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CHAPITRE V

Les sensations auditives sont assez bien localisées, surtout par leur association avec les perceptions visuelles, pour nous permettre de percevoir le mouvement des objets sonores.

De cette association résultent certaines illusions d'acoustique : les variations d'intensité et de timbre des sons produisent TefTet d*un mouvement dans l'espace.

Nous avons même une tendance à schématiser, c'est-à-dire à nous représenter dans l'espace le mouvement mélodique.

II est incontestable que les sensations auditives contribuent pour une large part à déterminer la valeur esthétique du mouvement des objets. Nous avons vu qu'elles n'étaient pas indifférentes à l'expression de la grâce ; que plus que toute autre, par les idées dynamiques qu'elles éveillent dans notre esprit, elles étaient expressives de la force ; qu'elles avaient une certaine influence sur l'expression des sentiments moraux. On doit reconnaître aussi que, par leur agrément propre, elles peuvent singulièrement accroître l'attrait des mouvements visibles, en leur ajoutant un élément musical. Elles en scandent le rythme; elles leur donnent leur harmonie. Quand nous contemplons une cascade, la mer agitée, des arbres dont le feuillage ondule et frissonne au vent, nous ne saurions dire si ce sont nos yeux qui en sont charmés plutôt que nos oreilles. Enfin, grâce à l'ouïe, tous les

mouvements que notre œil perçoit ont pour ainsi dire leur timbre particulier, qui les caractérise et s'ajoute à leur valeur pittoresque. Pour nous rendre compte de ce que serait, sans les perceptions auditives, le spectacle de la nature, nous n'avons qu'à nous figurer un ballet sans musique.

Mais si les sensations auditives nous servent à qualifier le mouvement, peuvent-elles nous servir à le percevoir? C'est une question que de savoir si elles sont suffisamment localisées pour cela, et si même elles ont aucun rapport avec l'étendue.

Supposons que, comme la statue de Gondillac, nous n'ayons d'autre sens que l'ouïe. Que deviendraient, dans cette hypothèse, nos sensations auditives? Notre oreille percevrait sans doute les bruits comme des objets sonores, ayant chacun leur caractère individuel qui nous permettrait de les distinguer les uns des autres, et au besoin de les reconnaître. Mais abstraction faite des images visuelles qu'ils nous sug' gèrent actuellement par habitude, aurions- nous aucune raison pour nous les représenter comme quelque chose d'extérieur, situé à une certaine distance de nous et dans une direction déterminée? Réduits aux perceptions purement auditives, vivrions-nous dans un monde de sons, où rien ne pourrait nous donner l'idée de l'espace? Pour mon compte, je serais disposé à croire que, même dans ces conditions, nous aurions des perceptions du mouvement. Quand on voit avec quelle facilité les divers sens peuvent au besoin se suppléer les uns les autres, on arrive à cette conclusion, qu'avec des sensations quelconques comme matériaux l'esprit serait parvenu à reconstruire tout ce qu'il y a d'essentiel dans l'édifice de ses connaissances.

Admettons même que par elles-mêmes Its perceptions auditives eussent été complètement dépourvues du caractère de l'extériorité. On ne peut nier qu'actuellement elles ne raient acquis par association avec les perceptions visuelles. Dès qu'un enfant commence à faire attention aux bruits, c'est-ànlire à ne plus en être aflecté seulement comme par une sensation brusque et pénible, mais à les percevoir, il s'habitue à les localiser dans les objets tangibles et visibles dont il s'aperçoit qu'ils émanent. La sonorité lui paraît une qualité de ces corps, au même titre que la dureté ou la couleur: association d'autant plus explicable, que son attention ne se porte jamais que sur des objets très rapprochés; de sorte qu'en même temps qu'il les frappe ou les voit s'agiter, il en perçoit simultanément le bruit.

Mais un objet sonore n'affecte pas de même nos oreilles, selon qu'il se trouve à notre droite ou à notre gauche, devant ou derrière nous, près de notre tète ou à grande distance; à tout mouvement des objets visibles correspond un changement dans leur sonorité. Nous nous sommes aussi habitués, dès l'origine, à cette correspondance ; nous nous en sommes servis pour juger, pan l'ouïe seule, de la position des objets sonores ; de sorte qu'actuellement la localisation des perceptions auditives est assez précise pour nous permettre de compléter au besoin, et dans certains cas de suppléer les perceptions visuelles. Un cheval lancé au grand trot passe dans la rue sous mes fenêtres : en même temps que je le regarde, je l'écoute; et quand je l'aurai perdu de vue, le bruit rythmé de ses sabots qui s'affaiblit en s'éloignant continuera de me faire percevoir son mouvement. Le rythme sonore, inséparable des mouvements périodiques, me sert à les scander, et me conserve la notion de leur vitesse quand déjà ils échappent au regard par leur trop grande rapidité. Il nous serait impossible de mesurer des yeux la

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vitesse d'un trille exécuté devant nous par un pianiste exercé : mais nos sensations auditives restent assez distinctes pour nous permettre de l'évaluer. Une toupie qui dort^ une turbine qui tourne à son maximum de vitesse semblent immobiles pour la vue : nous ne soupçonnerions même pas leur réel mouvement de gyration sans le ronflement ou les trépidations qui l'accompagnent.

Enfin, et c'est là le plus grand service qu'elle nous rende dans la pratique, l'ouïe est un sens d'avertissement. Ses perceptions, moins précises que les sensations visuelles, mais d'un champ plus étendu puisqu'il est, à vrai dire, sphérique, nous signalent l'approche des objets, nous indiquent la direction dans laquelle nous devons pointer notre regard. Elles jouent ainsi, par rapport à la vue, le rôle du chercheur dans un appareil télescopique.

§ 4. — LES ILLUSIONS d' ACOUSTIQUE

Gomme toutes les perceptions acquises, la localisation des sensations a pris, à force d'habitude, le caractère d'une perception immédiate ; nous ne pouvons entendre un bruit sans le localiser : à peine a-t-il frappé nos oreilles, qu'aussitôt, par une association d'idées irrésistible, par une véritable action réflexe de l'esprit, nous lui assignons une position quelconque dans l'espace. Cette tendance est surtout manifeste quand il s'agit des changements continus de sonorité qui correspondent au mouvement actuel des objets : un son faible ne me paraîtra pas toujours lointain; mais si le bruit va s'affaiblissant, je ne pourrai m'empêcher de me figurer qu'il s'éloigne.

Ceci posé, on voit comment doivent se produire les illusions d'acoustique. Si ces changements caractéristiques viennent à se produire dans des conditions anormales, nous continuerons,

par la force de Thabitude, à les rapporter à leur cause ordinaire. Le téléphone nous fournit un bon exemple de ces erreurs d'interprétation*, c Lorsque, pour prendre part à une conversation téléphonique, on place un téléphone à son oreille gauche, par exemple, la voix de la personne qui parle semble venir de très loin et par la gauche. Si alors on approche un second téléphone de l'oreille droite, la voix paraît se rapprocher en se déplaçant de la gauche vers la droite, et semble se fixer à une très petite distance de l'expérimentateur, et en face de lui. » C'est en effet de là que la voix devrait partir pour nous donner, dans les circonstances ordinaires, une impression identique à celle que nous ressentons actuellement. Notre oreille rapporte les vibrations sonores à leur foyer virtuel comme elle est accoutumée à les rapporter, dans la perception normale, à leur foyer réel : illusion tout à fait analogue à celle qui se produit pour la vue, quand nous croyons voir dans un miroir convexe et à très peu de distance de la surface, l'image des objets lumineux les plus éloignés*.

Ces illusions sont d'un emploi constant au théâtre. Nous nous figurerons entendre un cortège triomphal qui s*avance, une barque qui s'éloigne avec un concert de voix et d'instruments, un écho lointain qui va et vient entre deux collines ; et cet effet sera produit par quelques choristes ou quelques musiciens cachés derrière la toile de fond. Il va sans dire que l'illusion sera plus parfaite, si l'on a soin de reproduire les changements de timbre qui correspondent à l'éloignement et forment pour ainsi dire la perspective aérienne des sons.

* Observation de M. Plumandon dans le journal la Nature, 1879. p. 187.

* Les effets de l'écho, que Ton cite d'ordinaire comme le type des illusions d'acoustique, sont à proprement parler une erreur plutôt qu'une illusion; ils nous trompent bien sur la situation de l'objet sonore, mais nous entendons réellement las sons dans la direction d'où ils proviennent.

Gomme les objets lumineux vont se décolorant à mesure qu'ils s'éloignent, et se noient peu à peu dans la brume, ainsi les objets sonores, entendus à distance, perdent ce qu'il y a de caractéristique dans leur timbre. Ecoutez une musique militaire qui passe sur un boulevard : le son des divers instruments, qui tous à la fois frappent votre oreille, se réunit d'abord en une seule sonorité, puissante, vibrante, richement timbrée, qui est la voix caractéristique de la fanfare. Mais la musique s'éloigne; les sons les plus faibles restent en chemin; les éclats du cornet à piston, les grosses notes de l'ophicléide, le rrra des tambours vous arrivent encore avec assez de netteté ; puis tout cela se brouille, et le vent ne vous apporte plus par bouffées que des sons confus et vagues, qui finissent par se perdre dans Téloignement. Ce qui est vrai de toute la fanfare est vrai de chacun des instruments : leur timbre va s'altératit de même, par la disparition successive des harmoniques du son ; il devient plus uniforme et en quelque sorte plus impersonnel. Un autre genre d'altération est produit par l'interposition de surfaces réfléchissantes qui brisent le son ou de corps inertes qui en absorbent la force vive. Soit une personne qui parle derrière un mur : toutes les vibrations secondaires, qui donnaient du mordant à la voix, seront impuissantes à ébranler cette masse énorme de briques, et la voix ne vous arrivera plus qu'assourdie et comme caverneuse. Ces modifications de timbre sont peut-être plus caractéristiques encore que les changements d'intensité du son. Quand on les reproduit exactement, l'illusion est telle que la raison même ne pourra la détruire. Nous avons beau savoir comment cet effet est obtenu, l'habitude est la plus forte, et notre oreille continue de nous tromper, en dépit de notre jugement qui l'avertit de son erreur.

Mais qu'arrivera-t-il, si nous avons sous les yeux l'objet même d'où proviennent évidemment les sons ? Dans ce cas

il est clair que nos perceptions visuelles, en rectifiant de la manière la plus formelle nos perceptions auditives, s'opposent à l'illusion. Nous pourrons pourtant résister à ce témoignage de nos yeux dans une certaine mesure, nous entêter dans notre erreur, la prolonger à plaisir pour nous en donner le spectacle. Sans nous tromper véritablement, nous nous efforcerons de faire comme si nous nous trompions, et de jouer pour ainsi dire à l'illusion.

Au reste, certaines illusions naturelles et très familières nous ont préparé à cette illusion artistique, en relâchant les liens qui unissaient primitivement nos perceptions auditives à nos perceptions visuelles. — Nous voyons au loin, dans la plaine, un chasseur qui tire un coup de fusil : si le bruit accompagnait immédiatement l'explosion visible, nous ne songerions pas à l'en distinguer. Mais il ne nous arrive qu'après quelques secondes : aussi nous le représentons-nous comme quelque chose d'immatériel qui se détache de l'objet et s'en va dans l'air. — Un jour de grand vent, entrez dans une forêt : à chaque rafale, vous entendrez une grande voix qui s'élève, passe au-dessus de votre tête, puis s'enfonce sous la voûte des arbres avec une résonnance prolongée. Qu'estce que ce bruit ? Est-ce le vent qui souffle ? Est-ce le feuillage qui s'agite ? Non, c'est quelque chose d'intangible, d'invisible, de bien réel pourtant : c'est une voix qui passe. — Le phénomène de l'écho contribue encore pour beaucoup à produire cette illusion. Une persome, à côté de nous, pousse un cri; une colline lointaine nous le renvoie : le bruit qui nous est venu d'un côté nous arrive maintenant de l'autre. Dans ces conditions, comment ne nous le représenterions -nous pas comme un objet sonore, distinct de l'objet visible, plus léger, et capable de se mouvoir rapidement d'un mouvement propre, tandis que le corps matériel dont il s'est détaché reste fixé sur place?

On comprend maintenant comment il nous est plus facile, quand nous voulons nous laisser aller à l'illusion musicale, de faire abstraction des perceptions visuelles qui pourraient la rectifier. Nous sommes au concert. Les instruments ne font encore que s'accorder. Enfin le chef d'orchestre frappe de l'archet sur son pupitre, le silence se fait, et la symphonie commence. A partir de ce moment, l'orchestre n'existe plus pour nous ; si nous continuons à le regarder, c'est machinalement et pour faire quelque chose de nos yeux ; mais nous faisons complètement abstraction de sa présence. Ce que nous entendons, ce ne sont pas les bruits plus ou moins harmonieux qui sortent des cordes de ce violon, du tuyau de cette clarinette, du ventre de cette contrebasse : c'est un orage qui approche avec de sourds grondements, et tout d'un coup éclate au-dessus de nos têtes ; c'est une chasse qui passe au loin dans la forêt, etc. Peut-être, pour augmenter l'illusion, serait-il encore préférable de cacher l'orchestre. C'est ce que faisait Wagner au théâtre de Bayreuth; c'est ce que demandait déjà Grétry ^ « Je voudrais que l'orchestre fut voilé, et qu'on n'aperçut ni les musiciens, ni les lumières des pupitres du côté des spectateurs. L'effet en serait magique ; et l'on sait que dans tous les cas jamais l'orchestre n'est censé y être. » Mais, même dans les conditions désavantageuses où nous sommes placés, l'illusion se produit encore. Les résonnances de la salle nous enlèvent l'idée de la provenance directe des sons, et même, chose plus surprenante, de leur réalité.

En effet, à l'inverse de l'hallucination ordinaire qui nous fait attribuer la réalité à de simples images, il arrive parfois que ce sont les sons réels qui nous font l'effet de sons imaginaires. Soit par exemple un soliste qui joue un air de cor. En affaiblissant peu à peu le son et surtout en l'étouffant,

* Mémoires^ éd. de l'an Y, IIP vol., p. 32.

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il me donnera si bien Timpression du lointain, que si je l'entendais sans le voir, je croirais qu'il s'éloigne réellement ; ce serait une véritable hallucination. Mais l'image qui se présenterait alors à mon esprit, et me tromperait, je puis l'évoquer encore en ce moment, tout en sachant fort bien que c'est une image. Je me représente un cor qui s'éloignerait en effet de moi ; et c'est à ce cor imaginaire que j'attribue les sons qui frappent actuellement mon oreille. Dès lors, ces sons perdent pour moi leur caractère de bruit local pour ne plus m'apparaître que comme de simples représentations ; et moins leur provenance réelle me sera indiquée, plus il me sera facile de les idéaliser ainsi. — Quelques accords de violon en notes harmoniques, calmes, purs, extatiques, pourront faire l'effet d'une vision céleste, de sons irréels et purement imaginaires.

Il ne faudrait pas croire d'ailleurs, que cette illusion soit comme une convention artistique. Ici encore, on en trouverait l'origine dans les illusions naturelles. Tout son assez faible pour que nous puissions nous demander si vraiment nous l'entendons ou si les oreilles nous tintent; assez indéterminé pour qu'il nous soit impossible de lui assigner une provenance quelconque, nous paraîtra, pour un peu, imaginaire. Je me souviens d'avoir eu très nettement cette sensation en écoutant l'écho d'une vallée : poussant un cri d'appel, j'entendis s'élever une voix plaintive, une voix d'un timbre si étrange, si mystérieux, une voix tellement aérienne qu'elle semblait n'être pas de ce monde ; mon chien lui-même, on sait que ces animaux ont le sentiment du surnaturel, me regarda d'un air d'inquiétude et se mit à hurler.

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