CHAPITRE XVI Le Martyre
L'héroïsme est un élan moral qui emporte l'homme au-dessus des actes ordinaires du courage et de l'énergie. Quand un acte héroïque s'accomplit sous nos yeux, nous nous sentons en présence de la plus nohle des manifestations de la liberté humaine^ et cette impression est si fortement enracinée en nous que nous sommes tentés de l'admirer encore, quand il s'égare au service d'une mauvaise cause.
Le christianisme est l'école la plus féconde et la plus durable d'héroïsme que le monde ait connue ; il suffit, pour acquiescer à cette vérité, de se rappeler les millions de martyrs qu'il a enfantés, depuis les luttes de l'arène aux trois
premiers siècles jusqu'aux gibets de Tyburn, aux échafauds de la Terreur, aux affreux supplices de la Chine et du Tonkin. Ces martyrs forment une chaîne ininterrarapue de témoins qui se font égorger pour leur foi, et quel témoignage plus éloquent que celui du sang ! Certes, l'héroïsme du soldat est bien digne de respect et d'adniiration ; il est beau de sacrifier à son pays son repos et sa vie. Mais enfin le soldat est armé, il attaque ou il se défend, et l'excitation de la lutte, l'entraînement du champ de bataille, l'odeur de la poudre et l'instinct de la destruction mêlent souvent leur ivresse à la vaillance de l'homme qui combat pro aris et focis.
Au contraire, le martyr est seul, seul en face d'une multitude furieuse ou de la force publique ; il est désarmé, il ne peut lutter, il n'a aucune espérance de vaincre, ou plutôt, vaincre, c'est mourir. Autour de lui, tout se réunit pour l'épouvanter et l'accabler : des juges au visage dur et impassible, à types d'oiseaux de proie,