CHAPITRE XXIX
La conception de 1 histoire chez les Goncourt
L'étude de la critique d'art, chez les Goncourt, nous amène en quelque sorte directement à leur conception de l'histoire, car celle-ci nécessairement devait se ressentir de leurs conceptions esthétiques. Si l'on suit, en effet, l'évolution du genre, on verra
(1) Journal, tome V, p. 313.
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que chacune de ses phases a correspondu à la menlalité de son époque. La méthode moderne que caractérise la classification et la discussion des sources, correspond à cet esprit de positivisme objectif qui a trouvé sa meilleure expression dans « l'Introduction à la médecine expérimentale » de Claude Bernard.
Nous ne serons donc pas surpris de rencontrer chez les Concourt une conception de l'histoire exactement en rapport avec celle qu'ils ont eue du roman. Il ne s'agit donc pas ici de faire une étude technique de la valeur de leurs ouvrages hislori([ues, ni de rechercher si telle circonstance de la vie de M™e (\q Pompadour ou de la du Barry n'a point^té vérifiée par les découvertes de l'érudition récente. 11 ne s'agit pas non plus de voir si, dans leur avidité du document rare et suggestif, ils ont assez pesé la valeur de leurs renseignements, ou assez vérifié la véracité ou la sincérité de leurs sources, si tel dossier découvert aux Archives ou chez le marchand d'autographes n'était pas suspect de partialité ou d'erreur, en un mot, si leur critique historique a été assez exercée, assez avertie. Ce serait l'objet d'un travail long et minutieux, mais sans grand rapport avec notre sujet, travail analogue à celui qui consisterait à confronter leurs connaissances médicales avec les résultats de la psychopathologie moderne .
Les Concourt ont bien eu la volonté d'être exacts, mais chez eux, cette exactitude n'est pas poursuivie pour elle-même ; elle ne l'est qu'en vue d'un effet esthétique. Ils ont le flair de la vérité, l'intuition de l'authentique, plutôt qu'ils n'en possèdent la science. Leur conception de l'histoire découle de leur esthéti({ue, comme découle de cette esthétique leur œuvre de critiques d'art. Les mêmes principes les ont dirigés dans ces doux ordres de travaux. Nous nous bornerons donc à montrer que leur conception de l'histoire est restée strictement fidèle aux principes constitutifs de leur esthétique générale.
L'intérêt d'une semblalile recherche ne nous parait pas négligeable, car, outre que l'œuvre historique des Concourt est
considérable (1), nous pensons que quelques-unes de leurs vues ont passé chez certains historiens modernes. Leurs ouvrages historiques, comme leurs romans, ont soulevé bien des controverses ; ils ont rencontré, dès leur apparition, plus d'adversaires que de partisans, et néanmoins, ils ont réussi à s'imposer. Ils ont intéressé, séduit, charmé les esprits contemporains dont les goûts et les tendances se trouvaient en harmonie heureuse avec leur mentalité ; et ils semblent bien, dans cet ordre, avoir fait école, une école sans qualificatif, moins déclarée que l'école du naturalisme dans le roman, mais tout aussi vivace et peut-être plus durable et mieux assurée.
Il convient de remarquer que les Concourt ont restreint leurs études historiques au XYIII""* siècle français. Ce siècle les séduisait particulièrement et, fait rare, il ne cessa jamais de les charmer. C'est en retraçant l'histoire de la société française pendant la Révolution, qu'ils se familiarisèrent avec la plume, et c'est après avoir évoqué les figures des actrices du XYIII™^ siècle, que cette plume tomba définitivement des doigts d'Edmond mourant. Le XVIII'"'' siècle fut pour eux, en quelque sorte, l'apogée de la France, l'apogée de sa civilisation, l'époque oii son génie propre fleurit avec le plus de grâces.
Le XVIII*^ siècle, ce siècle du «joli», du joli raffiné, contourné, mièvre, mais très exquis, gracile et musqué, torturé, mais suprêmement spirituel, représentait à l'esprit des Concourt l'époque où leurs rêves d'artistes pouvaient trouver leurs plus heureuses réaUsations. Si ce n'est pas Fàge du grand art pur et sévère, c'est du moins celui où l'art règne le plus uni-
(1) Liste des ouvrages historiques des Concourt :
Histoire de La société française pendant la Révolution (1854). — Histoire de la société française pendant le Directoire (1855). — Portraits intimes du XV lit siècle (1858). — Sophie Arnould (1857). — Histoire de Marie- Antoinette (1858). —Les maltresses de Louis ^^^(ISeO). — La du Barry (1860). ~ La Femme au XVIIt siécZe (1862). — La duchesse de Châteauroux et ses sœurs (187U rééd.)
Edmond seul: La Sainf-Huberty {mS2). -M''^ Clairon (1890). — La GuimardnS93\
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versellement en maître. Nul objet auquel il ne touche, nul recoin qu'il ne vienne enjoliver, nul bout de papier qu'il ne veuille enluminer d'une guirlande, nul portrait qu'il ne laisse veuf d'une rocaille ou d'une arabesque. Les Concourt, qui voulaient autour d'eux un décor choisi, qui n'aimaient que les bibelots précieux et qui rêvaient de relever les plus menus objets d'un cachet d'art, ne pouvaient que raffoler d'un siècle « qui orna tout de l'amabilité de l'art, qui éleva le joli au style et répandit ce style dans les plus petites choses de ses entours, de ses usages, de ses habitudes; qui apphqua le talent du dessinateur et du gra- A^eur jusqu'au décor du moindre bout de papier, de ces mille petites feuilles volantes qu'une société se passe de main en main; adresses, cartes, invitations, billets de faire part, factures de marchands, passe-ports, contremarques de théâtre, qui ne voulait pas un seul imprimé sans y trouver un plaisir pour l'œil.... (1) ». Au XVIIP siècle, l'art était entré dans les mœurs ; il faisait partie de la vie quotidienne, il pénétrait dans l'intimité pour l'égayer, il créait autour des êtres ce décor raffiné auquel aspiraient les Concourt; il réussissait à transformer en chefsd'œuvre les ustensiles les plus modestes de la vie courante, les bonbonnières et les chauffeuses, les tabatières et les écritoires, les métiers de tapisserie et les « bonheur du jour ». Aucune fausse-note ne venait déparer ces visions élégantes, aucune discordance de tons ne rompait l'harmonie des couleurs suaves et douces des évocations ; l'àme des personnages semblait vivre dans une atmosphère d'art dont elle se pénétrait elle-même, et les Concourt, amoureux du XVII I" siècle, ne pouvaient savoir si l'art de cette époque était l'émanation des hommes, ou si les hommes n'étaient eux-mêmes que l'expression de l'art ambiant, tant les mentalités et les objets vibraient à l'unisson.
Le XVIÏI" siècle recelait encore une autre puissance de séduction à laquelle le tempérament des Concourt devait se montrer particulièrement sensible. Aristocrates, ils ont deviné le charme aristocratique qui se dégage des témoignages de cette époque,
(Ij VArl du XVIII' siècle, tome II, p. 7. Ed. Quantin.
des papiers jaunis et des bergères fanées, des pastels pâlis et des tapisseries cvanescentes. Ils en ont eu l'intuition, la perception spontanée, la divination inconsciente, divination confirmée plus tard par les révélations irréfutables des autographes et des objets d'art. Ils se sont laissés prendre aux grâces distinguées des sœurs de Nesle, à l'élégance altière et racée de Marie- Antoinette, ils ont aimé spontanément ces figures du XVIII' siècle, ces personnages rares qui ne devaient jamais abdiquer leur maintien, ni oublier leur parfaite éducation même en prison, même au seuil de la mort : « Enfermée aux Madelonnettes, à la maison d'arrêt de lame de Sèvres, au Plessis, au Luxembourg, la vieille société de France n'abdique pas. Elle se maintient, elle se conserve ce qu'elle était. Elle demeure, toutes ses tètes vouées à la guillotine, la confrérie bien née des hautes politesses. La révolution, la prison, la ruine, Sanson qui attend, ne lui font oublier ni une grâce, ni un salut, ni le pas, ni la visite. Elle garde, elle gardera dans le pli de robe de la dernière marquise, la tradition des courtoisies ; et quand un de ses membres est condamné au tribunal révoUitionnaire, il envoie faire ses compliments à ses amis (1) ». Et ce courage dans le maintien, cette force d'àrae appliquée à conserver jusqu'à la guillotine l'attitude habituelle firent sur les Goncourt la plus profonde impression. Ils se sont plus à en citer des exemples, avant de les mettre en scène dans leur drame : la Patrie en Danger.
Les Goncourt furent encore attirés vers l'étude du XYIIt^ siècle, à cause de sa proximité de l'époque moderne. Pour eux, le XVIIP siècle était encore vivant, ou du moins il avait la possibilité de revivre dans certaines âmes d'élite : « Un siècle est tout près de nous, écrivaient-ils dans la préface de la Femme au Xyill""' siècle. Ce siècle a engendré le nôtre. Il l'a porté et formé. Ses traditions circulent, ses idées vivent, ses aspirations s'agitent, son génie lutte dans le monde contemporain. Toutes nos origines et tous nos caractères sont en lui : l'âge moderne date de lui. Il est une ère humaine, il est le siècle français par exel-
(l) Histoire de la Société française pendant la Révolution, p. 323.
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lencc (1) ». Les premiers peut-être, ils ont songé que le XVIIIe siècle, malgré des différences plus apparentes que réelles, avait porté en germe la plupart des tendances du XIX" siècle et ils ont été amenés à rechercher dans l'étude du règne de Louis XV et de celui de Louis XVI, les origines du modernisme. Ils ont eu dès lors l'ambition, ambition de psychologues, mais aussi de dilettantes, de faire revivre un temps cher entre tous et de l'évoquer pour leur satisfaction intime et pour celle de quelques initiés. Tout comme Flaubert sur les ruines de Carthage, ils éprouvaient à cette évocation mie joie intense, un plaisir qui les délassait des crudités et des noirceurs des « lèpres modernes ». « J'étais ces jours-ci, écrit Edmond en 1876, avec Sophie Arnould, et la Saint-Huberty ; j'étais avec la famille des jolis dessinateurs qui s'appellent les Saint-Aubin ; je travaillais dans les archives et le papier galant de l'ancienne académie de musique, je retournais et retournais dans mes cartons et ceux de Destailleurs , ces dessins de grâce qu'on n'a plus refaits, je me sentais heureux et je me trouvais dans le temps et avec les gens que j'aime (2) î>.
L'histoire du XVIII™' siècle a donc été pour eux la plus délicieuse et la plus intéressante des diversions. Ils ont subi au plus haut point ce charme de A'olupté raffinée, de volupté sensuelle et distinguée qui se dégage des livres, des tableaux, des objets les plus menus de cette époque heureuse. Leur tempérament d'artistes, leurs instincts de pervertis intellectuels les portaient naturellement à comprendre et à aimer ces héros et ces héroïnes du Sopha ou des Liaisons dangereuses qui faisaient pardonner leur sécheresse de cœur par un sentiment si exquis des voluptés quintessenciées : « Volupté ! c'est tout le XVIII^ie siècle. Il respire la volupté, il la dégage. La A-olupté est l'air dont il se nourrit et qui l'anime. Elle est son atmosphère et son souffle. Elle est son élément et son inspiration, sa vie et son génie.. Elle circule dans son cœur, dans ses veines, dans sa tète. Elle répand
(1) Préface de la Femme au XXI 11^ siècle, p. 1.
(2) Journal, tome V, p. 280.
l'enchantement dans ses goûts, dans ses habitudes, dans ses mœurs et dans ses œuvres. Elle sort de la bouche du temps. Elle sort de sa mam, elle s'échappe de son fond intime et de tous ses dehors. Elle vole sur ce monde, elle le possède, elle est sa fée, sa muse, le caractère de toutes ses modes, le style de tous ses arts, et rien ne survit de ce siècle de la femme que la volupté n'ait créé, n'ait touché, n'ait conservé comme une relique de grâce immortelle dans le parfum du plaisir (1) ».
N'est-ce pas cette volupté qui a été le principal attrait conscient ou inconscient des Goncourt pour le XVIII"" siècle, et qui a fixé l'orientation de leurs recherches historiques ?
Mais cette histoire du XYIII"* siècle, ou plutôt ces évocations de certaines figures ou de certains milieux du temps, ils ne les ont pas réalisées au hasard, sans règle et sans principe, au gré de leur caprice et de la fantaisie du jour. Ils ont entendu faire de l'histoire en historiens et en historiens novateurs : « J'ai conscience, écrivait Edmond, qu'en histoire, sortira bientôt de dessous terre une génération pareille à celle qui s'est levée dans le roman, une génération qui se mettra à faire l'histoire à mon imitation. Oui, quoique les jeunes semblent jusqu'ici enracinés dans le vieux passé et les vieilles méthodes, j'ai la conviction que d'ici à peu d'années, même parmi les élèves de TEcole des Chartes, il y aura un abandon des siècles antiques, pour remonter aux siècles modernes, et là, avec la documentation de ces temps, ressusciter des morts, parmi cette humanité vraiment galvanisable (2) ». Et cependant un fait nous étonne. Epris qu'ils étaient de modernisme, ils auraient dû être attirés A'ers l'histoire du XIX™'' siècle. Or, jamais ils n'ont songé à lui consacrer même un volume. Peut-être considéraient-ils le roman de mœurs contemporaines comme la seule histoire intéressante du XIX"^ siècle, car pour eux les faits ne comptent guère et l'historien ne doit avoir le souci que de la vérité psychologique et de l'exactitude des décors.
(1) V Amour au XVIII" siècle, p. 4.
(2) Journal, tome VI, p. 17.
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Au reste, leurs ouvrages historiques, comme nous le verrons plus loin pour leurs romans, furent, presque tous, des monographies. Ce goût de la monographie découle directement de leurs tendances individualistes. Ce qui les intéresse, dans le ^yjjjme giècle et dans la société moderne, c'est toujours et avant tout l'individu, le type déterminé. Cet individu, ce type, ils veulent le connaître et le représenter dans sa plénitude et dans sa complexité. Aussi, les Aboyons-nous, au cours de leur carrière littéraire, choisir certaines figures et s'efforcer de les évoquer à nos yeux, en nous présentant d'elles une biographie minutieusement exacte. Et ces figures, étudiées par les Concourt, sont infiniment diverses, infiniment contrastantes. Admirateurs de Marie-Antoinette, ils ont rendu justice aux charmes, voire aux qualités de Madame du Barry, et s'il est un trait commun à toutes ces figures, à toutes ces biographies, c'est bien ce sens exquis de la féminité, cette déHcate intuition de la séduction féminine qui nous est apparue déjà comme un des caractères de la physionomie morale des Goncourt.
Ils ont été les historiens de la femme, comme ils devaient en être les romanciers. N'ont-ils pas intitulé un de leurs ouvrages : La Femme au XVIIP siècle ? 11 semble même que tous les autres n'en soient que des chapitres plus développés. Avec la reine Marie-Antoinette, les sœurs de Nesle, Madame de Pompadour, la du Barry, la comtesse d'Albany, la Guimard, Théroigne de Méricourt, les Goncourt ont étudié l'influence de la femme à travers le XYllI"" siècle ; et lorsqu'on ouvre Y Histoire de la société française pendant la Révolution et pendant le Directoire^ on se trouve encore en présence d'une histoire de la femme et de son rôle à une époque de troubles civils.
A chacunede ces femmes, ils ont su garder, ils ont tenu même à garder son individualité propre. Pour le lecteur att(Mitif, il apparaît clairement qu'ils n'ont pas voulu étudier ces figures, par rapport à un ensemble, parce qu'elles représentaient des types, mais bien plutôt pour elles-mêmes. En un mot, ils n'ont pas seulement vu le rôle de Mario-Antoinette, ils ont aimé sa personne ; dans Madame du Barry, ils ont considéré moins la
maîtresse du roi que la fille parvenue, qui garde à travers ses aventures un fond d'instincts charitables, la créature du peuple, naturellement portée au sacrifice. Ils ont parlé de chacune d'elles en biographes, mais surtout en amoureux infiniment éclairés, infiniment artistes, se rendant compte de l'originahté intime de toutes ces silhouettes éteintes auxquelles ils voulaient redonner une heure de vie, une heure de séduction.
Aussi, n'eurent-ils nullement l'ambition d'être des historiens, au sens vulgaire du mot. Dans le XVIII"*" siècle, ils n'ont cherché à approfondir, ni à éclairer les crises politiques ou les évolutions sociales. Ils n'ont rien de commun avec les apôtres de l'histoire philosophique et générale, avec un Taine ou un Hanoteaux. Tous leurs désirs se bornent à vouloir évoquer quelques physionomies de cette époque, à les évoquer de la manière la plus vivante et la plus artistique. Même dans leur Histoire de la Société française pendant la Révolution et pendant le Directoire, ils ne perdent pas de vue les individualités, surtout les individualités féminines. LaReine ou Théroigne deMéricourt, Madame Tallien ou Madame Roland, telles sont les figures que leur plume se plait à distinguer parmi la cohue turbulente de cette période troublée, où les femmes semblaient avoir perdu, pour la plupart, les grâces de leur sexe : « Les femmes de la Révolution, écrivaient-ils, manquent d'une grâce et de ce quelque chose de leur sexe, qui est le charme même des actrices de l'histoire : elles ne sont pas femmes, elles sont de cette « mascula proies », dont parle le poète (1). »
Leur conception de l'histoire n'est faite ni d'abstrations ni de généralités. Ils n'ont voulu conter ni la genèse des doctrines, comme Taine, ni l'enchaînement des événements comme Mignet, qui ne voyait dans les individus que des agents à peine conscients ou des rouages aveugles. En histoire comme eh critique d'art, comme dans le roman, ils sont restés des individualistes dédaigneux des idées générales, épris des réalités sensibles, des matérialités concrètes, et des charmes du monde extérieur, épris
(1) Histoire de la Société française pendant la Révolution, p. 372.
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surtout des individualités originales par quelque côté, exceptionnelles de quelque manière, supérieures toujours et désireux de révéler la supériorité, de communiquer le charme de ces êtres oubliés.
Ku apparence, ces monographies ne sont inspirées par aucune théorie philosophique. Les Concourt ont voulu être des évocateurs et des évocateurs artistes. Rien de plus. Ils ne laissent (|ue peu de place au développement de réflexions morales. A l;i, différence des Thiers et des Michelet, et, disons-le, de la très grande majorité des historiens, ils n'ont pas le souci de faire triompher telle ou telle thèse politique ou sociale, soit en nous l'exposant directement, soit en nous présentant les faits de toile sorte qu'il nous serait impossible de ne point conclure. Ils appliquent en histoire, comme dans les autres genres qu'ils ont cultivés, la doctrine de l'art pour l'art, en ce sens qu'ils ne veulent pas gâter ni travestir l'exactitude ou le caractère esthétique de leur évocation, pour donner une leçon morale sans intérêt pour les lecteurs futurs. Certes, ce n'est pas la tâche de l'historien, en admettant que ce soit celle du philosophe de faire du prosélytisme pour une cause, ou encore d'influer d'une manière quelconque sur l'esprit des jeunes générations. L'historien ne doit avoir que deux soucis, celui de l'exactitude et celui de l'art, et ces deux soucis doivent eux-mêmes être intimement liés, car ils ne sauraient être profitables que par leur connexité.
Plus qu'aucun autre, les Concourt ont eu le souci de la vérité. Le désir de rendre cette vérité dans sa clarté, dans sa complexité, dans sa plénitude a été toujours leur principal aiguillon : « Ces livres, écrivaient-ils dans la préface des Maîtresses de Louis XV, comme les livres qui l'ont précédé, a été écrit en toute liberté et en toute sincérité. Nous l'avons entrepris sans préjugés, nous l'avons achevé sans complaisances. Ne devant rien au passé, ne demandant rien à l'avenir, il nous a été permis de parler du siècle de Louis XV, sans injures, comme sans flatteries (1) ».
Et cependant en histoire, comme dans le roman, les Concourt
(1) Préfaces el Manifestes, p. 214.
n'ont pas le souci de toute vérité. Ils savent négliger ces vérités banales, inexpressives du style et du caractère d'une époque, ces vérités qui ne frappent pas l'imagination, qui ne résument rien, qui sont des lieux communs, qui appartiennent à tous les temps et n'éclairent ni une physionomie, ni une société. C'est précisément dans le choix des vérités, dans leur interprétation que doit se manifester le tempérament de l'artiste. Certes, la tâche est délicate et les écueils difficiles à éviter. Sous prétexte de choisir ou d'interpréter, l'historien est fort tenté de travestir et de faire ainsi fausse route ; s'il ne choisit pas, d'autre part il accumule les détails oiseux dont la succession fastidieuse n'offre que l'intérêt d'un dictionnaire Les Concourt ont recherché la vérité dans sa quintessence, la vérité raffinée, expressive, originale, la vérité caractéristique d'une physionomie ou d'une époque, la vérité qui peint et qui éclaire d'un jour cru les traits d'une figure, d'un intérieur, d'un temps. A la lecture, ces monographies nous apparaissent comme des merveilles d'art et de vérité. Ainsi, pour Madame du Barry, ils ont tenu à évoquer les trois ou quatre incarnations, la fille, la maîtresse de Louis XV, la grande dame de Luciennes, la prisonnière de Sainte-Pélagie. Ils ont saisi les moments caractéristiques, et négligé les heures de transition, poar mieux éclairer ces visions principales. Mais, pour orner ces visions, pour les compléter, ils n'ont rien omis; ils ont accumulé les détails, ils ont soigné jusqu'aux arrièreplans du décor évocateur ; ils ont poussé jusqu'à l'excès le souci de l'exactitude et de la vérité .
Pour eux, l'histoire devait être, suivant le mot de Michelet, < une résurrection » , une évocation d'êtres disparus et que l'historien situe dans leur cadre pour leur redonner momentanément une vie plus complète. Au lieu de ne voir dans les personnages historiques, que leurs actes matériels, ils s'intéressent à leur âme, comme ils s'intéresseraient à des amis très chers. Et, en ceci, les Concourt se sont montrés novateurs et consciemment novateurs : « Les siècles qui ont précédé notre siècle, ne demandaient à l'historien que le personnage de l'homme et le portrait de son génie. L'homme d'état, l'homme de guerre, le
poète, le peintre, le grand homme de science ou de métier étaient montrés seulement en leur rôle, et comme en leur jour public, dans cette œuvre et cet effort dont hérite la postérité. Le XIX""" siècle demande l'homme qui était cet homme d'étal, cet homme de guerre, ce poète, ce peintre, ce grand homme de science ou de métier. L'àme qui était en cet acteur le cœur qui a vécu derrière cet esprit, il les exige et les réclame ; et s'il ne peut recuillir tout cet être moral, toute la vie intérieure, il commande du moins qu'on lui en apporte une trace, un jour, un lambeau, une relique (1) ».
Ils répondaient ainsi aux désirs du lecteur moderne assoiffé de renseignements sur la vie privée des persoimalités célèbres et pensant que l'étude de leur rôle officiel pur et simple n'aboutit qu'à une connaissance bien incomplète et bien inintéressante de leur individualité. Le rôle officiel reste en effet lui-même inexplicable pour qui n'en connaît pas les mobiles secrets. Or ces mobiles secrets et tout puissants, il faut les rechercher avec une précision minutieuse dans le tempérament, dans les évén,ements de la vie quotidienne, dans le milieu, dans l'atmosphère du personnage. En môme temps qu'une résurrection l'histoire apparaît dès lors comme une reconstruction, et cette reconstruction opiniâtre et délicate fut la tâche que se proposèrent les Goncourt : « Nous tentons de reconstruire avec la lettre autographe, figure à figure, un siècle que nous aimons, disaient-ils dans la préface des Portraits intimes. Nous essayons de ranimer ces hommes et ces femmes quelquefois avec une correspondance, trop souA^ent avec une lettre. Hélas ! le fou, la Révolution, les épiciers ont fait nos documents bien rares (2)». Cette reconstruction, poursuivie avec patience parles Goncourt, se base sur des documents de genres infiniment divers, et souvent d'apparence futile. C'est par la notation des faits les plus petits, mais les plus expressifs, que l'historien arrive le mieux à l'évocation d'une physionomie ou d'une époque ; c'est surtout par la rela-
(1) Préface des Portraits intimes, p. II. (ii) Idem, p. v.
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tioii précise des modes, des gestes, des usages, qu'il cii fera ressortir le caractère original et qu'il le rendra perceptible au lecteur. Tel est bien le but des Goncourt historiens et tel est en particulier l'idéal qu'ils visent dans leur ouvrage sur la Femme au XVI It siècle. X'ont-ils pas du reste écrit dans la préface: « Par l'analyse psychologique, par l'observation de la vie individuelle et de la vie collective, par l'appréciation, des habitudes des passions, des idées, des modes morales, aussi bien que des modes matérielles, nous voulons reconstituer tout un monde disparu, de la base au sommet, du corps à l'àme (1) ».
Aussi les voyons-nous, dans tous leurs ouvrages d'histoire, descendre jusqu'aux détails les plus menus de la vie quotidienne des individus et des sociétés, car ils savent que la résurrection intéressante d'une époque ne peut s'obtenir que par la reconstitution exacte du décor et des habitudes de vie de cette époque. Ils se montrent particulièrement consciencieux dans leurs relations des modes de la femme. Le chapitre des robes de Madame de Pompadour, de Marie-Antoinette ou de la du Barry n'est pas celui qu'ils soignent le moins; bien au contraire. Et ils ont raison d'ailleurs d'insister sur ce cachet d'élégance somptueuse et raffinée qui distingue ces trois figures. La plume des Goncourt a la grâce du pinceau de Boucher ou de M"°" Vigée le Brun, dans le dessin de ces silhouettes poudrées aux robes de couleur tendre ornées de paniers ou de guirlandes de fleurs. Toilettes de cour, ou négligés, chapeaux de bergères, ou bérets de velours, ils n'auraient garde d'omettre une fantaisie de ce siècle si fécond cependant en inventions charmantes. Ils suivent pas à pas les caprices de cette grande fée : la mode féminine pendant les règnes de Louis XV et de Louis XVI, et si, pendant la Révolution, ou sous le Directoire, cette fée semble avoir perdu sa sûreté de goût, ils ne s'en croient pas moins tenus, dans leur tâche d'évocateurs et de reconstructeurs, d'en fixer les extravagances, pour nous donner de ces époques des visions qui s'imposeront à notre esprit avec la précision et la vérité d'une gravure de Debucourt.
(1) Préface de la Femme au XVIU" siècle, p. ii.
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Mais, ils gardent leurs préférences pour les modes Louis XV, aussi artistiques que celles de la Révolution l'étaient peu, car les modes suivent strictement l'art. La Révolution ayant nié l'art, ne pouvait avoir que des modes antiesthétiques, des modes aux couleurs voyantes et hurlantes, aux formes biscornues, tandis que le règne de Louis XV avait révélé de délicieuses modes, des modes aux fantaisies raffinées, artistiques. Aussi, écriventils, dans La Femme au XVI H""' siècle: « Nous entrons dans le règne des artistes en tous genres, des modistes de génie, aussi bien que des cordonniers sublimes, uniques pour monter un pied et le faire valoir, lui donner la petitesse, la grâce, la tournure, la « lesteté » si vantée, si goûtée, si souvent chantée par le XVIII""' siècle, le je ne sais quoi enfin de ce pied de Madame Levèque, la marchande de soie « à la ville de Lyon ». qui inspire à Rétif de la Bretonne le « Pied de Fanchette (1)».
Décrire de telles modes devient ainsi le travail d'un critique d'art et la récréation d'un dilettante. Or, les Goncourt, sont presque autant l'un que l'autre ; mais ils n'oublient pas pour cela qu'ils sont historiens et que la description des modes doit être utilisée comme moyen d'évocation. Aussi lorsqu'ils en seront à l'étude de la Révolution, on les verra apporter la même précision à la relation des robes à la patriote qu'à celle des toilettes de taffetas ou de brocart.
A côté de la mode du costume se place celle du mobiher, tout aussi importante pour l'histoire, si l'on admet que les événements s'expliquent un peu par leur décor, ou encore que le cadre exprime l'intimité des hommes d'une époque. Cette, description du mobiher comprend une longue série d'études sur les meubles, les soieries, les bibelots, les accessoires de toilette et aussi sur les menus, sur. les habitudes quotidiennes de la femme dans son intérieur, sur ses sorties en voiture, sur la tenue générale de sa maison. Il est, en effet, impossible de se rendre compte de la vie des classes sociales et de leurs différences profondes si l'on ne connaît tous ces détails. Mais là encore ils font preuve d'un
(1) La Femme au X VIII" sircle, p. 30. L'Esthétique det Goncourl.
exquis sens du choix. Ils insistent sur ceux qui doivent le mieux frapper le lecteur. S'ils parlent de Madame de Pompadour, pour faire remarquer le luxe royal et la place exceptionnelle occupée à la cour par la pseudo-reine, ils décriront son mobilier, ses appartements, mais surtout, ils évoqueront avec une précision minutieuse les détails de la toilette de la favorite dans les grandes cérémonies, la tenue de sa maison et le nombre de ses A^oitures, leur forme, leur couleur, même leur prix.
C'est que les Goncourt, en histoire, comme dans le roman, pins encore en histoire, parce que ce genre ne doit pas laisser de part à l'imagination, se servent d'une documentation aussi étendue que consciencieuse. Ils puisent à des milliers de sources et de sources très diverses, mais toujours de première main. Dans leurs études du XVIIl"^ siècle, s'il apparaît clairement qu'ils se sont fort peu souciés des ouvrages écrits avant eux sur cette époque, on est par contre écrasé par le nombre incalculable de lettres, de gazettes de salon, de journaux, de comptes de toilette ou de cuisine qu'ils ont dû dépouiller. Ils montrent une préférence marquée pour l'inédit et particulièrement pour ce qui devait rester inédit d'après l'intention ou la volonté des auteurs. Ils pensaient que les écrits non destinés au public devaient être les plus sincères.
Toute leur vie, les Goncourt ont manifesté leur goût d'amateurs d'autographes. Ils en achetaient des liasses, puis ils s'enfermaient pendant de longs jours dans leur appartement et passaient leurs nuits à déchiffrer ces lettres froissées où vivait une odeur fanée « de poudre à la maréchale » : « Pour cet essai de reconstruction d'une société si proche tout à la fois et si éloignée de nous, écrivent-ils dans la préface de V Histoire de la Société française pendant la Révolution, nous avons consulté environ quinze mille documents contemporains, journaux, livres, brochures, etc. C'est-à-dire que derrière le moindre mot. il est un document que nous nous tenons prêts à fournir à la critique, c'est-à-dire que cette histoire intime appartient sinon à l'histoire grave, au moins à l'histoire sérieuse (1) ».
(1) Préfaces et Manifestes, p. 179.
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Et cette documentation énorme a été aussi infiniment diverse. Ils ont dit qu'on ne pouvait reconstituer une époque dont on ne possédait pas les menus et ils ont mis cette théorie en pratique de la manière la plus constante. Ce ne furent pas seulement les lettres, pas seulement les gazettes, pas seulement les journaux de salon qui leur fournirent des renseignements ; ce ne furent pas seulement les Laclos, les Rèlif de la Bretonne, les Crébillon fils, les Boufflers et les Marmontel, les Marivaux et les Diderot qui leur donnèrent des détails utiles et précieux sur la vie du XVIIIme siècle ; ce furent aussi les manifestes ou les chansons populaires, les comptes de maison, depuis celle du Roi (1), jusqu'à celle du plus humble artisan, ce furent plus encore la connaissance et le maniement des objets de l'existence courante qui les aida puissamment dans l'évocation rigoureusement précise et savante des époques étudiées.
« Mais les livres, les lettres, la bibliothèque, le cabinet noir du passé, ne seront point encore assez pour cet historien, diront-ils en parlant d'eux-mêmes dans la préface des Maîtresses de Louis XV. S'il veut saisir son siècle sur le vif et le peindre tout chaud, il sera nécessaire qu'il pousse au delà du papier imprimé ou écrit. Un siècle a d'autres outils de survie, d'autres instruments et d'autres monuments d'immortalité : il a, pour se témoigner au souvenir et durer au regard le bois, le cuivre, la laine môme et la soie, le ciseau de ses sculpteurs, le pinceau de ses peintres, le burin de ses graveurs, le compas de ses architectes. Ce sera dans ces reliques d'un temps, dans son art, dans son industrie, que l'historien cherchera et trouvera ses accords. Ce sera dans la communion de cette inspiration d'un temps, sous la possession de son charme et de son sourire, que l'historien arrivera à vivre par la pensée aussi bien que par les yeux, dans le passé de son étude et de son choix, et adonner à son histoire cette vie de la ressemblance, la physionomie de ce qu'il aura voulu peindre (2) ».
(1) Histoire de la Société française pendant la Révolution, p. 28.
(2) Préfaces et Manifestes, p. 210.
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C'est dans ce dessin qu'ils voulaient se constituer un musée de tous les objets familiers de la femme du XVIIIme siècle, de son dé, de sa navette, de ses robes, de ses métiers à tapisserie, de ses éventails, pensant qu'à la vue et au contact de ces objets, la mentalité de la femme de cette époque se révélerait mieux à eux.
Et ce procédé, procédé tout moderne, ils n'ont jamais cessé de le préconiser. Ils éprouvaient d'ailleurs un plaisir infini, plaisir de chasseur et d'explorateur, à travailler sur de l'inédit, à fouiller dans les papiers des Archives ou de l'Académie de Musique. Peu leur importait le succès, surtout le succès pécuniaire de leurs œuvres, à côté de la joie intime et de la satisfaction intense et profonde qu'ils éprouvaient à ses révélations de la lettre autographe ou de toute relique de leur cher XVIII" siècle. C'est à peine s'ils constatent la disproportion entre le prix d'achat des autographes et le prix de revient de leurs ouvrages : « En ce moment, écrivent-ils dans leur Journal, nous achetons force mémoires, correspondances, autobiographies, tous documents d'humanité : le charnier de la vérité (1)». C'est bien le charnier de la vérité, de la vérité historique, que toutes ces rehques, toutes ces lettres et tous ces menus objets témoins d'un siècle et révélateurs de ses mœurs et de ses habitudes, plus qu'aucune relation d'historien politique, ou qu'aucun texte officiel, car c'est dans ce charnier de la vérité que se cache la puissance de résurrection d'une époque. Les Concourt avaient fait cette remarque dès leur jeunesse, comme nous l'indique la préface de VHistoire de la Société française pendant la Révolution : « Pour cette nouvelle histoire, écrivaient-ils, il nous a fallu découvrir les nouvelles sources du vrai, demander nos documents aux journaux, aux brochures, à tout ce monde de papier mort et méprisé jusqu'ici, aux autographes, aux gravures, aux dessins, aux tableaux, à tous les monuments intimes qu'une époque laisse derrière elle, pour être sa confession et sa résurrection (2) ». Or, ce procédé
(1) Journal, Xom.e III, p. 106.
(2) Histoire de La Société française pendant la Révolution, p. 1.
L ESTHETIQUE DES CONCOURT 48o
d'interroger le siècle lui-même et sur lui-môme paraissait fort nouveau. Disons de plus, qu'à l'apparition de leurs premiers ouvrages, la critique se montra sévère à leur égard, les accusant de ne s'occuper que des petits côtés de l'histoire et de se laisser submerger par les détails les plus futiles au lieu de chercher à dégager les idées directrices d'une époque, imputant ce défaut à leur procédé de travail. La critique leur reprochait aussi de ne pas se montrer assez circonspects dans leurs recherches et d'admettre quelquefois, comme vrais, des documents extraits de pamphlets, et de n'aboutir qu'à l'élaboration d'une « petite histoire » , reproche analogue à celui de Charles de Mazade, dans la Revue des Deux-Mondes, qui qualifiera de « petit roman » Germinie Lacerteux et Renée Mauperin, sous prétexte qu'ils comportaient une étude quelque peu minutieuse des détails.
Ce jugement nous paraît injuste. Les Goncourt n'ont cherché dans le dépouillement de ces manuscrits et de ces autographes que la satisfaction de leur besoin de vérité, de leur besoin d'observation prise sur le vif. Or, pour eux, la vérité historique d'une époque ne peut se dégager que des documents contemporains de cette époque. Quelque consciencieuses que soient les relations des écrivains postérieurs, elles échappent rarement au parti-pris et, dès lors, la vérité se travestit à leur insu, en passant par leur plume.
Mais , ce qui les séduisait surtout dans leur travail de dépouillement d'archives, c'est qu'ils se trouvaient en présence de matières inédites. On sait qu'ils ont eu, toute leur vie, la passion du nouveau, passion qui fit d'Edmond, un apôtre du japonisme. L'histoire, basée sur une documentation inédite, devient une sorte de recréation du passé, au lieu d'une relation morte et- abstraite. Ce seront encore les manuscrits qui révéleront le petit fait intime et curieux, souvent si expressif. La vie d'une époque ne se compose pas, en effet, de quelques grands événements diplomatiques, ou de quelques rares crises sociales seulement. Elle est bien plutôt faite d'une série d'habitudes et de coutumes qui varient insensiblement. Les grandes crises se ressemblent toutes ; les mœurs, au contraire,
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varient constamment comme varie la mode. Les Goncourt, désireux dans leur Histoire de la Société française pendant la Révolution et le Directoire^ de « peindre la France, les mœurs, les âmes, la physionomie nationale, la couleur des choses, la vie et l'humanité de 1789 à 1800 (1) », n'ont négligé aucun petit événement caractéristique de cette époque troublée, si bien que la lecture de ces ouvrages évoque infiniment mieux l'existence du peuple parisien pendant la Terreur et le Directoire, que les ouvrages de Thiers et de Michelet.
Les Goncourt ont la prétention, en histoire, de faire œuvre de peintres. La Femme au XVJJJ""" siècle, l' Histoire de la Société française pendant la Révolution et pendant le Directoire, ne sont qu'une suite de tableaux achevés, mais à peine liés entre eux, parce que chacun forme un tout complet. Ce procédé leur fut toujours cher et nous verrons qu'ils en usèrent dans leurs romans et dans leurs drames. Ils ne suivent pas une idée générale ; ils paraissent obéir au caprice de leur plume, évoquant les visions qui se présentent à leur esprit et au moment même où elles s'y présentent. Dans leurs monographies, ils aiment aussi à présenter une suite de portraits du même personnage aux époques caractéristiques de sa vie.
Ils font en sorte de laisser toujours une très large place à l'histoire de l'art, non qu'ils traitent cette question dans un chapitre spécial ; mais à propos de tout, d'un héros, d'une fête politique, d'une crise sociale, ils reviennent à l'art, à son influence, à son évolution. Comment auraient-ils pu d'ailleurs comprendre et représenter la femme du XVIII°" siècle en la mettant en dehors de cette atmosphère d'art, dont elle semblait une émanation et qui l'auréolait tout entière? C'est l'époque oii « la femme aime l'art, où elle l'apprécie, elle le juge, elle le récompense, elle y touche même, elle le pratique, comme les lettres, en se jouant, par passe- temps et par instinct naturel. C'est le siècle de ces agréables talents d'amateurs qui mettent le crayon, la pointe même
(1) Histoire de la Société française pendant la Révolution. Avertissement, p. 1.
l'esthétique des concourt 487
aux mains des jolies femmes (1) ». A plus forte raison, des figures, telles que celle de Madame de Pompadour restent inséparables de l'atmosphère artistique qu'elles produisent et qu'elles respirent. Madame de Pompadour, dans le portrait des Goncourt, demeure l'adroite fée du XVIIIm" siècle, l'être né pour devenir le centre vers lequel devaient converger toutes les délicatesses et toutes les supériorités. « Ce sera, écrivaient-ils, dans ce cortège et dans ce triomphe aimable, entourée de toutes les grâces de son temps, que Madame de Pompadour s'avancera vers la Postérité. Le temps, en s'éloignant d'elle, jettera un voile sur la favorite, l'histoire oubliera la femme, et il restera de la maîtresse de Louis XV, une ombre radieuse et charmante, assise sur un nuage de Boucher, au milieu d'une cour divine et de cette famille de Muses, la Peinture, la Sculpture, l'Architecture, la Gravure, la Musique, les Beaux-Arts, tous les Arts que Vanloo jetait suppliants aux genoux du Destin, pendant la maladie de Madame de Pompadour (2) ». Et ils résumaient : «Tout le siècle est comme une grande relique de la favorite. Sa personnalité vit dans tous ces témoignages du passé que la curiosité garde dans le musée des mœurs (3)». Madame de Pompadour doit être évoquée à travers Boucher, à travers La Tour, au milieu de cette fohe exquise de menues œuvres d'art parfaites, œuvres de poètes et de ciseleurs raffinés tout ensemble, comme Madame du Barry demeure la fée de Luciennes, de ce château, véritable petit éden, dont Zamore semblait l'agrément indispensable : « Zamore et Luciennes ! ils étaient si bien faits l'un pour lautre, le château était si bien la cage du négrillon, qu'un soir de folie, le Roi donnait à Zamore qui jouait à ses pieds, le gouvernement du château et le pavillon de Luciennes aux appointements de six cents livres (4) ».
En associant étroitement l'histoire de l'art à l'histoire du X Ville
(1) La Femme au XV IIP siècle, Tp. 350.
(2) Madame de Pompadour, p. 420.
(3) /rfem,p. 418.
(4) La du Barry, p. 133.
siècle, surtout à l'histoire de la femme à cette époque, ils font œuvre de psychologues. Nous savons, en effet, qu'on rencontre chez eux, à côté d'un sens descriptif et pictural remarquable, un sens psychologique prodigieux. Ils ont eu pour ainsi dire l'intuition spontanée de la Femme au XYIll^ siècle, de sa mentalité non seulement suivant son âge, mais suivant la classe sociale à laquelle elle appartenait. Nul mieux que les Goncourt n'a rendu cette prédominance de l'esprit sur le sentiment, cette sécheresse de cœur sous les dehors les plus aimables, cette force d'àme aux approches de la vieillesse et de la mort qui distinguaient la femme de la haute société, nul mieux que les Goncourt n'a su parler de l'amour du XVIII' siècle, de l'amour dont les poètes ont été Baudouin et Grébillon fils, Fragonard et Laclos. « L'amour dans tout le siècle porte les signes d'une curiosité de l'esprit, d'un libertinage de la pensée. Il parait être, chez la femme, la recherche d'un bonheur, ou du moins d'un plaisir imaginé, dont le besoin la tourmente, dont Tillusion l'égaré. Au lieu de lui donner les satisfactions de l'amour sensuel et de la fixer dans la volupté, l'amour la remplit d'inquiétudes, la pousse d'essais en essais, de tentatives en tentatives, agitant devant elle, à mesure qu'elle fait un nouveau pas dans la honte, la tentation des corruptions spirituelles, un mensonge d'idéal, le caprice insaisissable des rêves de la débauche (1) ». N'est-ce pas là, et le plus spirituellement défini du monde, le dévergondage mental et raffiné d'une Madame de Merteuil ?
Mais s'ils ne dissimulent volontairement aucun défaut de cette élégante poupée, à l'intelligence aiguë, au cœur sec, les Goncourt lui reconnaissent avec plaisir les quahtés et les supériorités qui la paraient « cette philosophie sans système, sans orgueil » qui lui donnait «plus que la gaité, le contentement », et ne la soutenait pas seulement contre les misères de la ^àe, mais semblait la fortifier encore contre la mort et lui donner comme une facile patience de son horreur (2) i>. Ils admirent
[\) La Femme, au X VIII' siècle, p. 157. CZ) Idem, p. 455.
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surtout cette suprême éducation qui rendait la femme courageuse sans en avoir l'air, soucieuse de son maintien, occupée à dissimuler sous un masque aimable, les angoisses physiques et morales les plus cruelles. « Toute femme bien élevée gardait jusqu'au bout la décence de la vieillesse et l'on en voyait qui se levaient héroïquement sur leur lit d'agonie, pour faire une dernière toilette, comme si elles eussent craint de dégoûter la mort (1) ». Et ce seront les mêmes femmes qui, en 1793, se sentiront prises d'un besoin fou de sacrifice. La femme de la Révolution, les Goncourt l'ont aussi comprise et rendue avec une vigueur de touche remarquable, cette femme avide de liberté d'émancipation, tendant à sortir de son sexe, sans grâce et sans remords, telle une force aveugle, un fléau du temps. La femme de la Révolution a sa plus parfaite incarnation, à leur avis, dans Théroigne de Méricourt. « C'est que Théroigne, disent-ils, portait une idée : elle était, dans la Révolution, le parti de la femme. Dans le déchaînement de la Liberté, elle appelait la femme à l'émancipation, à l'usurpation. Elle demandait que le civisme lui fit des devoirs, l'héroïsme, des droits. Elle voulait hautement et la première, faire sortir le sexe du ménage, pour le faire entrer dans la patrie. C'est là toute une face de cette figure sanglante, et comme son àme historique, que l'histoire n'a pas même indiquée (2) ». Pour eux, cette évolution mentale de la femme est due en grande partie à l'influence des encyclopédistes et surtout de Rousseau, car c'est au nom de l'* humanité », cette belle chimère de l'œuvre de Rousseau, qu'elle sera entraînée dans le rêve des vérités abstraites et qu'elle arrivera à la Révolution avec des trésors d'enthousiasme tout prêts pour l'utopie (3) ».
Parmi les femmes du XVIIIine siècle, il en est une catégorie, que les Goncourt ont plus spécialement étudiée ; ce sont les actrices et les grandes courtisanes. Ils ont rendu avec un art merveilleux des nuances, leur insouciance légère, leur sens
(1) La Femme au XVIII' siècle, p. 449.
(2) Portraits intimes, p. 384.
(3) La Femme au XVIIP siècle, p. 385.
instinctif de l'élégance et de l'art ; ils ont su attirer sur ces figures notre indulgence et notre sympathie. Il semble même qu'ils aient préféré la courtisane de cette époque à la femme de de la haute société, parce que la courtisane n'avait pas, à cette époque, cette sécheresse de cœur qui distinguait la femme du monde. Sophie Arnould, entre autres, les a entièrement subjugués par les grâces de son esprit, voire celles de son cœur : «Ce sont de rares créatures, écrivent-ils à son propos, et semées dans le temps à de longs intervalles, ces femmes, qui, vivantes, sont le scandale d'un siècle, et mortes, son sourire. Un grand homme semble moins coûter au faiseur de créatures qu'une courtisane. L'histoire a vécu six mille ans : devant elle ont passé des armées de héros, de capitaines, de rois, de sages ; à peine a-t-elle compté dix muses de l'amour, de Vénus et de la Fortune. C'est qu'il leur faut, à ces enfants gâtés du souvenir des peuples, une liberté si belle du corps et de l'esprit, tant et de si singuliers enchantements, une telle immortalité de la jeunesse, et ce don, et ce pardon, le charme (1) ». Si une Sophie Arnould est une exception, môme au XVIII™^ siècle, il n'en est pas moins vrai que nombre de courtisanes de cette époque se sont élevées par leur sens de l'élégance et de l'art au rang des femmes supérieures.
La courtisane d'ailleurs n'était pas l'objet des rigueurs de la société du XVIII'"^ siècle, a Une pitié presque caressante, voilà ce que rencontrait dans toute sa vie et de tous côtés, la femme qui, aux yeux du temps, représentait le Plaisir, et à laquelle le Plaisir donnait comme une consécration. Et ce n'était pas seulement la société qui lui était douce ; la religion même paraissait désarmée devant elle : un fond de miséricorde pour les Madeleines était dans le cœur du catholicisme d'alors, qu'une rigueur moins catholique que protestante, moins française que Genevoise n'avait pas encore fait sévère aux égarements de la femme (2) ».
(1) Sophie Arnould, p. 1.
(2) La Femme au XVIIP siècle, p. 267.
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On peut dire en résumé que les Goncourt ont discerné, avec une science rare, les nuances fines de la mentalité de la femme au XVIlïnie siècle. Leurs sens d'observateurs délicats et précis, leur art prestigieux des demi-teintes, cet instinct d'élégance supérieure qui était au fond d'eux, les ont aidés à connaître et à représenter, dans la vérité de ses habitudes et de sa mentalité, la créature si compliquée, si quintessenciée, si loin et si près en même temps de la nature, que fut la femme des règnes de Louis XV et de Louis XVL
Il faut reconnaître que leur style est un moyen d'évocation singulièrement précieux, ce style si pittoresque et si heureusement maniéré qu'il semble émaner lui-même de la plume d'une Marquise de Merteuil ou d'une présidente de ïourvel. Leur style, les Goncourt le savent si souple, si malléable, si propre aux transformations, qu'ils en font un instrument destiné à compléter la vérité du décor, par la vérité du vocabulaire et de la syntaxe. Les termes qu'ils emploient, la phraséologie, dans laquelle ils se complaisent, nous apparaissent comme les termes et la phraséologie d'un Diderot ou d'un Grébillon fils, avec, en plus, un effort discret vers la description des objets extérieurs, dont les auteurs du XVIIInie siècle ne se souciaient guère. Le style des Goncourt, ce style artiste entre tous, ce style qui devait servir à exprimer les nuances les plus subtiles et les plus violentes du modernisme et du naturaUsme, a su, dans leurs ouvrages d'histoire, concourir, et de quelle puissante manière, à rendre plus parfaite et plus authentique l'évocation du passé.
Et c'est bien ainsi qu'ils entendirent l'histoire : une résurrection de la vie esthétique d'une époque digne de cet honneur. Est-ce à dire qu'elle sera impartiale, et ne laissera rien deviner des opinions de l'auteur ? Nous connaissons trop l'idéal qui les inspirait et l'ardeur de leur combativité, pour l'affirmer. Jamais ils ne s'abstiendront d'intervenir et d'exprimer l'opinion qui se dégage ou qu'ils dégagent des faits. Aussi, ne serons-nous pas surpris de voir encore l'œuvre tourner à l'apologie et l'histoire servir à la glorification de leur idéal aristocratique. C'est le sens
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aristocratique des mœurs et des institutions qui rend tous les éléments de la société du XVIII'"'" siècle sympathiques aux Goncourt et qui fait d'eux des adversaires irréconciliables de la Révolution française, de ses protagonistes et de ses théories. Le règne de Louis XV avait consacré le triomphe d'une civilisation aristocratique. Rien ne semblait exister en dehors de la haute société. Les arts demeuraient ses très humbles serviteurs et recevaient, en retour, des Mécènes de cette époque, une direction intelligente et douce. La bourgeoisie s'exerçait et parfois réussissait à imiter les traditions de l'aristocratie ; les filles, ellesmêmes, avaient à cette époque un sens supérieur de l'élégance distinguée : « De la prostitution, elles dégagent la grande galanterie du XVIII™" siècle. Elles apportent une élégance à la débauche, parent le vice d'une sorte de grandeur, et retrouvent dans le scandale, comme une gloire et comme une grâce de la courtisane antique. Venues de la rue, ces créatures tout à coup radieuses, adorées, semblent couronner le libertinage et l'immoralité du temps. En haut du siècle, elles représentent la Fortune du Plaisir (1). »
Un peu plus loin, la môme idée s'affirme à nouveau : « On croirait voir, dans cette créature factice, la poupée modèle des goûts de cette civiHsation extrême, écrivent-ils à propos de la femme au XVIII™'' siècle . Ce ne sont (jue jacasseries, minauderies, gentillesses raffinées. Il y a dans toute sa personne comme une sorte de corruption exquise des sentiments et des expressions. A force de se travailler, elle arrive à personnifier en elle « cette quintessence du joli et de l'aimable » qui est alors dans les personnes la perfection dtî l'élégance, comme il est, dans les choses, l'absolu du beau (2) ».
On comprend, dès lors, leur indignation contre les incessantes manifestations de vandalisme et de barbarie, dont se rendirent coupables les héros de la Révolution. Ils ne pouvaient montrer assez de sévérité pour ces hommes dont le seul désir, le seul
(1) La Femme au XVIII^ siècle, p. 254.
(2) Idejn.
l'eSTHÉTIOFE des (iOKCOURT 403
effort paraissent avoir été ranéantissement de la civilisation et de l'art du XVIIIme siècle, toute la civilisation et tout l'art à leurs yeux : « D'un effort acharné, continu, incessant, quotidien, la République de l'an II travaille à l'anéantissement de la civilisation. Il semble que toutes les enseignes apparentes de la prospérité des empires, que les miracles de l'industrie, les splendeurs du luxe, la montre des richesses, l'agrément de la vie ; ces progrès et ces perfectionnements, ces découvertes qui enchantent et parent les siècles vieux, opulents et délicats, il semble que toutes ces conquêtes de la vieille France, soient crimes et délits aux yeux des gouvernants. Il semble que ces économistes, tout neufs, dans les mille répartitions de la main-d'œuvre des objets raffinés ne voient que « le canal des larmes et du sang de la famille des travailleurs » . . . . Il semble qu'ils veuillent renier toutes les victoires de l'homme, depuis le jour oii Dieu l'a jeté nu, désarmé, dans le désert du monde ; qu'ils veuillent ramener vingt-cinq millions de Français à je ne sais quelle démocratie inculte et primitive, ombrageuse et misérable, défendant à chacun de ses membres le bel usage de l'aisance et la dépense des nobles goûts, abdiquant en sa masse l'éclat, l'ornement, la magnificence, et toutes les gloires sociales. Il semble qu'ils aient voulu léguer la barbarie à l'avenir (1) ».
Cette révolution aveugle leur apparaît comme le suprême méfait d'une démocratie, longtemps comprimée et qui avait profité de la faiblesse de Louis XVI pour conquérir une puissance croissante et bientôt redoutable. Aussi, montrent-ils à l'égard de Louis XVI une sévérité justifiée, pour avoir laissé trop de liberté au tiers-état, dont les aspirations devaient amener tant de ruines. Louis XVI manque, aux yeux des Goncourt, de l'intelligence et du sens gouvernemental de ses aïeux Louis XIV, et même Louis XV ; il n'a pas maintenu assez de distance entre le roi et son peuple : « Louis XVI, écrivent-ils, roi de goûts médiocres et bourgeois, à qui les économies souriaient, n'avait ni l'intelligence, ni le respect de cette comédie, — la royauté, —
(1) Histoire de la Société française pendant la Révolution, p. 352.
intelligence et respect gardés par son aïeul, jusque dans les fanges de sa vie privée (1) ».
Et ce tiers-état conscient de la force et de la puissance qu'il possédait et qu'il accroissait sans cesse, avide d'autorité, avide de gouvernement, commença son autocratie par des mesures ridicules, avant de la poursuivre par des mesures sinistres. Ce caractère de comédie tragique, que M. Anatole France (2) devait discerner dans les manifestations de l'ère révolutionnaire, les Goncourt l'avaient déjà saisi ; ils avaient compris tout le ridicule navrant de ces fêtes de la Raison ou de l'Être suprême, de la phraséologie ampoulée, enfantine, des orateurs, des protestations de civisme soi-disant romain, de ces niaiseries sentimentales et fausses, en lesquelles se complaisaient un Marie-Joseph Chénier et même un Robespierre : « C'est un coin de comédie, écrivaient-ils, dans cette révolution si grave, que l'étourdissement et l'inexpérience des grandeurs chez les bourgeois qui arrivent. Les élévations sont si soudaines, la popularité, cette Armide nouvelle, lance si haut ceux qu'elle touche de sa baguette ! De cette robinocratie, — c'est le sobriquet royaliste, — si naïvement gonflée en son triomphe, et qui se laisse si facilement éblouir par ses pompes subites, — M. Bailly est le type le plus complet ; le pauvre homme est de tous celui qui apporte à oublier son passé d'hier, le plus de ridicule, et la meilleure bonne foi (3)».
Avant d'en arriver à la tyrannie et à la cruauté, ces parvenus, qu'étaient les hommes de la Révolution, ont passé par une période d'étonnement et de naïveté ; une période où leurs mesures étaient marquées d'un indélébile cachet de ridicule : « A quelque temps de là, le paysan siôge au banc du seigneur à l'éghse. Il a un cousin grenadier dans la garde nationale, et un cousin-germain « en chemin d'être évêque à la première fabrication ». La
(1) Histoire de la Société française pendant la Révolution, p. 31.
(2) Anatole France. Les Dieux ont soif.
(3) Histoire de la Société française pendant la Révolution, p. 82.
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Révolution a fait son tour de France : elle a fondé une patrie nouvelle sur le patriotisme des intérêts (1) ».
Il était impossible que des hommes sans éducation, le plus souvent dévoyés, ou des primitifs, auxquels le destin donnait tout à coup une autorité suprême, ne manifestassent pas leur puissance nouvelle par des coups d'audace naïve ou barbare, et par des mesures de A^andalisme. Cette république qui voulait copier ser\dlement la république romaine, qui rendait un culte exclusif aux héros de l'ancienne Rome, qui voulait un retour aux mœurs frugales et saines d'un Brutus ou d'un Cincinnatus, qui prétendait subitement transformer la société, ne faisait-elle pas preuve d'une naïveté qui aurait paru risible si elle n'eût été sanguinaire ? Et cependant, bien des historiens se sont rencontrés pour admirer ces héros de la Révolution, à cause de leur ténacité, de leur mépris de la mort, vers laquelle ils tendaient dans un élan de sombre folie. Les Concourt . au contraire, se montrent bien catégoriques dans leur mépris.
« Ces hommes apparus dans la majesté des catastrophes empruntent à la scène de la Terreur, je ne sais quoi de surhumain qui les sauve d'être mesurés, disent-ils. Ils bénéficient de la guillotine, et ils passent géants dans les souvenirs émus, comme ces dieux que les peuples enfants faisaient de leurs peurs. Pourtant, ouvrez ces tombes, qu'un Alexandre semble avoir bâties de sept pieds de long, pour faire croire à des colosses enfouis ; vous y trouverez des hôtes moyens et ordinaires. Du milieu de ces poussières célèbres, ôtez Danton qui fait les destinées de la patrie désespérées pour les faire victorieuses, et jette au monde le défi de septembre, ces hommes sont petits (2) ».
Bien que tous les révolutionnaires leur répugnent, ils professent, néanmoins, une horreur particulière pour Marat, « l'agent de police de la Terreur (3) >\ dont l'âme plus basse et la men-
(1) Histoire de la Société française pendant là Révolution, p. 81. (2j Idem, p. 409.
(3) Idem.
talité plus obtuse que celle des autres les ont émus et frappés violemment.
Les Goncourt ont souffert en imagination de toutes les cruautés que l'aristocratie française eut à subir, de toutes les duretés prodiguées à la famille royale, de tous les opprobres dont les révolutionnaires ont écrasé ce qui était noble et, par conséquent, esthétique dans les genres les plus divers. Ils ont ressenti un dégoût physique pour ces ennemis de la beauté, de l'art, des supériorités, pour ces êtres qui n'avaient pas plus de pitié pour la du Barry que pour la Reine et dont les distractions grossières transformaient le théâtre et la littérature en tribune et en pamphlets.
On pourrait s'étonner que les Goncourt, si aristocrates, aient abordé l'Histoire de la société française pendant la Révolution et pendant le Directoire, car la Révolution et le Directoire demeurent les époques les plus triomphantes de la démocratie. Mais, ce qui les a intéressés précisément dans ces années de troubles civils, c'est la lutte de l'aristocratie contre la montée de la masse, et son noble courage dans la défaite résignée.
Aussi, ont-ils voulu étudier, non plus, comme un Mignet ou un Thiers, l'idée directrice, ni la ligne de conduite générale de la Révolution, et du Directoire, mais la répercussion de la pression démocratique sur la vie des individus, question qu'ils devaient traiter de nouveau, au début de Germinie Lacerteux, à propos de la jeunesse de Mademoiselle de Yarandeuil.
Ils ont cherché à représenter la vie quotidienne des Parisiens, leurs occupations, leurs distractions même, à traduire les évolutions de leur mentahté, de leur sentimentalité pendant cette crise terrible? Ils ont eu l'ambition avant Victor Hugo dans ce Quatre-vingt-treize », et M. Anatole France dans « les Dieux ont soif », de traduire et d'évoquer l'existence de la majorité des Parisiens de cette époque, si préoccupés de politique et de sociologie, si insouciants devant la mort qu'ils s'étonnaient de la faiblesse, bien humaine cependant, de Madame du Barry. « On était habitué à si bien voir mourir, à la bravade, que cette femme semblait pour la première fois, une femme qu'on allait
l'esthétique des concourt 497
tuer (1) ». Ils ont essayé de montrer le trouble apporté par ce violent courant d'idées aux instincts, à la mentalité, aux sens, au cerveau de tous les êtres qui vivaient à cette époque.
On n'a pas assez vu ce côté philosophique, moral et social de leur œuvre historique et les critiques, qui auraient dû être les plus avertis, semblent l'avoir ignoré, ou négligé, pour insister sur leur caractère d'anecdotiers. « L'histoire, telle qu'ils la comprennent, est l'histoire anecdotique, romanesque et suspecte, celle des anas, des chansonniers et des mémoires secrets », dit M. Doumic. « Un détail piquant, polisson, revôt aussitôt à leurs yeux les couleurs de la vérité. Le pittoresque est la règle de leur critique. L'odeur d'alcôve est pour eux le parfum lui-même de l'histoire (2) » ,
M. Chantavoine s'exprime d'une manière à peu près semblable dans le Correspondant : « Quant, à l'histoire proprement dite, ou histoire de l'art, écrit-il, les Concourt n'ont guère été, à mon humble avis, que des anecdotiers ou des coloristes, souvent heureux, dénués autant par insuffisance que par système d'idées générales, peintres adroits d'un coin des sociétés mortes, comme ils étaient dans leurs romans, les photographes minutieux? de tel ou tel coin de la société moderne (3) ».
Ces critiques ne semblent pas se rendre compte que les Goncourt ont réussi à fixer mieux que personne les caractères de l'existence au XVIIP siècle et pendant la Révolution, en paraissant ne vouloir nous intéresser qu'à des faits-divers ou à des incidents de gazettes. En évoquante nos yeux les théâtres, les cérémonies officielles, les bousculades de la rue, le Palais- Royal, les silhouettes des hommes et des femmes, les chansons à la mode, les fêtes de la Révolution, ils nous faisaient comprendre la physionomie générale de lepoque et laissaient au
(1) La du Barri), p. 318.
(2) Doumic. Ed de Goncourt. Revue des Deux-Mondes, 15 aoùtlSOG, p. 937
(3) Chantavoine. Le Goncourtisme. Corvcspoidanl, 10 janvier 1807, p 172.
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lecteur le soin de tirer une conclusion des faits présentés dans leur couleur et dans leur absolue vérité. N'est-ce pas là un rare exemple de la seule forme de partialité qui soit permise à l'historien ?
Quoiqu'on en ait dit, les Goncourt doivent être considérés non comme de simples anecdotiers, mais bien comme des historiens, philosophes à leur manière, évocateurs artistes et prestigieux de la société du XVIII" siècle et, particulièrement, de la société féminine. Ils ont réussi à donner de la vie quotidienne de cette époque, des mœurs et des occupations des années troublées de la Révolution, une représentation exacte, pittoresque, significative. Esprits modernes, ils ont répondu aux désirs du lecteur moderne, avide de documentation sur l'histoire intime. Leur innovation, qui devait faire la fortune de bien des historiens contemporains, a consisté surtout à introduire l'art dans la science historique, non pour la fausser ni la travestir, mais pour l'aider et la servir. Ils ont été des érudits, sachant contrôler et appuyer toutes leurs assertions sur un témoignage authentique de l'époque, sur des témoignages qui, n'étant pas destinés au public, offraient un gage plus sérieux de sincérité.
Pourtant, l'histoire n'a pas été pour eux l'occupation primordiale de leur vie. Elle leur a servi de début dans la littérature, avant de constituer pour eux une aimable et intéressante distraction qui reposait leur esprit, quelque peu écœuré par les hontes et les crudités de la vie moderne. Mais de cette vie moderne, qui les blessait, ils étaient trop épris, malgré tout, pour ne pas la préférer à toute autre. Le développement logique des principes que nous venons d'exposer, devait les amener nécessairement à abandonner le passé refroidi pour étudier la réalité vivante, palpitante, à négliger l'histoire pour le roman (1) :
L'histoire ne sera pas néanmoins sans avoir exercé une grande influence sur leur conception du roman. Las des choses mortes, ils iront vers la réalité vivante, mais, dans cette orientation nouvelle, ils mettront en pratique leurs principes d'historiens.
(1) Journal, tome II, p. 273.
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Comme Madame de Pompadour, comme la du Barrij, Germinie Lacer teux, La Fille Élisa seront des monographies, monographies scientifiques, documentées, dans lesquelles l'intervention de l'art ne vient que raffiner la vérité. Leurs romans seront des ouvrages d'histoire, et, dans l'évocation des mœurs contemporaines, ils n'emploieront guère d'autres procédés que danscelle des mœurs du XYIII^ siècle ou des mœurs révolutionnaires. Mais, tandis que pour représenter exactement un siècle disparu ils avaient besoin de créer une vie factice, pour fixer la physionomie des mœurs et de l'àme ils n'auront qu'à observer et à traduire la vie contemporaine, dont ils cherchent à être les historiens.
La conception de l'histoire chez les Concourt s'éloigne donc sensiblement de la conception scientifique courante, et c'est ce qui explique le peu de cas que les spécialistes font de leurs essais dans ce genre. Elle n'a pas l'impartialité indifférente des enquêtes modernes ; elle autorise la manifestation des sentiments, à condition qu'ils découlent de faits exactement, mais habilement exposés ; elle admet l'expression de l'idéal esthétique de l'auteur, idéal qui, pour les Goncourt, réside dans « l'aristocratisme » des institutions et des mœurs.