‹ L'esthétique du mouvementChapitre 29 sur 50 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Pour qu'un sens puisse nous servir h percevoir le mouvement, il faut que les sensations qu'il nous donne soient objectives et localisables. Ces conditions ne sont réalisées que d'une manière très insuffisante pour le goût et pour l'odorat. Les sensations tactiles, malgré de singulières analogies avec les sensations visuelles, nous sont encore de peu d'usage à cet elTet.

Pour percevoir le mouvement des objets, il faut que nous puissions nous rendre compte du lieu qu^ils occupent dans Tespace, à chaque moment de leur translation. Toute sensation objective et localisable pourra donc nous servir à percevoir le mouvement, avec d'autant plus d'exactitude que cette localisation sera plus précise.

Le goût, Vodorat, le touchei\

Nous ne parlerons que pour mention du goût, dont le» sensations sont absolument dépourvues du caractère de Tex-

tériorité. Nous n'aurons pas à étudier davantage Todorat, dont les perceptions sont bien objectives, mais trop mal localisées. Que sont en soi les odeurs? Une sorte de fumée qui se détache des corps en longues traînées, en tourbillons capricieux. A chaque aspiration, nous en engloutissons toute une boufTée, ^«A • ^ sans savoir d'où elle nous vient si nous n'avons pas sous les yeux le corps dont elle émane. Peut-être n'en serait-il pas de même si notre odorat était plus développé. Certains animaux se rendent certainement compte de la direction et de Téloignement des corps odorants, et peuvent ainsi, par le seul odorat, percevoir dans une certaine mesure leur mouvement. Un chien qui trouve une pïisi? reconnaît bien vite de quel côté les traces odorantes sont le plus fraîches, et il ne manque jamais de descendre le courant, dont par conséquent il apprécie la direction. Mais l'homme possède si peu cette faculté, qu'il peut à peine la concevoir.

Passons aux sensations tactiles proprement dites, c'est-àdire à celles que nous éprouvons par le contact des objets avec notre épiderme.

Lorsqu'un corps dur me heurte brusquement, il me donne, d'une façon très énergique et même très brutale, la notion du mouvement. Un conlact plus léger, comme celui d'une pointe mousse que l'on promène sur ma peau, sera plus insti*uctif encore : il me donnera une série de sensations assez distinctes, assez bien localisées pour me permettre de percevoir la trajectoire exacte et la vitesse approximative du déplacement. A ce point de vue, il y a entre les perceptions tactiles et les perceptions visuelles une singulière analogie, qu'il pourrait être intéressant de poursuivre dans le. détail. — Quand mes doigts effleurent un objet, l'impression est la même que si l'objet se mouvait au contact de pies doigts. Aussi pourrai-je interpréter cette impression d'une manière ou de l'autre. Si je me rends bien compte de mes mouvements

propres, l'objet me paraît immobile; si je les exécute sans en avoir conscience, il me semblera que c'est l'objet qui se meut. — Je passe le long d'un mur en le frôlant de la main. Bien que je sache que le mur est réellement immobile, je le sens fuir sous mes doigts, en sens inverse de ma marche. Mais que, sans m'arrêter, j'appuie un instant la main dessus, aussitôt l'illusion disparait. Nous aurons à étudier, et l'on n'a pas de peine à retrouver dès maintenant, les illusions visuelles correspondantes^ — Une autre analogie à signaler est celle que l'on peut reconnaître dans la durée des sensations. Je touche le dos de ma main avec une pointe mousse. La sensation cesse-t-elle à l'instant où je retire la pointe ? Non, ma main en subit encore l'impression; et alors même que toute trace locale de l'impression aura disparu, les centres nerveux continueront d'être affectés. (En faisant cette expérience, j'ai cru reconnaître, sans pouvoir affirmer la réalité du phénomène, que cette sensation consécutive à l'impression n'était pas continue, mais faite plutôt d'élancements périodiques de plus en plus faibles : à l'instant où la pointe quitte la peau, je sens comme une onde circulaire de sensation qui s'épanouit, puis revient sur elle-même, plusieurs fois de suite.) Que maintenant on repose la pointe sur le dos de ma main, et qu'on l'y fasse lentement glisser. Ces cercles de sensation diffuse dont je parlais tout à l'heure, et qui se produisent autour de tout point touché, empiéteront les uns sur les autres, et me donneront ainsi une sensation linéaire continue. Que l'on trace sur ma main, pendant que j'ai les yeux fermés, des cercles, des triangles, des lettres; je pourrai indiquer la forme de la figure tracée, surtout si le tracé est assez rapide pour que les lignes tactiles aient une longueur suffisante.

Le toucher peut donc nous servir, dans une certaine mesure, à percevoir le mouvement. Mais, en le percevant, il a

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le défaut de le modifier presque toujours par le contact même; en outre sa portée est assez restreinte. Aussi ne nous en servons-nous d'ordinaire que pour compléter et contrôler nos perceptions visuelles.

Quant aux sensations musculaires, que l'on rapporte quelquefois, bien à tort, au sens du tact, elles nous servent surtout à régler et diriger nos propres mouvements. Autant nous leur avons accordé d'importance dans les trois premières parties de cet ouvrage, autant nous devons ici leur assigner un rôle secondaire : pour la perception du mouvement extérieur, elles ne sont pour ainsi dire d'aucune utilité. Elles se mêlent pourtant aux perceptions visuelles et contribuent ainsi à déterminer leur caractère esthétique. Nous en parlerons plus tard, en traitant du mouvement des yeux.

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