le principal défaut de l'éducation bourgeoise à leur avis, c'est d'inculquer à des individualités souvent opposées, des principes de morale uniformes, qui ne laissent aucun jeu à la spontanéité de leurs instincts, qui les disciplinent dans la médiocrité, qui annihilent toute la valeur propre de leur nature, qui épuisent la naissante aristocratie de leurs facultés vivaces : « Parmi les femmes de naissance et d'éducation bourgeoises, écrit Edmond, l'être féminin, du grand au petit et de haut en bas, est toujours pour ainsi dire le même être, et la sensibihté des unes et des autres semble fabriquée sur un patron identique. Sous l'action des choses extérieures, la femme bien élevée ou à peu près bien élevée, a des répulsions, des tendresses, des commisérations, voire même des attaques de

(1) Journal, tome IX, p. 110.

(2) Journal, tome I", p. 346.

(3) « L'inégalité est le droit naturel, Tégalitr la plus horrible des injustices ». Journal, tome III, p. 287;.

l'esthétioue des goncolrt 393

nerfs qui paraissent avoir été prévues, et décrites dans un programme dressé pour la classe Qntière, et cela dans une mesure, une pondération, un convenu, qui ne sont jamais dépassés. Chez toutes, les premiers mouvements de l'âme sont des seconds mouvements, des mouvements corrigés, amendés et rendus bienséants, et chez toutes, sauf de petites nuances apportées par un tempérament, par une nervosité exceptionnelle, tout se passe de même sous le despotisme d'un certain comme il faut atténuant et effaçant la personnalité (1) ». Pour eux, la femme du peuple est peut-être plus près de l'aristocratie que la bourgeoise, et c'est pourquoi ils n'ont jamais voulu associer leur vie à l'une de ces dernières, préférant encore une créature franchement primitive, inculte, telle que semble l'avoir été la maîtresse de Jules.

La créature du peuple et la femme de race ont ce trait commun qui les distingue favorablement de la bourgeoise, aux yeux des Goncourt : elles sont l'une et l'autre plus ou moins des affranchies. Or l'esthétique des Goncourt, par son caractère aristocratique, est l'esthétique de l'homme libre, indépendant à tous égards. La liberté, selon eux, est l'indispensable auxiliaire de toutes les initiatives belles et grandes : « 11 faut, disent-ils, plus que du goût, il faut un caractère pour apprécier une chose d'art. L'indépendance des idées est nécessaire à l'indépendance de l'admiration (2) ». Cette indépendance doit être complète, à leur avis, morale et physique ; elle doit être un moyen d'isolement, de retraite hors de la vie courante pour pouvoir la jugei", moins partialement, et pour ne pas être corrompu par des influences insensibles. Pour eux-mêmes, ils ont mis ce principe en application, quelque dure que leur parût souvent cette claustration siugulière, consacrée par le temps et l'habitude, mais souvent pénible de leur propre aveu : « Aujourd'hui, premier jour de l'année, écrivent-ils le 1 " janvier 1870. pas une visite, pas la vue

(1) La Fauslin, p. 233.

(2) Idées et Sensatiojis, p. 193.

de quelqu'un (jui vous aime. Personne. La solitude et la souffrance ! (1) ».

Ces tendances aristocratiques n'ont pas été, en effet, sans influer sur leur pessimisme, sur leur tristesse navrante. S'ils avaient vécu au XVIII™" siècle, à une époque de délicatesse intellectuelle, de scepticisme raffiné, peut-être eussent-ils été heureux. Le scepticisme (2), au XVIII""" siècle, faisait partie de la santé de l'esprit, au lieu d'être, comme au XIX"' un motif «d'amertume et de souffrance». Leur individualisme y aurait passé pour une séduisante fantaisie, car la vie n'y était pas, comme elle l'est aujourd'hui, hostile à tous ceux qui ne suivent pas plus ou moins la grande voie commune, et la lettre de cachet était moins redoutable que l'opinion publique actuelle. Et ils auraient vu leur originalité s'épanouir, à l'aise, hors du voisinage grossier des critiques et des lecteurs de journaux plus ou moins ignorants.

Mais, forcés de vivre malgré eux au milieu d'une démocratie, leurs instincts froissés ont déterminé en eux l'éclosion d'un pessimisme de plus en plus sombre, d'un dégoût pour toutes choses, sauf pour l'art, leur seule satisfaction, leur seule consolation. Ce pessimisme éclate à maintes pages du Journal en réflexions amères ou indignées sur la vulgarité croissante de la population, son «avachissement », sa bêtise, sa lâcheté: «L'avachissement, l'indifférence de cette population, vivant sous la main de cette canaille triomphante, m'exaspère. Je ne puis, sans entrer en rage, écrit Edmond le 5 mai 1871, la voir continuer sa vie badaudante. Que de ce vil troupeau d'hommes et de femmes, il ne sorte pas une indignation, une colère qui atteste le sens dessus-dessous des choses humaines et divines ! Non, Paris a tout simplement l'aspect d'un Paris au mois d'août, par une année très chaude. Oh ! les Parisiens de maintenant, on leur

violerait leurs femmes entre les bras On leur ferait pis, on

leur prendrait leur bourse dans la poche, qu'ils seraient ce qu'ils

(1) Journal, Xonxei III, p. 321.

(2) Journal, tome III, p. 50.

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sont, les plus lâches êtres moraux que j'aie a^is (1) ». Le môme dédain, la même ironie amôre se retrouve à plusieurs années de ilistance chez Edmond : « Oui, dit-il, j'ai le dédain de l'humanité que je côtoie chez les grands, et le laisse un peu trop voir, mais j'ai le droit, ayant méprisé, dans ma vie, bien des choses, aux pieds desquelles je l'ai vu agenouillée, cette humanité-là (2) ». Et ce dégoût s'apphque autant et plus, comme chez leurs personnages, aux formes qu'aux sentiments. D'ailleurs, les formes vulgaires ne sont que les manifestations d'une mentalité, d'un tempérament, d'instincts, peu raffinés. Ils détestent le public jusque dans son rire, parce que ce rire sans intelligence éclate comme le triomphe d'une esthétique démocratique : « Il y a, disent-ils, un certain rire du public, à ce qui est vulgaire, bas et bête, qui nous dégoûte (3) ».

Aussi A'-oient-ils avec une tristesse cruelle et découragée l'avènement au pouvoir des hommes de la basse bourgeoisie, les concessions croissantes faites à la démocratie, la marée montante du prolétariat submergeant une élite de plus en plus isolée. Dès 1867, ils écrivaient danslenr Journal : « La race des ministres est descendue, et je crois qu'elle ne peut guère descendre plus bas. Sous Louis-Philippe, c'étaient encore des professeurs ; aujourd'hui, j'en vois un qui est un vrai gaudissart, avec des favoris de marin de la Méditerranée, l'encolure d'un placeur de gros vins et d'un homme à femmes de la Gannebière, enfin le brun poilu qu'on voit dans les photographies obscènes de Devéria. Ce ministre est h la fois plat, humble, rogue et haut (4) » . Mais il est deux principes politiques et sociaux, chers à la démocratie actuelle, qui exaspèrent au plus haut degré les Goncourt: le principe du suffrage universel et celui do la propagation de l'instruction publique.

Le suffrage universel les choque particulièrement, parce qu'il

(1) Journal, tome IV, p. 288.

(2) Journal, tome VII, p. 128.

(3) Journal, tome I", p. 291.

(4) Journal, tome III, p. 1G7.

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constitue l'arme la plus redoutable de la démocratie, la plus sûre garautie de l'écrasement de l'élite, de la minorité, par la majorité : « Dans l'élile de ceux qui pensent, il se fait une visible réaction contre le suffrage universel et le principe démocratique, écrivent-ils, et des esprits se mettent à voir le salut de l'avenir dans une servitude de la canaille sous une aristocratie bienfaisante des intelligences (1) ». Ils partageaient le rêve bien chimérique de cette élite, mais ce rèvc ne fut pas de longue durée. Les élections de 1809 les détrompèrent brutalement, en leur montrant déjà établi (2), appliqué ce principe qu'ils jugeaient détestable : « Les élections ! Eh bien ! quoi f C'est le suffrage universel tout brut ! Après de si longs siècles, une si lente éducation de l'humanité sauvage, revenir à la barbarie du nombre, à la victoire de l'imbécillité des multitudes aveugles (3) ».

C'est que le suffrage universel représentait à leurs yeux l'anéantissement d'une civilisation vieille de plusieurs siècles, un brusque retour aux temps des invasions des Goths, à l'enfance quelque peu grossière du moyen âge.

L'instruction publique, conséquence nécessaire du suffrage universel, leur semble aussi néfaste (4). Elle engendre en effet la médiocrité générale, entretient dans la masse une illusion de valeur et la volonté de domination: « Le péril, le grand péril do la société moderne, écrivent-ils dans Idées et Sensations, est l'instruction. Toute mère du peuple veut donner, et, à force de se saigner aux quatre veines, donne à ses enfants l'éducation qu'elle n'a pas eue, l'orthographe qu'elle ne sait pas. De cette folie générale, de cette manie partout répandue dans le bas de la société de jeter ses enfants par-dessus soi, de les porter au-dessus de son niveau, comme on porte les enfants au feu d'artifice, il s'élève une France de plumitifs, d'hommes de lettres et de bureau, une France oiî l'ouvrier ne sortant plus de l'ou-

(1) Journal, tome Kl, p. 206.

(2) Journal, tome III, p. 301.

(3) Journal, tome IV, p. 340.

(4) Journal, tome I", p. 60.

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vrier, le laboureur du laboureur, il n'y aura bientôt plus de bras pour les gros ouvrages d'une patrie (1) ». En dehors de ce danger matériel, les Goncourt voient un danger moral : celui de l'absorption de l'élite par cette armée de plumitifs, d'hommes de Joltres et de bureau, faussement civihsés, à qui l'instruction sommaire reçue n'a pu donner la distinction, ni l'intelligence, mais a suffi pour les remplir d'assurance et d'ambition

« Du moment que deux classes se trouvent en contact, écrivent-ils, c'est la classe inférieure qui dévore la classe supérieure. ... Tous les états subalternes, subordonnés aux autres de droit, finissent par en devenir les supérieurs de fait. Aujourd'hui l'avocat est soumis à l'avoué, l'artiste au marchand, l'architecte à l'entrepreneur, le fermier au journalier... (2) ». Eu résumé, l'aristocrate au prolétaire. Et ce fâcheux contact qu'on aurait dii éviter à tout prix, c'est à l'instruction et au suffrage universels qu'il faut l'attribuer, si l'on partage le pessimisme aristocratique des Goncourt.

On conçoit donc bien la véritable raison qui a poussé des âmes si délicates, si sensitives, à s'isoler dans le culte de l'art, loin du bruit du vulgaire, dédaigneuses de l'opinion contemporaine et des appréciations de la critique : « 11 y dans l'esprit de tout homme tenant une plume, une pente à mépriser le public qui le lira demain et à respecter le public qui le lira dans dix ans (3) ». Un mince espoir les prend d'une postérité qui les comprendra, qui leur rendra justice, d'une lointaine génération plus aristocratique de goûts que la génération actuelle, et moins dominée par l'esprit bourgeois, moins démocratisée, plus avertie. Ils ont rendu cette impression dans ;]f«/i6'//e Salomon : « Eue idée noire lui montrait l'avenir de ses ambitions et de ses rêves au-delà de sa vie, tenait- suspendu l'artiste sur la pensée et presque le souhait de mourir, comme sur la promesse et la tentation des justices de la Mort, des réparations de cette Postérité vengeresse

(1) Idées el Sensations, p. 177.

(2) Charles Demailly, p. 134.

(3) Idées et Sensations, p. 159.

que les vaincus de l'art attendent, qu'ils pressent, qu'ils appellent, qu'ils hâtent quelquefois (1) ». Ce rêve de l'avenir meilleur et ce culte de l'art sont les seules satisfactions, les uniques consolations de leurs instincts aristocratiques froissés par la vie ; et même en art, ils trouvent à peine quelques rares jouissances assez parfaites pour leur causer un plaisir intime. Ils vont droit au beau suprême et mystérieux, au beau sans expression pour des sens moins invertis (2), au beau des cultures savantes et qui rappelle le moins la nature « naturelle ». « Eté chez un pépiniériste de Bourg-la-lleine, racontent-ils. acheter un magnolia. Nous nous sommes sentis là, mordus d'un nouveau goût de rareté, du goût des objets d'art de la nature. C'était tout ignoré et tout nouveau en nous, cette appréciation de la belle ligne d'une plante, de la qualité distinguée de sa feuille, de son aristocratie^ pour ainsi dire ; car la nature a, comme l'humanité, ses êtres préférés, caressés, auxquels elle donne une beauté spéciale et supérieure. Et sans rien y connaître, nous A'oici devenus amoureux des deux arbres les plus chers du pépiniériste (3) ».

Malgré ces consolations, les Concourt et leur œuvre demeurent profondément pessimistes, et ce pessimisme même, ils le doivent à leurs instincts aristocratiques aigris et froissés. Chez eux existe une véritable esthétique delà souffrance, de la souffrance morale en particulier. On remarque, en effet, que tous leurs personnages sont des êtres à qui l'existence est douloureuse, et que les Concourt considèrent cette douleur comme une preuve de la beauté, de l'élévation de leurs sentiments. La souffrance des personnages des Concourt, comme leur propre souffrance, proAient toujours des conditions de vie, créées par la société moderne à des êtres suprêmement délicats et raffinés. En leur témoignant de là sympathie, de l'admiration affectueuse, les Concourt veulent attirer sur eux la sympathie, l'admiration

(1) Manette Salomon, p. 354.

(2) Idées et Sensations, p. 70.

(3) Journal, tome III, p. 228.

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du lecteur, et amener celui-ci à protester avec eux contre cette société, contre cette démocratie envahissante qui nivelle les conditions, qui autorise une lutte sans merci entre les appétits déchaînés pour le plus grand profit des audacieux et des moins scrupuleux. Telle est la thèse do Charles Demaiily ; tous leurs romans, d'ailleurs, ou presque tous, ne sont que d'éloquentes protestations contre cette force funeste qui crée un art populaire officiel, qui met une jeune fille de sentiments délicats presque dans la nécessité de s'unir à quelque parvenu dont elle a horreur, à moins qu'elle ne meure de consomption et de souffrance morale (Renée Mauperin), qui livre une malheureuse servante à toutes les embûches de la débauche populaire et qui la promène de l'hôpital à la fosse commune (Germinie Lacerteux), qui favorise la dégradation progressive de la prostituée jusqu'au dernier degré de l'abrutissement (la Fille Elisa).

Si l'on avait demandé aux Concourt les remèdes qu'ils proposaient à cet état générateur de souffrances, ils auraient été fort embarrassés ; probablement, ils se seraient gardés de répondre, et, s'ils avaient répondu, c'eût été probablement pour dire qu'il n'en existait point. Mais, cette conviction même engendre le pessimisme le plus parfait, et l'étalage de la souffrance, qui pourrait être une protestation contre la société, devient une protestation contre la destinée. C'est par cet élargissement que la souffrance se transforme en objet d'esthétique, comme dans la tragédie antique.

Lorsqu'il est évident, comme chez les Goncourt, que cette protestation, cette résignation mélancolique s'élèvent contre la fatalité démocratique, créatrice de souffrances, destructrice d'inégaUtés, on peut dire que l'on se trouve en présence d'une esthétique essentiellement aristocratique, et que là réside le caractère propre qui la distingue.

Les Goncourt, en définitive, sont des hommes du XVIH'"' siècle, brutalement jetés par la fatalité dans un siècle très différent de leur mentalité, comme ils auraient été jetés dans un bagne. Ils n'ont jamais pu supporter sans torture le contact de la

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foule (1), ni voir sans angoisse leurs pièces de théâtre profanées par des regards incompétents. Après une représentation d'Henriette Maréchal, à Montparnasse, ils écrivaient cette phrase si caractéristique: «Au fond, nous avons souffert tout le temps, comme un homme qui verrait tutoyer sa maîtresse, chez un marchand de vin, par des hommes de barrière (2). » Ils ont vécu, au XIX'"" siècle, dans Fétat d'exaspération douloureuse d'aristocrates perdus au milieu de galériens; ils ont eu, toute leur vie, la sensation d'hommes tombés dans la fosse aux ours. Leur esthétique, avec ses caractères si originaux, procède tout entière de cet état d'esprit et de ce sens aristocratique fondaint'ntal. Aucune explication, pensons-nous, ne permettrait mieux (le les comprendre, ni de comprendre le mouA-ement artistique, dont la seconde moitié du XIX"^^ siècle leur est redevable.

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