CHAPITRE PREMIER
Dans tout exercice, même de force, il y a de Fadresse et du raisonnement. — L'analyse raisonnée des mouvements de locomotion a un intérêt à la fois théorique et pratique : elle peut nous servir à perfectionner l'art de la locomotion, et à donner une base solide aux jugements que nous portons sur la beauté des mouvements.
Dans tout exercice physique, même dans ceux qui ne demandent en apparence que de la force, il faut aussi de l'adresse. Les éleveurs de chevaux savent que Ton n'obtiendra jamais un travail énergique d'une béte qui aurait le crâne mal fait ou trop peu développé. A vigueur égale, l'homme plus intelligent, ou du moins doué plus spécialement de cette intelligence pratique qui se rapporte à l'action, pourra développer plus de force que l'homme faible d'esprit. S'il s'agit de soulever une caisse, de pousser un rabot, d'exécuter un tour d'équilibre, de sauter, de nager, il est facile de se rendre compte
qu'il y a une façon de s'y prendre plus adroite qu'une autre. Un ouvrier exercé donnera beaucoup plus de travail utile qu'un apprenti. Un déménageur déplacera, par quelques pesées intelligentes, un meuble qu'un homme très fort, mais inhabile à cet exercice, pourrait à peine ébranler. Quand on se met à faire de la gymnastique, on constate, au bout de très peu de temps, un progrès surprenant : est-ce que les forces ont réellement augmenté dans cette proportion? L'augmentation réelle d'énergie musculaire n'est obtenue que beaucoup plus lentement, par un entraînement continu. Mais c'est que l'on utilise bien mieux les forces que l'on a.
Il est pourtant d'usage de dire que le raisonnement n'a presque rien avoir dans les exercices du corps; qu'il n'est pas nécessaire de connaître les lois de la mécanique pour se mouvoir ou se tenir en équilibre, et que toutes les connaissances théoriques que l'on peut acquérir à ce sujet ne sont plus d'aucun usage dès qu'on en arrive à la pratique.
Cette idée courante me semble tout à fait inexacte. Sans doute, au moment où l'on exécute les mouvements requis pour un exercice quelconque, il faut que l'exécution en soit machinale ; les muscles doivent avoir été sufQsamment dressés aux opérations toujours compliquées qu'on leur demande pour les accomplir automatiquement. Si je réfléchis au geste que j'ai à faire, je le ferai mal, parce que cette réflexion même prouve que je ne sais pas au j uste comment je dois m'y prendre . Mais, de ce que je n'ai pas le temps de raisonner, s'ensuit-il que ma raison n'ait ici rien à faire ? Loin de là. C'est au contraire parce que l'action doit être soudaine que j'ai besoin de toute ma présence d'esprit, de toutes mes facultés d'invention. Si je cherche, je suis perdu : il faut que je voie immédiatement ce que j'ai à faire. Passe encore s'il ne s'agissait que d'un mouvement automatique, qui peut être réglé une fois pour toutes; mais dans tous les mouvements de locomotion.
IMÉRfiT PRATIQUE ET THÉOUIQUE DE CETTE ÉTUDE 73
dans la marche la plus machinale, il se rencontre à chaque instant des circonstances inattendues qui m'obligent à modifier mon allure, des obstacles à franchir, des accidents auxquels il faut parer. Sur la route la plus unie, le cheval attelé à une voiture a besoin d'être attentif, et de regarder où il pose ses pieds. 11 faut de l'intelligence à Toiseau pour contrôler à chaque instant le mouvement de ses ailes. Les bonds d'un écureuil dans une forêt de pins sont une improvisation perpétuelle. Dans quelques pages particulièrement remarquables de son Essai sur le Génie dans l'art * , G. Séailles a bien montré ce qu'il y a d'imagination créatrice dans la danse et dans l'escrime, de génie mécanique dans les mouvements bien ordonnés. 11 nous est arrivé à tous d'être surpris de la façon dont nous nous étions tirés, sous lo coup de fouet de la nécessité, de problèmes pratiques qui nous auraient paru insurmontables à la froide réflexion. Ainsi quand on est lancé sur une pente abrupte et qu'on la descend à toute vitesse, choisissant d'un coup d'œil le point d'appui le plus solide, bondissant, glissant, se raccrochant : arrivé au bas, on a peine à comprendre comment on n'est pas mille fois tombé.
Le raisonnement même, s'il ne sert de rien dans l'exécution du mouvement, joue un rôle essentiel dans sa préparation.
On apprend à se mouvoir par expérience, c'est-à-dire en faisant des essais et en raisonnant sur ces essais. Même pour combiner le mouvement le plus simple, comme celui de marcher, de sauter, de grimper, il faut quelque préméditation. Un enfant réfléchi, qui se rend compte des choses, y réussira plus vite et mieux qu'un autre. Si les mouvements de locomotion de certains animaux sont du premier coup si bien adaptés à leur fin, c'est parce que les individus héritent, sous
* Voir p. 138, 139.
forme d'instinct, de toute Texpérience de Tespèce; encore est-il bien rare, au moins dans les espèces supérieures, qu'ils n'aient pas à compléter cet instinct par un certain apprentissage personnel. — J'irai plus loin : si l'expérience vulgaire suffit pour se tirer d'une manière passable des mouvements ordinaires de locomotion, le raisonnement abstrait, le calcul, la théorie ne sont nullement inutiles, dès qu'on arrive aux mouvements artificiels du sport et de la gymnastique, qui forment, dans l'esthétique du mouvement, ce que l'on pourrait appeler le grand art. Un professeur de gymnastique, d'équitation, d'escrime, qui connaîtra la physiologie et la mécanique, donnera à ses élèves une meilleure méthode; et s'il sait leur expliquer le pourquoi des mouvements qu'il leur fait exécuter, il en obtiendra des progrès bien plus rapides, les réflexions personnelles de l'élève abrégeant encore la période de tâtonnement. — Enfin on pourra, par le raisonnement, inventer de nouvelles méthodes de locomotion, qui donneront des résultats bien supérieurs à la méthode naturelle et instinctive. Dans une étude sur la natation de l'homme*, Pettigrew montre les inconvénients de la méthode ordinaire, dans laquelle on avance les bras en même temps qu'on donne le coup de jarret. Dans ce système, fait-il remarquer, € le corps est poussé par une série de secousses, la masse nageante acquérant etperdant de la force à chaque coup. Afin de remédier à ces défauts, des nageurs scientifiques ont, dans ces dernières années, adopté une tout autre méthode. Au lieu de faire agir les bras et les jambes en même temps, ils meuvent d'abord le bras et la jambe d'un des côtés du corps, puis le bras et la jambe du côté opposé. On appelle cela battre la brasse... disposition grandement calculée pour réduire la quantité de frottement éprouvée dans le mouve-
* La locomotion chez les animaux, Alcan, 1887, p. 1 16.
ment en avant. » — Il y aura aussi une façon scientifique de marcher. Lisant, il y a quelques jours, un article de Philippe Daryl sur le Pédestrianisme en Angleterre *, je fus frappé de ce qu'il y a d'artificiel dans le procédé employé pour obtenir avec la marche au pas un maximum de vitesse. La marche adoptée, paraît-il, par les marcheurs de profession consiste à avancer la jambe en la fléchissant aussi peu que possible; et à ne jamais appuyer le poids du corps sur l'orteil, mais seulement sur les talons. Ce qui se rapproche assez, comme on le voit, du pas des soldats prussiens. — Dans un traité de l'art du chant, on apprendra au chanteur la manière dont il doit s'y prendre pour respirer. — On voit donc que toujours, pour dépasser les résultats de la routine et s'élever à un art supérieur, il est indispensable de reprendre la question à nouveau, de chercher, par le raisonnement, quelles sont les pratiques musculaires qui peuvent donner, avec un minimum d'effort, le maximum de travail, et de déterminer ainsi une méthode artificielle que l'on substituera à la méthode instinctive.
L'étude raisonnée des mouvements de locomotion aura encore un intérêt théorique : c'est de rectifier les jugements que nous portons sur la beauté des mouvements.
Notre intelligence se plaît au spectacle des mouvements ordonnés suivant ses propres lois. Le mouvement aura déjà pour nous une certaine beauté quand il sera rythmique ; car le rythme est une loi, une forme définie, quelque chose d'intelligible. Mais cette beauté n'est pas encore celle que nous admirons le plus, car, bien qu'elle parle à l'intelligence, on n'y sent pas l'action de l'intelligence. La véritable beauté mécanique, c'est celle qui nous est donnée par l'évidente finalité des mouvements. Tout mouvement volontaire que
* Journal le Temps, 22 août 1888.
Ton exécute est un problème à résoudre : étant donné un but à atteindre, il faut qu'on y arrive par les moyens les plus simples possibles. Soit le geste de prendre un objet. Si la main se dirige vers lui en tâtonnant, ou avec trop de lenteur, ou avec précipitation, cela n'est évidemment pas un emploi intelligent de la force : au lieu que si la main se porte vers l'objet avec précision et certitude, il y aura parfaite adaptation des mouvements effectués à la fin qu'on se propose, et le geste sera beau. — Considérons des mouvements plus compliqués, par exemple ceux d'un gymnasiarque qui marche sur une poutre horizontale. S'il est novice à cet exercice, ses gestes seront brusques, saccadés, plutôt nuisibles qu'utiles, et seront déplaisants à voir. Mais pourquoi précisément nous déplaisent-ils? Est-ce parce qu'ils manquent d'aisance, et supposent un effort? C'est bien plutôt parce qu'ils sont gauches, maladroits, inintelligents. Au contraire, l'équilibriste exercé, qui fait immédiatement ce qu'il faut faire pour reprendre son aplomb, nous donne le spectacle d'un problème très difficile, instantanément résolu de la manière la plus élégante, au sens matWsmatique du mot * .
On pourrait se demander pourquoi nous prenons tant à cœur ce bon ou mauvais emploi d'une force qui n'est pas la nôtre. Nous sommes désintéressés dans la question : que ce mouvement soit adroit ou malencontreux, cela devrait nous laisser bien indifférents. Il n'en est rien cependant. Notre esprit, disait Kant, est le législateur de l'univers. Telle est du moins sa prétention. Il se fait la mesure des choses. Nous ne nous désintéressons de rien de ce qui se fait autour de nous. Quand nous voyons un char rouler, comme la mouche du coche, nous poussons à la roue. Il y a dans les contes populaires recueillis par les frères Grimm un personnage bien
* On trouvera, page 100, l'analyse de ce problème.
curieux, c'est M. Pointu, qui donne son /avis sur tout, en remontre à tous, critique à tort et à travers. A Tacrimonie près, nous sommes tous comme M. Pointu. Qui n'a critiqué ses voisins sur la façon dont ils employaient leur fortune? Qui n'a donné des conseils aux gens sur la façon d'élever leurs enfants? Quand nous voyons un homme agir autrement que nous ne ferions à sa place, sa conduite est comme un démenti qu'il donne à nos principes. A cette manie de critiquer s'ajoute comme une idée d'obligation morale. Une faute intellectuelle nous parait une infraction à un devoir. Nous approuvons celui qui réussit dans ce qu'il fait; nous l'en félicitons, nous l'en estimons davantage. La stupidité nous irrite. Nous voyons un charretier dont le cheval refuse d'avancer lui secouer la bouche, se suspendre à son mors, faire tout ce qu'il faut pour le faire reculer : cela nous offusque, nous indigne. Nous nous disons que ce n'est pas ainsi que l'on doit s'y prendre.
La question de l'esthétique du mouvement, ainsi posée, peut être résolue d'une manière scientifique. Certes la grâce est chose bien séduisante. Mais n'est-elle pas aussi chose bien relative, souvent bien illusoire? Gomment en jugeons-nous ? Par le vague sentiment de sympathie qu'éveille en nous l'aisance apparente des mouvements ; par ces prédilections instinctives du goût dont on dit avec raison qu'il ne faut pas discuter, faute de principes communs qui fournissent à la discussion un point d'appui solide. Mais, pour juger de la beauté d'un mouvement, c'est-à-dire de sa convenance, de son adaptation à la fin poursuivie, je puis raisonner par principes. Quand je dis : voilà un mouvement bien exécuté, voilà un geste maladroit, j'énonce une vérité aussi objective, aussi indépendante de mes goûts et de mes sentiments personnels, aussi absolue que lorsque je constate l'exactitude d'une expérience de physique, ou signale dans une opération arithmétique une faute de calcul.
Nous chercherons donc comment les principes élémentaires de la mécanique peuvent être appliqués à l'art du mouvement et nous permettre d'en raisonner, en faisant porter notre examen sur quelques exemples précis. Pour la question d'art, nous chercherons la solution de quelques problèmes de gymnastique ; pour la question de goût, nous analyserons les principaux procédés de locomotion animale. Peut-être y a-t-il quelque témérité à nous lancer ainsi dans des questions difficiles, encore à Tétude, par quelques points nouvelles, où les erreurs de fait ou de raisonnement sont, non seulement possibles, mais probables. Il serait en effet beaucoup plus prudent et plus philosophique de disserter sur l'essence du beau, sur le spiritualisme dans l'art, sur les jugements esthétiques a priori^ ou tout simplement sur l'origine des choses : en pareille matière, vous pouvez raisonner à votre aise ; bien habile qui vous prouverait que vous avez tort. Mais enfin, il faut bien en venir au détail. Que penserait-on d'un esthéticien qui formulerait ainsi les lois de la sculpture : « pour faire une belle statue, inspirez-vous des bons modèles; donnez à toutes les parties de votre œuvre les proportions indiquées par le bon goût ; et surtout veillez à ce qu'aucun détail ne nuise à l'ensemble I » Cela est juste, mais n'est pas pratique : sur un pareil conseil, prenez donc vos ébauchoirs! — Tous les critiques qui se sont occupés de l'esthétique des mouvements s'accordent à déclarer que les plus beaux sont ceux où la force est le mieux employée. Pour fournir un exemple précis, on ajoutera : « un patineur gracieux est celui dont tous les mouvements sont adaptés au patinage sans que rien puisse contrarier sa vitesse acquise ». Sans doute. Mais enfin, si je patine, ce que je voudrais bien savoir au juste, c'est quelle est l'attitude qui me donnera le plus d'équilibre, quels sont les mouvements qui me donneront le plus de vitesse. Si j'assiste aux exercices d'un patineur et que je le voie
s*avancer gauchement sur la glace, on me dira que c'est parce qu'il emploie mal sa force. Je m'en doutais bien un peu ; mais pour éclairer mon jugement, pour former mon goût, il faudrait me montrer en quoi il manque aux lois de la mécanique, et, s'il pose mal son pied, comment il devrait le poser. Si l'on n'en arrive pas là, les principes généraux ne signifient rien, ce sont des phrases en l'air. Essayons donc d'appliquer nos principes aux faits. Au moins notre méthode a cet avantage que, si je me trompe, on s'en apercevra.