CHAPITRE VII
La recherche du bizarre
M. Pelhssier écrivait la page suivante dans la Bévue bleue, à propos du génie d'observation des Goncourt: «S'étant imposé « les devoirs de la science », ils veulent que leurs observations aient une autorité documentaire. Mais la « vision » des Goncourt ne ressemble à aucune autre ; tout objet en passant à travers leur moi, s'y réfrac^te fiévreusement. Ils sont névropathes et s'en glorifient. La santé leur parait quelque chose de répugnant.
(1) Journal, tome II, p. 130.
(2) Journal, tome II, p. 210.
l'esthétiuiik des goncourt 140
Ce n'est pas leur époque qu'ils ont décrite, mais la maladie de leur époque ou plutôt leur propre maladie (1) ».
Ce passage, quoiqu'unpeuexagérédanssaconclusion, nous semble contenir plusieurs idées justes. Nous avons vu, en effet, que les Goncourt, par une sorte d'hypertrophie de la sensibilité, étaient des névropathes raffinés, délicats, charmantsdu reste. Nous avons A^u aussi que, se rendant parfaitement compte de cette originalité, ils ne l'avaient pas considérée comme un vice, et l'avaient tout au contraire cultivée précieusement, d'abord parce qu'ils y trouvaient un puissant auxiliaire, ensuite parce qu'ils ressentaient un certain plaisir dans ce vague état pathologique.
Edmond nous en fera l'aveu : « La maladie, sans la souffrance aiguë, dit-il, n'est pas quelque chose de tout à fait désagréable ; c'est une espèce de diffusion inconsciente de la cervelle dans un ensommeillement fiévreux. Mes pensées me font alors l'effet, dans une rivière débordée, de ces petits riens brillants, entraînés au fil du courant, et qui font le plongeon, et qui reparaissent, et qui se divisent et se perdent dans le torrentueux de l'eau (2) ».
Cette névropathie considérée comme instigatrice de l'observation a eu deux conséquences remarquables. Elle a développé chez les Goncourt, le goût du bizarre, du maladif, elle le leur a fait rechercher partout, en art, en ameublement, dans les sensations, et plus tard en littérature. Elle leur a donné l'idée qu'un véritable artiste devait toujours être un nerveux et un malade.
Nous avons déjà parlé de la morbidesse de leur sensibilité ; les sensations qui en résultent, n'en sont d'ailleurs souvent que plus délicates et plus exquises, comme dans les deux passages suivants. «Bruxelles... Nous dormions, ce matin, dans nos petits lits de l'Hôtel de Flandre, attenant à l'église Saint-Jacques, et dans un office du matin, l'orgue, qui est dans notre mur, mettait en notre demi-sommeil de sept heures, un angélique bourdonnement. C'était tout à la fois une mélodie lointaine et proche, s'élevant, montant, mourant parmi nos sensations et
(1) Pellissier. Les Goncourt. Revue Bleue, 18 mai 1895.
(2) Journal, tome V, p. 282.
loO PI EH RE SABATIER
nos pensées encore endorniics et qui nous berçait comme dans le rève d'une musique flottante, aérienne, amoureusement divine et vague, à la façon de la lumière d'une apparition en train de disparaître (1) ». La morbidesse n'a produit ici qu'un rcsal(;d charmant. Elle leur a permis de ressentir une sensation un peu spéciale, mais heureuse, et d'observer sur eux-mêmes, des détails qui auraient échappé à des esprits moins raffinés.
« On voyait dans cette pièce, à la fin, un ballet charmant, un ballet d'ombres, couleur de chauve-souris, avec un loup noir sur la figure, agitant de la gaze autour d'elles, comme des ailes de nuit. C'était d'une volupté étrange, mystérieuse, silencieuse, ce doux menuet de mortes et d'àmes masquées, se nouant et se dénouant dans un rayon de lune. Quand on brille de vieilles lettres d'amour, il se lève dans la flamme des souvenirs noircis qui ressemblent à cette ronde (2) »,
Il y a, dans l'observation de ces sensations, comme une volupté doucement et douloureusement exquise, et comme un plaisir intime d'être sorti un instant de la banalité de la vie ordinaire. Cette banalité, les Concourt l'ont en horreur, ils cherchent à la fuir, de toute les manières, et l'on sent qu'ils penchent dangereusement vers les séductions de l'ivresse, du haschich et de l'opium ou du tabac «libéralement offerts à l'homme par la nature, comme les bonheurs de l'oubli de vivre, comme des poisons contre l'ennui d'être (3) ».
Le banal et l'habituel, ils l'ont en horreur, peut-être plus encore en art que dans leurs sensations. De là, sans doute, leur prédilection pour les chinoiseries et les jnponaiseries dont ils ont été les premiers (4) à vanter le charme. Ils ont aimé le japonisrae parce qu'il se plaît à déformer pittoresquement la nature et à construire de curieuses et horrifiques caricatures. Nous citerons le texte suivant, malirré sa longueur, car nous
(1) Joxirnnl. tome I", p. 384.
(2) Idées et Sensations, p. 19.
(3) Journal, tome III. p. 238.
(4) Journal, tome III. p. 238.
l'esthétique UE^ (iONCOUIlT 151
estimons qu'il est essentiel pour la compréhension de leur esthétique : « L'imagination du monstre, de l'animante chimérique, lart de peindre les peurs qui s'approchent de l'homme le joui-, avec le féroce et le reptile, la nuit, avec les apparitions troubles, la faculté de figurer et d'incarner ces paniques de la vision et de l'illusion dans des formes et des constructions d'êtres membres, articulés, presque vial)les ; — c'est le génie du Japon. Le .Japon a créé et viA'ifié le bestiaire de l'hallucination. On croirait voir jaillir et s'élancer du cerveau de son art, comme de la . caverne du cauchemar, un monde de démons, animaux, une création taillée dans la turgescence de l'uniformité, des bêtes ayant la torsion et la convulsion des racines de mandragore, l'excroissance des bois noués, oîi le cimps a arrêté la sève, des bêtes de confusion et de bâtardise, mélangées de saurien et de mammifère, greffant le crapaud au lion, bouturant le sphinx au cerbère, des bêtes fourmillantes et larveuses, liquides et fluentes, vrillant leur chemin, comme le ver de terre, des bêtes crêtées, à la crinière en broussaille, mâchant une boule, avec des yeux ronds au bout d'une tige, des bêtes de vision et d'épouvante, hérissées et menaçantes, flamboyantes dans l'horreur, dragons et chimères des Apocalypses de là-bas, qui semblent des hippogriffes de l'opium ! Nous, européens et français, nous ne sommes pas si riches dinvention ; notre art n'a qu'un monstre, et c'est toujours ce monstre du récit de Théramène, qui menace, dans les tableaux de M. Ingres, Angélique, avec sa langue en drap rouge; — là-bas. le monstre est partout. C'est le décor et même le mobilier de la maison. Il est la jardinière et le brùle-parfum. Le potier, le bronzier, le dessinateur, le brodeur les sèment autour de la vie de chacun (1) ». Le bizarre,. le monstre, le spécial, l'anti-naturel, voilà ce qui les attire vers le japonisme. Ce sera aussi la délicatesse et le maniérisme des nuances fausses (2). dont la japonaise se sert pour ses robes. Ils remarquent les toilettes originales de (juelques j)ari-
(1) Idées et Seusaliuns, p. 15.
(2) Outamaru, p. 39.
['62 PIERlîE SABATIEK
siennes, et se complaisent a nous parler de celles du salon de M"'" de Mardonnet, dans Charles DonaïUij.
« L'ne couturirre, nous disent-ils, eût encore remarqué un caractère particulier à ce salon. La toilette y avait une signature propre Elle n'était ni la toilette du monde bourgeois, ni la toilette du monde fille, ni la toilette provinciale de Paris, ni la toilette mondaine du monde, elle était une toilette originale, excentrique, marquée d'un cachet de caprice et de fantaisie indi- •viduelle, marquée surtout d'un cachet de cosmopolitisme qui rappelait dans toute la mise des femmes, les voyages des maris (1)».
De même pour leurs lectures, ils n'aiment que le surnaturel, le fantastique, ils ne sont distraits que par des récits renouvelés des contes de fées, avec des allures de romans réalistes. « Si mon àme, à plat, éprouve le besoin d'une petite excitation poétique, écrit Edmond, c'est chez Henri Heine que je la trouve ; si mon esprit, ennuyé de terre à terre de la vie, a besoin d'une distraction dans le surnaturel, dans le fantastique, c'est chez Poë que je la trouve. Ça m'embête tout de même, de n'être exalté ou surnaturalisé que par des étrangers (2) ».
^Nlais leur névropathie n'a pas eu pour unique résultat de leur donner le goût de bizarre, et de mettre leur instinct d'observateurs aux pi'ises presque toujours avec des phénomènes morbides, elle leur a persuadé qu'il n'y avait pas de grand artiste qui ne fût un malade, et que la maladie était « pour un peu dans la valeur de leur œuvre (3) ».
Dans les jugements qu'ils portent sur les littérateurs anciens ou contemporains, on retrouve la même tournure d'esprit. Ils n'admirent pas les génies bien équilibrés, ils ne leur reconnaissent qu'un très vague talent. Telle est entre autres, leur opinion sur Victor-Hugo (4).
(1) Charles BemaiLly, p. 56.
(2) Journal, tome V, p. 213.
(3) Journal, tome II, p. 243.
(4) Journal, tome II, p. 01.
l'estiiétùjue des concourt 153
Cette prédilection pour le bizarre est bien un des traits les plus originaux de la physionomie morale des Goncourt. Ils ont érigé la maladie à la hauteur de puissance artisti()ue, et méritent pres(iue par ce coté le jugement de M. Pellissier dans la Revue Bleue: « Un homme bien portant, n'est pas, suivant eux, un artiste. Et vraiment, je crains qu'il ne faille être quelque peu malade pour les appréciera leur juste valeur (1) ».