P. SOURIAU
suelles, au point qu'à chaque timbre de son correspond une nuance spéciale, et que les voyelles mêmes semblent avoir une couleur particulière. Sans aller jusque-là, on peut avoir une disposition spéciale à associer, aux perceptions sonores, des images visuelles. — Voici un exemple vraiment remarquable de cette perception intuitive des sons. Il faut citer le passage tout entier, pour son intérêt à la fois littéraire et psychologique* :
Si vous voulez recevoir de la vieille ville une impression que la moderne ne saurait plus vous donner, montez, un matin de grande fête, au soleil levant de Pâques ou de la Pentecôte, montez sur quelque point élevé d'où vous dominiez la capitale entière, et assistez à l'éveil des carillons. Voyez, à un signal parti du ciel, car c'est le soleil qui le donne, ces mille églises tressaillir à la fois. Ce sont d'abord des tintements épars, allant d'une église à l'autre, comme lorsque les musiciens s'avertissent qu'on va commencer. Puis, tout à coup, voyez, car il semble qu'en certains instants l'oreille aussi a sa vue, voyez s'élever au même moment de chaque clocher comme une colonne de bruit, comme une fumée d'harmonie. D'abord la vibration de chaque cloche monte droite, pure, et pour ainsi dire isolée des autres, dans le ciel splendide du matin; puis, peu à peu, en grossissant, elles se fondent, elles se mêlent, elles s'elTacent l'une dans l'autre, elles s'amalgament dans un magnifique concert. Ce n'est plus qu'une masse de vibrations sonores qui se dégage sans cesse des innombrables clochers, qui flotte, ondule, bondit, tourbillonne sur la ville, et prolonge bien au delà de l'horizon le cercle assourdissant de ses oscillations. Cependant cette mer d'harmonie n'est point un chaos. Si grosse et si profonde qu'elle soit, elle n'a point perdu sa transparence : vous y voyez serpenter à part chaque groupe de notes qui s'échappe des sonneries. Vous y pouvez suivre le dialogue, tour à tour grave et criard, de la crécelle et du bourdon; vous y voyez sauter les octaves d'un clocher à l'autre; vous les regardez s'élancer ailées, légères et sifflantes de la cloche d'argent, tomber cassées et boiteuses de la cloche de bois; vous admirez au milieu d'elles la riche gamme que descend et remonte sans cesse les sept cloches de Saint-Eustache ; vous voyez courir tout au travers des notes claires et rapides qui font trois ou quatre zigzags lumineux, et s'évanouissent comme des éclairs. Là-bas c'est l'abbaye Saint-Martin, chanteuse aigre et frêle; ici, la voix sinistre et bourrue de la Bastille; à
* Victor Hugo, Notre-Dame de Paris, fin du m" livre.
l'autre bout, la grosse tour du Louvre, avec sa basse-taille. Le royal carillon du Palais jette sans relâche de tous côtés des trilles resplendissantes, sur lesquelles tombent à temps égaux les lourdes coupetées du beffroi de Notre-Dame, qui les font étinceler comme Tenciumesous le marteau. Par intervalle vous voyez passer des sons de toute forme qui viennent de la triple volée de Saint-Germain des Prés, puis encore, de temps en temps, cette masse de bruits sublimes s'entr'ouvre et donne passage à la strette de VAve-Maria, qui éclate et pétille comme une aigrette d'étoiles. Au-dessous, au plus profond du concert, vous distinguez confusément le chant intérieur des églises qui transpire à travers les pores vibrants de leurs voûtes. »
Admettons qu'il y ait dans cette description un peu de parti pris, d'effet de style, il n'en est pas moins vrai qu'il est possible, en y mettant si Ton veut de l'imagination et de la bonne volonté, de se représenter ainsi les choses. N'y a-t-il pas un soupçon de complaisance dans toutes nos illusions?
Dans d'autres circonstances, et c'est, je crois, ce qui arrive le plus fréquemment, les sons qui varient de tonalité ne prendront pas pour cela un mouvement apparent dans l'espace, mais nous feront seulement songer à un tel mouvement. C'est ainsi que dans la musique descriptive on donne à Tauditeur une impression de bercement, de chute, d'ascension, de ravissement. Le langage, avec ses termes trop arrêtés, rend très difficilement CQ qu'il y a de vague dans ces sensations. Pour décrire l'impression que nous fait une symphonie descriptive, nous l'exagérerons toujours un peu. Nous dirons que l'on entend les sons monter, descendre, s'éloigner, se rapprocher, s'enlacer ou se désunir; parfois ils s'abîment tous à la fois dans une chute vertigineuse ; puis ils se relèvent et montent en spirale à des hauteurs infinies où l'oreille les perd. C'est à peu près cela; mais de telles expressions doivent être prises plutôt au sens métaphorique qu'au sens littéa rai. Un peu plus et l'illusion se produirait ; mais elle ne se produit pas, et ces images visuelles restent trop indécises
pour se mêler véritablement à nos perceptions auditives et en modifier l'apparence. Quand nous écoutons, en fermant les yeux pour mieux nous isoler dans nos sensations auditives, un accord arpégé frappé sur le piano, nous avons la sensation bien nette d'un mouvement sonore ascendant. Mais nous ne nous représentons pas pour cela les diverses notes qui forment l'accord comme empilées les unes sur les autres, ou comme situées réellement à diverses hauteurs. Tout ce que l'on peut dire, c'est que cette suite de notes éveille en nous les mêmes idées dynamiques que produirait la vue d'un mouvement ascendant. Une corde que l'on tendra et détendra pendant qu'elle vibre produira sur mon oreille le même effet que les plongeons d'une flamme qui vacille avant de s'éteindre ; mais ce n'est plus qu'une analogie d'impression. (Voir, sur ces diverses questions d'esthétique musicale, les très intéressantes études de M. Gh. Lévêque.)
Enfin cette dernière illusion, si atténuée qu'elle soit, disparaîtra définitivement dès que le son prendra une valeur expressive, car il y a incompatibilité, contradiction entre les deux genres d'effet. Pour que l'illusion du mouvement apparent se produise, il faut que les variations d'intensité et de tonalité du son soient interprétées comme un simple effet de perspective et que le son lui-même soit conçu comme objectivement invariable. Pour que ces variations soient expressives au contraire, il faut qu'elles gardent leur valeur propre, qu'elles soient perçues pour elles-mêmes et que le son ne nous paraisse plus s'éloigner ou s'élever, mais varier sur place.