‹ L'esthétique du mouvementChapitre 25 sur 50 · ESTHÉTIQUE DE LA FORCE · texte numérisé non relu

ESTHÉTIQUE DE LA FORCE

tion à distance. J'approche un morceau de fer d'un électroaimant inactif: à Tinstant où le courant passe dans la spire métallique, je sens ma main brusquement attirée par une force mystérieuse, immatérielle en quelque sorte, contre laquelle il me faut lutter. Cette impression, nous pouvons la retrouver dans la simple pesanteur en nous la représentant comme une attraction, bien que l'habitude que nous avons de voir tomber les corps nous empêche de remarquer ce que le fait a d'étrange. — Nous allons voir maintenant comment cette notion d*effort extérieur ou de force, qui se développe au moment où nous faisons nous-mêmes un effort musculaire, tend à s'objectiver complètement. Quand je tends un arc, je sens l'effort que je fais pour le courber, et j'imagine en lui un effort analogue pour se détendre. Voilà la corde attachée : moi, je me repose; mais j'imagine que l'effort de l'arc reste le même. Ainsi cette notion de force, qui n'était d'abord conçue que comme un rapport entre moi et l'objet, devient tout à fait objective, elle survit à l'antagonisme qui l'a créée. Ce a'est évidemment qu'illusion ; car ce bois n'a aucun besoin de se redresser; il n'a qu'une tendance à le faire ; ou pour parler avec plus de précision encore, je ne puis affirmer qu'une chose, c'est que, si la corde casse, il se redressera. Rien ne me dit qu'à cette détente purement virtuelle corresponde en lui, actuellement, autre chose qu'une certaine disposition de molécules. Et pourtant je ne puis m'empêcher de me représenter, dans ces molécules, uce force de tension, une activité, un effort permanent. — Que j'assiste enfin à une collision de masses pesantes, que je voie un corps en pousser ou en écraser un autre, cela me donnera l'idée d'un conflit de forces, que je me représenterai comme des efforts antagonistes.

N'y a-t-il pas déjà dans cette notion de force, si primitive qu'elle soit, une sorte de poésie ? N'est-elle pas un effet de celte tendance que nous avons à prêter aux choses nos senti-

inents, nos sensations, et à les personnifier à notre image 1 En tout cas nous allons voir qu'elle joue un grand rôle dans les représentations que nous nous faisons du monde matériel, et qu'elle peut nous procurer par elle-même des émotions esthétiques de Tordre le plus élevé.

Nous avons pour toute force enaction une sorte de sympathie, qui fait que nous nous intéressons à sa conservation.

Lorsque je fais un mouvement, en vertu de la loi d'inertie il devrait se prolonger de lui-même, indéfiniment. Mais, si la physique nous apprend que la force se conserve intégralement, que la quantité de mouvement n'augmente ni ne diminue dans la nature, l'expérience vulgaire, sur laquelle sont actuellement fondés nos jugements esthétiques, est d'un avis tout contraire. S'il est un fait bien démontré par le témoignage de nos sens, c'est que toute force s'épuise et disparaît en un temps plus ou moins court ; que toute masse en mouvement revient au repos, si elle ne reçoit pas du dehors comme une nouvelle stimulation. La pierre que vous lancez vient frapper le sol, et brusquement tout son mouvement est perdu. Faitesla rouler à terre : selon que le sol sera plus ou moins uni, elle ira plus ou moins loin, mais toujours elle s'arrêtera. De même pour les rides que je produis en agitant l'eau, pour les vibrations d'une cloche que je frappe, pour l'élan que je prends en bondissant. Que cette énergie, qui semble perdue, se retrouve tout entière dans les vibrations du sol et de l'air, dans la chaleur dégagée, cela est possible ; mais elle ne se manifeste plus par aucun mouvement visible : pour mes yeux, elle n'existe plus.

Gela étant, on comprend que nous prenions un intérêt particulier à la prolongation des mouvements que nous avons produits : ils sont quelque chose de nous-mêmes ; cette force que nous voyons agir en dehors de nous, c'est la nôtre. — Mais, alors même que le mouvement n'a pas été produit

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par nous ou par d'autres êtres dont nous puissions partager en imagination les sentiments, il éveille encore notre sympathie, par la tendance que nous avons à personnifler les objets quand ils se meuvent. La force, pourrait-on dire, est Tàme de la matière en mouvement. Ne nous semble-t-il pas en effet, quand nous suivons de l'œil une wïrpiequi tourne, un projectile qui vole dans l'air, une ride qui passe sur une nappe d'eau, un tourbillon de poussière qui s'élève sur une grande route , ne nous semble-t-il pas que la matière prend vie devant nous? Et quand ces forces qui l'avaient un instant animée s'en retirent, quand elle retombe dans son inertie, n'avonsnous pas l'impression d'une chose qui meurt ?

Cette même sympathie nous expliquera le plaisir particulier que nous donnent les mouvements des corps élastiques. Regardez une bille de grès qui tombe et rebondit sur une dalle de marbre. Rien de plus gracieux que ce mouvement, non seulement par son alternance et son rythme, mais surtout par sa vitalité dynamique. Çresque toute la force dépensée dans la chute se retrouve disppnible pour une ascension équivalente. Une balle de plomb qiii tombe sur la pierre s'y aplatit lourdement ; un caillou que l'on jette dans le sable s'y enfonce, et ne boiîge plus : c'est de la force brusquement anéantie. Au lieu que la balle élastique nous donne le spectacle de la force toujours renaissante * : au monient où cette masse matérielle, qui s'est un instant immobilisée, bondit de nouveau, nous ne pouvons nous soustraire à l'idée qu'elle le fait spontanément.

Dans le conflit des forces physiques, qui est comme le dra me de la nature inanimée, nous prenons toujours parti. Ainsi

* V. dans l'ouvrage de Uirn, Conséquences philosophiques et métaphysiques de la thermo-dynamique, une curieuse interprétation de ce fait. La conclusion de Pauteur est que la force doit être conçue comme un clément indépendant, qui produit le mouvement de la matière, mais n'est pas de la matière en mouvement.

quand un fleuve débordé bat un pan de mur, quand des vagues montent à l'assaut d'une falaise, quand un arbre se débat sous les rafales, selon nos dispositions du moment nous tiendrons pour le mur ou pour le fleuve, pour la falaise ou pour les vagues, pour Tarbre ou pour le vent; et nous attendrons, anxieux, le résultat; nous suivrons, avec un intérêt passionné, presque sauvage, les péripéties de la lutte.

De toutes les forces de la nature, celle qui nous est le plus antipathique à nous-mêmes, comme nous Tavons remarqué ailleurs, c'est la force de gravitation. Aussi sera-ce contre elle que nous prendrons presque toujours parti, réservant toute notre sympathie pour les forces qui résistent à la pesanteur, qui semblent lutter contre la fatalité de la chute.

Un édifice que je contemple n'est pas pour moi une simple image visuelle, une combinaison de lignes, de surfaces et de couleurs. S'il en était ainsi, on pourrait sans inconvénient lui substituer un cartonnage, un tableau qui en reproduirait exactement l'apparence superficielle ; l'impression produite devrait être la même. Mais lorsque je me trouve en présence de l'édifice réel, d'autres notions, à savoir des idées dynamiques, entrent dans ma représentation. Ces pierres, je ne me les représente pas comme des solides géométriques, mais comme des masses dures et pesantes, entassées les unes sur les autres ; l'entablement pèse sur la colonne, qui fait un effort pour le soutenir; la voûte pèse sur les parois, qui s'appuient à leur tour sur les arcs-boutants, pour résister à cette poussée. Toutes ces pressions et contre-pressions, l'architecte a dû les calculer ; le spectateur en juge à l'estime; et selon que la combinaison lui parait stable ou instable, il en reçoit une impression de sécurité ou d'inquiétude. Qu'admironsnous dans une église gothique ? Est-ce seulement la pureté des lignes, la grâce des courbes ? Non, c'est aussi celte victoire remportée sur la pesanteur; c'est l'entente de ces

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forces solidaires, qui se réunissent pour lutter contre Tennemi commun. Il nous semble que, si l'on retirait une seule des pierres de l'édifice, aussitôt il s'écroulerait ; mais toutes s'appuient les unes sur les autres, répondant à la pression qu'elles reçoivent par une contre-pression équivalente, tirant de ces poussées mêmes leur force de cohésion, et se tenant suspendues en l'air par un prodige d'équilibre.

Toute chute, tout ecrouTement nous donne la sensation d'une force perdue sans retour, d'un décfiel d'énergie ; aussi i les mouvements descendants seront-ils de leur nature moins esthétiques que les mouvements ascendants. Comparez par exemple un saut en hauteur à un saut en profondeur, l'ascension d'un ballon à sa descente î Même en écartant toutes les raisons extrinsèques qui peuvent exercer quelque influence sur notre jugement, vous trouverez au mouvement ascendant un attrait particulier ; au lieu que les mouvements descendants, s'ils ont pour nous quelque charme, ne le doivent qu'à ces raisons mêmes. Si, par exemple, nous prenons plaisir à la chute continue d'une cascade, c'est pour la fraîcheur qu'elle nous apporte, la blancheur laiteuse de son eau écumante, son mouvement incessant qui captive le regard , et le bruit très doux, presque léthargique de l'eau tombant dans l'eau. Mais cette chute même n'a rien d'agréable en soi; et la preuve en est qu'elle ne nous plaira qu'à la condition d'être légère, retardée et comme atténuée. Ce qu'on prend pour le plaisir de la chute n'est que celui de la moindre chute. (Ex : un duvet de chardon, une feuille morte, un flocon de neige qui descend légèrement vers le sol, un oiseau qui s'abat en planant, un acrobate qui descend en spirale le long d'une corde.) Mais si la masse d'eau précipitée est assez considérable pour tomber en bloc, l'impression est toute difi'érente : alors c'cit la chute, la chute lourde, incessante; c'est l'action obstinée de la pesanteur. Nous nous imaginons broyés sur ces

rocs, engloutis dans ces tourbillons; et rimpression totale est celle de ThoiTeur*. Si nous recherchons néanmoins de telles émoUons, iî'est par cette curiosité malsaine, par cette espèce de vertige mental qui nous porte vers les spectacles tragiques.

Les Epicuriens pensaient que tous les atomes ont une tendance naturelle à se mouvoir de haut en bas, leurs rencontres n'étant dues qu'à d'imperceptibles déviations dans cette chute. Ils ne semblent pas s'être avisés que, s'il en était ainsi, le monde entier, qui est fait de ces atomes, devrait tomber en bloc dans l'espace, comme dans un abîme sans fond. S'ils y avaient pensé, peut-être se seraient-ils moins complus dans leur hypothèse. Figurons-nous seulement une pierre tombant à tout jamais dans le vide : c'est là une idée insoutenable à l'imagination, une idée de cauchemar. Z'^''^'*'^^^

Indépendamment de toute beauté mécanique, de toute grâce, la force par elle-même, par cela seul qu'elle se développe avec énergie, éveille en nous un sentiment d'admiration. Dans le monde un peu brutal que nous habitons, où le droit a peut-être le dernier mot, mais où certainement la raison du plus fort commence toujours par s'imposer, on comprend sans peine que l'objet de notre ambition et de notre envie soit avant tout la puissance physique. Tout enfant rêve d'être très fort. Nous admirons tous un homme exceptionnellement vigoureux, et certainement l'expression de la force fait partie des attributs de la beauté virile *. Certains animaux, comme le taureau, le bison, le rhinocéros.

* V. Bigot. Revue politique et littéraire, 15 janvier 1887 ; récit d'une excursion au Niagara.

* Les sculpteurs antiques ont eu d'ordinaire le tort de donner ù leurs Hercules des formes trop lourdes. Ce n'est pas ainsi qu'il faut personnifier la force virile, qui doit être faite plutôt d'énergie musculaire que de masse. L'hercule des poètes était aussi agile que vigoureux. Celui des sculpteurs aurait bien pu donner un énorme coup de massue, il n'aurait pas atteint à la course la biche aux pieds d'airain.

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