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CHAPITRE III

Caractère des Goncourt

C'est vers 18o7-18o8, que les Goncourt commencèrent leur carrière d'hommes de lettres, bien que diverses publications, telles que V Histoire de la Société Française pendant la Révolution, soient antérieures à cette date. Nous nous placerons donc à cette é[)oque, pour étudier leur tempérament, qui nous paraît alors avoir atteint seulement son entier développement. Edmond vient d'avoir trento-six ans, Jules, vingt-huit. La vie a déjà eu le temps d'exercer son influence sur leur mentaUté, de développer certaines tendances, d'en réfréner d'autres, de leur enlever beaucoup d'illusions, d'irriter leurs instincts les plus violents, de fixer leur tempérament d'une manière désormais presque immuable.

Dans les Frères Zemganno, Edmond nous a laissé un portrait de chacun d'eux qui nous éclairera mieux que tout autre et une fois pour toutes sur les divergences de leur caractère. « Tous deux, ouverts à ce langage magnéti(jue des choses de la nature qui, pendant la nuit et le jour, parlent muettement aux organisations raffinées, aux intelligences d'élection, étaient cependant tout différents.

Chez l'aîné, les dispositions réflectives et les tendances songeuses de son être surexcité par une singulière activité cérébrale, appartenaient tout entières dans sa profession de la force et de l'adresse physiques, à l'invention abstraite de conceptions gymnastiques presque toujours irréalisables, à la création de rêves

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clownesques impossibles à mettre en pratique, à l'eufanlement d'espèces de miracles demandés aux muscles et aux nerfs d'un corps. Du reste, même dans la pratique matérielle de ce qu'il exécutait, Gianni donnait une large part à la réflexion et à l'action de la cervelle, et son axiome favori était : que pour poncer un exercice, il fallait un (juart d'heure de travail et trois (juarts d'heure de méditation.

Le plus jeune, resté avec bonheur un ignorant et dont toute la première instruction n'avait été guère faite que par la causerie bavarde et à bâtons rompus, du père pendant la montée, au pas, des côtes, et plus paresseux d'esprit que Gianni, et avec un balancement plus grand de la pensée dans le bleu ; en un mot plus bohémien de la lande et de la clairière, — et par cela plus poète — , vivant dans une sorte de rêvasserie heureuse, souriante, pour ainsi dire sensuelle, etd'oii tout à coup jaillissaient des imaginations moqueuses, des fusées d'une gaieté attendrie, des excentricités folles. Et ces qualités faisaient tout naturellement de Nello, l'arrangeur, letrouveur de jolis détails, le pareur, le fioritureur de ce qu'inventait de faisable sou frère (1) ».

De cette longue citation, il ressort qu'Edmond était plus méditatif, plus intellectuel, plus chimérique peut-être que son frère.

Dans le Journal, Jules avait d'ailleurs donné une description de leurs mentalités respectives, qui correspondait à celle des Zemganno et qui, rapprochée d'elle, la complète. « Je n'ai pas les mêmes aspirations que l'autre de nous, dit-il. Lui, sa pente, s'il n'était ce qu'il est, ce serait vers le ménage, vers le rêve bourgeois d'une communion d'existence avec une femme sentimentale. Lui est un passionné tendre et mélancolique, tandis que moi, je suis un matérialiste mélancolique... Je sens encore en moi, de l'abbé du XVllI' siècle, avec de petits côtés cruels du XVI" siècle italien, non portés toutefois au sang, à la souffrance des autres, mais à la méchanceté de l'esprit, (^hez Edmond, au contraire, il y a presque de la bonasserie. Il est né en Lorraine; c'est un esprit germain. Edmond se voit parfaitement militaire

(1) Les Frères Zemgaiino, p. 205.

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dans un autre siècle, avec la non déplaisance des coups et l'amour de la rêverie. Moi, je suis un latin de Paris... Moi, je me vois plutôt dans des affaires de chapitre, des diplomaties de communautés, avec une grande vanité de jouer des hommes et des femmes pour le spectacle de l'ironie. Est-ce qu'il y aurait chez nous une- naturelle prédestination de l'aîné et du cadet, comme elle fut sociale autrefois. Au résumé, chose étrange, chez nous, la plus absolue différence de tempéraments, de goûts, de caractère et absolument les mêmes idées, les mêmes sympathies et antipathies pour les gens, la même optique intellectuelle (1)».

Dans cette association étroite de vie et de travail, les deux êtres qui s'aimaient n'ont pas essayé de s'unifier ; ils n'y seraient, d'ailleurs, sans doute pas arrivés. Ils se sont bornés à profiter de leurs qualités propres, se corrigeant l'un l'autre de leurs excès, ayant eu la rare chance de se connaître bien et surtout de se juger avec bon sens. Aussi, grâce à cette fusion dans l'œuvre, mais dans l'œuvre seulement, ils nous ont fait jouir et profiter de ce qu'il y avait de charmant dans chacun d'eux, en s'efforçant de nous empêcher de deviner ce qui venait de Jules et ce qui venait d'Edmond.

Nous ne chercherons donc pas à étudier séparément le tempérament et la pensée des deux frères. Eux-mêmes ne l'auraient sans doute pas voulu. Après cet aperçu qu'ils nous ont laissé l'un et l'autre sur leurs divergences propres, nous nous attacherons à découvrir quels étaient les traits dominants de leur nature, et par conséquent ceux qui ont dû influer davantage sur leur esthétique.

Nous sommes tout d'abord attirés, chez les Goncourt, par l'intensité, l'étendue, la délicatesse de leur sensibilité. La première qualité de cette sensibilité est l'intensité. Ils vibrent à toutes les sensations, plus qu'aucune autre créature humaine. Le plus petit choc nerveux les ébranle et met en mouvement leurs

(1) Journal, tome II, p. 293.

facultés sensuelles et Imaginatives, lui un mot, ils sentent aussi violemment ([u'un être animé peut sentir. Tous leurs sens sont tenus en éveil et dans l'attente de la secousse espérée. Visions, odeurs, sons, caresses sont également perçues avec li; même plaisir ou la môme douleur, c'est-à-dire un plaisir ou une douleur à son maximum.

Cette sensibilité est très compréhensive ; non seulement elle s'applique aux sensations générales, mais encore elle sait en découvrir de nouvelles et de particulières. C'est une sensibilité de poètes.

« Les cérémonies mortuaires des gens que j'aime, me donnent une absence de l'existence qui n'est pas sans charme. Il me semble que le restant de ma vie demi-morte se perd et s'efface dans des bruits de cloches, de psalmodies, des murmures d'orgue, des pleurs de femmes, des bruits douloureux et doux à la fois (1) ». Cette .perception douloureusement douce, dont ils parlent dans leur Journal, est bien significative. Elle révèle un tempérament de poète, car le propre du poète est précisément de sentir 'le charme de la tristesse et la mélancolie de la joie.

Leur sensibilité est tellement liée à leur imagination, que ces deux facultés ne s'éveillent pas isolément. Ils imaginent des sensations réelles, mais antérieurement perçues, et qui leur servent de point de départ à une sorte de rêve sensuel. Ou bien ils croient réellement sentir des sensations purement imaginaires, ce qui augmente singulièrement l'acuité de leur sensibilité et donne aux impressions reçues un caractère de complexité spéciale. Jamais un plaisir ou une douleur ne vienneut d'un seul sens, de même qu'en face d'une peinture ou près d'un piano, leurs sensations ne seront jamais purement picturales ou auditives. Ils seront frappés, tout au contraire, d'un détail en apparence étranger au spectacle ou à l'impression priiu'i[)ale, et ce détail les obsédera. V]\\ exemple probant de leur genre de sensibilité se trouve dans Idées et Sensations :

(1) Journal, tome IV, p. 351.

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« Ce que j'aime surtout dans la musique, dit l'un des deux frères, ce sont les femmes qui l'écoutent. Elles sont là comme devant une pénétrante et divine fascination, dans des immobilités de rêve que chatouille, par instants, Teffleurement d'un frisson. Toutes, en écoutant, prennent la tête d'expression de leur figure ; leur physionomie se lève et peu à peu rayonne dune plus tendre extase. Leurs yeux se mouillent de langueur, se ferment à demi, se perdent de côté ou montent au plafond chercher le ciel. Des éventails ont. contre les poitrines, un battement pâmé, une palpitation mourante comme l'aile d'un oiseau blessé ; d'autres glissent d'une main amollie dans le creux d'une jupe; et d'autres retroussent, avec leurs branches d'ivoire, un vague sourire heureux sur de toutes petites dents blanches. Les bouches détendues, les lèvres doucement entr'ouvertes, semblent aspirer une volupté qui vole. Pas une femme presque n'ose regarder la musique en face. Beaucoup, la tète inclinée sur l'épaule, restent un peu penchées , comme sur quelque chose qui leur parlerait à l'oreille; et celles-ci laissant tomber l'ombre de leur menton sur les fils de perles de leur cou, paraissent écouter au fond d'elles. Par moments, la note douloureusement raclée sur le cœur d'un violoncelle fait tressaillir leur engourdissement ravi, et des pâleurs d'une seconde, des diaphanéités d'un instant, h peine visibles, passent sur leur peau qui frémit. Suspendues sur le bruit, toutes vibrantes et caressées, elles semblent l)oire de tout leur corps le chant et

l'émotion des instruments La messe de l'amour, on dirait

que la musique est cela pour la femme (1) ».

Ainsi, ce qui les frappe dans une audition musicale, ce qui les émeut, c'est l'impression des spectatrices. Ils suivent la phrase mélodique mille fois mieux en la lisant dans les yeux des femmes, qu'en se recueillant pour écouter. La sensation pour avoir été déplacée, n'en est pas moins vive. Il s'y est mêlé simplement un élément intellectuel. De même dans la page suivante. «Le

(1) Idées et Sensatiuns, p. 1.

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pas d'un mendiant auquel on n'a pas donné, et qui s'en va, vous laisse son bruit mourant dans le cœur (1)». Ce bruit mourant laissé dans le cœur et non dans les oreilles, cette rcsonnance singulière des pas du mendiant sont d'un effet d'autant plus saisissant que l'expression est ici parfaitement adéquate à la sensation. Leur sensibilité par son acuité même leur a fait trouver les termes les plus justes.

Les Goncourt sont aussi remanjuables par la délicatesse de leur sensibilité. Ils perçoivent les impressions les plus ténues. Le plus faible bruit, la plus infime secousse suffit à mettre leur système nerveux en branle. Ils sont touchés à la vue des objets inanimés, semblables à ce Charles Demailly dont ils disent : « Cela qui agit si peu sur la plupart, les choses avaient une grande action sur Charles. Elles étaient pour lui parlantes et frappantes, comme les personnes. Elles lui semblaient avoir une physionomie, une parole, cette particularité mystérieuse qui fait les sympathies et les antipathies. Ces atomes invisibles, cette âme qui se dégage des milieux de l'homme avaient un écho au fond de Charles. Un mobilier lui était ami ou ennemi. Un vilain verre le dégoûtait d'un bon vin; une nuance, une forme, la couleur d'un papier, l'étoffe d'un meuble, le touchaient agréablement ou désagréablement, et faisaient passer les dispositions de son humeur par les mille modulations de ses impressions. Aussi le plaisir ne durait-il pas pour lui. Charles lui demandait un ensemble trop complet, un accord trop parfait des créatures et des choses. C'était un charme bien vite rompu. Une note fausse dans un sentiment ou dans un opéra, une figure ennuyeuse, ou môme un garçon de café déplaisant, suffisaient à le guérir d'un caprice, d'une admiration, d'une expansion ou d'un appétit (2) ^>.

Les Concourt, sous le nom de Charles Demailly, n'ont fait que reproduire leurs propres impressions. Ce raffinement de lasen-

{1) Journal, tome I", p. 4.

(2) Charles Demailhj, p. 72.

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sibilité ou plutôt de la sensitivité, d'où dérive « leur goût de l'objet d'art et de l'ameublement, et que nous étudierons ultérieurement, leur sera infiniment précieux pour faire de « la micrographie romanesque » selon l'expression do M. Bourget. « Par nalui-e et par éducation, cet écrivain (M. Bourget parle d'Edmond seul parce que Jules était mort à cette époque, mais ce jugement aurait pu s'appliquer aux deux frères) possède une intelligence aiguisée jusqu'à la maladie, de la nuance infiniment ténue et de la créature infiniment raffinée. Il n'aperçoit pas, comme Balzac, ou Zola, de vastes ensembles, et il n'a pas davantage la vision de la personne saine et simple, au fonctionnement normal, aux sensations coordonnées que montrent, avec un art exquis, certains romanciers anglais ou russes. En revanche, il est incomparable, dans l'analyse, par le menu, d'une suite de modifications nerveuses ou dans la peinture d'un de ces tourmentés comme la civilisation moderne en produit trop (1) ».

M. Bourget nous révèle, en même temps, un autre caractère de leur sensibilité : la morbidesse qui dérive à la vérité des précédents, mais qui mérite une mention spéciale parce que leur esthétique se caractérisera précisément par le goût du morbide. Si les Concourt ont senti avec une telle intensité, une telle acuité, une telle délicatesse, c'est qu'ils étaient des malades, ou, plus exactement, des névropathes. Ils souffraient parce qu'ils ressentaient toutes les impressions de détail avec une égale force, et que les sensations de plaisir sans mélange sont infiniment rares.

lis parlent d'ailleurs de leurs souffrances dans Charles Demailly : « Cette sensitivité nerveuse, cette secousse continue des impressions désagréables pour la plupart et choquant les délicatesses intimes de Charles plus souvent qu'elles ne la caressaient, avait fait de Charles un mélancolique (2) ». Cette lutte, ce heurt continuel de la sensibilité contre les obstacles, les ennuis, les chagrins de la vie, avaient contribué à irriter la névropathie des

(1) Bourget. Ess. de Psych. contemp., tome II. p. 189.

(2) Charles Demailly, p. 73.

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GoiicoLirl. Leur tempérament les y disposait très fortement ; Jules surtout, avait depuis son enfance une santé délicate ; il devait souffrir toute sa vie et mourir de maladie nerveuse. Leurs travaux intellectuels augmentaient c(;tte fièvre mentale, surexcitaient leurs nerfs, et cela d'autant plus ([u'ils faisaient effort pour affiner encore leurs sens endoloris.

De leur névropathie on peut discerner trois causes: leur tempérament, l'influence de leur temps et de leur genre de vie, et enfin la volonté de se laisser dominer par elle. L'influence de leur temps, ils l'ont avouée eux-mêmes dans Charles Deinailly : « Le syst(>me nerveux est surmené à l'heure qu'il est, comme il ne l'a jamais été, disent-ils. Les appétits de bien-être, les exigences des carrières, les exigences de position, d'argent, de luxe du ménag-^ tel qu'il est constitué, la concurrence illimitée en tout ont fait la prodigalité de l'effort, de la volonté de l'intelligence en un mot, la dépense exagérée des facultés et des passions humaines. L'activité de chacun, du haut au bas de l'échelle, a été doublée, triplée, (juadruplée. Tous nous sommes surexcités... et jusqu'à nos enfants, dont nous poussons l'esprit qui bégaye, comme on pousse une plante en serre chaude. C'est une circulation fiévreuse de la vie, une irritation, presque une crise de tout ce qui est la partie délicate, et comme immatérielle de notre individu (l) ».

La vie moderne brûle l'être, elle le dessèche ; la vie cérébrale produit un effet encore plus rapide, elle le déforme. « C'est un des phénomènes de l'état de civilisation, écrivent-ils dans Charles Deinailly, d'intervertir la nature primitive de l'homme, de transporter la sensation physique dans le sensorium moral et d'attribuer aux sens de l'àme, les acuités et les finesses que l'état sauvage attribue à l'ouïe, à l'odorat, à tous les sens du corps. Charles Demailly en était un remarquable et malheureux exemple. Nature délicate et maladive, sorti dune famille où s'étaient croisées les délicatesses maladives de deux races dont il était le dernier rejeton et la pk^ne expansion. CharU>s pos-

^1) Charles lïetnniUti, ji. 231.

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sédail a un degré suprême le tact de rimpressionnaljilité. II y avait en lui une perception aiguë, presque douloureuse de toutes choses et de la vie (1) ».

Ce phénomène de désorganisation qui s'exerce sur Charles, s'était exercé sur les deux frères et en particulier sur Jules, aggravé du reste par une vie cérébrale trop intense. « Je m'aperçois tristement, écrit l'un des deux frères, que la littérature, l'observation, au heu d'éniousser en moi la sensibilité, l'a étendue, raffinée, développée, mise à nu. Cette espèce de travail incessant, qu'on fait sur soi. sur ses sensations, sur les mouvements de son cœur, cette autopsie perpétuelle et journalière de son être, arrive à découvrir les fibres les plus délicates, à les faire jouer de la façon la plus tressaillante. Mille ressources, mille secrets se découvrent eu vous pour souffrir. On devient à force de s'étudier, au lieu de s'endurcir, une sorte d'écorché moral et sensitif, blessé à la moindre impression, sans défense, sans enveloppe, tout saignant (2) ».

Cette secousse perpétuelle et douloureuse imposée au système nerveux produit un état morbide et anormal. « Ah ! s'écrient-ils dans leur Journal, la belle désorganisation physique, que fait, même chez les plus forts, les plus solidement bâtis, la vie cérébrale. C'est positif, nous sommes tous malades, quasi fous, et tout préparés à le devenir complètement (3) ». Cette constatation, au lieu de les effrayer, de les arrêter dans cette voie, qui peut être fatale à leur intelligence, à leur vi(> même, leur fait presque plaisir. C'est qu'ils se rendent compte de l'auxiliaire précieuse qu'est une sensibilité maladive, pour un homme de lettres. Ils s'en glorifient comme d'une originalité très rare et dont ils comprennent le mérite.

« Nous trouvons les livres que nous Hsons, écrits avec la plume, l'imagination, le cerveau des auteurs, disent-ils. Nos livres à nous, nous semblent bien écrits avec cela, mais encore

(1) Charles DemaiUy, p. 72.

^2) Journal, tome II, p. 15.

;3) Journal, tome V. p. 50.

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avec ceci ; — et c'est leur originalité — , avec nos nerfs et nos souffrances ; en sorte que chez nous, chaque volume a été une déperdition nerveuse, une dépense de sensibilité en môme temps que de pensée (1) ».

Et cependant, cette acuité de perception dont ils se glorifient, cette sensibilité morbide qu'ils cultivent avec soin, de quelles douleurs ne sont-elles pas payées? Avant d'aboutir à cette effroyable agonie, Jules avait enduré des souffrances continuelles. Il se sentait poursuivi par le bruit : « Sous l'agacement du bruit, écrit-il dans &on Jour?ia/, il arrive une espèce d»; maladie nerveuse de l'oreille, l'acuité de la perception devient douloureusement infinie, et l'on ne souffre pas seulement du bruit, mais de la prévision et de l'attente du bruit, et, le bruit fait, on souffre encore de ce qui est si long à mourir dans les ondes sonores (2) ». Jules avait beau changer de chambre, d'appartement, de quartier, de contrée, le bruit l'empêchait toujours de dormir.

Les plus petits détails de la vie quotidienne, s'ils viennent à rencontre de leurs dispositions d'esprit, suffisent à les tourmenter. « Il me semble que tout joue faux autour de moi. Je souffre au contact des autres. Le bruit des paroles et des gens qui m'entourent, me blesse et m'agace. Ma bonne, ma maitresse me paraissent plus bêtes que les autres jours. Mes amis m'ennuient et me semblent s'entretenir d'eux-mêmes plus qu'à l'ordinaire. La sottise que j'accroche ou avec laquelle je suis forcé d'échanger quelques mots, me grince aux oreilles. Tout ce que j'approche, tout ce que je touche, tout ce que je perçois me gratte à rebrousse-nerfs. Je n'attends rien et j'espère cependant quelque chose d'impossible, un transport, je ne sais comment, loin des milieux où je vis, loin des journaux annonçant ou n'annonçant pas le passage du Tessin par les Autrichiens, loin de mon moi contemporain, littéraire et parisien, un transport qui me jetterait dans une campagne couleur de rose,

(1) Journal, tome III, p. 207.

(2) Journal, tome III, p. 189.

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semblable à la a Folie », de Fragonard, gravée par Janiiiet, et où la vie ne m'embêterait pas (1) ».

Celle douleur, provoquée par l'imperfeetiou du milieu où ils vivent, cette insociabilité qu'elle provoque à sou tour parfois, découlent naturellement de cette sensil)ilité aiguë qui les rend les plus charmants des névropathes. Ils ont souffert pour avoir trop recherché « les choses exquises », et pour ne pas s'être contenté de ce que le monde terrestre pouvait leur offrir. Ils ont souffert, en un mot, parce qu'ils étaient des dilettaiites et des quintessenciés, ce dont ils se vantent, d'ailleurs, comme de leur qualité la plus incontestable.

« Du talent, peut-être en avons-nous, disent-ils dans le Journal, et je le crois, mais d'avoir du talent, il nous vient moins d'orgueil, que de nous trouver des espèces d'êtres impressionnables, d'une délicatesse infinie, des vibrants d'une matière supérieure et les plus artistes à goûter l'aile de poularde braisée que nous mangeons ici, un tableau, un dessin, une boite de laque, un bonnet de linge de femme, le suprême et l'exquis de toutes choses raffinées et inaccessibles aux gros sens du public (2) ». Ce raffinement déterminera une particularité de leur esthétique. C'est grâce à lui qu'ils créeront autour de leurs personnages, des décors variés, mais toujours artistiques, et qu'ils donneront même aux plus populaires de leurs héros, des aspirations à l'élégance et aux jouissances rares et déhcates.

n faut encore noter, chez les Concourt, le développement remarquable du sens de la vue, et, par suite, la préférence qu'ils accordent aux impressions visuelles. « Critiques et louanges me louent et m'abiment sans comprendre un mot de ce que je suis », pense Charles Demailly. « Toute ma valeur, ils n'ont jamais parlé de cela, c'est que je suis un homme pour qui le monde visible existe (3) ». Cette définition d'eux-mêmes, renouvelée de Gautier, est singulièrement forte et précise. Cela veut

(1) JuuniaL tome I«% p. 272.

;2) Journal, tome III, p. 166.

3) Charles Demaillij, p. 85.

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dire, d'abord, qu'ils ne se complaisent ni dans rabstraclion ni dans l'absolu, que les idées pures ne les toucbent pas et qu'ils ne retiennent comme élément de jouissance esthétique que les objets matériels dont la vue semble appréhender les contours.

Le fait qu'ils furent des hommes « pour qui le monde visible existe », explique leur prédilection pour les peintures de milieux, de paysages, d'intérieurs, de robes. Ils avaient été préparés à la peinture littéraire par leurs années de peinture proprement dite et de celles-ci, nous l'avons déjà mentionné, ils avaient toujours gardé leur œil de coloristes : « Je réfléchis combien un de mes sens, la vue, m'a coûté, dit Charles Demailly . Combien dans ma vie, aurai-je tripoté d'objets d'art, et joui par eux ! insensible ou à peu près aux choses de la nature, plus touché d'un tableau, que d'un paysage, et par l'homme (pjc pur Dieu (1) ».

Les (Joncourt indiquent par là le caractère le plus original de leur sensitivité. C'est une sensitivité spéciale, à la fois d'artistes et de poètes, de rêveurs et de coloristes. Chez eux, la sensation se transforme immédiatement. Au même instant qu'ils éprouvent une impression, ils voient la manière de la rendre perceptible aux autres ; ils en voient pour ainsi dire la photographie littéraire.

«Je suis couché avec la migraine, écrit Jules de Concourt dans le Journal, et les bruits des choses au loin, se transforment, se poétisent, arrivent aux sens, idéalisés. Les seaux d'eau, dont les cochers lavent les voitures dans les cours, prennent, pour moi, des bruissements et des fraîcheurs de jets d'eau de l'Alhambra (2) ». Leur sensibilité trouve le moyen de transposer des sensations vulgaires et banales en sensations quinlessenciées. On comprend dès lors qu'ils préfèrent un tableau à un paysage, .parce que dans le paysage, ils ne voient que le tableau.

Ilodenbach, dans la Revue de /*ari.s, explique assez bien la nature de cette sensibilité spéciale. « Les Concourt étaient nés

(1) Charles de MailLij, p. 80.

(Z) Journal, tome II, p, 191.

/. h'Kfficti/jHc lien limirourl.

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collectionneurs >, dit-il. « Or on n'est pas collectionneur par un penchant de l'esprit, une aptitude mentale. Cette disposition est un phénomène nerveux. Tous les collectionneurs sont ce que les physiologistes appellent des « tactiles», ayant l'esthétique du toucher, et réceptifs d'impressions d'art par le bout des doigts. Les Concourt, de plus, avaient la vue aussi sensibilisée que le toucher. Même, ils commencèrent par dessiner, faire de l'aquarelle, s'orienter vers une carrière de peintres. Aujourd'hui encore, ne comprend-t-ou pas, à voir l'œil extraordinaire du survivant (Edmond), cet œil rond, vaste, comme taillé à facettes par la lumière changeante, (ju'il est un œil merveilleusement impressionnable, un œil qui subit comme un attouchement, le reflet des objets, un œil contre lequel est blotti un écheveau de nerfs, transmettant vite, en une télégraphie magique, l'impression de couleur au cerveau, en môme temps que les nerfs du tactile transmettent l'impression de la forme (1).

Mais, il faut ajouter que les sensations tactiles ne sont pas aussi intenses chez eux que les sensations visuelles. Parce qu'ils sont peintres et parce qu'ils sont impressionnistes, ils éprouvent avant tout la sensation de la couleur. Comme le dit M. Bourget, « les Concourt ne sont pas des plastiques à la manière de Théophile Gautier. Ils ont bien vite reconnu que la forme n'est qu'un cas particulier de la couleur, et que la saillie des objets résulte d'une dégradation des teintes, c'est donc la couleur, qu'ils s'ingénient à reproduire (2) » . Leur prose, leur style, seront destinés à donner l'illusion de couleur. Ils chercheront des épithètes imagées, brillantes, ou plutôt celles-ci se présenteront d'elles-mêmes à la suite des impressions rétiniennes.

Leurs descriptions, grâce à ce travail, seront de petits tableaux avec des [)remiers plans, des ombres, des fonds. Voici un exemple de nuances exactement notées. « J'étais ce soir dans un café. Le gaz s'était éteint en même temps que minuit. J'avais devant moi un verre et une cannette de cristal, lignés de l'étroit éclair

(1) RoDENBACH. Rcvue (le Paris, 15 mars 1896, p. 441. ■2) RouRGF.T. Eus. (la Psi/rii. ronlemp., p. 176, tome II.

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lumineux des toiles chardinesqucs ; dans le fond ténébreux, entre les flammes droites des deux bougies sur lesquelles montaient les fumées bleues des pipes, des crânes luisants, avec d'intelligentes virgules de lumière sur les tempes, des gens ayant une idiote discussion, à propos d'une partie de dominos. Parla baie d'une porte ouverte, un garçon étendant un tapis sur un billard, et derrière lui, un autre entrant dans la pièce avec un matelas roulé sur sa tète (1) ». Leur rétine perçoit les valeurs instinctivement et l'importance des détails ne paraît ordonnée que par des touches plus ou moins vives.

Ace goût de la forme et de la couleur peut se rattacher la passion que les Concourt eurent toute leur vie pour les spectacles du cirque. «Le théâtre où nous allons est le cirque. Là, nous voyons des clowns, des sauteurs, des franchisseurs de cercles de papier, qui font leur métier et leur devoir: au fond les seuls acteurs dont le talent soit incontestable, absolu comme les mathématiques ou, mieux encore, comme le saut périlleux. Car en cela, il n'y a pas de faux semblant de talent ; ou on tombe, ou on ne tombe pas (2) ». Cette crainte du rire du vulgaire, qui, chez eux, tue la sensation esthétique et ce goût des jeux plastiques, des libres développements de forces et encore des manifestations de leur sensibilité dilettante et raffinée.

Percevant le ridicule en toutes choses, ironiques et délicats, ils souffrent du contact des mentalités médiocres, des rapports qu'ils sont obligés d'entretenir avec leurs semblables, et ils ont, par suite de ces froissements continuels, un peu de la haine de Stendhal contre le bourgeois et contre la banalité de ses plaisirs.

Au dire de son frère, Jules raillait presque inconsciemment les gestes solennels, les manières empruntées des passants, le cant indestructible des modes et des usages. IValurellement distingués, hommes du monde de naissance, ils ne pouvaient s'empêcher de voir les efforts vers la distinction, de ceux (|ui n'en étaient pas originellement doués. M. Prudhomme, dans toutes ses incar-

(l) Journal, tome l", p. 83.

^2) Journal, tome 1'', p. 291.

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imlioiis, dans ses tentatives les plus diverses, fut toujours leur tète de turc. C'est que M. Prudhomme représentait à leur époque en France une véritable autorité. Sans originalité, sans intelligence, ce bourgeois que 48 n'avait pas réussi à abattre, prétendait régenter les mœurs, l'art et la littérature. 11 y avait une manière de vivre convenue, des règles esthétiques convenues, le beau convenu; et personne n'avait le droit d'y rien changer.

« Il est permis en France de scandaliser en histoire » écriventils. « On peut écrire que Xéron était un philanthrope ou que Dubois était un saint homme. Mais en art et en littérature, les opinions consacrées sont sacrées et peut-être, au XIV siècle, est-il moins dangereux de marcher sur un crucifix que sur les beautés de la tragédie (1) ».

De môme en peinture ou en sculpture, il y avait le Beau de l'Institut, celui qui était approuvé et qu'on devait chercher à imiter au détriment de l'originalité, du génie même. « Ce qu'il y a de plus divers et de plus opposé, natures, tempéraments,aptitudes, vocations, toutes les manières personnelles de sentir, de voir, de rendre les divergences, les contrastes, ce qu'une Providence sème d'originalité dans l'artiste, pour sauver l'art humain de la monotonie, de l'ennui; les contraires absolus qui doivent faire la contrariété des admirations, ces germes ennemis et disparates d'un Rembrandt et d'un Vinci à venir tout

cela! Vous enfermez tout cela dans un pensionnat, sous la férule d'un pion du Beau! Et de quel Beau ! Du Beau patenté par l'Institut (2) ». Et ce beau patenté par l'Institut n'esta leurs yeux qu'un lieau ennuyeux qui ressemble à « un pensum du Beau (3) » .

Le tempérament sensible et indépendant des Concourt se révolte contre cette domination de la masse bourgeoise et inintelligente, primant une minorité aristocratique et intellectuelle. Au nom de l'art et de la littérature, poussé par une tendance

(1) Journal, tome 1", p. 393.

{2) Manette Saloinon, p. oH.

(3) Idées et Sensations.

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insuiTectionnelle iiiiicc el liée à leur sensibilité, ils déclarent la guerre aux oppresseurs du taleut, qu'ils soient d'ailleurs bohèmes ou bourgeois. « Il va en nous, disent-ils, un instinct qui nous pousse à l'encontre d.isdespotismes d'hommes, de choses, d'opinions. C'est un don fatal que l'on reçoit en naissant et auquel on ne peut se soustraire. Il y a des esprits qui naissent domestiques et faits pour le service de l'homme qui règne, de l'idée qui réussit, du succès : ce terrible dominateur des consciences; — et c'est le plus grand nombre, et ce sont les plus heureux. Mais d'autres naissent, et nous sommes de ceux-là, avec un sentiment insurrectionnel contre ce qui triomphe, avec des entrailles amies et fraternelles pour ce qui est vaincu et écrasé sous la grosse victoire des idées et des sentiments de l'universalité, avec enfin cette généreuse et désastreuse combativité qui, dès huit ou dix ans, leur fait se donner des coups de poing avec le tyran de leur classe, et, tout le reste de leur vie, les confine dans l'opposition de la politique, de la littérature, de l'art (1) ». Ils ont été des insurrectionnels parce qu'ils étaient pour ainsi dire en dehors de toute classe sociale, en marge des sociétés et qu'ils en souffraient Ils appartenaient de naissance à l'aristocratie, ils en avaient les goûts, les manières et, par suite, le dédain de la bourgeoisie. Mais, en tant qu'hommes de lettres, ils vivaient dans un tout autre public; ils rencontraient devant eux, leur barrant la route, les bohèmes qui se considéraient comme les seuls véritables artistes ou hommes de lettres, et ne voulaient, pas se laisser « concurrencer » par des amateurs. Edmond s'en est plaint notamment dans le Journal, tome Vil, p. 186. Ainsi donc scandalisant les bourgeois et suspects aux bohèmes, se retiraientils dans leur isolement, méprisantà la fois les premiers d'ignorer le caractère principal de l'aristocratie, (jui consiste précisément dans le fait d'être une aristocratie d'intelligence, et récriminant contre l'autocratie tyranniquedes seconds en art et en littérature. « Quand Miirger écrivit la « Vie de Bohème », disent-ils, il ne se doutait guère (|u'il écrivait l'hisloire d'un monde qui allait être

(1) Journal, tome I", p. 325.

102 PIERRE SABATIEK

un pouvoir au bout de cinq ou six aus, et cela est cependant à riieure qu'il est. Ce monde, cette franc-maçonnerie de la réclame règne et gouverne et défend la place à tout homme bien né. C'est un amateur, et avec ce mot-là, on le tue: a-t-il derrière lui les in-folio d'un bénédictin, ou apporte-t-il un peu de la fantaisie de Henri Heine. Oui, rà ne fait rien, c'est un amateur, et il sera déclaré amateur par tous les gagistes des feuilles de chou. Sans qu'on s'en doute, cet avènement de la Bohème, c'est la domination du socialisme en littérature (1) ».

La Bohème se compose pour eux de tous ces écrivains, poètes, romanciers, journalistes, le plus souvent sans talent, et qui dépensent le. peu qu'ils en ont à empêcher tout homme étranger à leur clan, d'avoir du succès. Les Goncourt furent, toute leur vie, en butte aux attaques de la Bohème. On les accusa de faire de la littérature « par manie », en amateurs, comme ils auraient tout aussi bien fait de la peinture. Les cabales dont chacune de leurs œuvres, surtout leurs œuvres théâtrales, devaient être l'objet, ils les durent à ce qu'ils n'essayèrent jamais de faire taire la Bohème, en se mêlant volontairement à elle. Par tempérament, par cette sensibilité délicate et raffinée dont nous avons déjà parlé, ils se tenaient constamment à l'écart de ce groupe tout puissant, mais dont les manières, les mœurs, les habitudes littéraires mêmes leur répugnaient.

Les bourgeois, d'autre part, ne leur étaient pas plus sympathiques. Ils leur paraissaient ridicules, médiocres, le plus souvent intéressés, ennemis de toute idée neuve, comme de toutes les aspirations élevées et originales qu'ils sentaient jaillir du plus profond d'eux-mêmes. Ils voyaient entre eux et les bourgeois une barrière presque aussi infranchissable que celle qui les séparait de la Bohème. « Puis entre nous et ce monde, disent-ils, il y a un fossé. Notre pensée, vivant au-dessus des choses bourgeoises, a de la peine à descendre au tcrre-à-terre de la pensée ordinaire, tout entière alimentée par les basses réalités de la vie et la matérialité des événements journaliers. Oui, nous sommes de

(1) Journal,toxïie I"', p. 123.

L'iiSTHÉTIOl'H DKS CONCOCRï 1(K{

ce monde, nous en avons le langage, les gants, les bolles vernies, et cependant nous y sommes dépaysés et mal à l'aise, comme des gens déportés dans une colonie, dont les colons n'auraient que les dehors à notre portée, mais l'àme à cent lieues do la nôtre (1) ».

Ce qu'ils reprochent à la bourgeoisie, c'est d'avoir déteint sur toutes les classes de la société, et de hmr avoir comnmniqué le goût de l'argent, le manque d'enthousiasme, le plat bon sens et les admirations de commande. « Si j'étais tout à fait riche, écrit Jules, dans le Journal^ j'aurais aimé à faire une collection de toutes les saletés des gens célèbres sans talent, payant au poids de l'or le plus mauvais tableau, la plus mauvaise statue de celuici et de celui-là. Cette collection, je l'aurais livrée à l'admiration des bourgeois, et après avoir joui de leur stupide épatement, sur l'étiquette et le grand prix de l'objet, je me serais livré à un éreintement éi)ilepti(|ue conqjosé avec du fiel, de la science et du goût (2) ».

Ici transparaît dans une boutade, l'ironie de Jules ; mais à travers celte plaisanterie d'apparence insignifiante, on lit le regret de voir préférer des œuvres plates à celles pour lesquelles un auteur a dépensé « le meilleur de soi-même ». Et la bourgeoisie est d'autant plus coupaljle de ses méprises, qu'elle est par son éducation, par ses loisirs, par son luxe, plus à même de juger les beautés originales et sincères. Aussi se laissent-ils aller à des paroles du plus violent beylisme contre cette classe triomphante. « Ce serait un grand débarras de la bêtise chic et de l'imbécillité élégante, s'écrient-ils, qu'une machine infernale, qui, par un beau jour, tuerait tout le Paris faisant de 4 à 6 heures le tour du lac du JJois de Boulogne (3) ». A leurs yeux, il n'est pas de véritable aristocratie sans intelligence, et ce que l'on est convenu d'appeler de ce nom n'est souvent qu'une certaine bourgeoisie grossièrement parée des élégances du passé.

(1) Journal, tome 1", p. 194.

(2) Journal, tome I", p. 277.

(3) Journal, iome II, p. 252.

104 PIERRE SABATIRR

Les Coiicoui't reprochent encore à la bourgeoisie son manque (l'enthousiasme et le culte presque exclusif du plat bon sens. Depuis la Restauration, et surtout depuis le règne de Louis- Philippe, aucune poésie, aucun souci d'art, aucun mobile élevé ne semblait avoir de prise sur les hommes. « Aujourd'hui, il y a des étourdis pleins de raison, des fous très pratiques, des viveurs très rangés. Ils me font penser, dit l'un des deux frères, à ce magasin qui avait pour enseigne : « Au Carnaval de Venise». On y vendait des bonnets do coton (1) ». Ils en veulent au bourgeois d'avoir communiqué l'ennui à la France entière et de l'y entretenir, en ne favorisant que l'éclosion d'œuvres convenues, et ils lui lancent cet anathème: « Jeunesse des écoles, jeunesse autrefois jeune, qui poussait de ses deux mains battantes, le style à la gloire ! .leunesse tombée à l'enthousiasme du plat bon sens! Jeunesse comptable et coupable des succès de Ponsard! (2) ».

Le bourgeois gentilhomme, tel est le type qu'ils méprisent comme un pantin, mais qu'ils détestent à cause de son autorité, et de ses prétentions, comme un tyran qui a réussi à tout rapetisser, à rendre mesquins les littérateurs et les artistes, et qui n'a su que créer un être digne de lui et de ses plaisirs : la Lorette; « Oh ! venez voir, courtisanes des grands siècles, s"écrient-ils, venez voir, magnifiques prêtresses de la Vénus Etœra, qui marchiez dans le vice comme sur un tapis de pourpre, triomphantes, ô contemptrices du lendemain, vous qui faisiez votre métier au soleil, « par amour de l'amour », comme dit l'Antoine de Shakespeare, impératrices de luxe, qui « maudissiez les coqs, parcequ'ils annoncent l'aurore », venez voir ces ménades rangées et ces modernes Aspasies ! Venez voir, venez voir ce roman Barème! 0 grandes dédaigneuses du viager, venez voir ces créatures, vos petites filles, détailleuses de volupté, dépouilleuses d'enfant, gratteuses de vieillesses, poétiques comme des tirelires ! Venez voir, vous qui viviez votre vie sans savoir oirelle vous menait, ô vous, qui jetiez le fond de votre coupe à l'avenir, et votre

(1) Journal, tome II, p. 275.

(2) Journal, tome I", p. 109.

L'ESmÉTIQUE DES fîOIVCOIIRT 105

couronne fanée aux soucis ([ui s'empressent, et votre tète à toutes les ivresses, et votre cœur à tous les vents, et vos lèvres h toutes les bouches, venez voir ce vice avare de lui-mènic et cette maigre carottière : la Lorette (1) ».

En un mot, leur sensibilité les fait s'insurger contre les sentiments intéressés. Ils sont enclins à pardonner à tout ce qui n'est pas entaché d'utilitarisme. Ils seraient tout près d'admirer le vice lui-même (|ui serait pratiqué d'une manière fastueuse, esthétique, insouciante. Mais la mentalité d'hommes d'affaires à laquelle ne peuvent se soustraire ni leslorettes, ni les artistes, ni les littérateurs d'aujourd'hui, leur répugne. Elle leur paraît, en quelque sorte, contre nature, grossière, monstrueuse, et plus encore funeste dans ses conséquences.

Ce marchandage et cette vénalité gagnent les classes intellectuelles : « Il est bien rare, écrivent-ds, qu'on se dévoue gratuitement à spiritualiser ses semblables. On démêle presque toujours, au fond des théories du beau, du bien, de l'idéal, l'aspiration à une place, à une chaire, à un bon logement, pour le théoricien (2) ». On se sert de tout, même des fausses convictions, pour obtenir honneurs ou argent. C'est une lutte acharnée, engagée entre les hommes, et comme tous ne peuvent réussir, ils se piétinent et s'entretuent. Les plus forts priment les plus faibles, et il en résulte des misères qui navrent la pitié des Concourt.

Ils sont d'ailleurs sensibles à toutes les misères physi(|ues et morales, à celles de l'ouvrier, de la fille, de la femme du peuple, comme à celle de l'artiste ou de l'homme de lettres. Leurs romans seront des tentatives d'apitoiement du public sur les laideurs de la société actuelle. Ils voudront en faire toucher les plaies à leurs lecteurs et les leur rendre aussi perceptibles qu'à eux-mêmes.

Ils n'espèrent pas du reste changer rien au cours des choses par leur œuvre de romanciers apôtres. Ils savent que la société

{l)La Lorette.

(2) Journal, tome H, p. 240.

KKj PIERRE SABATIEK

est une force inconscienle et quelle n'obéit qu'à un mécanisme aveugle. Le fatalisme est leur doctrine, mais ils croient de leur devoir néanmoins d'essayer d'ouvrir les yeux à leurs contemporains et de les attendrir sur ce qui les attendrissait euxmêmes si profondément. Cet attendrissement sincère du reste, les étonnait eux-mêmes. « C'est singulier, écrit Edmond, je suis un artiste, et je trouve qu'il n'y a que moi, dans le roman peuple, qui ait eu de la tendresse, des entrailles pour la canaille (1) ».

Le plus souvent, ils se borneront à décrire les misères, sans conclure ; à de très rares endroits, ils esquissent une théorie, et il faut avouer que leurs théories sociales ne sont pas dépourvues d'élévation.

« Dans une société qui serait une aristocratie, mais une aristocratie de capacités, ouverte au peuple, se renouvelant et se recrutant largement jusque dans les intelligences ouvrières, je rêverais, dit l'un des deux frères, un gouvernement ([ui essayerait de tuer la misère, abolirait la fosse commune, ferait place à tous les morts, comme à tous les vivants, décréterait la justice gratuite, nommerait des avocats des pauvres, payés par le seul honneur de l'être, établirait devant Dieu, à l'église, la gratuité et l'égalité pour le baptême, le mariage, l'enterrement ; un gouvernement qui créerait un ministère de la souffrance publique (2) ».

Ils souhaitent en [)remier lieu le gouvernement d'une aristocratie. Donc, pour eux. le suffrage universel est une erreur, comme tous les systèmes destinés à conférer de l'autorité à la masse. Le pouvoir ne doit être qu'entre les mains d'un petit nombre d'hommes éclairés et ils ne sont pas d'avis de favoriser l'instruction dans toutes les classes au delà d'un certain degré de savoir nécessaire à l'existence, a Le jour où tous les hommes sauront lire et où toutes les femmes joueront du piano, disentils, le monde sera en pleine désorganisation pour avoir trop

(1) Journal, tome VI. p. 60.

(2) Idées et Sensations, p. 104.

l'esthétique des (lONCoruT 107

oublié une phrase du Icstanient du cardinal de Uichelieu : « Ainsi qu'un corps qui aurait des yeux en toutes ses parties serait monstrueux, de même un Etat le serait, si tous les sujets étaient savants; on y verrait aussi peu d'obéissance que l'orgueil et la présorfiption y seraient ordinaires (I) ». Les (Joncourt redoutent particulièrement comme effet nécessaire de l'éducation de créer des aspirations chez des êtres qui ne pourront pas les satisfaire et qui, par suite, en souffriront. Les héros des Concourt seront précisément ces déclassés qui, par instinct et parfois par éducation, se sont fait une mentalité, des habitudes, une nature au-dessus du niveau social, oij la vie les force de se maintenir, et qui, sans cesse tiraillés et rebutés sont cruellement malheureux. Aussi les Concourt reprochent-ils aux couvents de développer chez les jeunes filles destinées à être des femmes d'ouvriers, des côtés poétiques, incompatibles avec les charges d'un foyer laborieux. « Tout ce tendre, tout ce vaporeux hystérique, toute cette surexcitation de la tête par le cœur-, font de la religion catholique un mauvais mode d'éducation de la femme pauvre. Elle la prédispose à l'amour idéal, et à toutes les choses romanesques et élancées de la passion, qu'elle n'est pas destinée à trouver dans son mari (2) ».

C'est parce qu'ils ont peur de la souffrance morale pour ces êtres mûrs et tout près des désillusions nécessaires de la vie, qu'ils voudraient les garantir de ces raffinements de la (dvilisation, auxquel on s'habitue trop facilement et dont la privation devient trop dure.

Mais là encore, ils se sentent impuissants. Les déclassés ne sont pas coupables eux-mêmes de leur infortune. Ils sont le résultat morbide des civilisations finissantes et anémiées, des civilisations ([ùi doivent bientôt mourir. Il y a un certain malaise moral qui se répand alors dans toutes les classes de la société et qui, de propre à quelques intellectuels et à quel(|ues névropathes, devient'insensiblement commun à tous. Ce malaise

(1) Journal, tome I", p. 195.

(2) Journal, tome 1"% p. 205.

108 pii::riîf sabaïieu

appelle uno révolution sociale, une anarchie nouvelle, qui doit régénérer la race, car « la sauvagerie est nécessaire tous les quatre ou cinq cents ans pour revivifier le monde. Le monde mourrait de civilisation. Autrefois, en Europe, quand une vieille population d'une aimable contrée était conS'enablement anémiée, il lui tombait du Nord sur le dos. des bougres de six pieds qui refaçonnaient la race ».

« Maintenant ({u'il n'y a plus de sauvages en Europe, ce sont les ouvriers qui feront cet ouvrage-là dans une cinquantaine d'années. On appellera ça la révolution sociale {!) ».

Les Goncourt ne se bornent pas à pressentir la révolution. Malgré leurs délicats instincts d'aristocrates, ils la souhaitent presque, et s'écrient dans Charles Demadly : « Qui sauvera le monde de l'anémie du XK""" siècle? Sera-ce dans quelques centaines d'années, une invasion d'ouvriers dans la société? (2) ». Ils prédisent une grande force à cette anarchie future. « L'anarchie aura une grande force, disent-ils, elle verra venir à elle, toutes lesdésiquilibrées, toutes les folles, toutes les hystériques, qu'a eues dans le principe, pour lui, le christianisme, et qu'aucun parti politique n'avaient pu enrégimenter comme ouvrières etmartyres(3) ». Ils auraient pu dire aussi que l'anarchie aurait précisément pour elle, toutes les Germinie Lacertcux, les Fille Elisa, toutes les Faustin. et les Madame Gervaisais ; mais il faudrait bien se garder de conclure de ces citations que les Goncourt professaient des sentiments anarchiques. Bien au contraire, ils furent des conservateurs et des hommes d'ordre ; ils respectèrent l'autorité établie et s'ils révèrent parfois de réformes sociales, ce fut seulement pour supprimer ou atténuer ce que le mécanisme aveugle delà société avait de cruel, et non pour renverser des institutions dont ils sont les premiers à reconnaître la beauté morale.

Ils savent comme d'autres, et peut-être mieux, ce qui est res-

(1) Journal, tome V^, p. 103.

(2i Charles Demailly, p. 283.

(3) Journal, tome IX, p. 56.

l'esthétique des concourt 109

pectable, et leur admiration pour l'amour professe librement ne les empêche pas de voir le caractère élevé de l'amour conjugal : « Je pensais, en vivant au milieu de ce ménage (les Béhaine). écrit Edmond, que l'amour d'une honnête femme pour son mari, est encore ce qu'il y a de meilleur en amour (1) ».

Ils n'aiment pas entendre railler le bien traditionnel. C'est cette habitude d'ironie à propos de toute chose estimable qui leur rendit Mérimée antipathique au premier abord : « Mérimée vient le soir (chez la princesse), et pour la première fois, nous l'entendons causer. Il cause, en s'écoutant, avec de mortels silences, lentement, mot par mot. goutte à goutte, comme s'il distillait ses effets, faisant tomber autour de ce qu'il dit, une froideur glaciale. Point d'esprit, point de trait, mais un tour cherché, une façon de vieil acteur qui prend ses temps, avec un fond d'impertinence de causeur gâté, un mépris affecté de tout ce qui est illusion, pudeur, convenance sociale. Je ne sais quoi de blessant pour les gens bonnement constitués, s'échappe de cette sèche et méchante ironie travaillée pour élonner et dominer la femme et les faibles (2) ».

Ils voient même dans cette tendance perpétuelle et bien moderne à la raillerie exercée contre toute chose respectable, le véritable danger qui menace la société du XIX™" siècle. « Ce qui tuera l'ancienne société, ce ne sera ni la philosophie, ni la science. Elle ne périra pas par les grandes et nobles attaques de la pensée, mais tout bonnement par le bas poison, par le sublimé corrosif de l'esprit français : la Blague (3) ». Ils en ont horreur et à maintes reprises dans leurs romans, comme dans \eur Journal, ils la définissent pour la mieux flétrir Ils s'attachent à montrer toute la différence qui sépare la Blague de l'Ironie mordante et spirituelle. La Blague est de sa nature sarcastique et méchante; elle veut tout abaisser, tout violer, tout profaner, et son plaisir est d'autant plus vif qu'elle a réussi à détruire un objet [)lns

(1) Journal, tome V, p. 137.

(2) Journal, tumc II, p. 310.

(3) Journal, tome III. p. :.'17

110 PlERIiK SABATIER

sacré. LesOoncourt ont d'ailleurs dessiné, d'après leur camarade Pouthier, uu type saisissant de blagueur. C'est l'Anatole de Manette Salomon, auquel, malgré son défaut, il n'ont pu retirer toute leur sympathie à cause de ses nombreuses qualités. Mais ils n'ont pas, à son propos, marchandé au lecteur leur horreur de la Blague : « La Blague, disent-ils, ce rire terrible enragé, fiévreux, mauvais, presque diabolique, d'enfants gâtés, d'enfants pourris de la vieillesse d'une civilisation, ce rire riant de la grandeur, de la terreur, de la pudeur, de la sainteté, de la majesté, de la poésie de toutes choses, ce rire qu'on dirait jouir du bas plaisir de ces hommes en blouse, qui. au Jardin des Plantes, s'amusent à cracher sur la Beauté des bètes et la royauté des lions; la Blague, c'était bien le nom de ce garçon (1) ».

La Blague leur semble meurtrière, parce qu'elle est par-dessus tout l'esprit de la classe ouvrière parisienne, se préparant à la révolution sociale et minant les édifices pour les détruire plus aisément. Mais la Blague ne s'est pas maintenue dans son milieu d'origine ; elle a gagné les milieux les plus élevés comme les plus bas, et ceux qui avaient par leur situation même, tout à redouter d'elle, n'ont pas hésité à la trouver plaisante et à l'adopter.

« La Blague, toujours la Blague, c'est de cela que nous mourrons, plus que de toute chose, et je suis flatté d'avoir été le premier à récrire (2) », dit Edmond dans son Jounial, et il est d'avis, ainsi qu'il en fait part à son ami Théo, < que la Blague a tué toutes les imbécillités héroïques, et que les nations qui n'ont plus de ça.... sont des nations condamnées à mourir (3) >. La Blague, c'est, à leurs yeux, l'esprit et larme de la démocratie, et quelquechose comme une force collective, aveugle, irresponsable et néfaste. M. Bourgot l'a fort bien aperçu : « La démocratie procède par vastes actions générales qui annulent à peu près la part de l'action individuelle, dit-il. Ainsi s'expliquent tant d'abdi-

(1) Manette Salomon, p. 30.

(,2) Journal, tome IV, p. 42.

^3) Journal,tome IV, p. 07.

l'esthétique des GOiNCOURT 111

cations de la volonté qui se produisent en nous et autour de nous. Aucun homme de bonne foi ne saui-ait douter de ce mal qui arrachait à Michelet vieilli son cri de découragement : « ce siècle riche et vaste, mais lourd, tend vers la fatalité ». Et il faisait un mélancolique retour sur cet allègre XVIII^ siècle, si criminel, mais si hardi de confiance intime et d'espoir, f(ui a mis au jour les héros de la Révolution et de l'Empire (1) ».

Le résultat immédiat de la Blague, c'est de tuer l'enthousiasme, la confiance intime et l'espoir, en un mot tout ce qui leur semble esthétique dans l'ordre sentimental, et ils le déplorent d'autant plus qu'ils ont ressenti, en eux-mêmes, cotte influence déprimante du scepticisme gouailleur. Eux non plus n'ont pas d'enthousiasme, eux non plus n'ont ni espoir, ni confiance intime, à peine possèdent-ils une certaine foi dans la justice de l'avenir qui les soutient contre les attaques, les sarcasmes, les Blagues de la critique. Mais à part cette constance dans la poursuite de leur idéal esthétique, idéal très personnel, que nous essaierons de définir, et sur lequel ils consentent à toujours s'illusionner, les Ooncourt n'eurent aucun enthousiasme profond : « J'ai eu des chaleurs de tête, des dévouements d'idées, des enthousiasmes d'ànie, ditl'un des deux frères ; mais àprésent, je juge qu'il n'y a pas une chose ou une cause qui vaille un coup

de pied dans le c au moins dans le mien (2). Une certaine

Blague, propre aux intellectuels, plus dissolvante que la Blague populaire, mais d'une manière moins grossière, qui consiste à percevoir le ridicule tk' toute chose, la vanité de tout geste, avait figé en eux l'élan intérieur nécessaire à l'action, mais non moins indispensable à la foi ; ils doutèrent donc de tout et ce doute atrophiera dans leur cœur deux formes de ' la sensibilité (jue le romantisme venait doxalter : le sentiment de la nature et le sentiment de l'amour. Cette lacune nous a semblé assez caractéristique de leur tempérament pour mériter un examen spécial .

(1) BouRGiîT. Ess. de Psyrii. contemp., tome II. p. 168.

(2) Journal, tnino I", p. 28:3.

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