CHAPITRE XVI., LE JMARTYRE
Ferdinand, infant de Portugal, maître des Ordres du Christ et d'Avis, passe la mer avec une escadre pour attaquer en Afrique un roi maure. Vaincu, il tombe au pouvoir de son ennemi ; celui-ci lui offre la liberté, à condition qu'il lui rende la ville de Ceuta^ devenue portiigaise et peuplée de chrétiens. Ferdinand répond au Maure :
K Gomment, comment serait-il possible qu'un roi catholique et juste livrât à un Maure une ville qui lui coûte son sang, puisque le premier, armé seulement d'un bouclier et d'une épée, il arbora ses étendards sur les créneaux? Et ceci est ce qui importe témoins. Une ville qui confesse Dieu suivant notre sainte religion, qui a mérité que des églises fussent consacrées à son culte avec amour et l'évéï'ence, sex*ait-ce une action catholique de la livrer! Serait-ce une prouesse portugaise de souffrir que sur ces temples magnifiques, qui s'élèvent jusqu'au ciel, au lieu des croix d'or où le soleil se reflète, s'appesantît l'ombre du croissant ? Serait-il bien que ses chapelles fussent changées en étables, ses autels en mangeoires, et, si ceci ne se réalisait pas, qu'elles fussent au moins transformées en mosquées ? Ici ma langue est comme paralysée, ici l'haleine me manque, car ce ne serait pas la première fois que des étables et des crèches
auraient abrité Dieu ; mais si elles devenaient des mosquées, elles seraient par là même un monument de notre honte éternelle: Ici, diraient-elles, Dieu reçut autrefois l'hospitalité ; mais aujourd'hui les chrétiens la lui refusent pour la donner au démon. Et les catholiques, qui ont ici familles et biens, peutêtre renieront-ils la foi pour ne pas les perdre ; serait-il bien de notre part de fournir une occasion à ce péché ? Serait-il bon que les Maures attirent aux rites et aux coutumes de leur secte les petits enfants chrétiens qu'on élève à Geuta ? Serait-il bon que tant de vies se desséchassent en une misérable captivité pour en sauver une dont la conservation n'a pas d'importance ? Tel que je suis, suis-je donc plus qu'un homme ? La dignité d'infant relève qui la possède ; mais je suis captif, et un prisonnier n'est pas capable de noblesse. Enfin, n'y aurait-il d'autre motif de refuser que le fait qu'il existe à Geuta une église consacrée à la conception immaculée de celle qui est la Reine et la Dame du ciel et de la terre, je perdrais, pour qu'elle subsistât, mille vies à la défendre ».
Le roi maure irrité fait plonger l'infant de Portugal dans un cachot infect, et la vie du jeune honime s'épuise dans l'obscurité et l'humidité de sa prison. Cependant, sur les instances de sa fille, que l'héroïsme et les souffrances de