CHAPITRE III
Les mouvements vraiment expressifs sont ceux qui sont déterminés d'une manière inconsciente par l'émotion ressentie.
Le jugement esthétique que nous portons sur ces mouvements dépend de leur beauté propre, de la valeur morale du sentiment qu'ils expriment, et de leur puissance d'expression.
La mimique, qui consiste dans la reproduction volontaire des mouvements d'expression, fournit à l'art de beaux effets. Dans la vie courante, il ne faut pas en abuser.
La volonté ne détermine jamais absolument mes gestes, ni mes attitudes. Je veux tourner la tète : mais de quel angle, avec quelle vitesse ? Je n*y pensais pas. Si j'y pense, ce ne sera jamais que d'une manière assez vague. La volition la plus précise a toujours quelque chose d'indécis ; elle ne règle le mouvement qu'en gros, négligeant toujours quelque détail de l'exécution, et Ton peut dire qu'elle détermine seulement à quelle catégorie générale doit appartenir le mouvement prémédité. Mais si nos idées sont toujours générales et peuvent être très vagues, rien n'est vague ni général dans la nature. Tout mouvement réel est déterminé, absolument déterminé, jusque dans le plus petit détail. D'où viendra donc le surcroit de détermination exigé pour que le mouvement puisse enfin se produire ? De causes étrangères à la volonté, de la détente spontanée des muscles, de simples actions réflexes. C'est ainsi que les sentiments déterminent nos mou-
vements et nos attitudes*. Prenons des exemples. Soit le geste le plus simple du monde, par exemple celui de prendre une coupe. Supposez-le fait par Alexandre devant son médecin Philippe, par Socrate prêt à boire la ciguë, par Faust désespéré du néant des choses, par un enfant qui se résigne à boire un verre d*eau de Sedlitz. L'intention sera toujours la même, la main ira toujours vers la coupe. Mais que de nuances dans ce geste, selon les sentiments qui l'inspirent! Quelles différences dans son expression I Ici il marquera la fermeté, la loyauté, avec une nuance' de défi et de bravade; ici, le dédain, l'indifférence, avec un peu d'ironie ; ici, le désespoir, la brusque frénésie de destruction; là enfin, la résignation et la défiance. Remplacez ce geste par une phrase, celle-ci par exemple : c Eh bien, mourons, s'il le fauti » et cherchez comment on la prononcerait selon la circonstance. Les mots seront toujours les mêmes; mais comme le ton variera! Ces nuances particulières du geste et de l'attitude, qui achèvent de déterminer le mouvement voulu, forment ce que Schiller * appelle si justement le ton du mouvement. Mon intention n'est pas d'aborder ici la question générale de l'expression. Non qu'elle soit tout à fait étrangère à notre sujet ; mais il est par lui-même si complexe, que nous devons chercher plutôt à restreindre ses limites qu'à les étendre. D'ailleurs, le problème de l'expression a été l'objet d'études si détaillées, qu'il forme maintenant un chapitre distinct, une
* On a reproché avec raison, à quelques peintres de l'école française, de donner à leurs personnages des attitudes un peu emphatiques, outrées et factices. Gela tient surtout à ce qu'ils ont cherché l'expression dans des attitudes volontaires, c'est-à-dire dans celles que l'on prend pour exprimer ses sentiments, pour les produire au dehors. C'était confondre l'expression et la mimique. Les attitudes vraiment expressives sont celles qui ne veulent rien exprimer, mais sont déterminées, d'une manière inconsciente, par une émotion profondément ressentie.
* Œuvres complètes, trad. Régnier, Esthétique, p. 69.
ramification spéciale de Testhétique *. Je ne me demanderai donc pas quels sont les gestes et les jeux de physionomie qui correspondent à chaque sentiment, pourquoi ils se produisent sous cette forme, et comment nous arrivons à les interpréter. Je voudrais dire seulement quelques mots de Tinfluence qu'ils ont sur la grâce et la beauté des mouvements.
Quand nous voyons une personne qui agit sous l'empire d'une émotion quelconque, notre attention peut se porter plus spécialement sur trois choses : 1® sur ses mouvements eux-mêmes; 2^ sur l'émotion qu'elle ressent; 3** sur le rapport de ces mouvements à cette émotion. Pour juger de l'influence que l'expression des sentiments exerce sur nos jugements de goût, nous allons nous placer successivement à ces trois points de vue.
1' Considérons d'abord les mouvements expressifs en euxmêmes, c'est-à-dire en essayant de faire abstraction de l'attrait plus ou moins grand que peuvent avoir pour nous les sentiments qu'ils expriment : nous n'avons à nous préoccuper pour le moment que de la manière dont ces sentiments modifient l'exécution même du mouvement.
Certains sentiments ont pour effet d'exciter l'activité nerveuse et musculaire, d'autres de la déprimer. Les premiers s'expriment plutôt par des gestes, les seconds par des attitudes. Comparez par exemple l'expression de la gaîté, qui est un sentiment excitant, à celle de la tristesse, qui est un sentiment déprimant. L'homme gai ne peut tenir en place ; 1 s'agite, cause avec vivacité. L'homme triste reste volontiers assis et silencieux.
Le meilleur moyen de voir dans quel sens un sentiment donné
* Voir ootamment les éludes de Graliolel, de Duchenne de Boulogne, de Darwin, qui me semblent les plus remarquables pour leur. méthode scientifique. On trouvera d'excellentes observations dans les travaux de Lavater, de Manteg^azza, de SuUy-Prudhomme, etc.
agit sur notre activité, c'est d'en observer les divers effets sur quelque mouvement périodique naturellement très régulier. En faisant cette observation, on peut constater que les mouvements rythmiques n'ont une expression quelconque que par les variations de leur rythme : car c'est dans ces variations seules que se montre l'influence du sentiment. Soit par exemple le rythme de la marche. Tant qu'il est régulier, normal, il n'exprime rien. Un promeneur s'en va droit devant lui, en ne marchant d'un pas ni trop lent ni trop rapide, ni traînant ni relevé. Qu'est-ce que cela peut bien nous dire ? Ce mouvement machinal des jambes est juste aussi expressif que le mouvement des roues d'une voiture. Mais si le pas s'accélère ou se ralentit, aussitôt il prend une expression ; car c'est évidemment sous l'influence d'une sensation, d'un sentiment, ou dans une intention quelconque que ce changement s'est effectué : voilà des phénomènes d'ordre moral qui interviennent comme élément perturbateur dans la composition de ces mouvements, et en dérangent le rythme mécanique. L'accélération marquera l'impatience d'arriver au but ; le ralentissement sera signe de découragement ou de fatigue. Les plus fines nuances de sentiment pourront s'exprimer par une altération quelconque du rythme. La gaîté se manifeste par une certaine exubérance de mouvements ; le contentement de soi par une certaine façon de lancer les pieds de côté qui est caractéristique ; les sentiments agressifs par la sonorité du pas. La tristesse marche abattue ; la crainte est hésitante, et s'avance de Vair dont on recule ; le désir a de brusques élans qui le portent en avant; le remords de brusques arrêts ; la rêverie est errante, etc. Que l'on exécute une besogne machinale quelconque, comme de .tourner une roue, de creuser un sabot, d'équarrir une 'poutre, de copier une page : ces mêmes différences se remarqueront, correspondant aux mêmes sentiments.
214 EXPRESSION DU BiOUVEMENT
Il serait assez difficile de dire pourquoi un sentiment donné agit sur notre activité dans un sens ou dans Tautre ; d*autant plus que le même sentiment pourra prendre tantôt la forme active, tantôt la forme passive, selon qu'il a plus ou moins d'intensité, ou que la personne qui le ressent a naturellement plus ou moins d'énergie. Mais en général il me semble que les sentiments sont d'autant plus actifs qu'ils se rapportent plus directement au présent. Ainsi la colère et la terreur sont des sentiments actifs, parce que l'idée qui les provoque se rapporte toujours à quelque événement récent ou imminent. Au contraire, les sentiments dont l'objet est plutôt lointain, comme le regret, qui se retourne vers le passé; comme l'espérance, qui rêve à l'avenir; comme le bonheur, qui se met en dehors du temps, appartiendront à la catégorie des sentiments passifs ou concentrés. Ils supposent une méditation intérieure ; il faut s'enfermer en soi-même, pour en savourer la douceur ou l'amertume. Comment exciteraient-ils la volonté, puisqu'ils ne lui présentent pas un but immédiat, un effort à accomplir sur-le-champ ?
Actifs ou passifs, tous ces sentiments sont compatibles avec la grâce, mais à une condition, c'est qu'ils soient assez modérés pour ne pas nous enlever notre sang-froid.
Dès qu'ils prennent une certaine intensité, ils empêchent l'intelligence d'exercer sur les mouvements son contrôle ordinaire, et de les adapter le mieux possible à leur destination. Les gestes deviennent plus nerveux, plus automatiques, moins réfléchis : l'élément involontaire que nous avons signalé dans les mouvements volontaires devient prépondérant.
Lorsque enfin ils prennent une intensité excessive, toute grâce est détruite : ainsi pour le fou rire, le désespoir, la rage, la terreur, la souffrance aiguë. Les grands mouvements, qui sont l'expression de ces sentiments, sont comme un effort que nous faisons pour nous soustraire à leur action. On se
soulage en cris, en convulsions. Dans de pareilles conditions, les réflexes sont d'une extrême violence, les décharges nerveuses brutales, et le rythme naturel des mouvements est absolument rompu. Ou bien c'est un épuisement complet, une prostration qui n'est pas moins pénible à voir. — Quelquefois, dans des états de conscience plus complexes, des sentiments excitants se heurteront avec des sentiments déprimants. Ainsi le lâche que Ton insulte et qui tremble de rage impuissante : la colère le pousse en avant, la peur le tire en arrière ; et ce conflit moral se traduit par des gestes vibratoires du plus fâcheux effet.
Les sentiments actifs peuvent pourtant acquérir, par leur exagération même, une certaine beauté, celle de la force. Tandis que le complet désespoir offre un spectacle lamentable à tous les points de vue, il y a dans la grosse gaîté quelque chose de puissant, une exubérance vitale que l'on peut encore admirer. La peur n'est tolérable qu'à un degré très atténué, comme dans la timidité de la jeune fille, et prend quelque chose d'abject dans ses manifestations extrêmes. La colère au contraire, portée à son paroxysme, a des attitudes superbes ; elle regarde en face, et, rassemblant toutes ses forces, se tient prête à bondir : ainsi le dogue que l'on menace, le taureau furieux, le lion qui se rase, le cobra que l'on irrite. Paul du Ghaillu *, dans ses relations de voyage, décrit d'une manière saisissante l'attitude du gorille devant le chasseur. < Pendant que nous rampions, au milieu d'un silence tel que notre respiration en sortait bruyante, la forêt retentit à la fois du terrible cri du gorille. Puis les broussailles s'écartèrent des deux côtés, et soudain nous fûmes en présence d'un énorme gorille mâle. Il avait traversé le fourré à quatre pattes ; mais quand il nous aperçut, il se redressa de toute sa hauteur,
* Voyage et aventures dans V Afrique équaloriale, p. 145,
et nous regarda hardiment en face... Notre vue ne l'effraya pas. Il se tenait là, à la même place, et se battait la poitrine avec ses poings démesurés, qui la faisaient résonner comme un immense tambour. C'est leur manière de défier leurs ennemis. En même temps ilpoussaitrugissement sur rugissement... Le rugissement du gorille est le son le plus étrange et le plus effrayant qu'on puisse entendre dans ces forêts. Cela commence par une sorte d'aboiement saccadé, comme celui d'un chien irrité, puis se change en un grondement sourd qui ressemble littéralement au roulement lointain du tonnerre... Ses yeux s'allumaient d'une flamme plus ardente pendant que nous restions immobiles sur la défensive. Les poils ras du sommet de sa tête se hérissèrent et commencèrent à se mouvoir rapidement, tandis qu'il découvrait ses canines puissantes en poussant de nouveaux rugissements de tonnerre ... Il avança de quelques pas, puis s'arrêta pour pousser son épouvantable rugissement; il avança encore et s'arrêta de nouveau à dix pas de nous, et comme il recommençait à rugir en se battant la poitrine avec fureur, nous fîmes feu et nous le tuâmes. » Cette description n'éveille-t-elle pas, dans l'imagination du lecteur, une certaine émotion esthétique? En faisant même abstraction de l'émotion morale qu'il nous donne par son courage, n'admirons-nous pas le hideux animal pour sa force, pour sa puissante colère ? Et n'y a-t-il pas là quelque chose qui ressemble assez à ce que Kant appelait le sublime dynamique ?
2** Quand nous considérons une personne émue, nous nous représentons toujours en imagination les émotions qu'elle éprouve ; et selon que nous sommes disposés à les partager ou non, selon qu'elles nous sont, comme on dit, sympathiques ou antipathiques, nous trouverons plus ou moins de plaisir au spectacle qui nous est offert ; et cette impression morale contribuera à nous le faire trouver plus ou moins esthétique. Dans quelques cas, l'effet produit par le sentiment exprimé
ne fera que s'ajouter à l'effet produit par les mouvements eux-mêmes : si par exemple le sourire est si gracieux, cela ne tient pas seulement à ce qu'il anime la physionomie, mais encore à ce qu'il éveille chez le spectateur des sentiments de gaUé et de bienveillance analogues à ceux qu'il exprime. Dans d'autres cas, il y aura conflit. L'expression d'une douleur physique n'est jamais gracieuse, si plastiques que puissent être les attitudes par lesquelles elle se manifeste, parce que dans ce cas la sympathie que nous éprouvons pour cette souffrance prime forcément et fait disparaître par contraste l'espèce de sympathie physique qui nous fait prendre plaisir au jeu rythmique des muscles et à l'aisance de leurs contractions. Une peine morale peut laisser subsister l'impression de la grâce, les coquettes le savent bien, parce qu'alors le conflit n'est plus aussi immédiat. Encore faut-il, bien entendu, que cette affliction soit légère. Il faudrait être bien esthète, bien épris des apparences et indifférent aux réalités, pour regarder une grande douleur en artiste et en admirer l'expression. Néron admirera Junie
Triste, levant au ciel ses yeux mouillés de larmes Qui brillaient au travers des flambeaux et des armes.
On sait jusqu'où il poussa cette espèce de dilettantisme. Il y a déjà quelque dépravation du sens moral dans ce raffinement du goût qui nous fait conserver, devant l'affliction la plus légère, le sens de la beauté. — Dès que les sentiments prennent une certaine intensité et acquièrent une véritable valeur morale, ce sont eux qui seuls doivent nous préoccuper, et déterminer nos jugements de goût. S'ils sont faits pour exciter la pitié ou l'indignation, nous ne pouvons songer à admirer les mouvements qui les expriment. S'ils sont beaux, généreux, héroïques, ils doivent entraîner notre admiration, quelle que soit leur e/cprcssion physique.
Lorsque nous voyons sous nos yeux s'exécuter un mouvement, remarque M. Guyau *, nous sympathisons avec le corps et les membres qui Texécutent ; « mais nous sympathisons bien plus encore avec la volonté qui meut le corps et les membres ; Ténergie de cette volonté peut donc nous séduire plus que le jeu facile des organes; le but poursuivi par elle peut nous attirer plus qu'un mouvement sans but ; enfin, il vient un instant où l'on compte presque pour rien les membres réduits au rôle d'instruments, tendus et ployés comme l'arc qui doit lancer la flèche, parfois brisés dans leur effort même. Le messager de Marathon, représenté par les sculpteurs grecs, avait beau être couvert de sueur et refléter dans ses traits l'épuisement de l'effort, l'agonie commençante : il avait, pour se transfigurer et devenir sublime, la branche de laurier qu'il agitait au-dessus de sa tête ; cet homme brisé, mais triomphant, est comme le symbole du travail humain, de cette beauté suprême qui n'est plus faite de parcimonie mais de largesse, d'aisance mais d'effort, et où le mouvement n'apparaît plus comme le signe et la mesure de la force dépensée, mais comme l'expression de la volonté et le moyen d'apprécier son énergie intérieure ». On ne peut exprimer avec plus d'éloquence une idée plus juste.
3^ Enfin, dans les mouvements expressifs, nous pourrons admirer la qualité même de cette expression, c'est-à-dire la manière dont le corps s'adapte à l'émotion ressentie. Il est des organismes un peu grossiers, que les sentiments modérés sont impuissants à ébranler, et qui ont besoin, pour devenir expressifs, d'être secoués par des passions violentes. Il est des organismes délicats, qui vibrent à toutes les passions, et que la moindre émotion fait tressaillir tout entiers. C'est alors un plaisir vraiment esthétique que de voir comme
* Les problèmes de V esthétique contemporaine, p. 42.
les nuances les plus fugitives du sentiment se reflètent sur ces physionomies mobiles et transparentes. Tout geste particulièrement expressif, par cela même qu'il est expressif et quelle que soit la valeur du sentiment exprimé, a sa beauté propre et supérieure ; car ce qu'il traduit aux yeux, ce n'est plus seulement la vie matérielle, c'est la vie de l'âme.
Il est vrai que, dans la vie réelle, nous ne songeons guère à juger ainsi du rapport des mouvements au sentiment qu'ils expriment, surtout quand ce sentiment a son intérêt propre. Mais ce que nous ne faisons pas, ce que nous n'avons pas le droit de faire devant la nature, nous le ferons sans scrupule devant son expression artistique. — Quand il ne s'agira plus que de tableaux ou de statues, nous nous plairons à contempler une Ariane abandonnée, un soldat mourant, une mère tenant dans les bras le cadavre de son enfant, un athlète dévoré par une bête féroce et dont le corps entier, de la tête aux pieds, se crispe de douleur. — Au théâtre, nous voyons une actrice sangloter, se tordre les bras : nous ne songerons pas, à moins d'être trop empoignés par le drame, à prendre sa douleur trop au sérieux. Nous n'éprouverons pour les sentiments qu'elle exprime qu'une sympathie très atténuée, qui nous laissera toute notre liberté d'esprit. Et nous admirerons, dans le pur simulacre qui est là sous nos yeux, l'élégance des lignes, la grâce des formes, la beauté plastique des attitudes et la justesse des expressions.
La mimique est certes un art très difficile ; car rien n'est moins aisé que de saisir l'expression de sentiments exceptionnels ou très fugitifs, et, quand on l'a trouvée, de la rendre naturellement. Quand on voit combien il est difficile, pour un acteur, d'arpenter seulement la scène en marchant comme tout le monde, on voit combien la juste mimique des passions demande d'art et d'études.
Cela m'amène à dire quelques mois d'une petite comédie
que nous jouons, parfois à notre insu, chaque fois que nous parlons d'une chose qui nous intéresse vivement. Je veux parler de la comédie des gestes.
On pourrait distinguer deux sortes de gestes : les gestes expressifs, et les gestes descriptifs.
Les gestes expressifs correspondent à nos propres sentiments, passés ou actuels. Soit par exemple oeite phrase : « Le brigand me mit en joue, j'eus peur. > Le narrateur pourra mimer Teffroi qu'il ressentit alors, ou même le sentiment que lui inspire actuellement sa peur passée. Ces gestes constituent proprement l'action oratoire. On sait quelle im portance on leur attribuait dans l'ancienne rhétorique. Cet art s'est assez bien conservé, avec ses exagérations qui font parfois sourire, avec sa puissance réelle, chez nos avocats.
Les gestes descriptifs sont destinés, non plus à souligner le ton de la phrase, mais à en compléter le sens, en représentant aux yeux, d'une façon plus ou moins pittoresque, l'objet que l'on décrit ou la scène que l'on raconte. On voit par exemple le geste que l'on fera pour représenter ce brigand qui vous met en joue. On se figure encore comment on pourra décrire du geste un homme obèse, une femme à la beauté opulente. En général, ces gestes ont peu de noblesse, et le mieux serait peut-être de se les interdire absolument. On connaît, par maintes représentations sculpturales, le grand geste de Mirabeau prononçant sa phrase célèbre : « Allez dire à ceux qui vous ont envoyé que nous sommes ici par la volonté du peuple, et que nous n'en sortirons que par la force des baïonnettes! » Son bras s'avance d'un mouvement menaçant, impérieux, qui est du plus bel effet. Qu'on se figure cette même phrase, mimée en gestes descriptifs î