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LOCALISATION DES SENSATIONS VISUELLES

Jusqu'à quel point nous rendons-nous compte de la situa* tion des éléments rétiniens qui reçoivent l'impression lumi-r neuse, ou plutôt de la situation des objets lumineux dans le champ visuel ? Car les sensations visuelles sont toujours immédiatement objectivées, et cette seconde manière de s'exprimer répond mieux aux apparences des choses.

L'impression faite sur moi par les objets lumineux n'étant pas tout à fait la même, selon qu'ils brillent au milieu du

champ visuel ou dans sa périphérie, je puis assez hien reconnaître à quelle distance ils se trouvent de ce milieu. Je saurai aussi s'ils sont à droite ou à gauche, en haut ou en bas du champ visuel. Car ce champ n'est pas seulement assez bien centré ; il est aussi assez bien orienté, la direction de la pesanteur me servant de boussole pour en fixer les points cardinaux. Avec ces seules indications, je pourrais déjà déterminer dans une certaine mesure la position des objets et par conséquent leurs mouvements. — Mais je ne pourrais aller bien loin, si je n'avais pas d'autres renseignements. Ce genre de localisation est encore trop vague. Nous verrons d'ailleurs que, dans l'usage de la perception, je m'exerce plutôt à n'en pas tenir compte qu'à la rendre plus nette : obligé de mouvoir constamment mes yeux et par conséquent de faire à chaque instant passer les objets de droite à gauche, de bas en haut dans le champ visuel, je m'efforce de ne pas remarquer ce changement d'apparences ; mon attention s'en détache, comme de tout ce qui est purement subjectif dans la perception, de telle sorte que, dans l'état actuel, nous n'avons qu'à un degré très faible le sens de la localisation absolue des images dans le champ visuel ; et, s'il est théoriquement exact que nous le possédons, dans la pratique nous faisons comme si nous ne l'avions pas. — On a supposé quelquefois que nous avions conscience de la provenance directe des rayons lumineux ; et comme en fait la ligne de visée, qui joint le point lumineux à l'élément rétinien frappé, est à peu près normale à la surface concave de la rétine, on s'est figuré que telle était la loi de localisation des sensations visuelles : chacune d'elles serait comme projetée au dehors, dkns une direction normale à la surface de la rétine. Il s'en faut de beaucoup que les localisations visuelles aient celte précision géométrique. Etant donnée l'image d'un point lumineux, nous la voyons bien au dehors, dans une

certaine direction, c'est-à-dire quelque part dans le champ visuel. Que maintenant un autre point devienne visible, nous le verrons autre part, dans une autre direction. Mais l'angle des directions, ou la distance des objets dans le champ visuel, ne sera nullement déterminé. Supposez enfin le champ visuel rempli d'objets lumineux : tout ce que notre vue nous montre, c'est qu'ils sont tous situés à côté, en dehors les uns des autres : le nombre de points visibles qui composent une image est la seule mesure de sa grandeur. Ce qui le prouve bien, c'est qu'une étendue nettement divisée paraîtra toujours plus grande qu'une étendue uniforme. — La seule objection sérieuse qu'on pourrait faire à notre hypothèse est la suivante * : si l'étendue visible est appréciée, non par la grandeur de l'angle visuel que forment les lignes de direction, mais par la multiplicité des points perceptibles, deux objets de grandeur égale devraient paraître inégaux, quand l'un est perçu directement et l'autre par la vision indirecte qui est moins bien différenciée. Je répondrai qu'habitués à voir le même objet passer de la zone de vision directe dans la zone de vision indirecte, nous avons appris par expérience à tenir compte de ce changement, et que c'est justement parce que l'objet perçu indirectement est vu plus petit qu'il est jugé aussi grand. Le raisonnement de Wundt tendrait tout aussi bien à prouver que ce n'est pas par les angles visuels que nous percevons les grandeurs, puisqu'à ce compte deux objets de grandeur égale devraient paraître inégaux quand ils ne sont pas à même distance, les angles étant réellement différents.

Mais, si nous n'apprécions pour ainsi dire pas la position absolue des objets, en revanche, nous apprécions on ne peut mieux leur position respective, c'est-à-dire l'ordre dans

* Wundt. Psychologie physiologique, Irad., l. II, p. 77.

lequel ils sont distribués dans le champ visuel. Cette localisation est-elle innée, ou acquise grâce au mouvement des yeux ? La seconde hypothèse est de beaucoup la plus vraisemblable. Toujours est-il qu'actuellement nous la possédons : alors même que notre œil reste absolument immobile, nous avons conscience de la position respective de tous les objets qui font à la fois impression sur notre œil. En cela, mais en cela seulement, la localisation des sensations visuelles est parfaite.

Il en résulte une conséquence assez inattendue : c'est que pour percevoir le mouvement d'un objet, il nous faut au moins deux points de repère.

Soit un point lumineux A qui, faisant impression sur un élément rétinien déterminé, nous donne une sensation a. Je suppose que tout le restant du champ visuel est absolument vide, ou, ce qui revient au même, parfaitement obscur. Où voyons-nous ce point lumineux ? Gomme nous n'avons aucune autre sensation à laquelle nous puissions rapporter la sensation a, il nous est tout à fait impossible de la localiser, et la position du point A est absolument indéterminée, non seulement en éloignement, mais encore en direction : telle une étoile isolée qui flotterait dans l'immensité du vide. Tout ce que nous pouvons dire, c'est qu'il est en dehors de nous ; et encore cette notion d'extériorité, qui continue de s'imposer à mon esprit par habitude, fînira-t-elle par disparaître ellemême, quand je serai bien entré en imagination dans les conditions de l'hypothèse. — Maintenant supposons que le point A se déplace. Son image glissera sur la rétine et me donnera, en passant sur un nouvel élément rétinien, une nouvelle sensation a!. Mais cette sensation ne se distinguant en rien de la précédente et lui succédant immédiatement, ne me semblera en être que le prolongement : mon état de conscience ne sera pas modifié, et le glissement de l'image

ne sera pas perçu. — En fait, l'expérience est presque impossible à réaliser ; car, dans la pratique, le fond sur lequel se mouvront ces objets ne sera jamais complètement obscur ; même dans la nuit la plus opaque, les phosphènes que ma rétine produit spontanément lui laisseront conscience d'ellemême : l'objet lumineux m'apparaîtra toujours sur un fond bariolé et papillottant, c'est-à-dire qu'il ne sera pas complètement isolé. Mais, dans la mesure où l'expérience peut être réalisée, nous voyons se perdre le sens de la localisation. Quand nous apercevons une lumière dans les ténèbres, à la condition qu'elle se meuve lentement (nous verrons tout à l'heure pourquoi), l'appréciation de son mouvement est très incertaine. Nous avons même beaucoup de peine à savoir si elle est immobile ou non.

Poussons plus avant l'hypothèse. Admettons qu'au lieu d'un simple point lumineux, nous ayons affaire à un véritable objet qui nous donnerait tout un groupe de sensations bien différenciées. (Ex : l'image de la lune ou d'un corps quelconque.) Cette image pourra glisser tout d'une pièce dans le champ visuel, tourner sur elle-même: faute d'un point de repère, ce mouvement ne sera pas perçu. — Admettons qu'au lieu d'un point lumineux, nous en voyions deux. Il y aura par exemple dans le champ visuel un autre point B, que nous supposerons rester immobile pendant que le point A se dépljace, ou se mouvoir d'un mouvement indépendant. Gela ne suffira pas encore. Nous ne pourrons pas constater si les deux points s'éloignentou se rapprochent. Gomment en effet apprécionsnous la distance de deux objets? Par le nombre d'objets intermédiaires. Mais il nous est impossible d'évaluer une distance à vide : deux points lumineux qui frapperaient des éléments aussi éloignés que l'on voudra sur la rétine m'apparaî traient seulement comme distincts, mais ne me donneraient pas la notion d'intervalle, si les cléments intermé-

diaires n'étaient pas excités. (Ex : les points situés de côté et d'autre de la tache aveugle.) Bien plus, il est facile de constater que cette notion est encore tout à fait indécise, quand le fond sur lequel les objets se détachent est uniformément coloré, c'est-à-dire quand les éléments intermédiaires ne me donnent que des sensations homogènes : les objets me paraissent bien éloignés l'un de l'autre, mais nous ne saurions dire de combien ; et par conséquent, il nous serait fort difficile d'apprécier leurs mouvements relatifs.

Mais qu'un troisième objet G apparaisse dans le champ visuel, alors, et seulement alors, il y aura un ordre entre mes sensations, et elles pourront être localisées les unes par rapport aux autres. Soient en effet les trois points ABC, que je suppose distribués dans cet ordre sur la surface du champ visuel. Qu'ils se présentent ensuite à moi dans l'ordre AGB, puis dans l'ordre G A B : quand la position absolue de chacun de ces points serait absolument indéterminée, il n'en est pas moins certain que leur ordre de distribution a été interverti, et qu'un mouvement s'est effectué. G'est donc une première conséquence du principe de la localisation visuelle, que pour percevoir un mouvement il doit y avoir dans le champ visuel au moins trois points lumineux bien distincts, dans l'ordre desquels nous puissions constater une interversion. Autrement dit, pour constater qu'un point mobile se déplace, il ne nous suffit pas d'un point de ^repère, il nous en faut au moins deux. Si l'on est disposé à méconnaître cette condition de la perception du mouvement, c'est qu'en fait elle est presque toujours réalisée. Dans la pratique, nous voyons les objets se mouvoir sur un fond qui, sans attirer par lui-même notre attention, est perçu indirectement, et nous fournit un nombre largement suffisant de points de repère. Si nous rapportons leur mouvement à un autre corps qui nous sert, comme on dit, de point de repère, ce corps n'est presque

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jamais, à vrai dire, un point, mais une surface sur laquelle nous pouvons prendre les coordonnées voulues.

Une seconde conséquence de ce principe, c'est que Tœil étant immobile, nous n'apprécions bien que le mouvement angulaire ou perspectif des objets. Soit le centre optique

de l'œil, et A un point lumineux brillant dans l'espace. La ligne AO, prolongée jusqu'à la rétine, y détermine un point a, qui est l'image de l'objet, ou sa projection perspective sur la surface rétinienne. Supposons que l'objet se déplace sur la ligne AO, s'approchant ou s'éloignant de l'œil : l'image a ne se déplacera pas, l'ordre de mes sensations ne sera en rien modifié, aucun mouvement ne sera perçu. Si maintenant A passe en A', l'image a, glissant transversalement sur la rétine, prendra la position a', et je percevrai un mouvement. Mais, comme on le voit, ce mouvement transversal de l'image rétinienne, qui me fait croire à un mouvement équivalent de l'objet, ne correspond pas au mouvement réel de celui-ci, mais seulement à son mouvement angulaire. Il n'y aurait correspondance qu'au cas tout à fait exceptionnel où l'objet se déplacerait sans que sa distance à l'œil subît aucune variation, c'est-à-dire s'il se mouvait sur la surface d'une sphère dont l'œil occuperait le centre. — De là un grand nombre d'illusions, auxquelles nous sommes à chaque instant exposés. Sans entrer dans le détail des explications, qui nous entraînerait trop loin, je me contente de signaler les illusions suivantes. — A vitesse égale, les objets paraissent se mouvoir d'autant plus lentement qu'ils sont plus éloignés .

— Quand nous regardons une file de points lumineux qui passent devant nous avec une vitesse uniforme (exemple : un train qui passe), chacun d'eux, à mesure qu'il s'approche, semble prendre une vitesse de plus en plus grande qui atteint sa valeur maxima quand il passe juste en face de nous, puis diminue et va toujours en se ralentissant. — Un corps qui vient vers nous en terrain plat avec une vitesse constante semble descendre dans le champ visuel avec une vitesse uniformément accélérée, etc.

Nous pouvons, il est vrai, rectifier ces jugements, en apprenant à interpréter les apparences de la perspective ; mais cela fait disparaître l'erreur, non l'illusion ; car nos sens continuent de se tromper alors même que notre esprit interprète correctement leur témoignage. La rectification n'est complète que lorsqu'il s'agit d'objets très rapprochés, dont nous percevons l'éloignement réel par l'accommodation ou la convergence des yeux.

Il résulte de tout cela que les mouvements qui nous coûtent le moindre effort de perception doivent être ceux qui se projettent en silhouette dans le champ visuel ; comme c'est d'après cette projection que nous jugeons immédiatement de leur vitesse et de leur direction, c'est d'elle aussi que doit dépendre notre première impression esthétique.

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