CHAPITRE VIII
Leur goût de l'analyse
Les Goncourt, s'ils étaient par-dessus tout des « hommes pour (jui le monde visible existe », et s'ils furent surtout des observateurs des détails concrets, avaient en outre, quoiqu'à un degré moindre, le goût de l'analyse psychologique. Ce goût, ils l'ont exercé de deux manières, sur eux-mêmes d'abord, sur leurs contemporains ensuite. Mais à cette analyse, ils apportèrent un souci particulier, des petites et iid'imes impressions, cherchant à disséquer les âmes, môme la leur, fibre à fibre, et à déchiffrer sur le fond obscur des consciences, des émotions souvent inavouées.
Les Goncourt se sont pris eux-mêmes comme premier objet de leurs expériences analytiques. Leurs observations furent facilitées par la finesse de leur sensibihté ; par contre, elles rendirent à la longue, cette sensibilité de plus en plus aiguë, de plus en plus douloureuse, ce dont ils se plaignent tout en s'en félicitant. « Songez enfin, écrivait Edmond de Goncourt à Zola, que toute
(1) Pl:llissii:r. Reviœ Bleue, 18 mai 1895. p. 430.
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notre œuvre, et c'est peut-être sou originalité, originalité durcremcnt payée, repose sur la maladie nerveuse, que ces peintures de la maladie, nous les avons tirées de nous-mêmes, et qu'à force de nous détailler, de nous étudier, et nous disséquer, nous sommes arrivés à une sensitivité supra-aiguë, que blessaient les infiniment petits de la vie (1) ».
A force de s'analyser, ils se sont rendus de plus en plus malades. Edmond a dit que son frère était mort de travail. Rien de plus exact, si par travail on entend lépuisement nerveux produit par cette perpétuelle dissection mentale et la fièvre qui l'accompagne. Etres souverainementimpressionnableset artistes, ils se sont usés non seulement à ressentir des sensations violentes, mais encore à les traduire. Ce qu'ils se plaisent à constater, à analyser, ce n'est plus comme chez Stendhal, un instinct, un penchant de leur nature, mais bien plutôt une sensation. Leur tempérament devient pour eux un instrument, un baromètre infiniment délicat, dont ils notent avec soin les états successifs. Il n'est presque pas une page de leur œuvre, qui n'en fournisse un exemple ; nous n'en citerons que quelques-uns, « Quand je me couche un peu gris, écrit Jules, j'ai la sensation en m'endormant, d'avoir la cervelle secouée dans un panier à salade, par une femme, dont je n'aperçois que le bras et la main. — et ce blanc bras, et cette blanche main sont ceux de la Lescombal, que j'ai entrevus une seule fois chez un mouleur (2) ».
La notation des rêves est un procédé habituel chez les Concourt, parce qu'ils trouvent à ce genre de sensations une délicatesse et un charme particuliers. Leur tempérament les portait d'ailleurs facilement aux rêves de toutes sortes, rêves de terreur ou d'amour. « L'eau d'ici trouble nos nuits, écrivaient-ils d'une station thermale, elle y roule des cauchemars dans lesquels vous reviennent des êtres malfaisants ou douloureux de
(1) CÉARD. Préface de Letircs de J. de Goncourt., p. 24, (2) Journal, tome I", p. Gl.
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votre vie, en une singulière mixture d'anxiété et d'érotisme (1) ».
Aussi verrons-nous plus tard, dans l'étude de leur esthétique proprement dite, que les descriptions de rêves reviennent fréquemment dans leurs romans. Ils savent analyser ces impalpables sensations avec une précision surprenante ; ils les transcrivent dans leur immatérialité même, et c'est là une nouvelle preuve de leur instinct de psychologues.
Outre les rêves, les Goncourt ont examiné avec soin toutes les petites sensations qu'ils ressentaient et qui devaient leur servir de modèle pour les sensations qu'ils prêteront aux héros de leurs romans. Ces sensations [en demi-teintes, complexes et ténues, ils en ont dissocié les éléments, ils ont raffiné, comme on disait au XVII^ siècle, sur elles, et ils ont découvert tout au fond d'elles la griffe qu'elles laissaient sur l'âme effleurée.
Le passage suivant en est un exemple : « Ce soir, au bord de l'eau, la crécelle lointaine des reinettes ; par instants le cri guttural du tire-arrache dans les roseaux ; un poisson qui saute, des arbres qui font dans le ciel une ombre mouillée comme dans l'eau, et dans toute cette nature, la paix de la nuit, de l'eau, et de la mort... Je reste là jusqu'à onze heures : le goût de la campagne, à certains moments chez l'homme, est le besoin de mourir un peu (2) » .
Ils se sont donc analysés autant qu'ils l'ont pu, mettant à crédit leur sensibilité comme objet d'expérience, s'intéressant aux vicissitudes de leurs propres nerfs, comme un médecin suit l'évolution d'une maladie. Ils ont parfaitement compris qu'un ouvrage n'était agréable pour l'écrivain que pendant sa préparation. « Notre roman des Ilomuies de Lettres e^i V\m\ plus qu'à le. copier. C'est singulier en httérature, la chose faite ne vous tient plus aux entrailles. L'oeuvre que vous ne portez plus, que vous ne nourrissez plus, vous devient pour ainsi dire
(1; Journal, tome III, p. 217.
(2) Idées el Sensations, p. 2(t3.
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étrangère. Il vous prend de votre livre, une indifférence, un ennui, presque un dégoût (1) ».
Ces exercices d'auto-analyse et ce goût d'auto-physiologie ont développé chez eux; l'esprit d'analyse et de psychologie générale. Ils se sont habitués non seulement à observer les choses visibles qui se mouvaient autour d'eux, mais aussi à pénétrer plus avant dans la connaissance des êtres et à disséquer les âmes de leurs semblables comme la leur, en préférant « Adolphe » à « l'Illiade » (2). Edmond donnait une preuve de goût pour l'analyse des impressions morales. En effet, son frère et lui ont toujours cherché à rendre les sensations de leurs héros perceptibles aux lecteurs et certaines de leurs oeuvres ne seront d'un bout à l'autre qu'une suite d'analyses de sensations, Madame Gervaisais et Chérie entre autres. Madame Gervaisais fourmille d'exemples. Voyons au hasard : « Dans son sommeil du matin. Madame Gervaisais sentit sur son visage une lumière et une chaleur. C'était comme un doux éblouissement qui aurait chatouillé, dans leur nuit, ses paupières fermées (3) ». Emotion de la musique ressentie à la fois par la mère qui joue et l'enfant qui écoute : « Puis, tout serré, contre elle, la tète penchée et reposant entre l'épaule et la joue maternelles, il écoutait, suivant le mouvement du corps aimé, et recevant en lui la musique des doigts de sa mère sur l'instrument sonore (4) ». « Le jour baissait, et avec le jour qui baissait, revenait en elle le sentiment de tristesse dont certains tempéraments de femmes ne peuvent se défendre à la venue du soir, au moment défaillant, à l'heure tombante de la journée. Peu à peu, elle était envahie par cette espèce de mélancohe songeuse, que donnent aux malades, la crainte de l'ombre et la menace de la nuit (5) » .
Mais ainsi que nous le verrons plus loin, l'analyse chez les
(1) Journal, tome I", p. 207.
(2) Journal, tome II, p. 112, et plus haut ji. 77.
(3) Madame Gervaisais, p. 19.
(4) Madame Gervaisais, p. 65.
(5) Madame Gervaisais, p. 13.
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Goiicourt, procède de robservation externe. Ils n'analysent pas l'àme pour elle-même et en elle-même. Ils l'analysent dans ses manifestations, dans ses crises, et nous montrant ainsi l'àme agissante, ils nous en dévoilent par le fait même, le caractère intime.
Ils excellent à deviner les sensations les plus originales, ainsi qu'on le voit dans Madame Gcroaisais : « Puis enfin, la phtisie, écrivent-ils, lui donnait, sous la demi-asphyxie du gaz carbonique que les poumons ne peuvent expirer, une excitation, une perte de sang-froid de la tête, une ivresse légère, pareille à la griserie d'un petit enfant qui aurait bu de l'eau de seltz (1) ». Cette impression de malade qu'ils traduisent si bien, c'est grâce à l'observation externe qu'ils l'ont connue, mais c'est grâce à leur goût d'analyse, qu'ils en ont saisi l'élément intellectuel et impondérable.
L'observation externe est donc toujours chez eux, le point de départ de l'analyse. L'àme se révèle d'abord par ses manifestations extérieures, qui sont une sorte de langage. Aussi, les Concourt attacheront-ils une importance extrême à ces signes extérieurs, et décriront-ils plus volontiers les êtres par le dehors. Ainsi, dans Chérie : « Manette Malhotier offrait des traits sommeillants, l'apparence léthargique de ces natures de femme qu'on appelle eau dormante, et parfois se montrait presque effrayante par une espèce d'automatisme de gestes et de mouvements, auxquels se reconnaissent les Pasiphaë modernes (2) ».
Souvent aussi, ils composeront un portrait à l'aide d'une série de sensations. « Quand Chérie fut plus grande, les caresses physiques du son la remphrent d'une ivresse mystérieuse. Ça lui donnait un bien-être exalté, une plénitude de vie, uniouettement des facultés Imaginatives, une augmentation de son être sensitif, enfin un petit rien des jouissances surnaturelles, ({ue
(1) Madame Gervaisais, p. 326.
(2) Chérie, p. 230.
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procurent aux hommes les stupéfiauts, car la musique n'est point autre chose que le haschisch des femmes ^^ (1) ».
Ouelquel'ois même, ils iront jusqu'à conclure du caractère intime d'un homme ou d'une femme d'après ses seuls gestes et le seul son de sa voix. Par exemple : « Il y a ici la maîtresse d'un jeune gentilhomme de province qui fait de la peinture. Celte femme, je l'étudié, écrit Jules, parce que, pour moi, elle est physiquement et moralement le type accompli de la fille de maison, qu'elle y ait été ou non (2) ». Les gestes, les attitudes, les paroles qu'ils rapportent ensuite, composent un portrait physique qui laisse voir la physionomie morale, tellement ils sont expressifs et heureusement choisis.
C'est que les Goucourt n'aiment ni ne peuvent se tenir dans l'analyse des idées générales ou des concepts abstraits. Il leur arrive parfois de parler de sentiments ou d'habitudes de pensée, abstraction faite des sensations qui les ont déterminées, comme dans ce passage de CAe^v'e. «Maintenant, chez les parisiennes de quinze à dix-sept ans, l'amourette et le bal allant généralement ensemble, ces deux choses se confondent de telle façon que, pendant au moins deux ans, pour les jeunes filles de cet âges, l'humanité est uniquement représentée à leurs yeux par des danseurs, qu'elles ont le privilège de voir perpétuellement idéalisés dans les figures d'un cotillon céleste, et eu faveur desquels, s'ils viennent à mourir, elles redeviennent seulement un rien pratiquantes, et songent à dire une ueuvaine (3) ».
Mais ce n'est là qu'une exception. Le plus souvent, leur analyse se complaît dans le détail d'attitudes extérieures, manifestations de sentiments secrets. D'instinct, ils savent mieux discerner les effets que les causes et ne découvrent une cause, qu'au travers des effets, méthode qui semblera élémentaire à des esprits scientifiques, mais que les psychologues ne pratiquent pas d'ordinaire.
(1) Chérie, p. 105.
(2) Journal, tome I", p. '^UG.
(3) Chérie, p. 195.
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Dans lo Journal, ils se proposent, un jour ou l'aulre, de « peindre dans un roman, la blessure que fait à un homme amoureux, la danse de la femme qu'il aime, et plus que la danse et son enlacement, la transfiguration presque courtisanesque, que la sauterie apporte à cette femme, soudainement sortie de son humeur raisonnable, de son caractère tranquille, du sage apaisement de son honnête personne (1) ».
Leur esprit d'analyse, comme nous le verrons plus tard, se confond presque avec leur passion de l'observation externe. Il a comme principale auxiliaire leur sensibilité et non leur intelligence ; ou plutôt chez eux l'intelligence est la très humble servante de la sensibilité. L'analyse portera donc avant tout sur des moments de la sensibilité, sur de fugitifs instants des sens, et c'est ce qui leur permettra de reconstituer avec une si parfaite et si intense réalité, cette vie de l'être vibrant au contact des autres êtres, et s'efforçant de sauvegarder, dans ce chaos, sa précieuse individualité.