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CHAPITRE IV

Absence du sentiment de l'amour chez les Goncourt

Tue particularité remarquable et qui aura peut-être plus d'influeuce eucore sur l'œuvre des Goncourt, que leur absence d'amour de la uature. c'est le peu de place que tiut la femme dans leur vie et l'obligatiou où le biographe se trouve d'affirmer qu'à aucua jour de leur jeunesse ou de leur existence même, ils n'ont vraiment aimé.

Gela paraîtra d'autant plus étonnant qu'ils sont, parmi les romanciers, des psychologues de la femme surprenants, et qu'ils ont l'air dans leurs ouvrages d'être toujours épris de « féminités ». Mais c'est là une anomalie de plus et qui ne surprend pas trop chez des esprits aussi dédaigneux de la logique .

Ils prennent d'ailleurs le soin de. nous en avertir : « Il est bien étrange, disent-ils dans leur Journal, que ce soit nous, nous entourés de tout le job du XYIII^ siècle, qui nous livrions aux plus sévères, aux plus dures, aux plus répugnantes études du peuple, et que ce soit eucore nous, chez qui la femme a si peu d'entrée, qui .fassions de la femme moderne la psychologie la plus sérieuse, la plus creusée (1) ».

On ne trouve, en effet, aucun amour dans leur vie, et lorsque Edmond a voulu faire leur biographie commune dans les Zetngamio. il s'est gardé d'introduire dans l'existence des deux frères, leurs portraits, aucune passion. Edmond avoue lui-même qu'il n'a « jamais été très sérieusement amoureux », et il a tort d'ajouter, qu'il est incapable, comme Zola. « de peindre l'amour (2) ». Quant à Jules, à part quelc^ues fantaisies d'un

(1) Journal, tome II, p. 202.

(2) Journal, tome V, p. 329.

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jour dans sa jeunesse, il n'eut jamais qu'une liaison purement matérielle avec Maria, une paysanne devenue lorette, mais sans le caractère qu'ils supposeront à cette profession dans leur livre du même nom. Il devait conserver jusqu'à sa mort des relations avec cette femme, mais sans que jamais leurs rapports devinssent plus intimes ijili^.liectuellement. et sans que jamais lu jnaitresse prit une véritable part de la pensée, ni même du cœur de sou amant.

A certaines époques de leur vie, on voit dans leur Journal (ju'une femme les a troublés, par un regard, par une inflexion de voix, par je ne sais quel geste délicat. Mais il est facile de lire entre les lignes que ce furent des passionnettes sans durée, toujours platoniques. Ednîond nous l'avouera lui-même plus tard, quand il écrira dans le Journal : « Les quelques femmes, que j'ai hautement aimées, aimées avec un peu de ma certitude mêlée à mon cœur, je ne les ai pas eues, — et cependant j'ai la croyance que si j'avais absolument voulu les avoir, elles auraient été à moi. Mais je nie suis complu dans ce sentiment au charme indescriptible d'une femme honnête menée au bord de la faute et qu'on y laisse vivre avec la tentation et la peur de cette faute (1) ».

Et d'ailleurs, dans ces fugitives inclinations qui ne désirent même pas le baiser, on découvre presque toujours un souvenir artistique, évoqué par la figure aimée, celui d'un portrait, d'un buste. La femme ici, comme la nature tout à l'heure, n'est qu(i le prétexte et l'occasion d'une rêverie esthétique, susceptible d'évoluer en création artistique. Ce sont, le plus souvent, de délicieux flirts muets, qui se contentent d'un serrement de main, d'un regard comme celui dont l'un des deux frères parle dans Idées et Sensations : «J'ai gardé, dit-il, pour cette femme entrevue, je ne sais quel désir vague, et qui parfois me revient sur une petite note douce et tendre. Des femmes vous laissent, on ne sait pourquoi, comme une petite fleur dans les pensées. Et je la regarde. Peut-être, est-ce ce qu'il y a de meilleur et de plus

1, Journal, tome VII. \\. 18ii.

L'h'xlfléll'IUfl i/l'i (itihCdllI t.

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suave dans l'ainour, que ces yeux qui se cherchent et se trouvent, s'isolent et se mêlent au milieu de tant de monde, seuls au monde un moment (1) ». Flirts un peu i'omanes(|ues, étonnants chez ces modernes suraigus, parce que ces passionnettes el les moyens dont elles se servent sont parfois renouvelés de

Quoi qu'il en soit, ils n"ont pas aimé et à part les Zemganno et l;i première partie des //omines de Lettres, ils n'ont pas été les héros des romans ([u'ils devaient écrire, n'étant pas de l'avis de la princesse INlalhilde. ([ui disait un soir: t Je n'aime que les romans dont j'aimerais être Théroïne ! (2) », critérium littéraire, qu'ils jugent du reste exclusivement propre à la femme.

Ils n'en eurent pas moins leurs idées sur Tamour. Ils en constatent d'abord l'existence. Bien plus, dans chacun de leurs livres, la passion tient une place presque prépondérante, ainsi que nous le verrons plus tard en étudiant leur esthétique. Leurs héroïnes, Germinie, la Faustin, EUsa, etc., seront des amoureuses très sincères et nombre de leurs héros, Charles, Goriohs, Lord Annandale, seront pris pour leur femme ou leurs maîtresses, d'une passion véritable. Et dans la description de ces sentiments, les auteurs apporteront une note si personnelle qu'elle aura l'air d'un souvenir, aux yeux du lecteur.

Dans Charles Demailly, en particulier, on pourrait citer plus d'un passage qui semble dicté par l'expérience. Tels sont les suivants : « Mais avant tout, Marthe possédait, aux yeux de Charles, l'aimable ignorance de la femme qui sort de pension, vertu délicieuse du commencement de la vie qui devient un adorable charme quand la femme avoue cette ignorance avec ces mines, ces sourires, ces demi-hontes, et ce petit air gauche, le partage et la séduction des toutes jeunes filles (3) », et cet exquis épithalame de l'amour. « Rien ne ressemble au bonheur comme l'amour. El que dire ! Comment dire ces mois qui ne

^ 1 ) Idées el Sensatioua, p . 143, (2 Journal, \o\\\G III, j». lî'ô.

.3) Charles Demailly, p. 231.

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furent qu'une belle heure? Regards, rayons, chansons, il faudrait sur de tels passés, jeter les mots comme des fleurs. Ce furent de folles paroles, de folles ivresses, de folles caresses, des voluptés qui les pénétraient, des châteaux de cartes qu'ils oubliaient de finir, de longues [)aresses où ils s'endormaient dans l'éternité du présent, des espérances et des caprices qui jouaient à leurs pieds comme des enfants, des volontés qui se souriaient l'une à l'autre comme des sœurs, de longs silences où ils s'entretenaient sans une parole, les mille enfantillages (jue fait la passion, ce plein conteidement qui succède à la satisfaction de nos instincts tendres, cette joie toujours jeune et sans cesse renouvelée que donne cette possession matérielle de l'idéal : l'amom* (1) ».

Cette connaissance du cœur humain, pour n'être pas le résultat d'une expérience personnelle, n'en est pas moins le produit de l'observation. Ainsi que nous l'avons déjà vu, leur vie se passait en observations de toutes sortes. Il n'est donc pas étonnant qu'avec leur sensitivité et leur tact, ils soient arrivés à une pénétration si aiguë de la femme. Et môme, pourrait-on dire, la raison qui la leur a fait si bien connaître c'est que l'amour ne les a jamais aveuglés, et cette vérité d'apparence paradoxale ne leur a point échappé : « On ne conçoit, disent ils, que dans le repos et comme dans le sommeil de l'activité morale. Les émotions sont contraires à la gestation des livres. Ceux qui imaginent ne doivent pas vivre. Il faut des jours réguliers, calmes, apaisés, un état bourgeois de tout l'être, un recueillement bonnet de coton, pour mettre au jour du grand, du tourmenté, du dramati(juc. Les gens qui se dépensent trop dans la passion ou dans le tressauteraent d'une existence nerveuse, ne feront pas d'œuvres, et auront épuisé leur vie à vivre (2) ». On objectera sans doute qu'ils ont été, qu'ils ont eu conscience d'être des écrivains impressionnistes auxquels une perpétuelle surexcitation nerveuse était nécessaire. Nous ne nions pas la contradiction.

(1) Charles Demailly, p. 21s ^2) Journal, tome l", p. lîS.").

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Nous voulons seuleiiieiit coustater chez eux rabseuco de touLe activité amoureuse ; ils se dépensèreut autrement et counureut d'autres tourments, ce qui nous laisse croire que dans le passage (jue nous venons de citer, ils visent uniquement les passions de l'amour, et les dénoncent seules comme funestes à lécrivain.

Si nous cherchons pourquoi ils n'ont pas aimé, nous trouverons, comme première cause, leur union et leur affection de frères « siamois », si intimes, qu'une femme représentant une affection étrangère, aurait eu de la peine à se glisser entre eux; c'est ce qui expUque, jusqu'à un certain point, leur inaptitude au mariage. Ils n'ont d'ailleurs, à aucune heure de leur vie, envisagé la possibilité de se marier, et même dans sa vieillesse, Edmond ne semble pas regretter l'entourage d'une femme et des enfants.

Mais à part leur intimité fraternelle, bien d'autres raisons plus importantes nous semblent expliquer cette absence d'amour. En premier lieu la faute nous paraît en revenir à leur sensibilité si aiguë, si raffinée, si morbide qu'elle ne peut jouir que des choses exquises et qu'un pli de feuille de rose suffit à la froisser douloureusement. Ils ne savent pas se contenter du médiocre ; il leur faut du quintessencié et rien que du quintessencié. Or, c'est dans ce monde un élément fort rare et celui qui le recherche exclusivement, aura des chances de pratiquer l'abstinence, surtout lorsque son esprit d'analyste lui fera découvrir jusqu'aux plus obscures imperfections de chaque objet.

C'est le cas des Goncourt. Leur science psychologique et physiologique s'est exercée sur l'amour d'une manière particulièrement cruelle ; elle a déshabillé la passion, elle l'a disséquée dans ses fibres les plus ténues etellea ramené à des fonctions purement matérielles, partant un peu primitives, ce que les poètes et les artistes avaient voilé d'illusions gracieuses.

Ils ont trop vu la matérialité de l'amour, et ils ont trop cherché à la voir pour se sentir attirés eux-mêmes vers ce qui leur paraissait un trouble physiologique, c Savez-vous comment un homme de lettres s'attache à une femme ? écrivent-ils dans Charles Dcnmillij. Gomme Vernet au màt du vaisseau, pourétu-

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(lier la tomptHe... Nous ne vivons ((uc pour nos livres... D'autres disent : Voilù une femme ! Nous disons : voilà un roman ! Nous..., mais, penchés sur nos passions qui se dévorent, nous notons leurs rugissements ! nous parlons d'amour comme les autres, nous mentons, nous n'aimons pas. Notre tète, toute notre vie, a le doigt sur le pouls de notre cœur. Dans un baiser, nous cherchons une nouv^elle; dans un scandale, un succès ; dans les pleurs d'un public, dans l'amour, un chef-d'œuvre... Je vous le dis en vérité, nous n'aimons pas(l) ».

Ainsi donc, pour les Goncourt, le romancier, l'observateur, l'analyste, aboutiraient à une sorte d'anaphrodisie professionnelle. En toute circonstance de leur vie, les hommes de lettres seraient préoccupés d'un roman, d'un conte, d'une pièce de théâtre, et cette préoccupation les empêcherait de se donner tout entiers à n'importe quel sentiment et surtout à l'amour, le plus exclusif de tous.

Cette théorie, qu'ils semblent professer, n'est qu'à moitié juste. Il peut arriver que certains esprits, du genre de Stendhal, étudient l'amour en aimant vraiment. Mais Stendhal n'était pas un raffiné morbide, ni un civilisé ; c'était un sensible, capable d'illusions, aimant à les entretenir, et psychologue de l'amour en confesseur plutôt qu'en médecin. Par suite, Stendhal, dans ses romans, tout comme dans son <' Essai sur l'amour », nous a parlé d'un amour encore très idéalisé, encore très loin de la matérialité, parce qu'il nous en a parlé en amant.

Les Goncourt, au contraire, s'apphquent à connaître l'amour en carabins. Ils ont la prétention de le suivre dans ses évolutions, mais ils prennent comme point de départ la fonction sexuelle et ils la dégagent autant que possible des voiles sous lesquels on la dissimule instinctivement.

Il en résulte une vision anli[)oélique. où la répugnance l'emporte sur le charme. « Cette nuit, racontent-ils dans leur 7o/«r/?^/. ce fut comme un déshabillé d'àme. Elle me conta sa vie, mille choses tristes, sinistres, qu'elle coupait par un zut qui semblait

(1) Charles Demallhj, p. 203.

boire des larmes... Il m'appariit dans cette peau de voyou, je ne sais quelle petite figure attristée, songeuse, rêveuse, dessinée sur l'envers d'une affiche de théâtre. Après chaque étreinte amoureuse, son cœur faisait toc-toc. comme un coucou d'auberge de village, un bruit funèbre. C'était le plaisir sonnant la mort (1) ». Voilà toute l'impression qu'ils conservent. Leur instinct leur a tôt fait découvrir la misère de la femme possédée et l'amant ne rapporte des caresses que tristesse et dégoût.

Une femme désirée, qui leur paraissait séduisante, leur répugne après l'étreinte, parce que dans la possession elle a été inférieure, vulgaire, désillusionnante. De l'amour, ils ne voient que les « ficelles », les mensonges, les blagues et tous ces éléments leur paraissent mesquins, incapables de faire tolérer les nécessités grossières du mariage : « A mesure que je vois des ménages, deux choses me frappent, dit l'un des deux frères. D'abord, c'est la solennité de cette chose ; le mariage, cela donne, à l'homme, une assiette, une dignité, une sorte de fonction, je ne sais quoi d'occupant et d'officiel. Bref, le mariage me semble une magistrature couchée. Mais encore ceci, le mariage, vu dans les intérieurs, m'apparait comme un concubinage affiché et s'étalant dans une impudeur glorieuse. J'y vois l'image d'un monsieur et d'une dame dans leur lit. la conjonction corporelle par-dessus les blonds petits cheveux de l'enfant, ell'enfant arrive à me faire l'effet d'un phallus dessiné sur les murs (2) ».

Cette boutade est à peine l'exagération de leur véritable pensée. Comparé à l'opium, au tabac, à tous les plaisirs qui « tiennent du rêve », l'amour leur semble une grosse matérialité (3), si bien que toute leur vie ils ont vu dans la fumée d'une pipe, une jouissance d'un caractère plus élevé qu'une étreinte de femme. Leur goût du tabac n'est pas d'ailleurs sans avoir influé sur leur conception de l'amour, car disent-ils eux-mêmes, « entre le tabac et la femme, il v a un antatronisme. L'un dimi-

(2) Journal, tome P% p. '240.

(3) Journal, tome III, p. -218.

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nuo l'autre : cela est si vrai, que les amoureux de la femme, quittent un jour le tabac parce qu'ils sentent ou s'iina^^inent que le tabac est un stupéfiant du désir et de l'acte (1) ».

Gomme on le voit, ils ne connaissent de l'amour que les phénomènes physiques et le considèrent comme une fonction d'ordre inférieur, capable de procurer des jouissances dépourvues de valeur esthétique, et ils le relèguent parmi les choses de l'office.

.Iules ira même jusqu'à dire qu'il n'y arien de bon, avec une maîtresse, comme des rapports simplement charnels, mêlés à une véritable amitié de camarade (2) », et il mettra cette théorie en pratique, autant qu'il lui sera possible, avec Maria. Et néanmoins, cette opinion, ils ont peur qu'elle ne soit contre nature, qu'elle ne soit encore une des nombreuses déviations de l'esprit humain, dues à la civilisation. La conception primitive de l'amour serait donc la seule vraie, bien qu'ils se sentent aussi incapables d'y revenir que de se retirer dans une caverne, pour y mener la vie des bêtes. « L'amour moderne, ce n'est plus l'amour sain, presque hygiénique du bon temps. Nous avons bâti sur la femme comme un idéal de toutes nos aspirations, disent-ils dans leur Journal. Elle est pour nous le nid et l'autel de toutes sortes de sensations douloureuses, aiguës, poignantes, délirantes ; en elle et par elle, nous voulons satisfaire l'insatiable et l'effréné qui est en nous. Nous ne savons plus tout bêtement être heureux avec une femme (3) » .

Ainsi donc, par tempérament, parce qu'ils ne pouvaient se contenter du médiocre, et que leurs recherches d'analystes leur faisaient A'oir partout du médiocre, les Concourt n'ont pas pu être amoureux. Ils n'ont pas pu être amoureux pour quelques autres raisons encore : l'amour suppose l'abandon de soi-même, la perte du bon sens, perte momentanée si l'on veut, mais au moins perte de vue de ses intérêts, de sa silnalioii. 11 sujipose

fl) Journal, tome III, p. :.M8.

(2) Journal, tome III, p. 26:{.

(3) Jovrnal. tome III. p. 22.

une sorte de sacrifice à la personne aimée, d'après leur définilion morne de l'amoureux : « Nous appelons amoureux, celui-là seul qui se ruine pour la passion de ce qu'il aime : femme ou chose, objets d'art animés ou inanimés (1) ». Eh bien! les Goncourt étaient trop égoïstes, ou plutôt trop égocentriques pour ressentir de pareilles impulsions et surtout pour s'y livrer. Cet égocentrisme était du à leur nature et avait été développé par leur métier d'hommes de lettres. Ils n'éprouvaient, d'instinct, aucun besoin d'abandon. Très unis entre eux de corps, comme de pensée, ils étaient devenus le confident l'un de l'autre. Ils avaient contracté une association intime, une sorte de liaison, se suffisaient à eux-mêmes, se comprenaient mieux qu'aucune femme, amie ou épouse, n'aurait pu le faire. Et ils pensaient (|u'une séparation minerait leur collaboralion littéraire et bi'iserait leur vocation. Comme Etlmond le dit dans \q Journal : « l'homme qui s"en*fonce dans la création littéraire, n'a pas besoin d'affection, de femmes, d'enfants, son cœur n'existe plus, il n'est plus qu'une cervelle. Après tout, ajoute t-il, peut-être dis-je cela parce qu'il y a, en moi, la conscience que dans quelque affection que je pourrais rencontrer dans l'avenir, l'affection compréhensive de ma pensée ne sera plus retrou vable (2) ». Ils ont eu par-dessus tout le culte des lettres et de l'art, passant leurs journées à travailler comme des acharnés, ne sortant pas le plus souvent, ou bien allant prendre des notes pour un roman futur, dans un hôpital ou dans une maison du voisinage de l'Ecole mih taire.

Cette préoccupation constante qui détermine ainsi chez l'homme une sorte d'inversion sensuelle, les Concourt en ont été les victimes, un peu à la manière de ceux (|ui renoncent aux plaisirs des sens pour se consacrer tout entiers à la poursuite dun idéal religieux. Dans une vie aussi remplie, ils n'ont pas laissé une place à la femme, et la seule maîtresse ([uils paraissent comprendre est celle qui tient le ménage, qui prépare le linge

(2) Journal.

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de son amant, qui lui évite les mille ennuis de la vie quotidienne pour que son esprit soit plus libre et qu'il puisse mieux travailler. Cette conception est précisément celle de Coriolis au début de sa liaison avec Manette Salomon.

Elle s'accorde d'ailleurs parfaitement avec l'opinion qu'ont les Goncourt du rôle et de l'intelligence de la femme. Ils la jugent toujours ou presque un être inférieur. Parfois, elle peut avoir des supériorités de distinction, de charme, mais au fond, elle reste incapable d'une idée ou d'un sentiment élevé, car elle est impulsive. Pour un artiste ou un penseur, la femme, suivant les Goncourt, ne peut être au plus que le « premier des objets d'art (1) », elle ne peut être l'associée.

Aussi pour être bonne, une maîtresse doit-elle être d'un niveau iidellectuel nettement bas : « 11 faut à des hommes comme nous, disent-ils dans leur JournaL une femme f)eu élevée, peu éduquée, qui ne soit que gaieté et esprit naturel, parce que celle-ci nous réjouira et nous charmera ainsi ({u'uu agréable animal, auquel nous pourrons nous attacher. Mais que si la maîtresse a été frottée d'un peu de monde, d'un peu d'art, d'un peu de littérature et ([u'elle veuille s'entretenir de plain-pied avec notre pensée et notre conscience du beau, et qu'elle ait Tambition de se faire la compagne du livre en gestation ou de nos goûts, elle devient pour nous insupportable, comme un piano faux ; — et bien vite un objet d'antipathie (2) ». Dans un autre endroit du Journal, Jules reprend la même idée : « Non. non, jamais, écrit-il, je ne trouverais dans Paris une femme réunissant les qualités de ma maîtresse : ne pas me demander de me faire la barbe et ne jamais m'adresser une question au sujet du livre que je fais (3) ».

Cette idée de liaison d'un artiste ou d'un lettré avec une inférieure, nous verrons qu'elle est exprimée dans nombro

(2) Journal, iovae \", p. 187.

(3) Journal, tome I", p. 392.

(le leurs romans, dans Charles Demailly et dans Manette Salotnon, en particulier. Nous savons que le principal charme de Maria, aux yeux de Jules, consistait dans le fait d'ignorer ses œuvres et de se borner à le délasser par des caresses bien matérielles, mais sincères, de ses soucis intellectuels. Mais précisément, une maîtresse inférieure et jugée telle, est-elle capable d'attacher un homme de valeur? de faire naître, chez lui, un véritable amour? L'examen de leurs œuvres nous permet de répondre affirmativement, puisque Coriolis et Charles, tout en se rendant compte du néant de l'âme de leur compagne, nous avoueront qu'ils en sont épris, au point de lui sacrifier, le premier, sa carrière, le second sa vie.

S'il s'agit des Concourt eux mêmes, il faut par contre répondre négativement, car ils ne jugent pas seulement la femme, inférieure ; ils A^ont plus loin, ils la jugent dangereuse, funeste et pernicieuse à l'artiste, ils sont en garde contre elle, et chaque fois qu'ils seront tentés d'abandonner cette position défensive, ou de céder à un entraînement, ils se rappelleront à l'ordre.

C'est que le princij)al défaut de la femme, à leur avis, est l'égoïsme. Elle rapporte tout à elle-même, elle ordonne tout selon ses propres vues et comme elle a une volonté plus tenace et plus persévérante que celle de l'homme, lorsqu'elle se sent la dominatrice de son mari ou de son amant, elle lutte désespérément pour mener à bien ses entreprises. La femme qui se sait aimée devient vraiment la maîtresse. Elle entend diriger l'être qui l'adore, le guider dans la carrière où elle veut qu'il réussisse, elle devient son manager, car elle a. de nature, un tempérament de barnum.

Or, c'est précisément quand elle parait le plus s'intéresser à l'œuvre de son amant, qu'elle est le plus funeste. Adversaire déclarée de tout ce qui éloigne l'homme de ses charmes, elle serait moins dangereuse, car l'artiste saurait mieux ce qu'il a à faire. Il se méfierait davantage.

Les (loncourt voient dans la femme l'ennemie naturelle de l'homme qui poursuit un idéal esthétique, car elle l'empêche

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de le réaliser, si elle a de l'iafluence, et que cet idéal lui soit iudifféreiit, ou bien elle le fait dévier de sa route, quand, par hasard, elle prend sa tâche à cœur. Nous verrons (jue chacune dans son genre, Marthe et .Manette produiront un résultat semblable sur Charles et Coriolis.

La femme ne saurait être associée, suivant eux, à une grande œuvre. Elle n'est pas assez désintéressée, assez élevée, pour ne pas songer aux succès immédiats et mesquins et pour ne pas accueillir aussitôt les doutes suggérés par des amis envieux à propos de la conception encore inachevée de l'amant. Elle est incapable de se fondre complètement avec Fàme de l'homme, de ne pas rentrainer de côté, au lieu d'unir ses forces aux siennes et de l'aider en collaboratrice dévouée, touchante et discrète. Cette incapacité, l'homme doit la connaître sous peine d'en être instruit un jour d'une manière trop cruelle.

Charles fournit un exemple d'homme trop longtemps illusionné sur sa compagne, et dont le réveil sera terrible. « Alors, dans cette solitude et ce silence, s'exaspérant, le mari, lentement et se complaisant dans une joie amère, descend, échelon à échelon, tout son rêve. Il furète, il détaille, il inventorie ce rien et cette petitesse, ce joli petit néant, sa femme, peut-être par cette curiosité fiévreuse du malade qui débande sa plaie et la fouille, peut-être par défiance, crainte de retour d'aveuglement de demain. Un jour de courage, un coup d'oeil de désespoir lui ont tout montré : la pensée de cette femme ne concevra point de sa pensée, jamais du coidact et de l'échange de ce qu'il y a d'immatériel en elle avec ce qu'il porte d'immatériel en lui, ne sortira cette première bénédiction du mariage, et cette àme de la reproduction humaine : le partage de la vie morale. Mais ce n'est assez : il veut tout connaître et que son amour passé pénètre et s'enfonce dans les profondeurs, dans les secrets et dans les étendues de ce divorce de compréhensions et de sympathies spirituelles (1) ».

(1) Charles Demailly, p. 253.

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Mais encore ce danger de réveil douloureux en face du néant, paraît-il moins redoutable aux Concourt, que celui de se voir peu h peu amoindrir par une femme dans son honneur et dans son art. Le .sort de Coriolis asservi progressivement par Manette, qui transforme un artiste en un fabricant de toiles peintes travaillant presque au forfait, les épouvantait bien davantage, et l'on peut dire que cette crainte n'a pas été sans influer beaucoup sur leur conception du mariage, et sur leur défiance naturelle à l'égard de la maîtresse.

Ainsi donc, ils ont professé, un peu comme Flaubert, une grande défiance de la femme admise dans l'intimité morale de l'homme. Leur tempérament, leur carrière, leurs idées les ont maintenus dans cette attitude qui devait avoir une grande influence sur leur œuvre. Vivant à l'écart de l'amour, ils ont donc pu rester des observateurs impartiaux, ils n'ont pas été arrêtés par les préventions de la passion dans leurs inventaires et dans leurs expertises du cœur féminin, et peut-être devront-ils à cette sorte d'anaphrodisie. d'être les plus intéressants parmi les psychologues de l'Eve moderne.

Nous terminerons l'étude de cette question par une remarque intéressante pour la compréhension de leur esthétique. Les Concourt, si défiants à l'égard de la femme, avaient par certains côtés un tempérament très féminin, ce qui n'a rien de contradictoire. Cet hermaphrodisme intellectuel, fait de l'affirmation de la supériorité du sexe masculin, jointe à un développement de goûts féminins n'est pas sans précédent aux époques de décadence. Nous en retrouverions sans doute aisément quelques exemples dans la Rome de Pétrone ou de « l'Histoire Auguste ». Mais au XIX"^ siècle, les Concourt, furent, pensons-nous, les premiers à réunir des tendances que la nature a séparées. Leur esthétique, comme nous le verrons, se ressentira de cette dualité de goûts. Bornons-nous ici à la constater, tout en y trouvant une explication vraisemblable de cette surprenante anaphrodisie qui les caractérise. Ils étaient trop semblables à l'antre sexe pour être de vrais amants.

l'eSTHÉTIUUJî des GOiNC.OUHT llio

Ceux-ci se recrutent plutôt eu général chez des virils du type de Stendhal, ou de Love lace.

Edmond avoue pour Jules, dans les Zemganno, ce tempérament de femme (1) ; et il aurait pu en dire autant de lui-même. Leur sensibihté était toute tendue vers des perceptions infiniment délicates ; leurs goûts avaient un raffinement (|ue le tempérament masculin ne comporte guère. Ils prenaient plaisir à froisser de belles étoffes, à caresser des papiers du Japon à la pulpe soyeuse, avec des gestes de satisfaction et de coquetterie féminines.

De même pour les petites impressions morales, il n'en est aucune ({ui les laisse calmes. D'ordinaire, le masculin ressent à peine les tristesses ténues des départs, des arrivées, les joies des retours dans une maison aimée, parmi des objets familiers, et surtout le masculin n'a pas ces sensations de détails minuscules et obsédants comme en ont les Goncourt.

L'union des deux frères et son caractère mystique est un phénomène nouveau de leur tempérament féminin. Il y a entre eux des communications si intimes et si peu matérielles ([u'elles en sont très surprenantes. Ils éprouvent pour ainsi dire simullanément les mêmes émotions, et les mômes pensées traversent simultanément leurs deux cerveaux.

«Hier, dit Jules dans le Journal, j'étais à un bout de la grande table du château, Edmond à l'autre bout, causait avec Thérèse. Je n'entendais rien, mais (juand il souriait, je souriais involontairement et dans la même pose de tête. Jamais àme pareille n'a été mise en deux corps (2) ». Ce sont presque des rapports d'amants spirituels, tant il règne entre eux une |)arfaite concordance.

Un autre signe de leur tem[)éramcnt féminin, c'est le goût de l'émotion, de l'émotion effleurée. Leurs visites à la Charité en vue de leur roman de Sœur Philomènc, font passer tout le long

(1) Les Ertres Zemganno, p. 178.

i2) Joiifiial, toiiii) !'■', ji. 281.

[2C) PIERHE SA15ATIER

de leurs fibres je ne sais quel frisson de terreur agréable. Et cette terreur savoureuse, ils la ressentiront dans leurs excursions à travers les quartiers populaires, les cimetières, les palais de justice oij les mèneront leurs études de mœurs.

l^endanl la guerre, Edmond éprouvait un certain plaisir au lir du canon de la Butte Mortemart, plaisir goûté par un groupe de Parisieimes venues à cette séance tragique comme à une course de taureaux, ou à un drame du boulevard du Crime. L'état de siège, tel qu'on le sentait dans la capitale, plaisait à Edmond à cause de son imprévu. « Au milieu de tout ce qui resserre et menace la vie, dans ce moment, il y a une cbosequila soutient, la fouette, la fait presque aimer, dit-il : c'est l'émotion. Passer sous ces coups de canon (ou était au J3 novembre 1870), se risquer au bout du Bois de Boulogne, voir, comme aujourd'liui, la flamme sortir des maisons de Saint-Cloud, vivre dans ce continuel émoi d'une guerre vous entourant, vous touchant presque, frôlée le danger, être toujours le cœur un peu battant vite : cela a sa douceur, et je sens, lorsque ce sera fini, qu'il succédera à cette jouissance fiévreuse, de l'ennui bien plat, bien plat(l) ».

Ces tendances féminines, leur anaphrodisie les fortifia, singulièrement, en laissant disponible une plus grande part de leur sensibilité. Elle développa chez eux de petites manies qu'aurait dérangées une passion violente, et qui s'acclimatèrent dans leur vie de paisibles célibataires.

Nous ne le regretterons pas. parce quils doiveid à cette disposition, d'être plus en communauté d'àme, de pensée, de tempérament même avec le sexe qu'ils décrivent et dont ils ont compris les nuances délicates, illogiques souvent, maisexquises, comme aucun amant n'aurait su les saisir, parce qu'ils les ressentaient dans leur propre essence.

Ils durent encore à cette froideur, disons le mot, à cette impuissance sentimentale, le goût exclusif de l'œuvre d'art que nous allons maintenant découvrir en eux, s'il est vrai, comme

(1) Journal, tome IV, p. 127.

ils l'ont affirme, qu'un antagonisni(^secret existe entre la manie du collectionneur et la manie de l'amoureux. On ne saurait donc nier la répercussion d'un état psycliologi([ue aussi singulier, sur leur esthétique tout entière. D'ailleurs, plusieurs fois au cours de ce travail, nous en const;i,terons te rùle pr()pondérant.

CHAl'lTRE V

Leur goût de l'œuvre d'art X

Un des traits les plus apparents du la physionomie des Goncourt est, en effet, leur goût pour tout ce qui concerne l'art en général et, plus particulièrement, leur passion pour l'objet d'art.

Nous avons vu que, dès leur plus jeune âge, bien avant de songer à la littérature, ils avaient formé le projet d'être peintres, et même, pendant deux ans, ils s'étaient adonnés exclusivement à cette tâche. Lorsqu'ils eurent renoncé à faire de la peinture leur carrière principale, ils n'abandonnèrent même pas pour cela toiles et pinceaux, et continuèrent à se livrer en amateurs à leur art d'agrément. Jules s'occupa d'eau-forte et réussit d'une manière remarquable. Il sut donner à l'eau-foite une touche très moderne, en même temps qu'esthétique, et mérita d'être considéré par ses contemporains, comme un des meilleurs aquafortistes de l'époque.

La moitié de leur œuvre littéraire se compose de livres de critique d'art ; leurs soucis quotidiens sont consacrés à l'ameublement et à l'organisation d'un décor agréable. Leurs journées se passent à \ isiter des musées. « Que d'heures aux

128 l'IEKKE SABATIEH

Uffizi, à regarder les Primitifs!, écrivent-ils. A regarder ces femmes, ces longs cous, ces fronts bombés d'inaoceiice, ces yeux cernés de bistre, longuement et étroitement fendus, ces regards d'ange et de serpent coulant sous les paupières baissées, ces petits traits de tourment et de maigreur, ces minceiirs pointues tlu menton, ce roux ardent des cheveux où le pinceau effile des lumières d'or, ces pâles couleurs de teint fleuris à l'ombre, ces demi-teintes doucement ombrées de vert et comme baignées d'une transparence d'eau, ces mains fluettes et douloureuses, où jouent des lumières de cire, tout ce musée de virginales physionomies maladives, qui montre sous la naïveté d'un art, la nativité d'une grâce ! s'abreuver de ces sources, de ces regards, de ces langueurs, de ces couleurs pieuses et faites pour peindre de l'idéal, c'est un charme qui vous reprend tous les jours et qui vous ramène devant ces robes bleues ou roses, des robes de ciel. Les grandes et parfaites peintures, les chefs-d'œuvres mûrs n'enfoncent pas en vous un si profond souvenir de figures ; seules, ces femmes peintes des Primitifs, s'attachent à vous comme la vivante mémoire d'êtres rencontrés dans la vie ; elles vous reviennent comme une tète de morte que vous auriez vue. éclairée et dorée, au matin, par la flamme mourante d'un cierge (1) ».

Ils courent les salles des commissaires-priseurs, ils bibelotent dans une arrière-boutique de marchand de curiosité. Ils caressent des laques et des bronzes chez Bing. En un mot, ils ont, au plus haut point, le goût de l'objet d'art. Cette place que l'objet d'art tient dans leur existence, il est important de bien la définir et d'en préciser les caractères à cause de l'influence (ju'elle exercera sur leur conception du roman et sur leur esthétique en général.

« Les frères de Concourt ont été des hommes de musées et en cela des modernes dans toute la force du mot, car, cet esprit de dilettantisme et de critique s'est développé chez nous à ce point qu'il a étendu le musée bien au delà des collections pubUques

(1 1 Idéfs el Sensations, ji. 44.

l'esthétique des gojncoukt 129

el privées, en l'introduisant dans le moindre détail de l'anieublement et en créant le bibelot » (1). Ainsi parle M. Bourget, et il a raison d'insister sur leur compréhension du détail et sur l'introduction du bibelot dans leurs romans comme dans leur intimité. Le bibelot, c'est le petit objet d'art, raffiné, parfait ; c'est la petite estampe du XVIII" siècle, le bronze à la patine veloutée, le biscuit de Sèvres, la terre cuite de Clodion, le paysage de Diaz, le kakémono aux tons de satin, c'est, en un mot, toute une œuvre délicate qu'on peut toucher, changer de place, caresser, contempler et dont la vue repose. Le bibelot doit être avant tout joli, car il n'est pas nécessaire qu'il soit beau ; il est même indispensable qu'il ne soit pas d'une beauté trop imposante qui excluerait la familiarité. Le bibelot, il faut l'avoir découvert soi-même, pour l'aimer davantage, car il fait presque alors l'effet d'un enfant. Il a de la grâce, il a du charme, il se mêle aux pensées de l'homme, parce que l'homme a laissé un instant peser sa pensée sur lui. 11 est devenu le compagnon des lettrés dilettantes et des artistes.

Les Concourt l'ont aimé passionnément et nous avons vu qu'Edmond avait reçu ce goût de sa tante de Courmont. 11 le communiqua à Jules, et tous deux le déA^eloppèrent davantage d'année en année.

Aimant le bibelot, ils furent attirés surtout par les deux civilisations (jui en ont le plus fourni : l'art du XVIlI^e siècle et l'art japonais. Le XVIlIme siècle leur plaisait à cause de ses manières délicates et pohes, de ses ameublements à la grâce un peu contournée, de ses mœurs, des habits dont se revêtaient les hommes et les femmes, et dont les tons suaves contrastent douloureusement suivant eux, avec les tons tristes de la mode contemporaine'. Ils formulent ce regret dans un passage de leur Journal: «Exposition aux commissaires-priseurs d'une collection d'habits du.A'VllI""' siècle ; habits pluie de roses, fleur de soufre, gorge de pigeon et couleur désespoir d'opale et ventre de [)ucc en fièvre de lait ; tous ces habits avec un tas de reflets

(1) lîOUUGKT. E.U. dr psi/cll. iinilevip., t. Il, p. 14G,

//Ksflirhqiir ,/rs Hniiruii/i. 9

agréables à l'œil, chantants, coquets, égrillards. Il avait iiivcuLé cela, le XVIII""' siècle de s'habiller de printemps et de toutes les nuances riantes et de toutes les gaités de ce monde. De loin l'habit souriait avant l'homme. C'est un grand symptôme que le monde, tel qu'on le voit aujourd'hui, sesl l'ait bien vieux et bien triste, et que beaucoup d'aimables choses sont enterrées (1) ».

Les Goncourt aiment donc que le bibelot (et dans cette catégorie d'objets, il serait injuste et inexact de ne pas ranger les accessoires des modes passées), soit avant tout riant, qu'il réjouisse l'œil par ces nuances, dont le secret est resté au XVIIle siècle. Aussi reprochent-ils au XI-V""" dètre le triomphe du noir et d'avoir inventé la photographie .^ l'habit noir des choses (2) ».

Us veulent aussi le bibelot, élégant : ils recherchent les sanguines de Boucher, les silhouettes effilées de Watteau, les crayons de Fragonard, feuilletant dans les cartons des marchands de gravures. Tout leur argent disponible, ils le consacrent à l'achat d'un objet d'art, payant une mythologie de Natoire, avec le produit de Germinie Lacerteux {3) : et quand ils l'ont épuisé, ils continuent à visiter les boutiques de curiosilés, pour le plaisir de se trouver dans un miheu d'art.

« Bien bizarre, chez moi, cette attirance d'un milieu d'art, dit Edmond, et qui me pousse à venir m'asseoir. à passer des heures dans une boutique de bibelots ou de tableaux. Quand je suis là, les yeux réjouis par une contemplation vagabonde, quelque chose a beau me dire qu'il y a, dehors, des spectacles plus intéressants, des speclacles sollicilant le romancier, je me sens, comme cloué au dos de mon siège, et je ne puis me lever. C'était autrefois chez Peyrelongue, aujourd'hui, c'est chez les Sichel (4) >.

il; Juurnal, tome I" p. 181.

{2} Journal, tome 1", p. VM.

(3' La Maisun d'un arlisle, tume I"', p. 187 4) Journal, tome V, p. S2J.

LËSTUÉTIQUE DES GONCOLRï 1 )] 1

Ainsi, ce qui leur plait, ce n'est pas tant le grand art, celui des artistes de l'antiquité qu'ils n'ont pas connue ou de la Renaissance, qu'ds ont mal appréciée, c'est bien plutôt, cet art joli, un peu maniéré, mais distingué, gracieux, et de détails plaisants, créant autour de l'homme un dé(M)r d'intimité charmante : lail du XVIH""- siècle.

Ils ont le goût du mobiher ; c'est pour eux une distraction qui les repose de leur besogne d'écrivain, comme le joli du XVIII"' siècle les délasse des misères et des laideurs de la vie moderne. « Bien souvent, écrit Edmond, je me suis dit : si je n'étais pas littérateur, si je n'avais pas mon pain sur la planche, la profession que j'aurais choisie, ca aurait été d'être un inventeur d'intérieurs pour gens riches. .l'aurais aimé qu'un banquier, me laissant la bride sur le cou, me donnât pleins pouvoirs en un palais (|ui n'aurait eu que les quatre murs, pour Jui en imaginer la décoration et le mobilier avec ce que je trouverais, ressortirais, commanderais, avec ce que je découvrirais chez les marchands de vieux, les artistes industriels modernes ou dans ma cervelle (1) ».

Ils éprouvent un plaisir délicieux dans le maniement des objets et des bibelots précieux, une joie de tapissier-amateur et dilettante, dans la création et l'arrangement d'un décor de mobilier. « On ne sait pas, écrivait Edmond, pour un passionné de mobilier, le bonheur qu'il y a à composer des panneaux d'appartements sur lesquels les matières et les couleurs s'harmonisent ou contrastent, à créer des espèces de grands tableaux d'art, ou l'on associe le bronze, la porcelaine, le laque, le jade, la broderie. On ne se doute pas du temps qu'il faut pour que ça vous satisfasse complètement, et les changements et les déplacements ([ue ca demande. C'est bien dommage lors(|u'uu panneau est arrivé à la réussite complète, que la photographie n'en fassse pas survivre les colorations avec le dessin (2) ^k

Dans leur conception de l'ameublement, ils nadmettent que

(1) La Maison (Vuit aiiislc, tome I", p. 25, {2) Journal, toiuo VI, p. 291.

liji l'IEKUE SABATILK

Ir 1res exquis (1), ils ii'adinettcnt ni l'art, ni le luxe médiocres u Beaucoup de collectionneurs, dit Edmond, aiment les dessins dans d'affreuses montures économiques. Beaucoup de bibliophiles aiment les livres dans de médiocres reliures. Moi j'aime les dessins très bien montés et encadrés dans du vieux chêne sculpté ! jaime les livres dont la reliure coule très cher. Les belles choses ne sont belles pour moi qu'à la condition d'être bien habillées (2) ». Cette dernière réflexion montre bien le caractère féminin de leur sens artistique.

Ils ne comprennent que le quintessencié. le subtil, et le contourné, tout ce que les profanes sont incapables de goûter ; raison pour laquelle ils n'aiment point la nature : elle est trop simple. Quelques arbres rares, par leur aspect travaillé, échappent seuls à cette proscription: « Un palmier m'est agréable, dit celui des deux frères que l'on voudra, comme un objet d'art. Dieu ne me semble avoir fait à la main, avec un caprice d'artiste, que les arbres d'Orient. Toute notre pauvre et économitpie nature d'Europe me parait fabriquée à la mécanique dans une prison (3) ».

C'est encore ce goût du raffiné, qui leur fait préférer les tapisseries aux peintures, parce qu'elles en sont, selon eux. le rêve, et qui leur fait admirer le laque, comme une des formes supérieures de l'art. « L'éprouvette du raffinement en art d'un homme, écrivent-ils, ce ne sera, ni le choix du bronze, du tableau, du dessin même, c'est le choix de ce produit, où l'industrie s'élève à la chose artistique la plus chatouillante pour l'œil d'un amateur et en même temps, la plus indéchiffrable pour l'œil d'un profane. Je veux parler du laque, dont la qualité supérieure, la beauté suprême, le resplendissement parfait, sont si peu voyants : le laque qui vous ravit par ses reliefs qu'il faut presque deviner, par la laborieuse dissimulation

(1) Journal, tome III, p. 28.

(2i Journal, tome \, p. 13.

(3) Idées et Sensalions, p. 117.

L'ESTHKTlQUn; DES fiOXCnCHT 133

(lo son ocIaL, pai' le, discret emploi des ors usés, enfin p.ir l'elïacenienl distingué de son luxe et de sa richesse (1) ».

Poussés par le nièine besoin de raffinement, ils ont été amenés à regarder de plus près l'art oriental en général et l'art japonais en particulier. Il y avait dans ces bronzes, dans ces figurines, un maniérisme qui séduisait leur tempérament en même temps qu'une beauté presque monstrueuse par son éloignement voulu de la nature. Aussi ont-ils désiré que parmi les objets du XyiII""" siècle peuplant leur intérieur, il y eut une place importante réservée à l'art de l'Extrême-Orient « ([ui apportât, comme contraste, son originalité et sa force. Et au milieu du salon, sur un trépied figurant les vagues en colère de la mer», s'élevait «un vase de bronze haut d'un mètre, un vase pansu, se terminant en forme d'une margelle de bassin. Sur la panse, sillonnée de flots, se détachait en plein relief, un dragon cornu, aux excroissances de chair en langues de flamme, aux ergots de coq, le tats-maki, le dragon des typhons, dont le corps tordu et contorsionné de serpent apparaît par places au-dessus des ondes rigides (2) ».

Ils veulent en effet réaliser, autour d'eux, un décor qui les satisfasse, car ils aiment les objets d'art non seulement pour les regarder, mais aussi pour s'en entourer. «Mon existence s'est passée tout entière à la recherche d'un décor original des milieux, écrit Edmond en 1804. Un jour c'était ceci, un autre jour, c'était cela. La semaine dernière, c'était l'achat de soieries de robes portées par des femmes du XYIII""" siècle, pour en faire des gardes de livres du temps, et toujours de petites inventions auxquelles les autres ne pensent pas. Et dans les choses inférieures, méprisées par les natures non artistes, j'aurai dépensé autant d'imagination que dans mes livres (3)».

Ce décor artistique de leur maison nu(]uel ils tiennent et qu'ils perfectionnent chaque aimée [tar des achats nouvenux.

(1) Journal, tonio II, p. IV).

(2) La Maison d'un artiste, tome F"", p. 100.

(3) Journal, tome IX, p. 245.

c'est une joie pour leurs yeux, el c'est un délassement aux lieures de repos ; mais c'est aussi une source d'inspiration précieuse.

Cette collection de tapisseries, de dessins, de bronzes, de kakémonos, qu'ils ont composée peu à peu, c'est chaque jour pour eux un nouveau plaisir de la contempler, de la ranger, de l'examiner pièce à pièce, attribuant une âme à chaque objet. Cet amour qu'ils portent aux choses inanimées, sera l'inspirateur du livre délicieux, oîi Edmond, déjà vieux, a décrit sa maison, mettant en guise de préface la phrase suivante : « En ce temps où les choses, dont le poète latin a signalé la mélancolique vie latente, sont associées si largement par la description littéraire moderne à l'Histoire de l'Humanité, pourquoi n'écrirait-on pas les mémoires des choses, au milieu desquelles s'est écoulée une existence d'homme? (1) »

Ils aiment retirer un à un de la bibliothèque, les livres précieusement reliés, passant une main sensuelle sur le dos soyeux du maroquin, les yeux distraits par l'éclat des ors et des rouges. «Que je plains les lettrés qui ne sont pas sensibles à la séduction d'une reliure, dit Edmond, et dont l'œil n'est pas amusé par la bijouterie d'une dorure sur un maroquin et qui n'éprouvent pas, en les repos paresseux de l'esprit, une certaine délectation physique à toucher de leurs doigts, à palper, à manier une de ces peaux du Levant, si moelleusement assouplies ! La reliure française a été de tout temps un art, dont les adeptes ont fait preuve d'une adresse charmante, et c'est aujourd'hui peut-être, le seul art industriel où se soit conservée la main-d'œuvre des choses exquises façonnées par des artisans artistes du XYI^ siècle. Mais il faut le dire tout de suite, cet art ne supporte pas la médiocrité (2) ». Aussi ont-ils voulu que les reliures étreignant leurs propres livres et ceux

(1) La Maison (V^m artiste, tome I". Préface, p. 1.

(2) La Maison d'un artiste, tome !•% p. 346.

i/ESTniiTiorE DES GOxcoraT 135

de leurs amis dans la bibliothèque d'Auleuil, fussent des gaines splendides (1).

Chaque objet d'art de leur maison leur est une jouissance. Aussi, lors de la désorganisation de la villa d'Auteuil, par suite des troubles de 1870, Edmond se sentait-il mal à l'aise de ne plus voir, autour de lui. les choses délicieuses qui lui souriaient et qui momentanément lui avaient été cachées, a La triste vie dans ce déménagement, oiî l'œil n'a plus la jouissance de tout ce qu'il aimait, où tout ce qui était suspendu aux murs a été décroché, à cause des ébranlements du canon, où les dessins désencadrés sont dans les cartons, où les cadres avec leurs réjouissantes sculptures et leurs éclairs de vieil or, sont cachés dans des enveloppes de sales journaux, où les livres, ficelés en paquets, sont étalés à terre, où la pièce d'artiste que l'on habite présente l'aspect d'un arrière fond d'épicerie (2) ». Ce morceau de journal témoigne de sa douleur sincère. Il se sentait gêné dans tout ce vide, car il lui semblait qu'outre son frère, il avait perdu tous ses compagnons.

C'est qu'il éprouvait le besoin, comme .Jules du reste, d'avoir partout, autour de lui, dans leur salon, dans le cabinet de travail, dans le cabinet de toilette même, dans la chambre eufin, des morceaux d'art où reposer les yeux, pour en tirer immédiatement, sans effort, une sensation saA^oureuse. <(Moi, c'est particulier à ma nature, écrivait Edmond, quand je me peigne ou que je me brosse les dents, j'aime à avoir au mur, pendant ces opérations ennuyeuses, un morceau de papier colorié, ou un tesson de poterie qui chatoie, qui éclaire, qui reflète de la lumière dans des couleurs de fleurs. Et voilà pourquoi mon cabinet de toilette est littéralomont rouverl de porcolnines et de dessins h \;\ gouache (.S) » .

A [)ius forli' raison, veulciil-ils une chambi'e oriUM', |)uis(|U(' c'est la chambre (jui. par sou almosphèrc suggère nos revins et

(1) La Maison d'un Artiste, tome 1'% p. 348.

(2) Journal, tome IV, p. 169.

(3) La Maison cViin artiste, tome II, p. 189.

c'ost elle (fui obtient nos premiers et nos derniers regards de la journée. Dans la Maison d'un artiste, Edmond nous dit avec quel soin, il a meublé cette pièce où se passe la moitié de sa vie. Il a tenu à y mettre des tapisseries et il nous en explique la raison. « Le charme qu'ont, dans la chambre où l'on couche, des murs de tapisseries ! le joli éveil de l'aube sur le velouté de ces couleurs qu'on dirait des couleurs de fleurs, légèrement malades, et le doux et imperceptible allumement. dans la blancheur gorge de pigeon de la trame, des tendres nuances des tons coquets ; et comme dans le premier rayon de soleil, ce qui n'était tout à l'heure que taches diffuses et riantes, se profile en des corps élancés de chasseurs à l'habit rouge, et culottés de jaune, en des silhouettes de bergères poudrées, au corsage bleu de ciel, assises sur des tertres, dans la verdure blonde (1) ».

Il a toutes les coquetteries pour sa chambre, et il nous donne comme explication, presque comme excuse, la vieillesse imminente et les longs repos forcés. « Jeune, nous dit-il, il est loisible de coucher dans un chenil, vous avez autour de vous, la bonne odeur de votre santé et l'illusion de votre jeunesse. Mais, à l'heure où l'on devient vieux, malingre, souffreteux, il faut songer à meubler pour la maladie un coquet logis où elle sera moins laide pour les autres et pour soi-même et se préparer, au milieu d'élégances, à accueillir la mort en délicat (2) ».

Mais il ne faudrait pas croire que ce goût d'ameublement et ce dilettantisme d'art familier ne soit venu à Edmond que sur le tard. Rue Saint-Georges, dans un appartement modeste, ils acquéraient de petits objets plaisants autant que le comportait leur faible budget, et ils commençaient déjà, de se composer cet intérieur qui méritera bien le nom de « Maison d'un artiste *.

C'est que Fart était pour eux un délassement. Dans leur besogne de romanciers naturalistes, où ils étaient obligés d'étudier sans cessse des mœurs et des milieux qui répugnaient particulièrement à leurs natures impressionables, il y avait des

(1) La Maison d'un artiste, tome II, p. 201.

(2) Idem, p. 204.

l'eSTHÉTIOT-E des GO.N'COT'RT 137

heures, où ils se sentaient comme un l)Psoin ohsolu de chanfrer d'air et de se rasséréner la vue et Tesprit dans la contemplation d'objets jolis et gracieux. Edmond nous raconte en 1870, que « fatigué du spectacle de la rue, de la vue des gardes nationaux toujours saouls, de la canaille en plein épanouissement, il se sauvait au Jardin des Plantes», dans le besoin de voir des fleurs et d'élégantes bètes (1). De même, écœurés par les salles d'hôpital de sœur Philomène, les maisons de TEcole militaire familières à la fille Elisa, et les bals de la Boule Noire fréquentés assidûment par Germinie et ses pareilles, les deux frères aimaient se reposer les yeux, la tète et le cœur, et fumer un moment « en regardant vaguement des choses d'art (1) ».

Ces siestes artistiques et paresseuses ont pour eux un charme extraordinaire. Elles font une diversion délicieuse dans leur vie si austère par tant d'autres côtés, si rempHe par le travail d'observation et de rédaction. Aussi les savourent-ils en dilettantes, comme ils savent savourer toute chose. « Peu de gens, écrivent-ils, connaissent ce grand bonheur de regarder des dessins anciens en fumant des cigares opiacés : c'est mêler le nuage de la ligne au rêve de la fumée (2) ».

De même, lorsqu'ils reviennent d'un quartier populaire ou d'un hôpital, leurs yeux aiment se délecter des nuances délicieuses des peintures japonaises. « La jouissance de mon œil, disait Edmond, devant certains sourimonos, qui ne sont pour ainsi dire que des compartiments de couleurs juxtaposées harmonieusement et qui contiennent un morceau bleu, sur lequel sont jetés de petits carrés d'or, un morceau jaune sur lequel sont gravées en creux, des tiges de pins, au milieu des nuages ; un morceau de blanc, traversé par des grues qui ont le relief d'un gaufrage ; un morceau de noir, avec des caractères qui ont l'air d'insectes d'argent. Cette jouissance, il me semble, ne peut être partagée que par un œil japonais (3) ».

(1) Journal, tome IV, p. 281.

(2) Idées et Sensations, p. 119.

(3) Journal, tome VII, p. 270.

ll]8 PIERRE SABATIER

El ce milieu d'art, où ils aiment vivre, n'est pas seulement un plaisir et un (Iclassoment pour eux ; c'est une atmosphère qui réchauffe leur imagination et qui favorise leur travail. C'est pour ce motif qu'Edmond a dépensé tant de soin à l'arrangement du nouveau cabinet de travail de sa villa d'Auteuil. Il en a d'ailleurs été pleinement satisfait, puisqu'il nous dit: «J'ai rarement éprouvé une jouissance pareille à celle que j'ai à vivre dans cette harmonie somptueuse, à vivre dans ce monde d'objets d'art si peu bourgeois, en ce choix et cette haute fantaisie de formes et de couleur. Le travail, ici, en levant de temps en temps le nez en l'air, me semble du travail en un heu enchanté, et j'ai peine à quitter ces choses pour les rues de Paris (1) ». Dans cette pièce, parmi ses objets familiers, son esprit se sentait à l'aise. Et, en effet, pour ce qui regarde leurs travaux sur le XVIII""' siècle, rien ne fut plus précieux aux Concourt que d'avoir sous les yeux, en composant, quelque vieille estampe ou quelque dessin de Boucher. Et même pour les œuvres plus sévères et plus modernes, la vue des jolis legs du passé donnait à leur phrase naissante je ne sais quelle grâce délicate et polie qui rendait jusqu'aux pires laideurs, séduisantes. Enfin l'étalage et la réunion des formes heureuses et des couleurs brillantes contribuaient à développer chez eux te goût des formes choisies et le sens des nuances, traits caractéristiques de leur esthétique.

Aussi, dans sa vieillesse, Edmond prétend qu'il ne pourrait plus travailler en dehors de ce milieu d'art : « A l'heure présente, dit- il, c'est bizarre quand je me prépare à écrire un morceau quelconque, un morceau où il n'entre pas le moindre bric-à-brac, pour m'entraîner, pour me monter, pour faire jaillir le styliste de l'écrivain paresseux, et récalcitrant à l'arrachement douloureux du style, j'ai besoin de passer une heure dans ce cabinet et ce boudoir de l'Orient. Il me faut me remplir les yeux de la patine des bronzes, des ors divers des laques, des irisations des flambés, des éclairs des matières dures, des jades, des vei'res colorés, des chatoiements de la soie des foukousas et des tapis

(1) Journal, tome V, p. 229,

l'esthétique des riONCOUf{T [?}'.)

de Perse, et ce n'est que par cette contemplation d'éclats de couleur, par cette vision excitante, irritante, pour ainsi dire, que peu à peu, et — je le répète, sans (jue cela ait aucun rapport avec le sujet de ma composition, — je sens mon pouls s'élever et tout doucement venir en moi cette petite fièvre de la cervelle, sans laquelle je ne puis écrire rien qui vaille (1) ».

Ce goût de l'œuvre et du milieu d'art qui est l'un des plus puissants de leur vie, peut sans doute se rattacher h cette anaphrodisie dont nous avons parlé. Suivant Edmond même, la passion de l'ameublement serait d'autant plus forte que l'amour le serait moins et inversement. Cette théorie, qui paraît surprenante au premier abord, s'explique si l'on pense que le goût de l'objet d'art se rattache un peu à la manie du collectionneur, et que la manie du collectionneur comble souvent les vides de l'amour.

Quoiqu'il en soit, ce penchant pour l'œuvre d'art a eu une grande influence sur leur esthétique. « Qu'on se rappelle maintenant, dit M. Bourget, d'où dérive le développement intellectuel et sentimental des Concourt, — de l'œuvre d'art, c'est-à-dire de toute cette éducation de l'œil, que donne la contemplation continue des peintures et des dess'ns, des tapisseries et des bibelots ». « Je réfléchis, soupire Charles Demailly. je réfléchis combien un de mes sens, la vue, m'a coûté. Combien dans ma vie, aurai-je tripoté d'objets d'art et joui par eux? » Les Concourt sont donc des artistes éperdùment amoureux du pittoresque, et, par suite, quand ils écrivent, leur besoin est de faire passer dans les mots des sensations de pittorescjne. La première de ces sensations est la forme. A regarder indéfiniment des œuvres d'art, ils ont développé en eux l'impression du contour, de la saillie, que tout objet projette sur un fond d'atmosphère. Pour (ju'une phrase où ils décrivent cet objet, leur [)arnisse exacte, elle doil reproduire ce contour et cette saillie (2) ».

Ainsi donc ce goût de rceuvredart. du bibelot, leur ins|)irera

(1) La Maison cVun artiste, tome II, p. 175.

(2) BocRGET, Ess. de Psych. contemp., tome II, p. 175.

140 PIERRE SABATTER

l'amour du XVIIT^ siècle et du japonisme, mais encore, il donnera à leur phrase je ne sais quelle allure pittoresque et curieuse et leur suggérera l'idée d'accorder une grande place dans leurs romans aux peintures d'intérieurs, et aux choses d'ameublement, qui ont, depuis, conquis largement leurs entrées dans le roman comme au théâtre. Le continuel contact avec les délicats ouvrages faits de main d'hommes leur a suggéré ce culte absolu de Fart, sentiment incompatible avec l'amour de la nature, parce qu'il absorbe tous les autres, et qu'il ne tolère aucun rival. « Tout pourrit et finit sans Tart. disent-ils. C'est l'embaumement de la \àe morte, et rien n'a un peu d'immortalité, que ce qu'il a touché, décrit, peint ou sculpté (i) ». Paroles très caractéristiques, car nous pensons que les Goncourt furent les premiers à avoir une conscience nette du rôle de l'art et de l'éminente dignité de l'objet d"art.

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