‹ L'esthétique du mouvementChapitre 26 sur 50 · ESTHKTIQLK DE LA FORCE · texte numérisé non relu

ESTHKTIQLK DE LA FORCE

rélêphanl, si peu gracieuse que soit leur structure, se font admirer pourtant : à défaut de la beauté des formes, ils ont la beauté dynamique. — Nous étendons cette admiration aux forces brutes de la nature inanimée : une machine à vapeur*, une roue hydraulique, des vagues énormes qui battent unei^laise, le vent qui soufQe en tempête, l'écroulé- 4 m ^,^^* ment de la foufflre nous donnent incontestablement une émotion esthétique. — Nous retendons aux forces purement virtuelles, c'est-à-dire à celles qui n'agissent pas, mais se tiennent prêtes à agir. Ainsi, quand nous considérons une lourde masse de rochers qui s'avancent en surplomb au-dessus de notre télé, nous avons la sensation d'une immense énergie prête à se développer en un écroulement formidable. — Nous retendons aux résultats de l'effort, qui sont comme le témoignage permanent de sa puissance : ainsi un arbre brisé et tordu par la tempête, une pierre énorme dressée au milieu d'une plaine comme par la main d'un géant, une construction cyclopéenne, une flèche de cathédrale démesurément élevée. Les grandes constructions en fer, qui sont la gloire de l'architecture moderne, devraient produire sur nous la même impression. Au fond, elles la produisent, et elles s'imposent à notre admiration, malgré les dédains d'une esthétique conventionnelle, attardée, qui ne manque jamais de condamner le présent au nom du passé, et se refuse à voir de l'art là où il y a de l'industrie. On sait l'étrange requête présentée à M. Àlphand par un certain nombre d'artistes, pour protester, au nom du bon goût, contre l'érection de la tour Eiffel. « La ville de Paris va-t-elle donc s'associer plus longtemps aux baroques, aux mercantiles imaginations d'un constructeur

* SuUy-Prudhomme, dans son livre de V Expression^ stmhXe^ aussi confondre la force avec la masse, quand il dit que les machines modernes sont moins expressives de la force que les anciennes machines, parce qu'elles sont moins volumineuses. C'est une idée un peu arriérée.

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de machines, pour s'enlaidir irréparablement et se déshonorer? Car la tour Eiffel, dont la commerciale Amérique ellemême ne voudrait pas, c'est, n'en doutez point, le déshonneur de Paris. > — «Je vous dirai toute ma pensée et toutes mes espérances, répondait M. EiffeP. Je crois, moi, que ma tour sera belle. Parce que nous sommes des ingénieurs, croit-on que la beauté ne nous préoccupe pas dans nos constructions et qu'en même temps que nous faisons solide et durable nous ne nous efforçons pas de faire élégant ? Est-ce que les véritables conditions de la force ne sont pas toujours conformes aux conditions secrètes de l'harmonie? Le premier principe de l'esthétique architecturale est que les lignes essentielles d'un monument soient déterminées par la parfaite appropriation à sa destination. De quelle condition ai-je eu, avant tout, à tenir c Dmpte dans ma tour ? De la résistance au vent. Eh bien, je prétends que les courbes des quatre arêtes du monument, telles que le calcul me les a fournies, donneront une impression de beauté, car elles traduiront aux yeux la lïârdiesse de ma conception... Il y a du reste dans le colossal une attraction, un charme propre auxquels les théories d'art ordinaires ne sont guère applicables. Soutiendra-t-on que c'est par leur valeur artistique que les pyramides ont si fortement frappé l'imagination des hommes? Qu'est-ce autre chose, après tout, que des monticules artificiels ? Et pourtant quel est le visiteur qui reste froid en leur présence? Qui n'en est pas revenu rempli d'une irrésistible admiration ? Et où est la source de cette admiration, sinon dans l'immensité de l'effort et dans la grandeur du résultat ? Ma tour sera le plus haut édifice qu'aient jamais élevé les hommes. Ne sera-t-elle donc pas grandiose aussi à sa façon ? Et pourquoi ce qui est admirable en Egypte deviendrait-il

* Journal le Temps, 14 février 1887.

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