SOURIAU
faibles. — Modifions maintenant les mouvements musculaires. Je me lève, et fais quelques mouvements violents : mon pouls se met à battre vite et fortement, en même temps que la respiration devient haletante. Ces trois genres de mouvement sont donc dans un rapport tel que, lorsque l'un est modifié volontairement, les deux autres se modifient d'eux-mêmes, sinon dans la même proportion, du moins dans le même sens.
En vertu de cette solidarité générale, chaque mouvement que nous faisons devra avoir un retentissement dans le corps entier, et modifier par contre-coup le jeu de tous nos autres organes. Certains d'entre eux ont aussi une solidarité particulière : — solidarité musculaire, qui fait que le mouvement de l'un entraine mécaniquement celui des autres (ex : contracture générale pendant l'effort) ; — solidarité nerveuse, qui provoque, dans des organes dont l'appareil musculaire est pourtant tout à fait indépendant, des mouvements symétriques. Quelquefois cette solidarité est constitutionnelle, (mouvements des yeux) ; d'autres fois l'habitude seule suffit pour la produire. Ainsi il nous est très difficile, quand nous donnons à notre main gauche un mouvement de va-et-vient dans un certain plan, de mouvoir l'autre main dans un plan perpendiculaire. Essayez encore de décrire avec la main un D majuscule pendant que votre pied s'agite circulairement. Voilà deux mouvements très faciles ; au premier abord, on ne voit aucune raison pour que vous ne puissiez les exécuter à la fois. Vos muscles s'y refusent pourtant, d'une manière absolue. — En général un organe, quelque petit qu'il soit *, lorsqu'il se meut rapidement, tend à mettre à son pas tous les autres organes du mouvement.
Cette harmonie des mouvements musculaires nous est deve-
* Remarque d*A. Bain, dans les Sens et V Intelligence^ trad. p. 69.
nue si naturelle, que notre volonté même, si brouillonne qu'elle soit, est impuissante à la déranger.
Il est impossible de faire attention à plusieurs choses à la fois. Quand j'exécuterai plusieurs mouvements simultanés, je n'en pourrai surveiller qu'un ; et les autres, abandonnés aux réflexes, prendront spontanément le même rythme, ou tout au moins le rythme qui pourra se combiner avec celui-là suivant les rapports les plus simples.
Quand nous ne surveillons pas notre respiration, elle se règle d'elle-même sur les battements de notre cœur, dans le rapport de 1 à4; ainsi, notre pouls donnant 64 pulsations par minute, nous respirerons 16 fois. Mettons-nous à marcher le rythme de nos pas l'emportera sur celui du cœur, et c'est avec celui-là que notre respiration se mettra dans un rapport simple : en général, on fera juste 1 temps complet de respiration pour 4 pas. (Et même on aura une tendance à scander cette respiration en 4 efforts, 2 d'aspiration, 2 de respiration, pour que l'harmonie rythmique soit plus complète.) Par un temps de froid humide, où la vapeur de l'haleine se condense en brouillard, il vous sera facile de vérifier cette loi sur les passants : vous reconnaîtrez que, lorsqu'ils marchent d'une vitesse modérée, tous les quatre pas ils laissent échapper une bouffée de vapeur, avec la régularité d'une locomotive en marche. S'ils précipitent l'allure, la respiration se produira tous les deux pas, se mettant toujours avec la marche dans un rapport simple. En faisant les mêmes observations sur les chevaux et les chiens qui passaient, j'ai constaté que leur respiration était aussi régulièrement rythmée que la nôtre, quand leur allure était bien soutenue.
Dans les mouvements qui exigent un travail considérable, comme ceux du terrassier qui charge un tombereau, du jardinier qui tire de l'eau à son puits, du forgeron qui bat l'enclume, l'effort suspend périodiquement la respiration, de sorte
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que forcément le rythme de l'un doit coïncider avec le rythme de Tautre.
Donnez à votre main droite un mouvement de va-et-vient. La gauche, que vous ne surveillez pas, exécutera d'elle-même des mouvements de même rythme, identiques si vous laissez se dandiner vos épaules, symétriques si vous tenez le buste immobile. Précipitez le mouvement de la main droite ; la gauche suivra. Faites passer votre attention de droite à gauche ; maintenant, ce sont les mouvements de la main droite qui deviendront réflexes ; et l'harmonie se maintiendra toujours entre ces deux mouvements, avec une régularité imperturbable. — Essayons de la déranger, par un effort spécial de double attention. Je vais surveiller mes deux mains à la fois, en m'appliquant à faire aller Tune plus vite que l'autre : je reconnais qu'elle va juste deux fois plus vite. Il est facile de vous en assurer en prenant de chaque main un crayon, qui enregistrera sur une feuille de papier leurs oscillations. Augmentez encore la différence : elle sera maintenant de 1 à 4 ; en sorte que les mouvements de la main qui va le plus vite ont toujours été des multiples du mouvement de l'autre main.
Il vous serait beaucoup plus difficile de rythmer leurs mouvements dans b rapport de 2 à 3. Dans les conditions de l'expérience précédente, je n'y puis absolument réussir. J'y parviendrai plutôt en frappant des coups de mes deux crayons sur le papier ; mais encore, à la condition de compter en moimême une mesure à 6 temps dont l'unité puisse servir de commune mesure à ces deux rythmes, et d'aller très lentement. Dès que le mouvement s'accélère et devient par conséquent machinal, ce rythme artificiel disparaît, et je retombe dans l'un des précédents. Dans quelques morceaux de piano, la main gauche doit faire î2 notes, pour 3 de la main droite ; on sait combien cet exercice est difficile aux débutants. —
Encore ces deux séries indépendantes se rencontrent-elles à intervalles fixes et assez rapprochés pour que je puisse encore garder la notion du rythme en ne faisant attention qu'à leurs coïncidences. Mais il me serait absolument impossible d'exécuter à la fois deux mouvements rythmiques qui ne seraient pas entre eux dans un rapport simple. Essayez par exemple d'agiter régulièrement la main droite un peu plus vite que la main gauche : vos muscles s'y refuseront, parce qu'entre ces deux rythmes il n'y aurait pas de commune mesure.
Dans la marche normale, ce sont les bras qui donnent la mesure, parce que ce sont eux qui, oscillant en liberté, doivent avoir le plus de tendance à prendre leur rythme propre. (Faisant l'expérience, je trouve pour mes bras environ 85 oscillations par minute, ce qui correspond à mon pas de moindre effort, et pour mes jambes 72 à peine.) Mais si j'accélère volontairement ma marche, ce sont mes bras qui devront suivre mes jambes : aussi d'instinct se replieront-ils un peu pour conserver le rythme. Dans la course forcée enfin, ils se ramèneront contre la poitrine.
Les divers rythmes organiques ont donc bien une tendance à se combiner, indépendamment de notre volonté, suivant un rythme simple et régulier, auquel ils reviennent quand nous les en écartons. Mais, loin de chercher à contrarier cette tendance, en général nous prenons plaisir à la favoriser autant que possible, et à faire rentrer les divers rythmes organiques dans un rythme commun, aussi simple que possible.
Faites battre un métronome devant plusieurs personnes avec une vitesse moyenne, par exemple de 70 coups par minute; et demandez-leur ce qu'elles pensent de ce rythme. Les unes le trouveront un peu trop lent, les autres un peu trop rapide; on pourrait dire que c'est affaire de tempérament. Mais demandez à chacune de ces personnes de déter-
miner elle-même, par tâtonnement, le rythme qui lui convient le mieux, puis comptez son pouls : vous trouverez qu'il y a coïncidence presque absolue. C'est que les pulsations de notre cœur donnent à notre corps entier des vibrations rythmiques, que nous sentons sans y faire attention; et quand le rythme sonore qui frappe notre oreille n'est pas en rapport avec ce rythme intérieur, nous avons le sentiment d'une discordance ; nous cherchons à la faire cesser, en rétablissant la communauté de rythme.
Telle est sans doute la raison de l'entraînement rythmique qui est un des effets les plus remarquables de la musique. Quand j'écoute une fanfare qui passe, je ne me contente pas d'entendre les sons à mesure qu'ils sont émis : je les chante en moi-même, je fais des efforts rythmiques du gosier, qui, en vertu de la loi d'unification, devront régler aussi la cadence de mes pas. Aussi ne puis-je m'empêcher d'emboîter le pas à une fanfare qui passe, si la cadence de l'air se trouve répondre à peu près à celle de ma marche. Il me faudrait un effort spécial pour marcher un peu plus vite que cet air, ou même pour établir entre les deux rythmes une différence de phase : je m'arrange donc de manière à ce que leurs temps forts coïncident absolument. Une fois cette coïncidence établie, elle se maintiendra d'elle-même par simples actions réflexes; si l'air s'accélère, mon pas s'accélérera de luimême. — De même pour la danse : une fois que les danseurs ont bien pris la mesure, ils sont entraînés par elle; que l'orchestre ralentisse son mouvement, le précipite, ils en feront autant, non pour garder la cadence, mais parce qu'ils ne peuvent plus s'empêcher de la suivre.