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CHAPITRE II

Pour donner plus d'aisance à nos mouvements et dépenser moins d'énergie, il est bon d'adopter des allures d'une vitesse modérée, de rendre leur rythme aussi régulier que possible, et d'avoir recours à la synergie musculaire.

Une fois que nous avons trouvé, pour un exercice quelconque, le programme de mouvements le plus efficace, il ne reste plus qu'à Texécuter de la manière qui économise le mieux nos efforts. — Ici nous devons répondre à une objection que le lecteur ne manquerait pas de nous faire, et qui déjà sans doute lui est venue à Tesprit. En traitant du déterminisme de nos mouvements nous avons vu que d'eux-mêmes ils obéissaient à la loi de moindre effort. Il semblerait donc que nous n'avons rien de mieux à faire que de nous en remettre aux indications de la nature. — Sans doute, au bout d'un certain temps, la loi de moindre effort, exerçant sur nous son action constante, ne manquera pas de nous amener au rythme le plus avantageux. Mais, ne l'oublions pas, nous avons affaire ici à des mouvements inusités, pour lesquels notre corps n'a ^as encore d'habitudes prises; et nous cherchons justement à nous épargner, par une méthode intelligente, ces tâtonnements plus ou moins pénibles, ces efforts infructueux auxquels on secon-

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damne, quand on s'en remet à la routine. Nous devons donc chercher par le raisonnement quelle est la méthode qui tôt ou tard nous sera imposée, et essayer de nous y conformer du premier coup. Nous pourrons établir ainsi quelques préceptes généraux, applicables à tous les exercices du corps.

Avantages d'une vitesse modérée,

La volonté devra intervenir, avant tout, pour modérer l'allure des mouvements rythmiques. Leur vitesse en effet, dont nous n'avons pas parlé encore, est au point de vue de l'économie d'efforts un élément très important à considérer. On a l'habitude de le négliger dans la mécanique abstraite, où l'on suppose toujours que le travail d'une force est le simple produit de son intensité par le trajet de son point d'application. Dans la réalité concrète, il est impossible de faire ainsi abstraction de la durée d'un effort : le travail réel d'un moteur animé n'est pas seulement fonction de l'espace, mais aussi du temps.

Quand les contractions musculaires sont trop lentes, le muscle doit rester trop longtemps tendu, et il se fatigue en travail intérieur. En effet, il nous faut dépenser une certaine énergie pour tenir un muscle contracté. Ces ondes élémentaires dont l'accumulation constitue la contraction totale ne durant juste que le temps qu'il leur faut pour cheminer d'un bout à l'autre du muscle, nous sommes obligés de les renouveler sans cesse ; ce qui demande une dépense d'énergie proportionnelle à la durée de la contraction. A travail extérieur égal, un mouvement très lent demande donc plus de force qu'un mouvement plus rapide. La machine musculaire est comme une machine à vapeur dont les cylindres mal alésés laisseraient du jeu au piston; ou encore comme une roue hydraulique dont les auges fuiraient. Une telle machine aurait p. soriiiAL 6

avantage à fonctionner à grande vitesse. — Il y a encore des causes accessoires de fatigue qui dans tout exercice du corps produisent une constante de'perdition de forces. Dans la marche, par exemple, outre l'effort de propulsion, qui n'est fonction que de Tespace parcouru, il faut considérer l'effort nécessaire pour se tenir sur ses jambes et garder son équilibre, qui croît avec le temps employé. Admettons que dans la marche normale ces deux efforts soient équivalents : il en résultera que, si je marche moitié moins vite, ma fatigue, pour un trajet donné, augmentera exactement d'un tiers. D'une manière générale, on peut être sûr que tout mouvement trop lent consomme inutilement une certaine somme d'énergie.

Mais ce n'est pas le danger à craindre. Nous avons en effet signalé cette particularité curieuse des mouvements rythmiques, d'avoir plutôt une tendance à s'accélérer qu'à se ralentir.

Cette tendance se remarque surtout quand plusieurs personnes travaillent en commun à un même exercice : il s'établit entre elles une émulation de vitesse. Chacune cherche à prendre l'avance pour montrer qu'elle en fait plus que les autres. Dans tous les exercices ou travaux manuels qui demandent des mouvements rythmiques (natation, canotage, course à pied, ascensions, manœuvre d'une pompe à incendie, d'une scie ou d'un rabot) le défaut des débutants est d'aller trop vite.

Or, rien ne peut être plus mal entendu, au point de vue économique. Les vitesses exagérées produisent un véritable gaspillage de forces, tant pour le travail externe que pour le travail intérieur des muscles.

Supposez qu'il s'agisse de charger une voiture de sable : en vertu d'un principe de mécanique bien connu, pour ne pas gaspiller ses forces, il faudra* s'arranger de manière à ce que chaque pelletée soit enlevée de terre sans aucun choc,

et déposée sur la voiture sans au<5uiîe vitesse. Il est évident, en effet, qu'une brusque secousse consommerait gratuitement de l'énergie en vibrations improductives, et que tout ce que la pelletée de sable pourrait garder de force vive en retombant dans la voiture aurait été acquis aux dépens du travailleur. Mais, pour obtenir ce résultat, il est indispensable de bien cadencer ses mouvements, ce qu'on ne pourra faire si l'on se presse trop.

Qu'il s'agisse, au lieu d'accomplir un travail extérieur, de mettre en mouvement la masse même du corps, les mouvemeats d'un rythme trop rapide auront toujours le même inconvénient. — Ils produisent, en forçant nos allures, des désordres physiologiques qui nous épuisent. Si par exemple j'ai une lieue à faire, il me faudra 40 minutes à un bon pas normal. En me pressant, je la ferai en 3S minutes. Mais, pour ne pas gagner beaucoup de temps, j'aurai dépensé beaucoup de force en contractions convulsives des bras et des jambes, en aspirations précipitées, en battements de cœur, en transpiration. — Ils nous empêchent de fondre nos mouvements l'un dans l'autre et de leur donner cette rondeur, ces inflexions sinueuses et variées qui sont le privilège des mouvements calmes et reposés. On peut constater, en effet, que nos gestes sont toujours d'autant plus rectilignea qu'ils sont plus brusques. Une femme qui se coiffe tranquillement porte la main au sommet de sa tête : d'elle-même sa main décrira un grand geste arrondi. Mais si elle veut aller vite, par exemple pour ôter une épingle qui la pique, sa main s'élèvera brusquement en ligne droite. La raison en est claire. De la façon dont nos membres sont articulés, leurs points extrêmes doivent se mouvoir suivant des courbes assez complexes. Pour porter la main à sa tête, il faut relever le poignet, l'avant-bras, puis le bras lui-même ; et de la composition naturelle de ces mouvements de rotation, qui ne s'effectuent pas exactement

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dans un même plan, résultera un trajet sinueux d'une formule compliquée. Mais il serait presque impossible de faire vite ce même geste : il faudrait pour cela résister à la force centrifuge, qui tendrait à chasser la main loin du corps. On n'y songe même pas : on est pressé, la main va droit au but, le dépasse entraînée par son propre élan, et y revient. De même dans tout mouvement rapide : nécessairement le membre est brusquement porté en avant, et arrive à la fin de sa course avec une vitesse notable, qui doit être soudain arrêtée ou même intervertie par un effort des muscles antagonistes.

Il y aura donc toujours avantage à s'imposer, dans les mouvements rythmiques, une allure modérée. Alors les membres ne prennent pas d'élan inutile ; on ne leur donne que ce qu'il leur faut de vitesse pour effectuer d'eux-mêmes une partie de leur oscillation. Gomme dans une machine à feu où la vapeur resse d'être introduite dans le cylindre avant que le piston ait terminé sa course, ainsi l'innervation du muscle cesse avant qu'il ait terminé sa contraction, et la simple détente des fibres porte doucement le membre à la fin de sa course. — Quant à ce juste milieu dans la vitesse, il est d'ordinaire suffisamment indiqué par le rythme propre des fonctions organiques, et par les oscillations pendulaires des membres.

Avantages d'un rythme régulier.

Cet automatisme a de grands avantages économiques K — Quand je surveille mes gestes, tous mes muscles, dans l'attente de l'ordre qui va leur être donné, se tiennent à demi contractés, c'est-à-dire en vibration ; ce qui les épuise

* On trouvera à ce sujet des détails très intéressants dans la Physiologie des exercices du corps, de Lagrange.

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rapidement. Dans l'exécution même du mouvement, il y a toujours, quand elle est volontaire, un certain gaspillage d'énergie. Le principe du moindre eJBTort, avons-nous dit, est plutôt celui de l'instinct que de la volonté réfléchie. Il s'impose d'autant plus à nous que nous en avons moins conscience. Les mouvements accomplis d'une manière machinale seront donc plus simples que les autres : tout ce qui est de caprice, d'élégance, d'enjolivement, en est forcément éliminé (comparer, par exemple, l'écriture courante à l'écriture appliquée). — Dans tous les cas, les mouvements automatiques nous économisent le travail même d'attention, qui, dans les mouvements volontaires, s'ajoute à celui des muscles. Quand on est très habitué à un exercice, on n'a plus à se préoccuper de la manière dont il faut s'y prendre pour obtenir le résultat voulu ; on n'a à s'inquiéter que du résultat même. Voyez par exemple ce qui se passe pour la parole et pour le chant. L^enfant commence par essayer ses articulations, avec un eff'ort visible; plus tard, il lui suffit de penser au son d'un mot pour que l'articulation suive. Le chanteur novice sait bien quel est exactement le son qu'il voudrait donner ; mais il tâtonne, cherche son coup de gosier, ne sait comment poser sa voix; chez le chanteur exercé, la seule idée du son, la seule vue de la note en produit spontanément l'émission. — Les mouvements automatiques ont en outre le grand avantage de nous ôter la sensation même de fatigue. Dans bien des cas, l'économie d'énergie qu'ils nous procurent est plus apparente que réelle, le muscle s'épuisant en raison du travail qu'on lui demande ; mais, au moral, cette apparence est tout ; car il n'y a de pénible pour moi que la fatigue sentie. — Considérons par exemple la marche. J'ai la sensation d'effort dans les premiers pas que je fais, ou quand je me mets à marcher plus vite, c'est-à-dire, d'une façon générale, au moment où j'imprime

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à mon corps une accélération ; mais, quand je ne fais que continuer le mouvement commencé, je perds conscience du travail de mes muscles. Après une montée très forte, si vous arrivez à une montée plus faible, vous continuez, sans en avoir conscience, à faire des contractions énergiques, et il vous semble alors que vous êtes entraîné comme si vous descendiez une pente. Je me rappelle même avoir été obligé une fois de discuter avec un veloceman d'Angers, pour le convaincre que c'était là une pure illusion : il m'affirmait sérieusement que son merveilleux engin partait de luimême quand il arrivait à une moindre pente. Des mots nouveaux que vous prononcez en faisant attention à leur articulation vous fatiguent le gosier et vous paraissent rudes ; les mêmes mots que vous prononcez en ne faisant attention qu'aux idées qu'ils expriment vous semblent beaucoup plus coulants. Au piano, on se fatigue assez vite à faire des gammes et des exercices de doigté : on jouera pendant des heures entières sans lassitude. — Cet effet est exagéré encore dans les cas où la conscience est réellement abolie. On m*a cité une idiote, employée dans un établissement de bains, qui tourne du matin au soir la roue d'une pompe, sans jamais se fatiguer. Gela fait songer à cette poule, à qui Plouren3 avait enlevé les hémisphères cérébraux, et qui repoussait du bec, pendant des heures, un pendule qui revenait la frapper. C'est que la sensation d'effort, comme toutes les sensations, suppose une certaine récapitulation de la mémoire. Dans une douleur continue, je ne souffre pas seulement de ma souffrance actuelle, mais de celle que je viens d'avoir et de celle que j'attends. Sans mémoire, sans imagination la douleur serait presque infinitésimale. Leibnitz disait avec raison que les animaux ne doivent avoir que des plaisirs et des douleurs fort minces. De même pour les très faibles d'esprit et les idiots. De même pour nous tous, quand nous

n'exécutons que des mouvements réflexes. Sans doute ils ne sont pas absolument inconscients, puisque nous devons au moins sentir sourdement la sensation qui les provoque et que presque toujours nous nous apercevons du mouvement eliectué ; mais le degré de conscience qu'ils exigent est tout au plus celui que l'on serait en droit d'attribuer aux animaux inférieurs. Au lieu que, dans les mouvements volontaires, il est impossible de faire attention à l'exécution sans faire attention en même temps aux sensations qui l'accompagnent, et par là même les exagérer. Nous devrons donc, si nous voulons économiser nos forces, essayer de donner toujours à nos mouvements une régularité parfaite et en quelque sorte mécanique.

Il peut être intéressant de voir ces considérations toutes physiologiques et mécaniques appliquées à l'art idéal par excellence, à la poésie. D'où vient ce besoin de rythmer la parole humaine? Comment expliquer surtout que tous les peuples semblent s'être entendus pour donner à leurs vers un maximum de durée à peu prés égal? L'explication la plus satisfaisante que l'on ait donnée de ce fait curieux me semble être celle que propose Becq de Fouquières * .

« Plus d'un lecteur s'imagine peut-être qu'il lui serait loisible, en récitant des vers, de respirer où il veut, quand il veut et comme il veut. C'est une erreur. En dehors des repos logiques de la pensée, dont nous devons proBter pour respirer largement, en un mot pour nous reposer de la fatigue occasionnée par la récitation, le débit doit être réglé de telle sorte que l'unité de force musculaire, qui détermine le courant expiratoire, produise une unité de travail, qui est le vers. Jamais un aède antique n'aurait pu parvenir, sans succomber à la fatigue et sans lasser l'attention de ses audi-

* Traité général tlj versification fran^'aise^ Charpentier, 1879, p. 16.

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leurs, à réciter de suite un ou plusieurs chants d'Homère, si son débit n'eût pas été réglé comme dans les arts mécaniques on règle une chute d*eau ou un jet de vapeur. Le poète peut être comparé à un forgeron qui rythme sur sa respiration les coups dont il frappe le fer placé sur son enclume. De même que le mouvement musculaire régulier du forgeron se résout en bruits qui se succèdent régulièrement, de même chez le poète le rythme respiratoire se résout en rythme acoustique. »

Avantages de la synergie musculaire,

11 me faut un effort énergique pour soulever avec les muscles de l'index un poids de 8 kilogrammes. Gela m*est facile avec les muscles du bras. Plus facile encore avec ceux de la jambe, qui s'aperçoivent à peine de la surcharge. Ce n'est pas que le poids lui-même soit estimé de moins en moins lourd, car l'expérience m'a appris à tenir compte de ces différences, et à les interpréter assez correctement. Mais ce sont mes sensations mêmes qui sont moins pénibles. Réparti sur un plus grand nombre de fibres musculaires, l'effort devient moins aigu ; ce n'e3t plus qu'une sensation diffuse, volumineuse, que je supporte sans peine. — On nous objectera peut-être que la contraction d'un muscle exigeant par elle-même, indépendamment de tout travail extérieur, un certain effort, cette répartition du travail sur un grand nombre de muscles ne doit nous procurer aucuna économie. Gela est vrai, mais seulement au cas où les muscles fonctionnent à vide, c'est-à-dire sans rencontrer pour ainsi dire aucune résistance extérieure : dans ce cas, il est évident que l'effort étant proportionnel à la masse des fibres contractées, nous aurons intérêt à en contracter le moins possible; et ceci nous explique que,

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suivant la loi de Wundt *, les mouvements des yeux se fassent toujours de la manière qui suppose l'innervation la plus simple. Ceci nous explique encore que, dans les mouvements qui exigent seulement de l'adresse et de la précision, comme lorsqu'il s'agit d'écrire, de pousser une bille de billard, de jouer du violon ou du piano, on recommande au débutant de renoncer à ces contorsions, à ces coups d'épaule, à ces dandinements du corps entier, par lesquels il complique gratuitement ses mouvements. Mais, dès qu'il faut de la force, la synergie musculaire est requise pour éviter la fatigue. Quand en effet il s'agit de soulever un poids assez considérable ou de vaincre une grande résistance matérielle, le travail intérieur n'est presque rien en comparaison du travail extérieur. L'effort de contraction prime de beaucoup l'effort d'innervation ; de sorte qu'en somme il y a économie à augmenter celui-ci pour diminuer celui-là.

Non seulement nous nous épargnerons ainsi la sensation pénible d'effort ; mais nous pourrons développer réellement plus d'énergie. La force n'étant pas transmise aux muscles mais engendrée par eux, et chacun d'eux ne disposant, quel que soit l'effort d'innervation, que d'une énergie limitée, il va de soi que pour mettre dans un mouvement tout ce que nous avons d'énergie disponible, il faut que nous y fassions concourir la plus grande masse possible de fibres motrices, et, s'il était possible, tous nos muscles. — Regardez un tailleur de pierres lançant son marteau par petits coups rythmés : vous ne sauriez dire si c'est d'un effort des bras plutôt que d'tin coup de reins. Cette répartition de l'effort sur la masse du corps lui permet de travailler toute une journée sans trop de fatigue, et de fournir, même avec des muscles assez grêles, un rendement de travail considérable. — Nous

* Psychologie-physiologique, trad. t. II, p. 87.

mettons la maia sur un bloc pesant, cherchant à Tébranler ; I*effort est encore localisé dans le bras : la pierre nous résiste. Alors nous faisons un eflfort plus grand, c'est-à-dire que nous appelons à notre aide des muscles de renfort ; nous pesons sur ce bloc de Tépaule, des reins, des jambes; tous les muscles qui, directement ou indirectement, peuvent concourir à rimpulsion, entrent en jeu. Jusqu'à ce que brusquement nous nous arrêtions, essoufflés, épuisés : dans ce suprême effort, nous avons fait donner toutes nos réserves. Nous sommes à bout de forces. — Quand on lance une pierre, quand on donne un vigoureux coup de poing, c'est autant avec les jambes qu'avec les bras. — Quand on saute à pieds joints, quand à l'escrime on se relève après s'être fendu, c'est autant avec les bras qu'avec les jambes. Les ronds de bras des danseuses, qui ne semblent destinés qu'à donner à leurs bonds plus d'élégance, ont pour utilité réelle de faire concourir à l'équilibre et à la progression toute la partie supérieure du corps. Dans l'exercice du chausson ou de la savate^ si vulgaire de nom et si gracieux d'aspect, il n'est pas un muscle du corps qui ne concoure aux mouvements à effectuer. — Dans la simple marche, le mouvement des membres spécialement affectés à la locomotion doit toujours être aidé de mouvements complémentaires des bras, de la tête ou de la colonne vertébrale, destinés à répartir l'effort de propulsion sur un plus grand nombre de muscles. Ces mouvements complémentaires, qui se trouvent chez presque tous les animaux, sont ce qui donne à la démarche de chacun d'eux sa physionomie caractéristique (exemple : la façon dont la cigogne porte son bec en avant à chaque pas qu'elle fait).

Mais, pour que ces diverses actions musculaires ne se contrarient pas, il est indispensable que nous les fassions rentrer dans un rythme commun. C'est ce que l'on entend par la synergie musculaire.

Deux charpentiers portent sur leur épaule une longue poutre : s'ils marchent à contre-temps, ils sentiroat des secousses, qui les obligent bien vite à se remettre au pas. Trois forgerons battent leur fer sur Tenclume : s'ils ne le frappent pas à tour de rôle dans un ordre déterminé, ils risqueront d'entre- choquer leurs marteaux. Des rameurs qui n'observeraient pas une cadence parfaite ne manqueraient pas d'enchevêtrer leurs rames. — Lors donc que plusieurs personnes travaillent en commun, il faut qu'elles combinent leurs mouvements de manière à se gêner le moins possible. Il en est de même dans la collaboration de nos muscles à un même mouvement. Si chacun de nos membres obéissait à son rythme particulier, il y aurait incohérence dans notre activité : tantôt les mouvements se neutraliseraient, tantôt ils s'additionneraient, et cela produirait des à-coup, non seulement désagréables pour le sens musculaire, mais encore très fâcheux au point de vue du rendement de travail. Quand au contraire nos divers mouvements partiels rentrent dans un rythme commun, le jeu de chacun de nos organes est plus aisé, nos muscles travaillent d'ensemble, et peuvent ainsi combiner leur action de la manière la plus avantageuse.

Dans tous les mouvements un peu compliqués, les muscles doivent travailler, non simultanément, mais à tour de rôle au mouvement voulu ; et l'efficacité du re'sultat dépend du rythme que l'on aura su donner à cette suite d'efforts partiels : il faut les combiner de manière à ce que chaque muscle n'entre en jeu qu'au moment favorable. C'est ce que Ton pourrait appeler la synergie successive. L'habitude de ce rythme une fois prise, il nous semblera tout naturel de procéder ainsi : les premières fois, il n'en était pas de même. Quand nous avons à faire un effort inusité, nous nous rendons bien compte qu'il y a une méthode à trouver. Pour exécuter, par exemple,^ le tour gymnastique du rétablissement aux anneaux^ il faut sans

doute avoir de bons bras. Mais cela ne suffira pas, surtout quand on arrivera au moment où il faut porter les coudes en dehors ; qu*on observe le gymnasiarque exercé, on remarquera qu'il franchit ce point critique par un imperceptible mouvement de bascule, complétant alors l'effort des bras par celui des reins. Tant qu'on n'aura pas trouvé, selon l'expression de Lagrange, ce ti^uc musculaire^ si vigoureux que l'on soit, on ne pourra réussir à exécuter ce tour, qui semble si simple dès qu'on y est habitué. — On vous demanderait si vous êtes capable de monter d'un seul bras à l'échelle verticale. Si confiant que vous soyez dans votre force, vous avouerez que cela vous serait tout à fait impossible, là traction d'un bras ayant toujours été regardée comme un tour de force tout à fait exceptionnel même pour les gymnasiarques de profession. Essayez pourtant, et vous reconnaîtrez que, par une application intelligente de la synergie musculaire, rien n'est plus facile. Il suffit pour cela, après s'être accroché de la main à un barreau, de raccourcir brusquement les jambes, en cambrant les reins : on élève ainsi le centre de gravité du corps par la seule action des gros muscles, et le bras n'a plus, une fois cet élan pris, qu'à se détendre brusquement pour aller saisir le barreau supérieur. Si l'on échoue les premières fois, c'est faute d'habileté plutôt que de force. Ici, le truc musculaire consiste à renversersimplement le rythme ordinaire du bond. Dans le saut de pied ferme, les différents muscles du corps entrent successivement en action, en commençant par le haut. Ici, ils font leur entrée en sens inverse : ils agissent à tour de rôle, en

commençant par le bas. Et le raisonnement prouve qu'il doit en être ainsi. Dans le saut de pied ferme, mon point d'appui est en dessous de moi : si je commence à me donner de l'élan par les jambes, j'aurai, dès mon premier effort, à soulever toute la masse de mon corps ; au lieu qu'en commençant par les bras, en continuant par les reins, en finissant par les

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jambes, chacun de mes muscles n'agira plus que sur une masse qui a déjà reçu une certaine accélération : ainsi tout mon corps se détendra progressivement, à la façon d'un ressort spiral qu'on lâche après l'avoir appuyé sur le sol. Pour bondir à l'échelle de barreau en barreau, évidemment les mouvements doivent se succéder en ordre inverse, puisque mon point d'appui est en haut. Il n'y a a priori aucune raison pour que ce saut par traction ne porte pas mon centre de gravité à la même hauteur que le saut par répulsion : on s'élèvera ainsi assez facilement à une hauteur de 2o ou 30 centimètres, ce qui correspond à peu près à la hauteur moyenne du saut de pied ferme, mesurée, bien entendu, par l'élévation réelle du centre de gravité.

Citons un dernier exemple de cette synergie successive, que nous analyserons en détail : il est particulièrement instructif, en ce qu'il nous montre ce qu'il y a d'adresse et presque de ruse dans des efforts où l'on semblerait n'avoir besoin que de force brute.

Il s'agit de soulever de terre un lourd haltère et de le tenir à bout de bras au-dessus de sa tête. Il semble qu'il n'y ait qu'une chose à faire : se baisser, le prendre, raidir le bras. Mais cela serait très fatigant. Regardons maintenant le gym nasiarque habile : 1° il se baisse, soulève l'haltère du bras droit, en s'appuyant du bras gauche sur le genou ; 2^ d'un mouvement des jambes et des reins, il projette la masse de l'haltère à la hauteur de l'épaule, et la soutient de son bras replié; 3^ d'un coup d'épaule, il la relance un peu plus haut; 4^ alors il se baisse, se tord sous elle pour pouvoir raidir le bras; S'^enfln, majestueusement il se relève. Voilà ce tour de force exécuté, presque sans efforts. J'ai exagéré ces mouvements et les ai supposés séparés par des pauses, pour pouvoir plus commodément les analyser. Dans la pratique, on cherchera plutôt à les atténuer et à les fondre autant que possible

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Tun dans Tautre, pour diminuer l'effort en proGtaut de l'élan acquis par la masse que l'on soulève, et en même temps pour dissimuler le procédé. La grande préoccupation des badauds qui contemplent les tours de force d'un hercule est de savoir si, par hasard, ils n'auraient pas tout simplement affaire, comme on dit, à un malin. Aussi notre gymnasiarque s'efforcera- t-il d'exécuter son tour le plus vite possible, et d'enlever son haltère, en apparence au moins, d'un seul élan.

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