CHAPITRE PREMIER
Le plaisir du mouvement e«l à la fois physique el moral. Au physique, le mouvement nous sert à fuir la douleur; il répond ù un véritable besoin; il nous procure une sorte d'ivresse.
Au moral, il nous donne une satisfaction d'amour-propre, remarquable surtout dans le jeu et dans notre lutte contre les forces de la nature. Un mouvement nous plaît d'autant plus qu'il semble être en opposition plus directe avec les lois de la gravitation : le rêve de 'humanité a toujours été de s'en affranchir.
Plaisir physique du mouvement.
1" Avant d'être pour nous une source de plaisirs positifs, notre activité physique est stimulée par la douleur. C'est toujours dans quelque sourd malaise que l'on trouve l'explication de ces premiers mouvements, soi-disant spontanés, qui sont chez l'enfant ou chez le jeune animal le premier symptôme de la vitalité. Contrairement à un aphorisme connu, on pourrait dire que notre organisme n'est machine dans aucune de ces parties, mais tout entier vivant et animé. Même les organes qui fonctionnent sans l'intervention de notre volonté, et dont le jeu nous semble tout mécanique parce qu'il n'apporte aucune sensation à notre conscience, peuvent avoir leur sensibilité locale, qui détermine le rythme de leurs mouvements.
Quand j'éprouve une souffrance quelconque, il me suffira
d'exécuter un mouvement quelconque, pour souffrir déjà moins. Le mouvement est le meilleur des anesthésiques. 11 fait disparaître d'un coup tous les petits malaises qui accompagnent le fonctionnement même normal de nos organes, et que Ton ressent dès qu'on n'est plus occupé que de se sentir vivre. Quand nous accomplissons un effort énergique, nous sommes, tant qu'il dure, presque insensibles à la douleur. Immobile, un coup sur l'épaule me fera mal. Dans l'ardeur du jeu, dans l'excitation d'un exercice violent, le choc le plus brusque sera à peine senti. Il est très probable, je ne sais si l'expérience a été faite en toute rigueur, que si l'on étudiait les réactions que produit sur nou^ une sensation donnée en même temps qu'on nous ferait presser un dynamomètre, on reconnaîtrait que l'intensité de la réaction sensible décroît en raison de l'effort exercé. — Toute sensation trop vive provoque, comme on sait, des mouvements convulsifs, des contractions musculaires brusques et violentes. Ces mouvements ne sont pas déterminés d'une manière mécanique par la sensation : ils sont entretenus volontairement, bien qu'ils ne fassent pas disparaître la cause du mal, au moins pour en adoucir l'effet. Les hurlements de douleur du chien écrasé, les tortillements du ver que l'on coupe en deux, sont un effort volontaire pour fuir la souffrance.
Mais, si le même malaise se reproduit fréquemment, l'animal aura bien vite remarqué que, parmi ces mouvements désordonnés, il en est qui contribuent plus directement que les autres à le soulager ; et c'est à ceux-là qu'il aura recours de préférence. Cette habitude de réagir contre une souffrance donnée par un mouvement donné, devenant héréditaire, formera un véritable instinct. Conformément aux lois générales de l'évolution, il s'établira naturellement une sélection entre les actions réflexes nuisibles et celles qui sont utiles ; et peu à peu ce seront celles-ci qui devront prédominor.
2° Alors même que nous n'éprouverons aucun malaise accidentel qui provoque une réaction musculaire spéciale, nous serons déterminés à nous mouvoir par le seul bes9in de mouvement.
Chaque animal doit dépenser chaque jour une somme d'énergie plus ou moins considérable pour se procurer sa nourriture. L*huîlre, attachée à son rocher, s'assimile saris effort et en quelque sorte passivement les détritus végétaux que lui apporte la vague. Une limace, en se traînant lentement sur le ventre, atteint facilement les feuilles qui sont à sa portée. Un bœuf marche pas à pas dans un pré, pendant des heures entières, broutant à mesure les brins d'herbe que ses lèvres rencontrent. Un loup doit faire chaque jour des lieuf^s à la recherche de sa proie. Une hirondelle aura besoin d'un mouvement incessant pour se procurer dans sa journée une quantité d'insectes suffisante à son appétit. A la nécessité de manger s'ajoute celle de fuir ses ennemis, qui exige de l'animal un surcroit d'activité. Ainsi chacun, selon son espèce, a besoin de se mouvoir chaque jour plus ou moins ; et il est organisé pour cela. Si, par suite de circonstances accidentelles, cette activité lui devient inutile, elle n'en sera pas moins pour lui obligatoire, car sa constitution physique, adaptée par hérédité à la vie normale de l'espèce, ne peut se plier brusquement à d'autres conditions d'existence. Son organisme continue de lui fournir la même quantité d'énergie, ^*t il faut qu'il la dépense d'une manière quelconque. De là les mouvements de l'animal captif, du lion qui arpente sa cage, du serin qui sautille de barreaux en barreaux. De là les exercices physiques auxquels se complaisent les personnes que leur métier condamne à une vie trop sédentaire. Ce besoin de mouvement sera surtout grand dans la jeunesse, parce que le jeune animal a besoin de s'essayer à tous les mouvements qu'il aura à exécuter plus tard, et aussi de faire jouer ses
n nKTEKMIMSME DU MOUVKMKNT
muscles et se* articulalions pour se former. On le voit, loul animal a une tendance à débiter chaque jour une certaine quantité de force, déterminée aoa par les besoins accidentels de rindividu, mais par les besoins généraux de Tespèce.
Mais comment se règle ce débit ? A quoi reconnaissons-nous que nous avons besoin d'exercices? Une chose aussi indispensable au bon fonctionnement de notre organisme ne peut être l'œuvre de la réflexion. Il est évident que les animaux ne doivent pas prendre de l'exercice par régime, à la façon du rentier qui s'impose l'obligation de faire tous les soirs une petite promenade hygiénique. Chez l'homme même, il est tout à fait exceptionnel qu'il en soit ainsi. Notre intelligence nous permet de satisfaire d'une manière plus rationnelle à ces exigences physiologiques, ce n'est pas elle qui nous les signale. Que deviendrait l'être du monde le plus raisonnable, si sa raison seule était juge de ses besoins? Il faut donc que nous en soyons avertis par des sensations spéciales.
On se tire quelquefois à peu de frais de cette explication, en parlant comme ^=i nous avions directement conscience de notre force. S'il en était ainsi, rien de plus simple : pendant que nous sommes inaclifs, la force s'accumulerait en nous, Unissant par nous donner une sensation pénible de tension nerveuse, qui nous déterminerait à dépenser en exercices quelconques cette énergie en excès. Nous en éprouverions d'abord comme un soulagement; puis, une fois nos réserves épuisées, nous sentirions les forces nous manquer, et alors reviendrait le besoin du repos.
Si l'on veut simplement signaler une correspondance entre nos sensations musculaires et l'état dynamique de nos muscles, il n'y a pas grand inconvénient à parler ainsi. Mais il faut se garder de croire qu'il y ait là l'ombre d'une explication.
Que se passe-l-ii en nous, pendant cette période de repos
PLAISIR m MOI VKMKNT lô
OÙ Ton dit que l'énergie s'accumule? Nos muscles se reconstituent, redeviennent aptes à former de nouvelles combinaisons chimiques. Mais je n'ai aucune conscience de cette force ([u'ils pourront dépenser à un moment donné : elle est eu eux à Tétat purement virtuel. Je ne la sens pas plus que je ne sens la force d'expansion de la poudre renfermée dans cette boite, ou la chaleur qui pourrait se dégager de ce morceau de charbon. — Nous n'avons donc, à aucun degré, conscience de notre énergie disponible. Au moment où nous allons faire un mouvement, la sensation préventive que nous éprouvons, et que Ton prend pour une conscience de la force que nous allons dépenser, n'est que l'image anticipée de la sensation d'effort qui accompagnera la contraction. Je dirai plus; même à l'instant où la contraction s'effectue, notre sensation d'effort nous indique seulement (luelle est la tension actuelle de nos muscles : elle répond si peu à notre dépense réelle d'énergie, qu'elle serait exactement la même quand nous les tendrions ainsi sans exécuter aucun travail. — Il nous faut donc renoncer à ces explications conventionn *lles, et regarder les choses de plus près.
Lorsque nous sommes restés trop longtemps immobiles, qu'éprouvons-nous? Avant tout, une grande envie de nous mouvoir. Gomme tous nos appétits, le besoin de mouvement, avant même qu'une sensation quelconque puisse nous en donner conscience, se reconnaît à l'effet <[u'il produit sur l'imagination. Ayant faim ou soif à notre insu, nous penserons, non pas précisément qu'il serait bien agréable de boire ou de manger, mais que c'est une bien belle chose qu'un poulet doré par la flamme, (ju'un pot de bière écumante. De même, le jeune homme trop longtemps renfermé rêvera de canotage et d'équitation ; avant de se dire que ces exercices lui feraient du bien, il se complaira dans cette seule représentation. Ce désir, en se précisant, deviendra plu? aigu; et, s'il
16 DKTKUMINISME DU MOUVEMENT
est contrarié, intolérable. — En même temps vont apparaître des phénomènes physiologiq^ies qui augmenteront le malaise. Dans la période de repos, où s'accomplit dans le muscle un travail de nutrition et de réintégration, les produits de combustion, c'est-à-dire les molécules qui ont formé des combinaisons stables, sont éliminés, et remplacés par du combustible frais, c'est-à-dire par des combinaisons instables. Le muscle se trouve dans ce que Kosenthal * appelle l'état sensible; la moindre étincelle amènera l'explosion; l'impression la plus légère provoquera de violents réflexes. C'est alors qu'on se sentira nerveux, agacé, crispé ; qu'on ne pourra se tenir en place. El l'expression est tout à fait exacte. Dans cet état sensible, il faut un effort pour réprimer les mouvevements spontanés que provoque la seule idée du mouvement. Nous trouvons un exemple typique de cette souffrance du repos forcé dans l'écolier qui attend la fin de la classe. Il se sent les reins brisés, les jambes ankylosées. Quand donc la cloche sonnera-t-elle ? Et il éprouve un désir frénétique, toujours croissant, de sauter de son banc, de crier, de gambader. Il se tortille sur lui-même, il traîne ses pieds à terre. Un regard sévère du professeur le cloue sur place. Il reste immobile. Mais quel supplice !
3^ Enfin le mouvement nous procurera un plaisir physique positif. Quand nous nous livrons à un exercice où nous mettons beaucoup d'énergie, toutes les fonctions s'accélèrent, le cœur bat plus vite, la respiration augmente de fréquence et de profondeur, et nous éprouvons un sentiment général de bien-être. Nous vivons davantage et sommes heureux de vivre.
Les mouvements rapides et bruyants produisent même une sorte d'ivresse et d'élourdissement qui a ua charme parlicu-
* Les muscles et les nerfs, p. 213.
lier*. « Imaginons, dit M. Guyau, * ce que peut ressentir Foiseau ouvrant ses ailes et glissant comme un trait dans l'air; rappelons-nous ce que nous avons éprouvé nous-mêmes en nous sentant emportés sur un cheval au galop, sur une barque qui s'enfonce au creux des vagues, ou encore dans le tourbillon d'une valse : tous ces mouvements évoquent en nous je ne sais quelle idée d'infini, de désir sans mesure, de vie surabondante et folle, je ne sais quel dédain de l'individualité, quel besoin de se sentir aller sans se retenir, de se perdre dans le tout; et ces idées vagues entrent comme i:n élément essentiel dans l'impression que nous causent une foule de mouvements. * Gela est parfaitement observé; mais je crois que cette sorte d'ivresse panthéistique n'est au fond que de la pure et simple congestion cérébrale. Un cheval lancé au grand galop et qui voit s'ouvrir devant lui un grand espace vide ne manquera pas, comme on dit, de s'emballer. La rapidité même de ses mouvements lui donne le vertige ; il ne voit plus le danger : qu'un obstacle se dresse soudain devant lui, s'il ne le franchit pas, il s'y brise. Ainsi tous les mouvements rapides nous enlèvent la complète possession de nous-mêmes. Nous allons, nous suivons notre élan. C'est une folie peut-être : eh bien, tant mieux, soyons déraisonnables, une fois en passant. Plus fort ! Plus haut! Plus vite ! Et maintenant, advienne que pourra ! — Qu'est-ce que cela, si ce n'est précisément l'ivresse ?
Plaisir moral du mouvement,
A ce plaisir tout physique, fait de pures sensations, s'ajoute un plaisir moral, et de sentiment.
* L'engoûment que l'on a de nos jours pour ces danses tournantes, si disgracieuses à voir, s'explique surtout par ce plaisir de l'étourdissement. Il se manifeste chez les enfants de très bonne heure.
* Les problèmes de VesUiétique contemporaine, p. 48.
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Comme elle nous sert à fuir la souffrance physique, Taclivité musculaire pourra nous servir de remède à des contrariétés, à des douleurs morales. On pleure, on se débat, quand on a j^iae forte peine aussi bien que lorsqu'on souffre d'une lésion organique. L'homme le plus affligé oublie sa douleur quand il se livre à un exercice violent. — Pendant qu'on enterrait sa mère, Byron se faisait apporter ses gants de boxe par un de ses domestiques et se livrait avec lui à ses exercices ordinaires; seulement le domestique s'aperçut qu'il touchait plus fort que de coutume : tout à coup il jeta ses gants à terre et s'enfuit dans sa chambre. — Qui n'a éprouvé ce besoin de secouer, comme on dit, sa douleur; de marcher à grands pas pour oublier une blessure morale ? Quand nous restons immobiles, notre esprit est comme replié sur lui-mène, et toutes les douleurs qui peuvent nous affecter s'augmentent de l'attention même que nous leur prêtons. Dans l'action, nous nous oublions nous-mêmes, pour ne songer qu'à atteindre le but que nous nous sommes fixé.
Les exercices physiques nous donnent encore des plaisirs positifs, parmi lesquels domine notablement la satisfaction d'amour-propre.
Quand j'exécute un mouvement quelconque, quand je me livre à un exercice, je veux m'en tirer aussi bien que possible ; je veux surtout m'en tirer mieux que personne; et j'éprouve un sentiment de fierté quand j'y ai réussi. De là un surcroît d'ardeur, parfois un véritable luxe d'activité physique. Voyez des jeunes gens qui se livrent ensemble à quelque jeu : le principe même de leur activité, ce qui les pousse à dépenser tout ce qu'ils ont d'énergie disponible, n'est-ce pas l'émulation? Dites à un enfant de courir le plus longtemps qu'il pourra : bientôt il s'arrêtera essouflé. Donnez-lui des rivaux ; la crainte de rester en arrière l'empêchera de sentir la fatigue, et lui fournira des ressources nerveuses inattendues : il ira
jusqu'à bout de forces. C'est une règle reconnue de tous les coureurs, gymnasiarques, canotiers, etc., que l'on ne s'eniraine pas tout seul à un exercice de vitesse : il faut être au moins deux, pour s'exciter l'un l'autre par la concurrence*.
On s'est ingénié, je ne sais trop pourquoi, à établir que le plaisir du jeu devait être désintéressée Le jeu désintéressé! C'est à ne plus savoir ce que parler veut dire.
Lorsque nous jouons, nous nous préoccupons toujours du résultat de notre activité. Peut-être ne sommes-nous pas bien difficiles sur le choix de la fin poursuivie ; nous ne tenons pas à ce que cette fin vaille les efforts qu'elle nous coûte ; mais pourtant nous ne voulons pas que nos facultés travaillent à vide. Nous nous assignons un but à atteindre. Si je fais une promenade, je me dirai que je veux aller ici ou là, ou faire tant de lieues. Si je joue à un jeu d'adresse, je veux gagner la partie, faire tant de points, arriver à tel but. Je ne cherche donc pas seulement le plaisir d'agir : je veux atteindre un résultat agréable par lui-même. Les jeux de hasard n'auraient aucun attrait si l'on n'intéressait pas plus ou moins le jeu. Quelquefois, ce sera par l'espoir d'un profit matériel, pécuniaire. Le plus souvent, ce ne sera que l'honneur d'avoir gagné. Mais est-ce donc du désintéressement que de travailler pour la gloire ? L'analyse de Pascal était incomplète. Le chasseur aime à chasser, non seulement pour le plaisir de marcher dans les guérets à la poursuite d'un lièvre, non seulement pour le plaisir de le rapporter chez lui, mais surtout pour la joie orgueilleuse de le montrer. Vanité que tout cela, dira-t-on : cette fin ne vaut évidemmsnt pas le mal qu'elle vous coûte. Mais que m'importe? Je ne dis pas que le jeu est de l'intérêt bien entendu ; je dis qu'on y est excité par des raisons intéres-
* Voir Kant, Criiique du jugement. Schiller, Lettres sur Véducation esthétique. H. Spencer, Principes de psychologie, Ch. Renouvier, Science de la morale, Habier, Le/ons de philosophie.
sées. Au moment où je m'évertue pour arriver à cette fin, je ne mesure plus son importance, je ne songe plus aux raisons qui m'ont entraîné d'abord; c'est la fin que je me suis proposée, et j'y cours. Si l'idée me venait un instant qu'elle est par trop futile, qu'elle n'est qu'un prétexte, toute mon ardeur serait refroidie. Aussi est-il facile de remarquer que, lorsqu'on se livre à un jeu ou à un exercice quelconque, on fait toujours un effort d'esprit pour exagérer l'importance de la fin poursuivie. Faisant une partie de billard avec un adversaire redoutable, on appellera cela un match, on convoquera une galerie ; et les deux joueurs prendront plaisir à se figurer que sur chaque carambolage ils jouent leur réputation. Une partie d'échecs deviendra un véritable drame, et la main tremblera au joueur quand il avancera un pion décisif. Quand on paît pour une excursion en canot, on se figure toujours un peu que l'on va naviguer vers des climats lointains. Se promenant en forêt, on se dit qu'on explore le pays, qu'on s'en va à la découverte ; et l'on donne ainsi satisfaction à cet esprit d'aventure que les habitudes de notre société trop bien policée n'ont pu étouffer complètement. — Il est donc de l'essence du jeu que pour y prendre plaisir, il faut se monter l'imagination, se figurer que ce que l'on fait en petit est fait en grand ; il faut substituer mentalement à l'activité futile pour laquelle on veut se passionner, un mode quelconque de l'activité supérieure et intéressée. — Dites encore que je me trompe volontairement, si vous voulez. Dites même que j'ai sourdement conscience que c'est une illusion, et que je ne suis dupe qu'à moitié du prétexte que je me donne. Il n'en reste pas moins vrai que le plaisir de l'action pour l'action ne me suffit pas, et que je ne prends d'intérêt au jeu qu'autant que mon amour- propre y est sérieusement intéressé. Il faut toujours que j'aie une difficulté à vaincre, un rival à dépasser, ou au moins un progrès à faire. En descendant de cheval, en otant nos patins, en rangeant
nos rames, nous nous congratulons d'être devenus plus forts ; nous éprouvons un besoin impérieux de raconter nos prouesses. Nous prendrions moins de plaisir à un jeu d'adresse, si nous ne pouvions constater nous-mêmes, après chaque partie, et faire constater à quelqu'un que nous y sommes devenus plus adroits. Tout exercice où l'on est décidément passé maître, inspire un vague dégoût.
On peut aussi constater, dans tout exercice physique, un genre particulier d'orgueil, bien naïf si l'on veut, bien enfantin, mais d'autant plus profond et instinctif : celui que l'on éprouve à vaincre les forces de la nature. Il suffit qu'elles me sollicitent à faire une chose pour que je m'y refuse ; qu'elles semblent me l'interdire pour que j'aie une tendance à la faire, par esprit de contradiction ou plutôt de rébellion. De là le plaisir que l'on éprouve à remonter une pente, à renverser un obstacle, à franchir un fossé, à marcher contre les bourrasques et la pluie. Dans le canotage à voile, on aimera mieux serrer le vent au plus près que de se laisser porter par lui, courir sur les vagues que de fuir devant elles.
Mais, de toutes les forces de la nature que Thomme regarde comme hostiles et prend plaisir à vaincre, celle qui lui inspire le plus d'antipathie et contre laquelle il lutte, dans tous ses exercices, avec le plus d'acharnement, c'est la force de gravitation. « Par elle, son corps lui est un fardeau dont rien ne le soulage*. A-t-il marché tout le jour, couru quelque temps, gravi une montagne, le voilà haletant, fatigué, rendu et qui plie sous le faix. C'est bien pis si, habitué à vivre sur des pelouses toujours unies, et ne sachant pas les lois de la chute, il se trouve amené sur les pentes de quelque ravin ou de quelque autre enfoncement : le pied lui glisse, il tombe, se relève meurtri, et de faux pas en faux pas, sur cette terre
* Jean Reynaiid. Terre et Ciel,
inégale où il faut avoir appris à marcher, il va finir à quelque roche contre laquelle la pesanteur le jette et Técrase, ou dans quelque eau profonde qu'il veut traverser, et dans laquelle elle renfonce et le noie. Non seulement elle l'incommode par l'insupportable chaîne qu'elle lui scelle pour ainsi dire à chaque pied, elle lui fait encore une autre guerre, soit en s'attachantà tout objet qu'il veut prendre, jusqu'à lui en disputer quelques-uns avec une opiniâtreté' qu'il ne peut vaincre, soit en précipitant sur lui des masses solides avec lesquelles elle le blesse ou le tue. Enfin, soit dans les mouvements qu'il se donne, soit dans les mouvements qu'il veut communiquer, soit dans ceux qu'il est exposé à recevoir, ce principe fondamental de l'ordre astronomique lui cause des conlrariétés continuelles. »
Le grand plaisir de tous les mouvements qui nous emportent dans une rapide translation horizontale, c'est de nous ôter pour quelque temps le sentiment de notre inertie. C'est en cela que consiste l'agrément des courses en voiture, à cheval, en tricycle, des sauts au tremplin, de la voltige. Dans un train express lancé à toute vapeur, on est fier d'aller si vite, tandis que les piétons se traînent sur les interminables routes blanches. Un des rêves les plus charmants que l'on puisse faire, c'est de s'imaginer que l'on bondit à des distances prodigieuses, prolongeantsonélan parla seule force de sa volonté. On a été * jusqu'à voir dans ce rêve comme une réminiscence d'une vie antérieure, où la pesanteur n'existait pas pour nous. Dans notre lutte contre la pesanteur, la chute, c'est la défaite ; l'équilibre, c'est la défensive; le mouvement de simple translation, c'est un commencement d'affranchissement : le mouvement ascensionnel, c'est le triomphe. Regardez un enfant à la balançoire : à chaque élan qui le porte en haut, quelle
* Flammarion. L'infini dans le ciel.
PLAISIR DU MOUVEMENT 2a
expressioa de flerté ! Sur un cheval au galop, chaque fois que ma monture s'élève, je me sens grandir ; sur un navire qui tangue, autant la descente est nauséabonde, autant on se sent fier de remontera la vague. Les architectes mettront leur gloire à atteindre la plus grande élévation possible (pyramides, flèches des cathédrales, tour de Washington, tour Eiffel); les explorateurs à poser le pied sur les plus hauts sommets des montagnes (Balmat au Mont-Blanc, Ilumboldt au Gotopaxi, les frères Schumacher dans l'Himalaya) ; les aéronautes, à monter au plus haut de Téther (ascensions de Gay-Lussac, de Glaisher, de Tissandier, Sivel et Crocé-Spinelli). Pourquoi envie-t-on les ailes des oiseaux? Parce que le vol semble la plus belle victoire remportée contre Tinertie et la pesanteur, une véritable émancipation de la matière. On se rappelle quel enthousiasme a excité la première ascension faite par Pilàtre de Roziers, et récemment l'annonce que le problème de la navigation aérienne était enfin résolu (aérostat dirigeable de Krebs et Renard). Ici encore, les rêves de l'humanité peuvent nous indiquer ses constantes aspirations : quelle est la punition des révoltés, des dieux vaincus, de Satan, de l'impie ? C'est la chute au plus profond des abîmes. Quelle est la récompense des élus ? L'ascension des corps glorieux dans le ciel.
L'homme sent d'instinct que, de toutes les fatalités auxquelles il est soumis, la plus rigoureuse est cette loi de gravitation, qui pèse sur tout le monde matériel. Qu'est-ce que la liberté à laquelle nous prétendons, si nous n'avons même pas le pouvoir de dévier un peu, si peu que ce soit, de la directiondans laquelle nous entraînent les forces mécaniques ? Nous ne sommes qu'un alome dans l'univers ; mais nous voudrions au moins que cetatome eût quelques mouvements indépendants, une gravitation spontanée et personnelle. Cet espoir est-il chimérique ? Pour être plus compliqués, les mouvements
de rhomme sont-il plus réellement libres que ceux du grain de poussière qui se joue dans un rayon de soleil ? C'est ce que l'on ne saurait dire, le problème de la liberté semblant bien un cas désespéré de la philosophie. Mais en attendant nous pouvons profiter de ce doute même pour garder nos illusions. Quand bien môme, dans notre lutte contre les puissances aveugles de la nature, nous serions forcément vaincus, c'est déjà quelque chose que de protester, de lutter, comme le prisonnier qui secoue sa chaîne, ne pouvant la briser : cet acte a sa valeur propre, que le fatalisme le plus absolu ne pourrait lui ôter : c'est un effort vers la liberté, et un commencement d'émancipation morale.