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CHAPITRE VT

Leur goût du document, du petit fait inédit. Leur sens de l'observation

Une autre disposition de leur nature déterminera encore leurs conceptions esthétiques, mais celle-ci tenait plutôt à leur intelligence qu'à leur sensibilité. Ce fut leur goût instinctif pour le document.

Qu'entendaient-ils par document ? Une variété de bibelots, mais très différente de ce qu'on entend ordinairement par

(1} Journal, tome IF. p. .308.

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ce mot, et beaucoup plus vaste. Le document c'est un témoignage d'une habitude, d'une mode, d'un sentiment, d'un drame passé ou présent; c'est une lettre, un dessin, un moulage, un mouchoir, une étoffe, une robe, un meuble, en un mot, c'est la preuve matérielle d'un fait susceptible de devenir la matière d'un objet d'art.

Le document peut être présent ou passé. S'il se rapporte au présent, il intéresse le romancier, le sociologue ; s'il se rapporte au passé, il intéresse l'historien et le collectionneur. Le plus souvent l'esprit ne s'attache qu'à l'une ou l'autre catégorie. Chez les Goncourt par hasard, l'intérêt du passé ou plutôt du XVlir siècle pour préciser coexiste puissamment avec celui du présent.

De bonne heure, les Goncourt avaient été attirés, ainsi que nous l'avons déjà vu, par la bricabracomanie et la bibeloterie. Influence d'une tante, instinct naturel, on ne sait lequel de ces deux facteurs fut prépondérant. Dans ce plaisir de fouiller parmi le désordre des arrière-boutiques, ou l'entassement des boîtes des quais, deux curiosités se trouvaient satisfaites, la curiosité artistique qui leur faisait désirer découvrir quelque dessin gracieux ou quelque reliure ancienne, et la curiosité historique ou psychologique qui les poussait à acheter des objets et des lettres, pour en tirer des renseignements sur une époque disparue.

En eux se développait un véritable instinct d'historien qui leur inspirait l'amour de tout ce qui rappelait ce siècle préféré entre tous. Mouchoirs encore parfumés à la poudre à la maréchale, dentelles jaunies ou menus à demi-déchirés. Ils aimaient à retrouver dans ces délicieux chiffons, un peu de l'àme de la femme qui s'en était servie. Ils pensaient même que si l'on voulait bien connaître un temps et ses mœurs, on n'y arrivait que parle maniement des objets ïamilicrs les plus infimes, meilleurs révélateurs des habitudes d'une époque (pie des textes officiels ou des portraits de conveidion.

Sans parler du plaisir presque sensuel qu'ils éprouvent en présence de tous ces témoins du passé, ils sentent toute l'impor-

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lance des luoiiuh'os autographes pour la l'econsliluliuii de la vie d'autrefois. Ils ont d'instinct le goût de l'inédit, de l'inédit petit, mais précis, qu'il ait été découvert dans les archives de rilôtel de ville ou dans une boite de bric-à-brac.

Très jeunes encore, ils courent les marchands d'autographes, achetant des lots de vieux papiers et s'enfermant plusieurs jours de suite pour les dépouiller. Ils entassaient aussi bien les billets d'invitation à diner, que les notes de fournisseurs, déjà poussés par cette tournure d'esprit qui leur faisait chercher la vérité partout.

« En ce moment, écrivent-ils dans le Journal, nous achetons force mémoires, correspondances, autobiographies, tous documents d'humanité : le charnier de la vérité {!) ».

Et parmi ces documents, ce sont ceux qui concernent les faits les plus petits qui les intéressent davantage. Les idées générales, tout CQUime les grandes crises, leur apparaissent comme dépourvues de sens. La vie quotidienne d'un homme, d'une ville même, ne se compose pas uniquement de drames ; elle est faite, au contraire, d'une série d'occupations journalières qui varient suivant les dates et dont la connaissance importe à rhistorien. Et même pendant les périodes troublées, où les individualités semblent anéanties, ces occupations continuent en réalité comme pour voiler et rendre moins cruelle la situation présente. Quand les Concourt ont pensé à écrire l'histoire du Plaisir sous la Terreur, et quand ils ont réellement composé celle de la société sous la Révolution et le Directoire, ils ont été attirés par l'étude de cette vie journalière, si indépendante en apparence des événements officiels et politiques, bien qu'un rapport étroit ne cesse jamais de les unir.

Leur goût s'est, de préférence, porte sur les documents secrets, ceux qui semblent plutôt avoir été arrachés très indiscrètement, et qui sont par conséquent des aveux sincères et flagrants d'une habitude ou d'un sentiment. Dans l'étude de la vie d'une Pompadour. d'une du Barry, d'une Sophie Arnould,

1) Journal, tome 111, p. lOO.

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ils oiiL été attirés en premier lieu par les comptes de leurs l'ournisseurs, par les renseignements de leurs médecins, et l'on sent que s'ils le pouvaient, ils iraient interroger leurs confesseurs.

Ils ont examiné longuement les toilettes des maîtresses de Louis XV, ils se sont plongés dans les papiers de l'Académie nationale de Musique, cherchant toujours le détail infime et précis, qui sert plus pour caractériser un personnage où une époque que le compte rendu officiel des événements publics.

Mais, pour que les documents historiques les intéressent, il faut qu'ils se rapportent à un passé assez éloigné. « C'est singulier, disait Edmond, comme il faut aux documents historiques un enfoncement dans le passé pour me toucher. Ai-je des fois envié le bonheur qu'avait eu Manuel à mettre la main sur les papiers, avec lesquels, il a fait « la Bastille dévoilée». Peut-être, si j'avais été son contemporain, la trouvaille ne m'eût été de rien. Je le sens à vivre à peu près tous les soirs à côté de Burty entouré, barricadé de papiers, de notes de dépèches, de carnets trouvés aux Tuileries, et qui m'en lit, h tout bout de champ des fragments qui m'assomment. Dans son enthousiasme, sa jubilation de trouveur, va-t-il jusqu'à vouloir me faire toucher du doigt les précieux autographes, mes mains les repoussent machinalement. Après tout, la cause de mon peu de curiosité est-elle due à l'abondance de la télégraphie, qui donne aux épanchements impériaux un style trop nègre ? (1) ».

Ils aiment tout particulièrement le XVIII' siècle et les documents qu'il a laissés. Le temps qui s'est écoulé depuis 1800 jusqu'à I80O ne compte guère à leur avis. Il les ennuie et son étude ne les intéresse pas. Ils préfèrent vivre avec la Guimard ou les sœurs de Nesles, ou même encore avec Théroigne de Méricourt, et les minutes qu'ils passent à déchiffrer leurs souvenirs ne sont pas des minutes de travail, mais plutôt des minutes de plaisir auxquelles on s'arrache avec peine pour retourner à la vie réelle.

« J'étais ces jours-ci. dit Edmond, avec Sophie Arnould et la

J) Journal, tome IV, p. 2%

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Saiiit-Hiiberty ; j'étais avec la famille des jolis dessinateurs qui s'appellent les Saint-Aubin, je travaillais dans les archives et le papier galant de l'ancienne Académie de musique ; je tournais et retournais dans mes cartons et ceux de Destailleurs ces dessins de grâce qu'on n'a plus refaits; je me sentais heureux, et je me trouvais dans le temps et avec les gens que j'aime...., mais je me suis juré de reprendre mon roman en juillet. Me voici donc, comme un chirurgien qu'on arracherait à d'aimables curiosités, obligé de reprendre la cruelle autopsie, la brutale prose, le travail qui fait mal. et dont tout mon système nerveux souffre, tout le temps que le volume se pense et s'écrit (1) ».

Et cependant, on peut dire que c'est le goût pour le document sur les mœurs du XVIII"'^ siècle, qui les a amenés à l'étude de leur propre temps. Ils reportèrent leur curiosité, leurs instincts de collectionneurs sur la vie moderne.

Lorsqu'ils furent fatigués de travailler a sur du mort » (c'est ainsi qu'ils appellent l'Histoire dans une lettre adressée à Flaubert), et qu'ils n'eurent plus d'intérêt que pour l'actuel, ils ne cessèrent pas pour cela d'aimer le document et ils le recherchèrent plus que jamais: «Maintenant, disent-ils, dans le JournaL il n'y a plus dans notre vie qu'un grand intérêt : l'émotion de l'étude sur le vrai. Sans cela l'ennui et le vide. Certes nous avons galvanisé, autant qu'il est possible l'histoire et galvanisé avec du vrai, plus vrai que celui des autres et dans une réalité retrouvée. Eh bien, maintenant, le vrai qui est mort, ne nous dit plus rien. Nous nous faisons l'effet d'un homme habitué à dessiner d'après la figure de cire, auquel serait tout à coup révélée l'académie vivante ou plutôt la vie même avec ses entrailles toutes chaudes et sa tripe palpitante (1) ».

Leur goût de l'observation a trouvé un champ beaucoup plus vaste, et beaucoup plus séduisant dans la ^ie moderne. Le siège de leurs observations sera presque toujours Paris, la seule ville qu'ils aiment, et le seul lieu, où ils se sentent pleinement vivre et en dehors duquel, ils estiment que l'esprit ne peut consér-

(1) Journal, tome II, p. 273.

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A'Cr SCS plus précieuses qualités. « Je suis frappé du provincialisme de tous ces Pai-isiens rentrant, un petit sac à la main, écrit Edmond le o janvier 1874. Je n'aurais jamais pu croire que huit mois d'absence du centre du chic eidevassent ainsi à des individus le caractère, la mar(|ue dite indélébile du parisianisme (1) ». A un autre endroit il ajoute : « En province, toute puissance de travail se perd, au bout de quelque temps dans le farniente plantureux de la vie matérielle. Il est arrivé ici un ingénieur, travailleur, grand liseur, qui fût devenu quelqu'un s'il était resté à Paris. Dans deux ans, il ne fera plus que sa besogne, ne lira plus un livre, perdra la curiosité des choses de l'esprit, deviendra un estomac (2) ». Et ils définissent ainsi le provincial. « L'homme qui n'a ni la mesure, ni rà-propos(3) ». Edmond avouera dans le Journal, son dédain des provinciaux qu'il affecte de traiter en étrangers, presque en sauvages : « Moi, il n'y a que les Parisiens qui m'intéressent... Les provinciaux, les paysans, tout le reste de l'humanité enfin, c'est pour moi de l'histoire naturelle (4) ». Et dès le début de leur collaboration, les deux frères s'étaient accordés pour déclarer « Paris, le véritable climat de l'activité de la cervelle humaine (o) ».

Ainsi, les Concourt sont des Parisiens, et ils seront «des observateurs parisiens (()) ». Ils parcourent Paris en tous sens, remarquent la marche des passants rendue plus hâtive par la fièvre du siège, constatent avec regret les changements opérés sur les boulevards extérieurs, s'asseyant à la table d'un café, et y restant longtemps à regarder les physionomies voisines pour en tirer quelque réflexion intéressante. « A une table d'un café, sur le boulevard Sébastopol, écrit l'un d'eux, quand je regarde les passants, ce qui me frappe le plus, c'est le nombre de lâches

(1) Journal, tome IV, p. 332.

(2) Journal, tome V, p. 1 i-3.

(3) Journal, tome II, p. 199.

(4) Journal, tome VI, p. 1G6.

(5) Journal, tome II. p. 119.

(6) RoDF.NBACH. }{i',cue ilc Paris. 15 murs 189U. p. 442.

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qu'il doit y avoir dans le monde. Tant de gens passent devant vous avec de mauvaises tètes, et ne commettent pas de crimes, n'élèvent pas môme de barricades (1) ».

Leur goût de l'observation se porte avec un intérêt presque égal sur le décor et sur les individus qui s'y agitent. Pour décrire en connaissance de cause un lieu, ils n'hésitent pas à s'y transporter quelque pénible que ce soit souvent. Ils n'hésitent pas pour découvrir « le document humain » à se plonger dans l'horreur ou la misère, soutenus par une sorte de courage professionnel, et par la résolution de faire coûte que coûte « les romans les plus historiques de ce lemps-ci, les romans qui fourniront le plus de faits et de vérités vraies à l'histoire morale de ce siècle (2) ».

Pour connaître exactement un hôpital, ils iront y passer quelques heures pendant plusieurs jours de suite. « Nous nous décidons, racontent-ils. à aller porter, ce matin, la lettre que nous a donnée, sur la recommandation de Flaubert, le docteur Follin, pour M. Edmond Simon, interne dans le service de Velpeau à la Charité. Car il nous faut faire pour notre roman de Sœur Philomëne, des études à l'hôpital sur le vrai, sur le vif. sur le saignant (3) ».

A la Charité, ils regarderont de près les infirmités, palperont pour ainsi dire les instruments de chirurgie, liront les régimes des malades, examineront le personnel, intéressés par les plus infimes détails et persuadés de l'importance de chacun d'eux dans la peinture générale d'un milieu.

Ils sont d'ailleurs des observateurs très éclectiques. Aujourd'hui dans un hôpital, demain dans une maison de tolérance, selon le livre entrepris. « Aujourd'hui, écrit Edmond, je vais à la recherche du document humain aux alentours de l'Ecole militaire. On ne saura jamais notre timidité naturelle, notre malaise au milieu de la plèbe, noire horreur de la canaille, et com-

(1) Journal, tome II, p. 258.

(2) Journal, tome !«% p. 361.

(.3) Joiiinnl, tome I", p. 349.

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l)ien le vilaui et laid docunieiit, avec lequel nous avons construit nos livres, nous a coûté. Ce métier d'agent de police consciencieux du roman populaire est bien le plus abominable métier que puisse faire un homme d'essence aristocratique. Mais l'attirance de ce monde neuf, (|ui a([U(.'ique chose de la séduction d'une terre non explorée pour un voyageur, puis l;i tension des sens, la multiplicité des observations et des remarques, l'effort de lamémoire, le jeu des perceptions, le travail hàtif et courant d'un cerveau qui moucharde la vérité, grisent le sang-froid de l'observateur, et lui font oublier, dans une sorte de fièvre, les duretés et les dégoûts de son observation (1) ».

Le plaisir de l'observation et de la découverte leur fit oublier bien vite le dégoût ressenti. Et même ils sont entraînés comme par un instinct impérieux vers ces voyages d'exploration à la recherche de la vérité. Pour la mise en scène d'une pièce tirée de Germinie Lacerleux, Edmond va dessiner d'après nature des esquisses de décor. Ils nous raconte ses trouvailles. « ]>attu toute la soirée la rue du Rocher, la rue des Martyrs, pour trouver le décor du tableau de l'engueulement à la porte d'un marchand de vin. C'est peut-être enfantin de ma part, car j'ai la conviction que Porel et le décorateur ne tiendront compte ni de mes croquetons, ni de mes notes. Mais il faut tout faire pour s'approcher de la vérité ; après quoi arrivera ce qu'il voudra (2) ».

Leur esprit d'observation ne s'arrête pas au décor, il s attaciue aux êtres qui s'agitent dans ces milieux, aux hommes et plus encore aux femmes. Ils détaillent leurs traits, un à un, ils les scrutent, ils cherchent leur signification, ils s'intéressent particulièrement aux yeux et aux mains qui sont les indices les plus révélateurs de la physionomie morale de l'individu en même temps qu'ils sont les principaux charmes de sa physionomie matérielle. « L'œd de la femme, disent-ils, cette énigme, ce sphynx, ce muet diseur de choses que contredit sa bouche

(1) Journal, toiue V, p. 2^2.

(2) Journal, tome VII, p. 208.

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quel mystère, auquel je reviens toujours ! Il faut décidément un jour écrire deux ou trois pages d'observations là-dessus (1)». Les mains leur semblent la partie la plus expressive d'une personne, celle où se lisent le mieux le caractère et l'àme de l'être. Ainsi donc, d'instinct, les Goncourt ont le goût du document. Nous avons vu que la passion du document ancien les avait conduits à celle du document moderne. Cette tendance d'esprit les a amenés, à son tour, à procéder dans leurs investigations par des méthodes essentiellement expérimentales, et objectives. Il n'est pas douteux que cet instinct développé ait eu une grande influence sur leur conception du roman et sur leur esthétique. Ils en ont d'ailleurs exprimé le principe dans une formule saisissante : « Voir des hommes et des femmes, des salons, des rues. Toujours étudier la vie des êtres et des choses — loin de l'imprimé (2) ».

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