‹ L'esthétique du mouvementChapitre 6 sur 50 · DÉPLAISIR DE L'EFFORT · texte numérisé non relu

DÉPLAISIR DE L'EFFORT

plus coûté la première fois que la dernière, et au moins je me serais épargné dix minutes de mauvaise humeur. — C'est encore Thistoire de ce Juif qu'un seigneur féodal met en demeure, ou de verser une somme donnée, ou de se f^iire arracher six dents. Plutôt me les faire arracher toutes que de donner ma bourse! L'opération commence. Il se laisse arracher une, deux dents, sans broncher ; à la troisième il crie ; à la quatrième, il se tord de douleur : à la cinquième, il donne sa bourse. Lui aussi, n'aurait-il pas mieux fait de commencer par là? Presque toujours il en est de même, dans la conduite de la vie. La vie des paresseux, qui s'abandonnent au principe du moindre effort immédiat, est la plus fatigante de toutes, et en somme ils se donnent beaucoup plus de mal que les autres : voyez le cancre de collège, le mauvais ouvrier, le mendiant, le voleur ! On se rappelle le beau sermon que Jean Valjean fait au jeune Montparnasse, dans les Misérables^ pour lui démontrer combien est pénible la vie de ceux qui veulent vivre sans rien faire. Montparnasse ne se l'est-il pas déjà dit ? Il sait qu'il serait de son intérêt bien entendu de faire un effort. Mais cela lui coûte trop pour le moment. Il préfère se laisser aller. — Les êtres énergiques ne se laissent pas aller. Ils travaillent, ils luttent. Ils font effort, parce que l'effort est pénible, pour s'en affranchir. Ils le portent à son maximum d'intensité, pour s'en délivrer plus tôt. — Gela nous explique, dans l'ordre des mouvements physiques, les coups de jarret du coureur, les grands coups d'aile de l'oiseau qui vole, l'élan du cheval qui prend le galop pour enlever une côte. Donnez à un commissionnaire une plus lourde malle à porter sur son épaule, il accélérera sa marche. Quand on monte à un cinquième étage, on va de plus en plus vile à mesure qu'on sent venir l'essoufflement. Des ascensionnistes qui arrivent au sommet d'une montagne ne manqueront jamais de le gravir à la

course. Pour l'effort comme pour le danger, il y a la fuite en avant.

Enfin la loi de moindre effort est encore le meilleur s^timulant de l'ingéniosité mécanique. C'est par elle que nous arrivons d'instinct à la perfection dans le mouvement. Nous mouvoir le plus possible en nous fatiguant le moins possible ; obtenir le maximum d'effet avec le minimum d'effort : telle est la loi fondanientale qui préside à tous les développements de notre activité, et dont nous pouvons reconnaître l'observance, aussi bien dans les plus simples mouvements de locomotion que dans les plus subtiles manifestations de l'art. — Suffit-elle à tout expliquer? Je suis loin de le croire. Essayer de ramener toute l'esthétique du mouvement à ce principe, ce serait faire de l'esthétique purement déductive, ce qui irait directement contre mon but. Je m'efforcerai au contraire de revenir, autant que je pourrai, à la réalité concrète, aimant mieux rattacher les faits à leurs véritables causes, si mesquines qu'elles soient, que de les faire rentrer de force dans une grande hypothèse. Tout ce que j'entends affirmer ici, c'est que, dans le déterminisme du mouvement, c'est la loi de moindre effort qui certainement joue le rôle le plus considérable.

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