CHAPITRE III
LOIS DE l'attitudh:
Chacun de nos membres, abandonné à lui-même, tend à se placer dans une position primaire, dans laquelle les muscles se trouvent à demi contractés. (Loi des flexions moyennes.) C'est l'attitude de repos.
Alors même que l'attitude est adaptée à l'action, nous cherchons à lui donner la plus grande aisance compatible avec sa finalité. Pour cela, 1" nous multiplions autant que possible les points d'appui (loi de stabilité); 2" nous répartissons nos efforts d'une manière aussi inégale que possible entre les muscles homologues (loi d'asymétrie); 3° et nous faisons fonctionner ces muscles à tour de rôle (loi d'alternance).
C'est dans les attitudes que nous donnons à notre corps qu'il est le plus facile d'étudier les lois du mouvement, puisqu'elles nous le montrent arrêté, ou tout au moins suffisamment ralenti pour que nous puissions l'observer commodément. Tel sera donc le premier point sur lequel portera notre enquête.
L'attitude qui nous demande absolument le moins d'effort est celle que nos membres prennent spontanément, quand ils sont abandonnés à eux-mêmes. Quelle est cette attitude?
Loi des flexions moyennes.
Si les muscles, au moment où cesse l'innervation, devenaient absolument flasques, le problème serait bien simplifié : le corps, abandonné à lui-même, n'obéirait plus qu'à la seule
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action de la pesanteur ; il s'écroulerait sur lui-même, comme X^^t»'"^ un mannequin ou un squelette articulé ; et dans tous les cas son attitude serait celle de la chute.
Mais cela n'arrive que dans des circonstances tout à fait exceptionnelles : par exemple, quand après un exercice très violent on se laisse tomber dans un fauteuil, ou qu'on s'étale sur le sol, recru de fatigue, à bout de forces. De telles attitudes, bien qu'elles ne supposent aucun effort, ne donnent nullement l'impression de l'aisance ; elles sont au contraire les plus pénibles à voir, parce qu'on y sent l'épuisement.
A l'état normal le muscle garde une certaine tonicité, même quand l'innervation volontaire fait complètement défaut ; abandonné à lui-même, il reste en demi-contraction; de sorte que, s'il se trouvait allongé au moment où l'effort a cessé, il tendra à revenir sur lui-même, avec d'autant plus de force que cet allongement était plus grand, à peu près comme si les fibres qui le composent avaient l'élasticité d'un fil de caoutchouc. Considérons par exemple les principaux muscles du bras, en faisant pour le moment abstraction des effets de la pesanteur. Je suppose le bras complètement étendu : à ce moment, le biceps est aussi allongé que possible, et le triceps aussi contracté que possible. Abandonnons le bras à lui-même. Va-t-il rester dans cette position ? Non, car le biceps, étant tout à fait distendu, tendra avec beaucoup de force à revenir sur lui-même ; tandis que le triceps sera loin de lui opposer un effort équivalent, si même il ne tend pas à s'allonger pour revenir à sa contracture moyenne, qu'il a de beaucoup dépassée : le bras se raccourcira donc jusqu'à ce que les efforts spontanés de ces deux muscles antagonistes se fassent exactement équilibre.
Les muscles antagonistes, qui donnent à nos membres un mouvement alternatif, ne sont pas assez symétriquement opposés les uns aux autres pour qu'on puisse facile-
LOIS DK L'ATTITUDE
ment déterminer a priori cette position d'équilibre, La machine animale, quelle que soit l'ingéniosité de ses combinaisons, est loin d'être un chef-d'œuvre de simplicité mécanique : on voit bien qu'elle n'a pas été faite tout d'une pièce, mais par retouches successives, et souvent en utilisant des organes qui avaient d'abord une autre destination. Quand les mouvements les plus compliqués, tels que les diverses rotations de l'œil dans son orbite ou de l'humérus dans la fosse glénoïde, auraient pu être obtenus avec trois faisceaux de fibres musculaires, il se trouve que les mouvements les plus simples mettent loujours en jeu un appareil musculaire assez compliqué.
Mais si la position d'équilibre des membres ne peut être déterminée a priori, on peut la déterminer empiriquement et avec une approximation sufiîsaate, en réfléchissant qu'elle doit se trouver à égale distance des positions extrêmes que vient occuper le membre dans ses oscillations les plus étendues. On pourrait ainsi, de proche en proche et en faisant jouer successivement ses diverses articulations, déterminer l'altitude de moindre effort d'un membre donné, du bras par exemple, ou de la jambe. En fait, c'est celle que l'on prend quand on flotte dans l'eau d'un bain. Les fauteuils disposés de manière h nous la faire prendre seront par cela môme plus commodes que les autres.
Lorsque l'œil est au repos, notre regard se fixe droit devant nous et un peu au-dessous de l'horizon ; c'est ce que l'on a appelé la position primaire de l'œil ; et l'on sait quelle importance a cette notion dans les études d'optique physiologique.
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G lacun de nos membres a ainsi sa position primaire, à laquelle il revient dès qu'il est abandonné à lui-même. Et cette notion n'a pas pas une moindre importance dans l'esthétique des attitudes. — Pour nous reposer, pour dormir, nous chercherons à nous rapprocher autant que possible de cette position. Etendu dans son lit, on aura bien plaisir à allonger un instant les bras ou les jambes pour s'étirer ; maii d'eux-mêmes ils s'infléchiront bientôt, sous l'action des forces musculaires antagonistes qui tendent à se remettre en équilibre. — Dans la station verticale, cette action sera moins évidente, parce qu'alors intervient la pesanteur qui contribue à déterminer notre attitude. Quand je suis debout il faut qu'une de mes jambes au moins soit raidie pour supporter la masse du corps; et mes bras, qui par eux-mêmes tendraient à s'infléchir à demi, retombent, entraînés par leur poids. Mais chez les personnes dont le système musculaire est très développé, l'action propre des muscles l'emportera sur celle de la pesanteur : le gymnasiarque. de profession tiendra d'une manière permanente Tavant-bras un peu relevé, dans la pose de l'écolier qui porte son dictionnaire ; le montagnard aura toujours les jambes légèrement infléchies. Chez la plupart des quadrupèdes, les patles de derrière, qui sont fortement musclées, garderont au repos leur position primaire, leurs diverses articulations étant tenues infléchies par la contraction permanente des muscles ; au lieu que les pattes de devant, qui sont plus grêles, seront obligées de se redresser davantage pour soutenir le poids du corps.
Loi de stabilité.
Si nous n'étions préoccupés que de rendre nos attitudes ausài aisées que possible, elles tjndraient toutes à l'attitude de moine'rj efl'ort absolu, dans laquelle chacun de nos
LOIS DK L'ATTITUDE il
membres se trouve dans sa position primaire. Dans la pratique, elles seront adaptées à l'action particulière k laquelle nous nous préparons. De là vient leur variété.
Mais cett; adaptation du corps à l'action nous laisse encore une certaine liberté dans le choix de notre attitude : et c'est dans cette limite que la loi de moindre effort doit trouver son application. En étudiant quelques-unes de celles que nous prenons le plus naturelleaicnt, noua allons voir que d'instinct nous les combinons de manière à obtenir la plus grande aisance compatible avec leur fmalité.
Un homme qui se promène sa canne à la maJn s'arrête pour contempler le paysage. Cette attitude d'arrùt sérail fatigante si elle se prolongeait, parce qu'elle tient les membres raides et exige u certain cITort d'équilibre. Si notre promeneur . veut prolonger sa contemplation, il devra s'installer d'une manière plus commode. Il commencera par se hancher, c'est-à-dire par porter tout le poids du corps sur une seple jambe, qu'il raidit. Supposons qu'il se soit hanche à gauche. De ce seul mouvement vont suivre tout naturellement des mouvements accessoires, qui achèveront de déterminer l'attitude. La hanche droite s'abaissant, il faut que la jambe droite s'inDéchissc ou s'avance un peu. La colonne vertébrale se courbant latéralement, donne aux épaules un mouvement inverse de eelui des hanches. Tout naturellement encore, la main gauche va se reposer sur la saillie de la hanche, tandis que le bras droit raidi s'appuie sur la camie, qui sert d'étai au corps. Et ainsi, de proche en proche, le corps se trouve amené à l'attitude ci-cuntre. Il va sans dire que cette attitude, déterminée par des raisons de pure c
rien de nécessaire. Peut-être d'autres postures seraient-elles aussi commodes, le problème du moindre effort dans l'attitude étant assez complexe pour comporter plusieurs solutions équivalentes. Mais à coup sûr, celle-là est une des plus fréquemment adoptées. Et d'ailleurs je ne l'indique que pour pouvoir appliquer à un exemple visible les remarques générales qui vont suivre, comme fait un professeur de géométrie qui, pour exposer les propriétés générales du triangle, trace au tableau « un triangle quelconque ».
On a remarqué tout d'abord ce mouvement instinctif de la canne cherchant un point d'appui sur le sol. 11 a évidemment pour but, en arc-boutant le corps, de lui donner un équilibre plus stable. Dans la posture n® 1, on ne se tient debout que par la contraction des muscles, qui demande un certain effort. Dans la posture n° 2, le corps a une large base de sustentation : les muscles peuvent se relâcher un peu, on ne tombera pas. C'est donc une attitude de moindre effort, dans laquelle l'économie d'énergie musculaire est obtenue par la multiplication des points d'apgui. Plus la fatigue augmentera, plus ces points d'appui devront être multipliés : on commencera par s'asseoir, en s'appuyant sur les bras; et l'on finira par s'étendre sur le côté, en s'accoudant à terre. Ou bien on cherchera autour de soi un objet quelconque auquel on puisse s'adosser, s'accouder ou s'accrocher.
La multiplication des points d'appui, par le sentiment de sécurité qu'elle nous donne, nous permet de détendre franchement les muscles inactifs. Quand nous sommes dans une attitude d'équilibre instable, tous nos muscles sont sur le quivive, prêts à se contracter pour parer au danger d'une chute : aucun d'eux n'ose se relâcher tout à fait ; au lieu que, lorsqu'ils sentent l'équilibre assuré, ils se laissent aller; et il en résuUe une nouvelle économie d'énergie musculaire. Cette
détente même, qui se fait suivant un certain rythme, inverse de celui de Teffort, a quelque chose de fort agréable.
Il y a là, pour les artistes qui font poser un modèle, une difficulté. Gomment faire garder au modèle, pendant un temps suffisant, une pose d'équilibre instable, qui dans la vie courante ne serait soutenue que durant quelques secondes ? Si on ne lui donne pas de soutien, il se fatiguera : si on lui en donne, il en profitera pour se reposer, et ne donnera plus que le petit jeu des muscles, qui correspond à l'équilibre stable.
Après le mouvement de la canne s'appuyant sur le sol, le fait le plus significatif, dans l'attitude typique que nous avons indiquée, c'est le mouvement de la jambe et du bras qui se raidissent. Il nous permet d'obtenir à beaucoup moins de frais la stabilité du corps. En efTet, si la jambe sur laquelle je m'appuie était infléchie, la résistance serait fournie par les muscles, et par conséquent supposerait un travail : mais si je la tiens droite, et même un peu forcée en sens inverse de la flexion normale, mes muscles peuvent se relâcher absolument : mon corps repose sur un étai rigide, qui le soutient sans aucun efl*ort. La détente musculaire est si complète, que si quelqu'un me donne alors un petit coup sur le jarret, cela suffit pour décliquer le genou, et je manque de tomber. — Dans toutes les attitudes de moindre effort, on trouvera l'emploi de ces étais rigides, qui substituent à la résistance active des muscles la résistance passive des os. Gela permet aussi aux membres qui ne peuvent trouver un appui au dehors d'en trouver un sur le corps mêjie. La jambe étant raidie, la main pourra se poser sur la hanche comme elle le ferait sur le bras d'un fauteuil. Etant assis devant une table, on s'y accoudera en faisant reposer sa tête sur Tavant-bras; faute di table, on s'accoudera sur son genou.
Un autre procédé très employé dans certaines attitudes,
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pour conolider la charpente du corps, c'est celui des ligatures ou des tenons. On se croisera les bras, ce qui est une fag:>n d'y faire un nœud; on joindra les mains en entrelaçant les doigts, ce qui donne un assemblage à mortaise très solide ; on se prendra le genou ou la nuque dans les mains. Les membres étant ainsi reliés les uns aux autres, le corps forme une masse homogène, compacte, qui se soutient d'elle-même.
Nous trouvons chez presque tous les animaux qui veulent se reposer des mouvements analogues. Un exemple curieux, et qui est comme Texagération grotesque du procédé, nous en est fourni par les quadrumanes : un atèle qui s'installe pour dormir se serrera le corps dans ses longs bras maigres, et l'entourera tout entier de sa queue, offrant ain.si l'aspect d'un paquet bien ficelé.
Dans toute attitude un peu prolongée, notre corps tend donc à prendre la position qui lui assure, avec le moindre effort, l'équilibre le plus stable.
Loi d'asymétrie.
Revenons une dernière fois à notre attitude, et faisons attention, non plus à la quantité d'énergij qu'elle demande, mais à la façon dont les efforts y sont répartis. L'inégalité do cette répartition saute aux yeux : pendant que quelques muscles sont fortement contractés, les autres sont absolument détendus. Les pressions ne sont pas partagées d'une manière plus équitable : presque tout le poids du corps repose sur la plante du pied gauche, qui doit en être écrasée ; et le surplus se reporte exclusivement sur la paume de la main droite.
Varions les exemples, pour nous assurer que ce n'est pas un fait exceptionnel.
Entrons dans une galerie de tableaux ou de statues, étudions les attitudes représentée.-:. — Même opposition dans le mouve-
ment des membres similaires, même inégalité dans la répartition des efforts et des résistances. Si une jambe ett raidie, l'autre s'infléchira; si un bras s'allonge, l'autre se raccourcit. Et même, pour éviter jusqu'au moindre soupçon de symétrie, de chaque côté du corps le mouvement du bras et celui de la jambe seront d'ordinaire opposés, de sorte que pour trouver une correspondance quelconque il faudrait la chercher dans les lignes diagonales. Admettons que les artistes n'aient disposé ainsi leur modèle que pour varier les mouvements, pour expliquer les raccourcis, pour éviter les lignes de même longueur. On ne peut dire pourtant que ces attitudes soient artificielles ; elles sont très naturelles au contraire, et nous donnent, plus que toute autre, une impression d'aisance. Sortons de ce musée, et regardons autour de nous. Voici deux personnes qui causent, arrêtées sur le trottoir; un soldat qui lit une affiche ; un badaud accoudé à la balustrade d'un pont ; un cheval de fiacre en station, et le cocher qui dort sur le siège ; une concierge qui se tient devant sa loge, son balai r en main; un terrassier, sans doute payé à l'heure, qui fume sa pipe. Toutes ces attitudes, où l'art n'est évidemment pour i rien, qui sont prises sans aucune préoccupation d'élégance, sont dyssymétriques. — 11 ne nous reste plus qu'à nous assurer que cette dyssymélric n'est pas accidentelle. On pourrait croire en effet que si ces personnes ont pris une telle attitude, c'est par hasard ; et que si cette attitude est la plus fréquente, c'est uniquement parce qu'il y a plus de chances pour qu'elle se produise : nos mouvements étant alternatifs et donnant ; par conséquent à nos membres une position dyssymétrique, surtout dans leurs phases extrêmes, il serait naturel de penser qu'au moment où nous nous arrêterons, nous nous trouverons presque forcément en état de dyssymétrie. Mais, s'il en était ainsi, la dyssymétrie devrait être surtout accusée dans les premiers moments de l'attitude, quand l'influence du
mouvement qui nous y a conduits se fait le plus sentir; et elle irait plutôt diminuant. Or, l'observation nous montre que c'est juste le contraire. Le plus souvent, on pourrait dire presque toujours, on s'arrêtera sur une position carrée, symétrique, l'arrêt exigeant un égal effort de tous les membres. (Exemple : un cheval qui s'arrête, un coureur qui atteint le but, un promeneur qui arrive au bord d'un fossé, une femme qui se met à son balcon, un promeneur qui s'assied sur une borne ou s'étend sur l'herbe .) C'est seulement l'instant d'après, quand on prend son attitude définitive, quand on s'installe, que la dyssymélrie apparaît, et va s'acccntuant. 11 faut donc qu'elle soit recherchée intentionnellement, pour l'ai-^ sance qu'elle procure, et parce qu'elle permet aux membres qui ne travaillent pas à garder l'équilibre, de revenir à leur position primaire.
Nous aimons mieux fatiguer doublement une partie du corps pour que l'autre prenne un repos complet. A première vue, on ne voit pas trop ce que nous y gagnons ; il semblerait même que la gêne et l'effort, répartis sur un moins grand nombre de points, devraient être plus sensibles. Mais, quand il s'agit de sensations pénibles, ce qui nous est le plus insupportable, c'est la continuité. Qu'ici la souffrance augmente,, cela nous est presque égal ; mais que là, du moins, elle cesse! On pourrait aussi invoquer ici une loi psycho-physique, d'après laquelle les sensations ne croissent qu'en raison arithmétique quand les excitations croissent en raison géométrique. Si contestable que soit la rigueur de cette formule, il n'en est pas moins certain qu'une pression double ne nous donnera pas tout à fait une sensation d'écrasement deux fois plus forte ; de sorte qu'en déchargeant complètement une partie du corps pour charger l'autre, nous ne déplaçons pas seulement la gêne : en somme, nous la diminuons.
Est-il nécessaire de dire que, dans la pratique, nous ne fai-
LOIS DE L'ATTITUDK 47
sons pas tant de calculs ? Ce n'est pas après avoir pesé le pour et le contre que nous composons nos attitudes : nous les prenons sans y penser, par simples actions réflexes. Dans la position la plus symétrique, il est impossible que l'efTort soit exactement mi-parti entre les membres similaires : ceux qui se sentent le plus gênés cherchent à se soustraire à ce malaise, et, par un mouvement d'égoïsme machinal, rejettent tout le poids du corps sur les membres opposés, les laissant s'arranger comme ils pourront. Mais il n'est pas moins vrai que de ces mouvements instinctifs résulte une économie réelle. Sans connaître la cause, nous goûtons l'efl^et. Et cet instinct même ne se serait pas maintenu, s'il nous avait été préjudiciable.
Loi d'alternance.
Un muscle se fatigue plus d'une contraction faible mais continue que d'une contraction énergique suivie d'une complète détente. Il est difficile de tenir le bras étendu horizontalement pendant dix minutes : rien n'est plus facile que de l'élever et de l'abaisser régulièrement pendant lemêjie temps, bien que cela demande réellement plus d'énergie. Il y aurait donc avantage, pour garder plus longtemps une attitude, à osciller entre deux positions aussi dissemblables que possible, qui, mettant en jeu des muscles tout différents, permettraient à chacun d'eux de se contracter dans l'une et de se détendre dans l'autre.
Ce programme, un peu compliqué en théorie, se trouve tout naturellement réalisé dans la pratique. L'alternance des attitudes est une conséquence immédiate de leur asymétrie.
Quand nous avons gardé une position pendant un certain temps, nous éprouvons, avons-nous dit, le besoin de la changer. Si, dans cette première position, les efforts étaient à peu près également répartis entre les membres similaires, il nous
serait assez difficile de prendre et même d'imaginer une position tout à fait différente. Considérez par exemple l'attitude de la figure 1. Les deux bras sont étendus; on pourrait à la rigueur les replier. Mais les deux jambes sont raidies : comment les infléchir toutes les deux? Je ne vois pas d'autre solution que de s'asseoir. Dans la figure i au contraire, le problème n'offre aucune difficulté. Par cela même que cette position est tout à fait asymétrique, rien ne m'est plus aisé que de l'intervertir totalement : il me suffira de prendre la position qui est exactement symétrique de celle-là, ou qui lui fait, comme on dit, pendant. Que l'on suive ce mouvement en imagination : les membres homologues étant toujours disposés exactement à l'inverse l'un de l'autre, on comprendra sans peine qu'à chaque renversement de l'attitude chacun d'eux prenne une position tout à fait différente de sa position antérieure * .
Or, ce changement se fait tout naturellement et comme de lui-même. La même raison, qui nous a déterminés d'abord à porter tout le poids du corps sur certains muscles, nous déterminera, dès que ceux-ci seront à leur tour fatigués, à le rejeter sur les auties. On dit que, dans une baraque de foire, un barnum exhibait une troupe de dindons qui dansaient sur une plaque de fer. Tout le secret consistait à chauffer la plaque par-dessous ; les malheureux dindons levaient une patte après l'autre, pour éviter la briïlure. C'est ce que l'on fait quand on a à porter un objet trop chaud, comme un marron que Ton tire du feu : on le rejette d'une main dans
* Nous trouvons un exemple de ces renversements d'attitude dans les mouvements de l'homme ou de l'animal qui s'étire après un long repos pour se dégourdir le corps. Les danses à attitudes, dont nous nous donnons encore le spectacle au théâtre, mais que nous avons le tort de ne plus danser, produisent le plus gracieux elTet et donnent une impression de parfaite aisance dans le mouvement par l'alternance des poses symétriques.
l'autre ; ou bien quand on est chargé d'un fardeau trop lourd, d'une valise qui vous coupe la main : de temps à autre on la change de côté. 11 en est ainsi pour la gène croissante que nous donne une position quelconque, au bout d'un certain temps. Il s'établira donc, dans toute attitude un peu prolongée, une sorte de rythme, qui nous fera osciller, à intervalles à peu près égaux, entre deux positions symétriques. Et plus chacune d'elles sera dyssymétrique, mieux cette alternance ménagera nos efforts.
11 est vrai que dans la pratique il est impossible d'obtenir la dyssymétrie absolue. Dans une position quelconque, les muscles qui travaillent le moins ont encore quelque chose à faire ; ils ne peuvent se reposer complètement en attendant leur tour. L'attitude la plus aisée devra donc fatiguer à la longue; alors il faudia avoir recours aux grands moyens, la changer du tout au tout. La fatigue générale augmentant sans cesse, il deviendra de plus en plus difficile d'en trouver une que l'on puisse soutenir quelque temps. On essaiera de toutes les positions, les trouvant toujours trop pénibles; jucqu'àce que, peu à peu, invinciblement, on soit amené par la lassitude et le sommeil à la position de moindre effort. — Rien n'est plus curieux, à ce point de vue, que d'observer la contenance des voyageurs dans un train de nuit. Ils se surveillent d'abord, ils cherchent des attitudes de repos élégant. Mais peu à peu la fatigue vient, et la grâce disparaît. On les voit se caler dans les coins, s'accrocher aux brassières, étendre les jambes, s'affaisser sur les banquettes, te redresser en gémissant: jusqu'à ce que le sommeil les prenne. Et l'aube blafarde les éclaire, endormis dans les attitudes les plus bizarres.
r. SOURIAU