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CHAPITRE IV

Le rythme, chose exceptionnelle dans la nature, est la loi constante des mouvements musculaires.

La périodicité de ces mouvements est due à des raisons physiologiques (loi de compensation, tendance à la réitération, effets de l'habitude) et à des raisons mécaniques (rythme propre de chacun de nos membres). Ces divers rythmes ont une tendance à s'unifier complètement.

Le Isthme dans la nature.

Le rythme consi le dans le retour d'un môme phénomène à des intervalles réguliers. 11 y a un rythme dans les tintements d'une cloche, dans le choc des vagues qui battent u:ie //-:: V'L, falaise, dans le scintillement des étoiles, dans les pulsations du cœur. 11 n'y en a pas, faute d'une régularité suffisante, dans les oscillatijns d'un peuplier qui, de temps à autre, s'incline au vent ; faute de périodicité, il n'y en a pas non plus dans la chute d'une cascade, dans le mouvement d'un boulet, dans la gyration d'une toupie, etc.

Les mouvements rythmiques sont très fréquents dans la nature. H. Spencer a consacré tout un chapitre de ses Premiers principes ^ à l'énumérationde ces mouvements. « Quand

Frad. p. 268.

la flamme d'un vaisseau qui pendait immobile commence à recevoir les premiers effets de la brise, elle exécute de gracieuses ondulations allant de son extrémité fixe à sa pointe. A ce moment les voiles commencent à battre, et frappent sur les mâts des coups de plus en plus rapides à mesure que la brise monte. Quand elles sont entièrement gonflées, qu'elles sont en grande partie tendues par Teffort des vergues et des |

cordages, leurs bords tremblent chaque fois qu'un coup plus fort vient les agiter. S'il survient une rafale, la vibration ^)âAr^f'-/^ qu'on sent, quand on saisit avec la main les cordages, montre que tout le gréement vibre ; en même temps, le grondement et le sifflement du vent prouvent que, dans le vent même, il se fait de rapides ondulations, etc., etc. » En relisant ce chapitre, on se laissera presque invinciblement entraîner à admettre, avec l'auteur, que le rythme est la loi même de tout mouvement mécanique.

L'hypothèse est en effet très vraisemblable. Dans la nature, le mouvement rectiligne continu est chose impossible. Toute molécule matérielle qui reçoit une impulsion et tendrait par conséquent à s'en aller en droite ligne dans l'espace, sera limitée dans sa course, soit par les forces de cohésion ou de gravitation qui la relient aux molécules dont elle s'éloigne*, soit par l'inertie des molécules qu'elle rencontre et contre lesquelles elle vient rebondir ; de sorte que son mouvement rectiligne se transformera bientôt, soit en un mouvement de va-et-vient limité (oscillations d'un pendule, vibrations d'un corps élastique, trajectoire des astres), soit en une onde qui se propagera de molécule en molécule, donnant à chacune d'elles un mouvement rythmique régulier (mouvement simplement pendulaire pour les ondes rectilignes comme celles du son, mouvement circulaire pour les ondes transversales comme celles de l'eau agitée ou de la lumière). — La tendance des phénomènes naturels à prjn;lre la forme rythmique s'ex-

pliquera encore par ce fait, que les effets d'une force constante sont, dans la plupart des cas, intermittents. Ainsi la vague qui bat régulièrement une falaise y produira des écroulements périodiques. L'archet passé sur une corde de vioJr n Tentrainera d'abord, puis la lâchera pour la reprendre ensuite. Quand je souffle d'une manière continue dans un tuyau à anche, la pression croissante de mon souffle écarte d'abord l'anche de sa position d'équilibre ; alors une bouffée d'air s'échappe, la pression baisse subitement dans le tuyau, et l'anche revient sur elle-même; puis le système mécanique se trouvant ramené à son état initial, forcément le même cycle de mouvements se reproduit avec une régularité parfaite. Ces divers faits s'expliquent de la même manière : le phénomène à produire exigeant une certaine dépense d'énergie, ne se produit que par intermittences, quand la source d'énergie dont il provient a débité une quantité de force suffisante; et ce débit étant constant, les intermittences doivent être régulières, c'est-à-dire que le phénomène doit prendre la forme rythmique.

Mais, si l'analyse nous permet de décomposer le mouvement le plus irrégulier en apparence en un certain nombre de mouvements rythmiques simples, il n'en faut pas moins reconnaître que dans la plupart des phénomènes naturels, tels qu'ils se présentent à nous, il n'y a aucun rythme perceptible. La croyance au rythme universel est plutôt le résultat de l'induction scientifique que de la perception immédiate. Rien ne serait plus facile que de faire une énumération, plus copieuse encore que celle de Spencer, tendant à prouver que la loi des mouvements naturels est l'incohérence. Pour vingt pages qu'il a écrites sur les mouvements qui sont rythmiques, on écrirait un volume sur ceux qui ne le sont pas. C'est que le phénomène naturel le plus simple est encore d'une complexité infinie ; quand bien

même chacune des forces qui entrent en jeu dans sa production tendrait à lui donner une forme rythmique, la résultante de toutes ces actioni sera toujours un mouvement plus ou moins irrégulier. Soient deux métronomes réglés de manière à donner, l'un 5 battements à la seconde, l'autre 4. Voilà deux mouvements très simples et parfaitement rythmiques. Maintenant faites-les battre tous deux à la fois dans une chambre voisine : vous entendrez une série de sons qui se succéderont à intervalles tantôt plus grands, tantôt plus courts, sans qu'il vous soit possible, même en imagination, d'y retrouver les deux rythmes composants. Pour que la notion du rythme subsistât, il faudrait, non seulement que chacun des deux mouvements fût très régulier, mais encore qu'il y eût entre eux un rapport très simple, que par exemple un des deux métronomes fit juste deux oscillations pendant que l'autre en ferait une : coïncidence qui ne pourrait évidemment se produire par hasard, et ne peut être obtenue qu'artificiellement par la volonté expresse de l'expérimentateur. Ge n'est que dans les laboratoires de physique que l'on pourra trouver facilement des exemples de rythme parfait. Dans la nature, les mouvements physiques où la loi rythmique est le mieux observée sont justement ceux qui échappent à la perception immédiate, soit par leur lenteur, comme les mouvements astronomiques, soit par leur rapidité, comme les ondes sonores ou lumineuses. Nos sens ne nous montreront guère que des rythmes imparfaits : et encore, si fréquents qu'ils soient, faudra-t-il les chercher. Si l'on est disposé à s'exagérer leur fréquence, c'est parce qu'ils attirent, plus que les autres, notre attention : c'est ainsi que l'on est porté à croire que les fleurs très vivement colorées dominent dans la nature, parce que Ton ne regarde que celles-là. Une statistique plu? exacte mDiitrerait qu'elles sont l'exception.

C'est justement parce qu'il est exceptionnel, que le rythme produit sur nous une impression de si vive curiosité. Dans l'incohérence des phénomènes naturels, quand notre esprit découvre une loi, il en éprouve comme une joyeuse surprise. Le rythme dans les mouvements physiques fait l'effet d'une figure géométrique au milieu de lignes tracées au hasard. Si, au contraire, nos yeux étaient habitués à ne trouver partout que des figures régulières, ce serait l'irrégularité qui leur ferait plaisir et la régularité qui leur semblerait insipide.

Le rythme dans les mouvements musculaires.

Exceptionnel dans la nature, le rythme est la loi constante de nos mouvements musculaires.

Cette tendance à la périodicité n'est évidemment pas un effet de la volonté. La volonté n'agit que par occasion et quand elle a une raison particulière d'intervenir; elle est intermittente ; partout où elle entre comme facteur dans une série de contractions musculaires, c'est comme élément perturbateur. Elle détermine le commencement et la fin de la série, elle l'interrompt au besoin, mais ce n'est pas elle qui peut en maintenir la régularité. Ainsi, quand nous n'y faisons pas attention, nous clignons assez régulièrement des paupières, et notre poitrine se soulève, s'abaisse d'un mouvement égal. Si nous y faisons attention, le mouvement ne s'effectuant plus que par un effort spécial, deviendra très irrégulier, même quand nous nous efforcerons de lui conserver son rythme. Le physiologiste qui veut mesurer la quantité d'air expirée normalement par ses poumons est obligé de ne tenir aucun compte des premiers résultats de l'expérience, mais de la prolonger très longtemps, jusqu'à ce que le jeu de sa respiration soit redevenu inconscient ( t ma-

RYTHME NATUREL DES MOUVEMENTS bb

chinai : c'est alors seulement que le rythme normal se rétablit.

Cette impuissance de la volonté à produire le mouvement rythmique s'explique, quand on pense que Tesprit n*a par lui-même aucune notion de la durée. Gomment pouvons-nous la mesurer? Par la répétitioa d'un même phénomène, pris comme étalon, et censé parfaitement régulier *. Mais les phénomènes subjectifs, les idées et les sensations, sont beaucoup trop variables pour que nous puissions nous en servir comme d'unité de temps. Il faut donc que nous ayons recours à quelque me:ure objective; et la plus commode de toutes, celle que nous avons toujours à noire disposition, c'est la durée d'une contraction musculaire. Si, par exemple, nous voulons compter la seconde, nous articulerons en nous-mêmes un certain nombre de sons, nous battrons une mesure, ou nous imaginerons un mouvement périodique quelconque que nous savons, par expérience, exiger ce laps de temps. Ainsi, loin de pouvoir régler le rythme des mouvements, l'esprit a besoin de s'en servir comme d'un chronomètre pour se faire une notion de la durée. C'est dire que ces mouvements doivent avoir un régulateur distinct de la volonté.

Raisons physiologiques.

Leur périodicité est due d'abord à des raisons d'ordre physiologique que nous rangerons sous trois titres : loi de compensation, tendance à la réitération, effets de l'habitude.

1" Loi de compensation, — Toute contraction musculaire, exigeant du muscle même une certaine dépense d'énergie, l'épuisé bientôt : nous en sommes avertis par une sensation de fatigue, qui nous invite à cesser la contraction pendant un

* V. Cournot. Ensai sur les fondements de nos connaissances ^ t. I, p. 302.

certain temps. Cette sensation de fatigue, en se reproduisant périodiquement, règle, sans que nous y fassions même attention, par simple action réflexe, le rythme des contractions, exactement comme la sensation périodique d'asphyxie règle le jeu de la respiration.

On con;^oit que, plus la contraction du muscle a été énergique, plus doit être lonj ce repos réparateur qui lui permettra de fournir une contraction nouvelle; et ceci nous induit à penser qu'il doit y avoir un rapport fixe entre l'énergie des mouvements rythmiques et leur fréquence. Si je n'exécute que des mouvements où la force dépensée est insignifiante, tels que ceux du pianiste qui fait courir ses doigts sur le clavier, ou du télégraphiste employé à un appareil Morse qui fait cliqueter le marteau de son instrument, ces mouvements pourront se succéder suivant un rythme extrêmement rapide. Mais les mouvements du canotier qui remonte un courant, du jardinier qui manœuvre sa pompe, seront forcément beaucoup plus espacés. Matériellement même, il faut d'ordinaire plus de temps pour exécuter un effort énergique, parce que le plus souvent le seul moyen de mettre plus de force dans un mouvement est de lui donner plus d'amplitude : ainsi, si je veux donner un coup de marteau très violent, il faudra que je lève le bras très haut. Dans un exercice physique où l'on doit dépenser, selon les circonstances, une somme très différente d'énergie, il est curieux de voir comme ces variations de travail entraînent une variation correspondante dans la rapidité du rythme. Ainsi, chacun de nous a son pas normal, qui est celui qu'il prend machinalement quand il marche sur un t:^rrain horizontal; mais si la route va de cendant, notre pas ne manquera pas de s'accélérer; si nous arrivons à une montée, il se ralentira de lui-même, et d'autant plus que la rampe sera plus raide. Dans tous ces exemples, on voit que la vitesse naturelle du rythme est en raison inverse du travail que nous

coule chaque mouvement. — Pour mettre en évidence cette loi de compensation, nous avons supposé que, dans ces divers cas, le débit total d'énergie était toujours à peu près le même. Pour rétablir les faits dans leur complexité, il faut aussi tenir compte des stimulations accidentelles ou des efforts volontaires qui peuvent augmenter, à un moment donné , l'intensité de l'innervation . Nous vovons alors que la vitesse des mouvements rythmiques doit varier en raison directe de cette intensité. Quand nous nous livrons à une besogne machinale quelconque, toute émotion brusque se traduira, dans le rythme de nos mouvements, par une brusque accélération : notre cœur même se mettra à battre plus vite, notre respiration deviendra haletante. Ou bien, les mouvements gardant une vitesse constante, leur énergie augmentera. Ou bien encore, ce qui est le cas le plus fréquent, ils augmenteront à la fois en force et en rapidité. Ce sera par exemple un nageur qui prend peur au contact d'une herbe qui lui frôle le pied, et se met aussitôt à battre l'eau avec une précipitation fébrile. En musique, il est bien rare que le cres- C3ndo ne soit pas accompagné d'une accélération. Mais ces variations dans l'intensité de l'innervation n'échappent pas elles-mêmes à la loi rythmique. Toute stimulation extrême sera suivie, pour faire compensation, d'une période d'accalmie qui, à son tour, fera place à une nouvelle crise d'activité. Supposez seulement que, dans une suite d'efforts que je fais, il s'en trouve un qui soit un peu plus énergique que les autres; voilà l'équilibre dynamique rompu : l'effort qui suivra celui-là devra tomber au-dessous de Tintensité moyenne, ce qui permettra au suivant de s'élever de nouveau au-dessus. Cette alternance de temps forts et de temps faibles, qui fait comme un rythme dans le rythme, est si naturelle qu'on la retrouvera partout, aussi bien dans la musique et la poésie que dans les mouvements musculaires. On a même voulu la

regarder comme le phénomène essentiel du rythme, ce qui est une exagération. En musique, par exemple, bien que nous n'ayons pas de mesure à un temps, le rythme à un coup ett beaucoup plus fréquemment employé qu'on ne croit.

â* Tendance à la réitération. — Alors même que nous nous proposons d'exécuter un seul mouvement, nous avons d'ordinaire une tendance à le faire précéder et à le faire suivre de mouvements complémentaires, plus ou moins conscients, qui sont comme la préparation et la résonnance de l'effort principal. 11 est très rare que les mouvements dans lesquels nous voulons mettre une certaine énergie ne forment pas de la sorte une véritable période rythmique.

Considérez un homme qui se prépare à bondir, à lancer une pierre, à asséner un coup de hache, en un mot à faire quelque mouvement décisif. Vous verrez que toujours il débute par des mouvements préparatoires d'une amplitude et d'une vitesse de plus en plus grandes. Ces mouvements ont une double utilité. D'abord, ils sont comme une étude, une répétition du mouvement final : &u moment où j'exécuterai le geste voulu par une brusque détente musculaire, je n'aurai plus le temps de réfléchir; il faut donc queje combine d'avance le jeu de mes muscles en le prenant sur un mouvement plus lent; puis, queje fasse la répétition de l'exécution lapide pour m'assurer que tout va bien, que je tiens mon mouvement, et que rien ne me gênera quand il faudra l'exécuter. Mais un mouvement violent n'est pas seulement un tour d'adresse, c'est aussi un tour de force. Et pour donner toute sa force, une certaine préparation est aussi nécessaire. Un muscle auquel je demande tout à coup un grand travail est pris au dépourvu et fonctionne dans de mauvaises conditions. Faites un saut à pieds joints : vous bondirez à une certaine distance. Recommencez : certainement vous irez cette fois un peu plus loin. En général, on réussit mieux un tour de force

quelconque la seconde fois que la première : il faut que les muscles aient eu le temps de se dégourdir, de s'échauffer » , et c'est à cela que servent les mouvements préparatoires.

Appliquons ceci à des rythmes divers. — Quand je frappe à une porte, je ne donnerai pas un coup, mais deux ou trois. Un cri d'appel qui n'aurait pas au muins deux syllabes, la première servant de note d'élan, ne pourrait être poussé avec une force suffisante. L'enfant qui commence à parler ne prend que la syllabe accentuée des mots et la redouble pour pouvoir appuyer sur le son.

Dans un air dont le rythme est bien marqué, les notes qui doivent être appuyées sont précédées presque toujours de noies plus rapides et plus faibles, en apparence de pur agrément, mais en réalité indispensables pour préparer l'attaque du son principal. Parcourez un cahier de musique : vous reconnaîtrez que dans presque tous les airs fortement rythmés, la phrase musicale commence sur les temps faibles de la mesure, c'est-à-dire que le premier son fort est précédé de notes d'élan qui en facilitent l'émission.

De même que les mouvements énergiques ne peuvent être attaqués d'un coup, ils ne peuvent non plus être brusquement interrompus. C'est une loi à peu près absolue que tout grand mouvement est suivi immédiatement d'un petit mouvement qui en est comme la résonnance. Le coiffeur qui coupe les cheveux d'un client, après chaque coup de ciseau, fait entendre un petit cliquetis ; le maréchal ferrant qui martèle un fer rouge fait suivre chaque coup donné sur le fer d'un petit coup donné sur l'enclume. Frappez sur une table trois grands coups de poing : vous ne pourrez guère vous empêcher d'en frapper encore un quatrième. — Le fait est facile à expHquer. Il m'est difficile d'interrompre brusquement un

' V. Lagrange. Physioloyie des exercices du corps, p. 3i.

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mouvement rythmique, qui commence à devenir machinal. En vertu de l'habitude prise, de la force acquise, je continue de me mouvoir encore, un peu après que j'ai voulu m'interrompre. La seule élasticité des corps fait qu'un choc violent sera presque toujours suivi d'un rebond.

Ainsi tout concourt à rendre plus naturels ces mouvements de résonnance qui s'ajouteront, dans un rythme bien marqué, au mouvement principal. — En général, les mouvements de résonnance seront moins nombreux que les mouvements d'élan, de sorte que, dans la période rythmique naturelle, le temps fort sera placé d'ordinaire vers la fin de la période. On trouvera des exemples particulièrement significatifs de, ce mode de formation de la période rythmique dans les sonates de Beethoven, dont le mouvement rythmique est si bien marqué. Comme exemple typique, je citerai la période formée de quatre notes d'élan et d'une noie de résonnance, qu'il semble affectionner. — C'est par pure convention que, dans notre notation musicale, on a placé le temps fort au début de la mesure.

3" Effets de rhabituSe. — Le seul fait d'avoir exécuté plusieurs fois de suite un mouvement est une raison positive pour l'exécuter plusieurs fois encore, au point que, pour le faire brusquement cesser, il faudra un motif spécial, et un effort d'arrêt. Ainsi, croisez une jambe sur l'autre, et donnezlui un mouvement pendulaire régulier : au bout d'un certain nombre d'oscillations, ce mouvement deviendra tellement machinal, qu'il continuera de lui-même : vous considérez avec surprise votre jambe qui s'agite toujours sans que votre volonté n'y soit plus pour rien.

Comment expliquer cette tendance, qui est ce qu'il y a d'essentiel dans ThabiJ-ude ? Sur ce point, nous en sommes réduits à de pures conjectures ; toutes les explications que Ton a proposées sont plutôt des métaphores que des expli-

cations véritables. Mais le fait est indéniable. Tout mouvement rythmique devient automatique, et le devient d'autant plus vite qu'il était plus uniforme.

Il est pourtant à remarquer que, lorsque nous exécutons plusieurs fois de suite un mouvement, nous avons plutôt une tendance à le reprendre suivant un rythme accéléré qui suivant un rythme identique. Ici encore, pour la commodité de la démonstration, nous emprunterons nos exemples à la musique, qui est particulièrement instructive en pareille matière, parce que c'est là que ces variations du rythme moteur sont le plus sensibles.

Presque toujours, dans un morceau qui est divisé en plusieurs parties, les dernières seront d'un mouvement plus vif que les premières; et dans chacune de ces parties, le mouvement s'accélérera dans les dernières mesures : si parfois il se ralentit, ce sera par exception et pour produire un effet spécial. Quand on chante une chanson à couplets, on mettra sensiblement moins de temps à chanter le second que le premier. Indiquez à un musicien, en faisant battre un métronome, le mouvement d'un morceau, puis priez-le de l'exécuter et voyez ce qui va se produire : dans les premières mesures, l'exécutant fera attention à ce tic tac régulier qui frappe son oreille, et se surveillera, pour en garder le rythme. Mais peu à peu son attention s'en retirera, comme d'un bruit insignifiant, pour s'appliquer tout entière aux sons qu'il produit lui-même; d'ailleurs il arrivera toujours un moment où la partition même indiquera un accident rythmique (point d'orgue, ralentissement), qui établira entre le rythme du métronome et celui du morceau une différence de phase : de sorte qu'infailliblement la coïncidence observée d'abord finira par se perdre. Dès lors l'exécutant dégagé de cette entrave, abandonné à sa propre inspiration, ne manquera jamais d'accélérer son mouvement. Cette tendance à l'accélération, agissant d'une manière constante

et à chaque reprise, fait que presque toujours les morceaux d'orchestre, les chœurs d'opéra se prennent sur un mouvement beaucoup plus rapide que celui qu'avait indiqué le compositeur; au point que, si Ton n'y faisait attention, ils finiraient par être dénaturés complètement.

Ce phénomène est-il en contradictioD avec les effets que l'on serait en droit d'attendre de l'habitude f II me semble au contraire que c'est justement dans l'habitude qu*ils trouvent leur explication.

Tout mouvement rythmique , par cela même qu'on en prend l'habitude, s'exécute avec une facilité de plus en plus grande. Quand on se contenterait de dépenser toujours la même somme d'énergie, cette diminution dans les résistances devrait déjà produire un accroissement de vitesse. Mais les mouvements eux-mêmes deviennent plus énergiques; les muscles s'échauffant peu à peu, deviennent aptes à se contracter avec plus de force. Le cerveau se laisse aller à ce vertige de la vitesse dont nous avons déjà parlé, et l'accélération devient irrésistible.

Raisons mécaniq ues .

A ces raisons physiologiques s'enjoignent d'autres qui sont d'ordre purement mécanique.

Les muscles étant reliés aux os par des attaches fixes, nos membres ne peuvent se mouvoir que par oscillation, et non par révolution complète comme font les roues d'une machine à vapeur. Le plus souvent leurs articulations sont à charnière plutôt qu'à genou, et leurs ligatures sont très serrées, ce qui donne des oscillations de l'ordre le plus élémentaire, de simples mouvements alternatifs. — Maintenant, d'où vient la régularité de cette alternance ? Pour le mouvement de mes jambes, de la seule inertie de mon corps, qui une fois qu'il

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a pris un cerlain élan continue à se mouvoir de lui-même d'un mouvement uniforme. Quand je marche, quand je cours, mes jambes, après avoir poussé le corps en avant, sont bien obligées de le suivre : il m'est donc impossible de ne pas mettre un certain rj^thme dans leur mouvement. Je ne puis le ralentir ou l'accélérer que progressivement ; car la masse de mon corps, qui fait volant, s'opposerait à un arrêt brusque, ou à ujie subite accélération.

Il faut aussi tenir compte de la masse propre des organes locomoteurs, qui régularise leurs oscillations. Lorsque j'ai balancé une fois mon bras, de lui-même il fera encore plusieurs oscillations d'égale durée, bien que d'amplitude décroissante. Chacun de mes membres a ainsi son rythme propre. Sans pouvoir être absolument assimilés aux pendules oscillants, dans lesquels la vitesse de l'oscillation croit comme la racine carrée de la longueur, les organes locomoteurs se comportent à peu près de même ; au moins les variations de vitesse se font-elles dans le même sens, les membres les plus courts ayant les oscillations les plus rapides. Cette loi rythmique se vérifie dans les battements d'ailes des oiseaux. D'après J. Marey* la buse donne 3 coups d'aile par seconde, la chouette 5, le pigeon 8, le moineau 13. Pour les insectes *, la vitesse augmente dans une proportion beaucoup plus rapide, qui ferait croire que l'aile se comporte plutôt à la manière des verges vibrantes : la libellule donne 28 vibrations, le macroglosse du caille-lait 72, la guêpe HO, l'abeille 190, le bourdon 240, la mouche commune 330. Dans de pareilles conditions, il est bien évident que le rythme des mouvements ne peut être réglé par la volonté; l'animal ne peut produire chaque oscilation par un effort spécial, ni mène en avoir une conscience distincte.

* La machine animale, p. 2li7.

• Ihid,, p. 192.

6i DKTERMLMSME DU MOUVEMENT

Il va de soi que cette loi des niouveraents rythmiques n'a rien de rigoureux : ilos membres restent toujours soumis à rintluence de la volonté, qui peut rendre leurs oscillations plus ou moins rapides, en faisant varier la tension des muscles. Mais cette cause constante, qui nous sollicite à choisir un rythme plutôt qu'un autre, agit toujours dans le même sens : elle ne peut donc manquer de se dégager à la longue, à travers les variations de la volonté. — Ainsi, c'est un fait incontestable, que les hommes de petite taille ont plus de vivacité dans leurs mouvements que les hommes de stature élevée. Cette proportion se maintient dans la série des espèces animales. Parmi les mammifères, considérez l'éléphant, le cheval, le chien, le rat; parmi les oiseaux, le vautour, l'épervier, la mésange, le colibri; faites la même classification pour les reptiles, pour les poissons, pour les insectes, etc. Toujours vous verrez chez les animaux de même classe, l'agilité augmenter régulièrement en même temps que la taille diminue. — Est-ce à dire que les petits animaux aient plus d'énergie musculaire que les grands? Nullement. Si leurs mouvements sont plus rapides, ils ont moins d'amplitude, en sorte que le déplacement total n'est pas plus considérable. On ne voit pas que leurs muscles travaillent à plus forte pression, ni que le travail fourni par kilogramme d'animal soit plus considérable. Et même, à ce point de vue, ils auraient relativement aux animaux de grande taille une certaine infériorité. S'ils parcourent plus de fois leur propre longueur en une seconde, en une seconde ils feront un peu moins de chemin; s'ils bondissent plus haut relativement à leur taille, absolument ils s'élèvent moins haut. — Quelle est donc la raison de cette plus grande agilité de mouvement? Les animaux ne cherchent évidemment pas à compenser le peu d'amplitude de leurs mouvements par leur rapidité, comme s'ils avaient tous besoin d'une vitetse de translation uniforme : ils ne songent qu'à se

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mouvoir le plus vite ou le plus aisément possible. Mais d'euxmêmes leurs membres tendent à prendre un certain rythme, proportionné à leur taille ; et cette cause constante finit toujours par régler la vivacité moyenne de leurs allures.

Pour ces diverses raisons, chaque organe de notre appareil moteur doit avoir une tendance à adopter un rythme déterminé, qui est son mouvement normal.

Unification des rythmes.

Mais, quand plusieurs parties de notre organisme se mettent en même temps en mouvement, fonctionneront-elles indépendamment les unes des autres, comme si elles étaient isolées ? Il est impossible qu'il en soit ainsi. Les différentes pièces qui composent la machine animale sont trop solidaires, pour que le jeu des unes n'exerce pas toujours une certaine influence sur celui des autres.

Considérons par exemple les mouvements rythmiques de la circulation, de la respiration et de la locomotion.

Les battements du cœur, les contractions du diaphragme, les flexions de la jambe n'ont pas sans doute de solidarité directe ; mais il y a entre ces divers mouvements une certaine harmonie, utile au bon fonctionnement des organes. En effet, si je me meus plus vite, il faut que le cœur envoie plus de sang aux muscles pour les réparer, et que la respiration s'accélère pour activer la combustion qui produit la force. De là une habitude qu'ont prise ces organes, de modifier leur action pour se mettre au pas les uns des autres. — Les battements du cœur s'accélèrent quand on précipite les mouvements respiratoires. En ce moment par exemple, je suis assis immobile ; j'ai environ 60 pulsations par minute. Si je précipite la respiration, les pulsations s'élèvent à 74; si je la ralentis, elles finissent par retombera 55, en même tempsqu'ellesdeviennentplus

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