C'est ce qu'expriment les vers de Musset
Lorsque dans le sillon l'oiseau chante à l'aurore Le laboureur s'arrête, et, le front en sueur. Aspire dans l'air pur un souffle de bonheur.
souvent en esthéticiens. Ils l'aiment pourtant. Ils l'aiment dun amour peu désintéressé, comme on aime ce qui nous fait vivre, ce qui donne un fond commun et une forme semblable à presque toutes nos pensées, à presque tous nos sentiments, à nos actes mômes et à nos perceptions, ce qui est pour nous une occasion permanente d'agir et de croire, d'espérer et de craindre, de jouir et de souiï'rir, d'un amour analogue à celui dont on aime, sans toujours bien s'en rendre compte, sa famille et ses compatriotes. Tous ces êtres avec qui l'on 'sit, dont on vit et qui vivent de nous, on les aime parfois en s'imaginant qu'on leur reste indifférent ou même qu'on les hait. Et c'est surtout quand cet amour est contrarié qu'il se révèle. Il est des hommes à qui la transplantation est odieuse, gens des plaines qui étoutfent dans les montagnes, gens de la mer à qui la terre est un exil. 11 n'est pas toujours difficile de démêler quelque impression esthétique, quelque sentiment de la beauté dans l'amour du paysan pour la terre. Il admirera une récolte abondante, une luzerne verte et vigoureuse, une charrette de foin bien chargée. Autre chose germe en lui que le désir du gain ou l'espoir du profit. Les biens qu'il admire ne lui appartiennent pas toujours. Le sentiment esthétique existe déjà, encore qu'il n'arrive pas à se dégager complètement et à vivre de sa vie propre. Et sans doule il ne s'élève pas à une forme dart bien éminente; cependant il nous révèle au moins comment peut naître une matière d'art. Il n'est pas tout à fail
inutile, pour apprécier un paysage peint, d'avoir aimé les champs et d'y avoir assez longuement vécu, de s'être plu aux parfums légers d'avril, et aux fortes senteurs de la vigne en juillet, d'avoir aspiré les émanations des lavandes et des thyms froissés par les souliers à clous, d'avoir frémi au souffle de l'aurore et de s'être attardé dans les crépuscules, d'avoir goûté la fraîcheur des sources cachées, d'avoir aimé l'âpreté des champs incultes et les tons chauds des blés mûrs, les larges horizons ouverts des plaines et la barrière mystérieuse des montagnes. Et je ne suis pas sûr que certaines impressions esthétiques ne seraient pas enrichies et renforcées par le maniement des affaires agricoles et les soucis du cultivateur.
Sans doute on peut aimer l'art du paysage sans tant de préparation. On l'aime autrement, avec, sur certains points, une moindre richesse d'impression et d'évocation qu'ion peut compenser par ailleurs. Une œuvre d'art suggère plus qu'elle ne reproduit, mais la suggestion ne dépend pas seulement de l'artiste qui incarna sa pensée dans 1 œuvre, elle ne dépend pas seulement de l'œuvre elle-même, ni des deux réunis. Elle dépend aussi du spectateur. Chacun de nous met dans ses impressions, comme dans ses amours et dans ses haines, et dans ses perceptions même, quelque chose de sa personnalité tout entière. Ses plus diverses, ses plus lointaines expériences s'y peuvent refléter avec plus ou moins de netteté, car elles ont contribué à donner
leur allure propre à son intelligence et à sa sensibilité.
Ainsi aimons-nous d'un amour particulier les lieux où nous avons vécu et ceux qui, par quelque côté, nous les rappellent, même si nous les avons volontairement abandonnés; leur image reste en nous et se prête toujours aux jeux du souvenir, de Timagination et du sentiment. Elle s'y prête même d'autant mieux qu'elle s'est écartée de notre vie active et pratique, qu'elle ne froisse plus bien vivement aucun de nos désirs. L'éloignement a pu développer ses qualités de matière d'art, mieux disposée à entrer dans la vie esthétique parce qu'elle est sortie de la vie réelle.
L'amour des lieux que nous connaissons et où nous avons vécu nous intéresse aussi aux pays étrangers qui ressemblent aux nôtres, comme l'égoïsme et Tamour de la famille peuvent conduire à l'amour de l'humanité. Aussi peut-on prendre plaisir à la vue directe ou à la représentation de sites bien divers dont la diversité même nous plaît parce quelle s'ajoute à quelque ressemblance fondamentale qui peut diminuer, s'amincir de plus en plus. Le contraste nous charme autant que l'identité, il pique notre curiosité, et la variété des pays flatte en nous la variété de nos sentiments, mais c'est encore par la ressemblance que nous comprenons le contraste et que nous en sentons l'agrément.
Le besoin d'art qui correspond à toute cette calé-
gorie de sentiments peut se satisfaire à peu de frais. L'amour d'un pays, le désir d'en voir une image fidèle, le plaisir du voyage dans un fauteuil, n'exigent point, pour s'animer, l'intervention du génie. Ruysdaël ni Rousseau n'ont à se mêler de nous donner des satisfactions de ce genre. Un photographe y suffit, et des cartes postales illustrées conviennent fort bien à cette tâche. Bien plus, Ruysdaël ou Rousseau nous gêneraient peut-être. Le paysage qu'ils nous offriraient pourrait trop exprimer leur âme et ne pas s'accorder aussi bien avec la nôtre. Un paysage que nous avons vu, interprété par un tempérament différent du nôtre, nous pouvons ne pas le reconnaître, sinon parles yeux, du moins par le cœur. C'est une sorte d'étranger qui prend la place d'un ami. Il y a assez souvent quelque chose qui me froisse, ou tout au moins me gêne, dans le paysage qui reproduit un site, un monument, un genre de nature qui m'est familier.
En tout ceci il ne s'agit guère que des rudiments de l'émotion artistique, tout au plus de ses formes les plus simples. Les plaisirs que je viens de rappeler peuvent être cependant une part — la moins haute peut-être et la moins rare — de cette émotion. Ils s'y rattachent étroitement. Il y a infiniment plus, il y a bien autre chose aussi dans un paysage de Corot que dans une carte postale illustrée, mais dans la joie que nous donne celui-là, il se retrouve aussi, à quelque degré, le plaisir que nous devons à celle-ci. Il y est mêlé à bien d'autres,
transformé, compliqué, méconnaissable peut-être au premier abord, mais encore, cependant, essentiellement le même.
Ce n'est pas seulement la peinture de paysage qui nous invite à de semblables remarques. Un portrait aussi nous intéresse parfois parce quil remet sous nos yeux la personne représentée. Mais quand nous sommes uniquement touchés par la vue d'un visage aimé, nous sommes à peine dans l'art, si l'on peut soutenir que nous y sommes.
Pareillement on a plaisir à voir les traits des gens dont le public s'occupe, et les journaux travaillent chaque jour à satisfaire leurs lecteurs en les reproduisant. De même on s'arrête devant un tableau d'histoire si le sujet excite la curiosité ou la sympathie, devant un tablean de genre s'il parle à la sensibilité commune. Et pareillement en littérature, le lecteur aime à retrouver des types connus, des situations prises dans la vie réelle, même des façons de parler familières.
L'homme aime à retrouver dans l'art des événements semblables à ceux qu'il connaît, et qui peuvent l'émouvoir exactement, ou presque, comme le ferait un événement réel. Cela est si vrai que les impressions de ce genre sont pour l'art une cause fréquente d'avilissement. Il est des peintres, des écrivains, artistes de mérite parfois, qui ont spéculé
sur la sensibilité du public devant des scènes réelles, sur son goût pour les faits divers attendrissants ou tragiques. Ils arrivent à plaire aux gens qui n'aiment ni l'art ni la littérature. S'ils ont du talent, ils peuvent aussi l'utiliser sérieusement pour des œuvres de ce genre et charmer par là môme les amateurs plus exigeants. Mais ceux-ci sont parfois un peu inquiets et savent mauvais gré à Tartiste d'avoir introduit dans son œuvre une certaine équivoque, de faire appel à la fois au sens esthétique et à la sensibilité la plus ordinaire.
Quand on recommande aux peintres et aux littérateurs de se rapprocher de la nature, ce qu'on leur conseille aussi, c'est de faire appel à ce dernier genre d'intérêt. Ce n'est pas ici le lieu de faire la théorie du naturalisme dans l'art, si tentant que cela puisse être. Mais il faut bien dire que le genre d'intérêt qu'une reproduction exacte de la nature donne à une œuvre est en général d'ordre inférieur et peu esthétique. Le naturalisme offre à l'artiste d'immenses ressources et l'expose à de grands dangers. Il lui permet de se faire comprendre aisément, il lui donne une matière solide et sûre, il le dirige et le soutient. Il lui est si utile que l'artiste ne saurait s'en passer et que même l'idéalisme le plus élevé et la rêverie la plus folle sont bien obligés de prendre la nature pour soutien. Il tend à rendre l'artiste puissant, équilibré, sain, solide. Mais en môme temps il tend à le rabaisser. Si l'artiste choisit dans la nature, sans l'altérer, ce qui touche notre
sensibilité d'homme, l'imitation du réel le pousse peu à peu hors de Tart. Elle en fait un amuseur, un prédicateur, un apologiste de la vertu et du vice, selon le choix déterminé par ses goûts. Si, comme cela fut à la mode, il ne choisit pas, ou feint de ne pas choisir, s'il prend une tranche indifférente de vie humaine ou sociale, alors il ne se sauve guère de la bassesse, quand il a ce bonheur, que par l'excellence du métier, ou bien par un pessimisme retenu, mais hautain, âpre ou dédaigneux. Voyez, par exemple, en ce qu'ils ont de naturaliste, — car on peut aimer chez certains d'entre eux d'autres qualités, — les maîtres hollandais, Chardin, Bonvin ou Courbet, et aussi Zola, Maupassant et Flaubert. L'idéalisme inversement, dans les belles œuvres qu'il a provoquées, a parfois prévalu contre une certaine faiblesse de la technique, ou tout au moins contre des défaillances accidentelles, ou des défauts que peuvent compenser aussi, par ailleurs, jusqu'à un certain point, quelques qualités d'exécution. Vous pouvez examiner de ce point de vue Vigny, — à qui d'ailleurs l'inspiration donne souvent une belle facture qui ne se soutient pas assez, — ou Villiers de l'Isle-Adam, Pu vis de Cha vannes, et peut-être aussi à certains égards Gustave Moreau, si curieuse toujours et si belle souvent que soit en elle-même sa technique. Je ne parle pas ici des formes basses de l'idéalisme, par lesquelles un romancier par exemple se console de son mauvais style en présentant des héros plus forts qu'Hercule ou
16 l'esthétique dl" paysage
plus amoureux que Tristan. Mais la tendance à substituer les produits de l'imagination aux données de Tobservation a toujours ce vice de tendre à affaiblir la force de Toeuvre, à la rendre moins propre à pénétrer Tâme du spectateur et à s'imposer à lui. Et il faut bien ajouter pour fixer la portée de ce que j'ai dit et de ce que j'aurai encore à dire à propos de l'interprétation nécessaire à l'art, que si Tartiste doit s'écarter de la nature, il est peut-être excellent pour lui de croire qu'il ne doit pas s'en éloigner d'un pas. Un parti pris de fantaisie et de création libre peut devenir un danger, un germe de faiblesse ou d'extravagance.
Nous ne nous sommes pas encore avancés très loin dans l'esthétique du paysage. Mais il fallait bien montrer dabord une base solide de ce mode de l'art. Et il est probable que les sentiments communs dont j'ai parlé ont eu leur action dans sa naissance et dans son développement. On a, par exemple, proposé d'expliquer par un désir du duc de Berry privé de la vue de ses châteaux et souhaitant de jouir au moins de leur image, une première apparition, assez éphémère, du paysage réaliste dans l'art française Je n'ai pas à prendre parti pour ou contre cette hypothèse, mais le fait qu'elle puisse, sinon s'imposer, au moins se proposer avec quelque vraisemblance, est assez significatif.
1. Voir Henri Bouchot : Le paysage chez les primitifs, dans : Histoire du paysage en France.
Au-dessus de ce plaisir d'ordre vital, en quelque sorte, que nous devons au paysage naturel ou peint, il y en a d'autres, différents et plus proprement esthétiques.
Et tout d'abord, il y a ce plaisir qui dérive directement du premier, et qui est causé, non point par la présence de la nature, mais par sa représentation, ou par son retour après une absence prolongée. 11 se mêle au précédent, mais il s'en distingue. Et avec lui nous entrons un peu plus dans l'art, car c'est toujours une tendance contrariée qui provoque l'attitude artiste, et j'ai dû faire remarquer déjà le relief que donne à un sentiment une contrariété, une rupture d'habitude sans laquelle il peut passer inaperçu.
Si l'amour de la campagne envahit lentement ceux qui y passent leur vie, l'amour pour la campagne de ceux qui n'y vivent pas assez, s'il est moins profond peut-être, a de plus vives apparences. 11 est la revanche des organismes fatigués, des cerveaux surmenés par le travail à la ville. Avec quelle fougue les citadins se ruent aux champs lorsqu'un jour de repos le leur permet, on le voit aux gares et aux embarcadères de bateaux, les jours de fête, ou en trouvant dans les journaux, le lendemain, le chiffre des voyageurs que des trains multipliés ont conduits par troupeaux vers l'air, la lumière et les arbres.
18 l'esthktique du paysage
Il y a un amour des champs qui correspond à un développement excessif de la vie urbaine. Nous sommes serrés dans une vie sociale qui nous entasse, nous parque, nous classe, nous dirige et uous surveille. Nous respirons mal, l'exercice que nous prenons est trop rare, ou il est excessif, et, presque en tout cas, peu agréable, fait dans de mauvaises conditions. Nous avons besoin de repos et de fatigue à la fois, d'un autre repos et d'une autre fatigue. Surtout nous avons besoin de nous dépayser, d'échapper aux soins, aux soucis, aux préoccupations quotidiennes, de vivre d'une vie différente et momentanée, et ceci est la condition même de l'art.
Mais la nature est là qui t'invite et qui t'aime,
et nous savons bien qu'elle ne nous aime ni ne nous invite, mais nous le croyons tout de même, ou nous agissons tout comme, et cela séquivaut à peu près. C'est en elle, avec elle, pour elle que nous nous débarrassons le mieux de nos ennuis et de nos plaisirs mêmes, que nous avons l'impression trompeuse et vive d'une vie libre el franche où notre personnalité froissée, blessée, repliée sur elle-même, ira se reprendre et s'épanouir.
C'est ainsi que toujours les gens des villes ont vanté le bonheur des travailleurs des champs, qu'ils ne voudraient d'ailleurs imiter à aucun prix. Mais de temps en temps il surgit en eux une âme de campagnard, éphémère et passionnée.
Ce n'est pas seulement la fatigue physique, le surmenage du labeur quotidien qui nous ramène vers la nature. C'est toute la vie sociale sous ses mille formes. Et la concentration dans les villes, en l'activant, en la facilitant, laisse plus d'intensité au désir du retour; Téloignement des champs aussi les rend plus désirables, les pare d'illusions. Mais ceux mêmes qui habitent la campagne peuvent presque aussi bien, en certains cas, être pris du désir de s'isoler avec la nature, de s'écarter de la maison où ils habitent, et par conséquent où ils travaillent et souffrent parfois, où ils appartiennent toujours plus ou moins à la société.
C'est que la société, qui est nécessaire à notre vie, contrarie cette vie. C'est que, même dans les conditions les plus favorables, nos sentiments, nos désirs, nos tendances sont toujours froissés par quelque endroit, blessés, méconnus. Des causes générales, des causes particulières entravent toujours à quelque degré le libre développement de notre activité. Et souvent les êtres sensitifs, ceux qui sont prédisposés à devenir, sous une forme ou sous une autre, des artistes, sont plus malheureux du froissement d'un de leurs désirs qu'ils,ne sont heureux de la satisfaction suffisante de beaucoup d'autres. Il résulte de là, au bout de quelque temps, une sorte de fatigue sociale, assez analogue à la fatigue d'un travail imposé, une sorte de surmenage moral, ou, dans
d'aulres cas, une blessure plus nette et une souffrance aiguë. Et c'est souvent cette fatigue sociale, ce surmenage moral, cette souffrance vive ou sourde, qui inspirent toutes ces idées, si puissantes parfois, de retour à la vie champêtre, de la vie naturelle du campagnard, opposée à la vie artificielle du citadin, de la beauté de la nature opposée à la perversité de l'homme. La nature est ainsi devenue, pour les modernes, pour les incrédules, quelque chose comme un équivalent du cloître. C'est l'endroit de la paix. C'est l'endroit où l'àme se recueille, s'épure, s'élève librement. Et l'homme déçu aspire à vivre aux champs comme une sorte d'ermite, moins assujetti sans doute à certains commandements qu'inspirait la religion.
Voyez l'appel de Vigny, au début de la Maison du berger (il ne fait pas absolument prévoir la déclaration de haine à la nature que nous retrouverons tout à l'heure).
Si ton âme, enchaînée ainsi que l'est mon âme,
Lasse de son boulet et de son pain amer,
Sur sa g-alère en deuil laisse tomber la rame,
Penche sa tète pâle et pleure sur la mer,
Et, cherchant dans les flots une route inconnue,
Y voit, en frissonnant, sur son épaule nue
La lettre sociale écrite avec le fer;
Pars courageusement, laisse toutes les villes; Ne ternis plus tes pieds aux ronces du chemin, Du haut de nos pensers vois les cités servîtes Comme les rocs fatals de l'esclavage humain. Les grands bois et les champs sont de vastes asiles, Libres comme la mer autour des sombres îles. Marche à travers les champs une fleur à la main.
Rappelez-vous encore le Midi de Leconte de Lisle. Ici ce n'est même plus le repos conscient ou un calme bonheur que la nature nous offre, c'est une sorte d'anéantissement, de nirvana, mais c'est toujours la délivrance du monde, des liens sociaux, de tout ce qui nous accable et pèse sur nous :
Homme, si, le cœur plein de joie ou d'amertume, Tu passais vers midi dans les champs radieux, t'uis! La nature est vide et le soleil consume : Piien n'est vivant ici, rien n'est triste ou joyeux.
ilais si, désabusé des larmes et du rire.
Altéré de l'oubli de ce monde agité.
Tu veux, ne sachant plus pardonner ou maudire,
Goûter une suprême et morne volupté;
Viens! Le soleil te parle en paroles sublimes; Dans sa flamme implacable absorbe-toi sans fin; Et retourne à pas lents vers les cités infimes, Le coeur sept fois trempé dans le néant divin.
Nous voici maintenant bien loin de l'employé de magasin qui va simplement flâner le dimanche à la campagne et dîner dans quelque guinguette. Et pourtant nous n'avons pas dévié. C'est la même route à des étapes diiïérentes. Et il convenait d'en montrer des points éloignés, pour qu'on en pût entrevoir la direction et la longueur.
Cette réaction des tendances refoulées par la vie urbaine, et par la vie sociale surtout qui l'a créée et qu'elle développe, c'est, quand les circonstances le permettent, la condition même de l'attitude artiste, de
la vie esthétique, de la création de l'œuvre d'art et de la compréhension, de Tamour de cette œuvre. Si Tartestparson essence, comme j'ai voulu le montrer ailleurs, la création d'un monde fictif où s'ébattent les désirs que la vie réelle comprime, il y a déjà quelque chose comme une tentative d'art dans l'exode accidentel ou périodique des citadins vers les banlieues, comme dans tous les jeux qui interrompent un travail trop prolongé.
La vie qu'ils vont mener un jour est une sorte de jeu aussi, elle n'est pas la vie réelle, elle est une création voulue et factice. Elle est une sorte de représentation théâtrale qu'ils se donnent à euxmêmes, où ils sont à la fois acteurs et spectateurs. On va jouer un jour à la vie champêtre, à la vie libre et joyeuse. On se répand dans les bois comme d'autres, le même jour, s'enferment dans des salles de spectacle ou de concert, et pour le même motif général, pour donner quelque joie aux désirs que comprime la vie. Ces désirs varient d'un esprit à l'autre, et c'est pourquoi les uns se pressent devant les guichets des gares et d'autres devant ceux des théâtres; dans un même esprit ils ne peuvent se satisfaire tous à la fois, c'est pourquoi le mène homme emploiera ses loisirs tantôt à la campagne et tantôt au théâtre.
Au fond cet amour de la nature, celui que sentent ou que prêchent les trop civilisés, est souvent un amour de rarlificiel. Les tendances qui protestent en eux seraient incapables de diriger réellement la
vie et se satisfont suffisamment, chez la plupart des hommes, de parades et de manifestations plus ou moins sincères. Ils jouent avec la campagne comme les enfants avec des sabres et des fusils.
Aussi voyons-nous Tamour de la vie champêtre aboutir parfois à de singulières œuvres d'art, où la civilisation triomphe, encore plus que la nature. Le petit Trianon avec son hameau, ses arbres, ses pièces d'eau, ravissante contrefaçon de la campagne, révèle assez bien le leurre. Les bergers, les bergères enrubannées du xviii^ siècle, les paysans sensibles et les paysannes vertueuses indiquent nettement ce caractère romanesque et bien artificiel du goût à la mode, comme aussi de nos jours, à un degré bien inférieur de l'échelle, les bosquets des cafés ou des restaurants. Plus tard on s'en est beaucoup moqué au nom du naturalisme et de la vérité. Ils auraient en elTet mérité bien des critiques s'ils avaient eu quelque prétention à être des documents ; ils n'en ont pas moins un charme très appréciable de finesse et de grâce en tant qu'œuvres d'art. Les paysans de Balzac et de Zola ont d'autres mérites, ils n'ont sans doute pas la vertu de nous faire une nature aimable, et répondent à de tout autres sentiments qu'au besoin de réaction contre une vie fatigante et autrement artificielle que le décor qui la remplace pour un moment.
Pareillement les parcs de Watteau où des causeurs élégants et raffinés, nonchalants et sceptiques, étalent la joie des satins et la liberté des déguisements, nous
présentent une nature artificielle et charmante où se combinent les attraits d'une société choisie et la délivrance des soins de la ville ou de la cour. Mais nous sommes bien avertis qu'il s'agit d'un jeu. Ces arbres si harmonieux, si doux, si nobles dans les rougeurs du couchant, dans la vapeur légère qui monte des prés et de l'eau, ces arbres sont le décor d'un rêve exquis. Et les personnages ne s'y trompent guère, leur air désabusé où la passion s'ébauche à peine et tourne à l'indifférence nous avertit qu'ils ne sont pas dupes du jeu.
Plus tard on préféra être dupe. Rousseau prit les choses au sérieux, et bien d'autres à sa suite. La nature vraie fut en honneur, et l'amour en fut sincère chez beaucoup, de cetle sincérité, bien souvent, qui n'engage à rien et n'exige pas un changement considérable de l'existence. Cela, d'ailleurs, combiné avec l'industrialisme naissant et la centralisation progressive, n'a guère abouti qu'à peupler de plus en plus les villes au détriment des campagnes. Et ce devint un lieu commun, que l'agriculture manquait de bras. Sans doute on a, d'autre part, multiplié les villégiatures. Mais la villégiature c'est précisément la campagne utilisée par une attitude arliste, la campagne de récréation et de jeu. Et combien de gens ne comprennent encore la mer ouïes champs qu'avec des casinos, des jeux de petits-chevaux ou de roulette, des représentations théâtrales, des bals, des courses, des matches variés, des concours d'aéroplanes, et d'autres distractions fort civilisées I Tout
LE PAYSAGE COMME PORTRAIT DE LA iXATL'RE 25
cela complète et achève de caractériser le sentiment de la nature chez beaucoup de citadins.
Ainsi Famour des champs se rattache étroitement par certains côtés aux conditions de la vie sociale. Plus la vie sociale sera intense, centralisée, concentrée dans quelques grandes villes, plus une réaction dans le sens indiqué aura chance de se produire.
Elle en aura encore plus déraisons, à mesure que les froissements y seront plus nombreux et plus graves, la vie plus pénible et plus rude, les récréalions plus rares et plus difficiles, Tair plus déprimant, à condition que la pression sociale, toutefois, ne suffise pas à ôterà l'esprit la force et les moyens de réagir. Une double série de besoins moraux et de besoins physiques tend à inspirer le désir des larges horizons, des arbres, des champs solitaires où l'on peut à Taise respirer, courir et rêver.
Elle sera facilitée encore par tout ce qui tend à rendre le lien social pénible et à le faire moins solide, par le manque d'union, par la séparation morale, Tabsence de croyances communes, de sentiments forts et dominants, éprouvés, capables de se soumettre l'homme par la force et aussi par le respect. Il y a des raisons pour que les époques de crise et de dissolution, les époques où les pouvoirs organisés restent oppresseurs et ne sont plus aimés,
Paulhan. — Pavsacre. 2
et n'inspirent plus la confiance, voient se développer le fait du/' retour à la nature ».
Enfin il faut aussi tenir compte de l'influence possible dans un sens ou dans l'autre de certaines habitudes sociales, des croyances philosophiques et religieuses. La nature peut être méprisée, tenue en suspicion comme une cause de tentation pour rhomme, Tamour des choses créées blâmé comme un larcin fait au créateur. D'autre part il est possible d'aimer la nature comme une création divine où l'on retrouve, avec saint François d'Assise, des frères et des sœurs. Une doctrine comme le panthéisme peut encore nous porter à adorer, dans les grands aspects de la nature, des manifestations grandioses ou attendries de la divinité. Le triomphe d'une conception industrielle, économique, de la vie humaine, s'il peut préparer par réaction un retour aux joies champêtres, incline aussi directement à ne considérer les forces naturelles que comme des facteurs possibles de la fortune humaine. Même l'agriculture peut prendre une forme essentiellement industrielle, et l'on a quelquefois dans les champs bien cultivés une impression d'atelier ou d'usine. Toutes ces actions varient beaucoup selon les temps, les milieux et les individus. Les dispositions personnelles de chacun de nous ne doivent jamais être oubliées, non plus que la diversité des courants sociaux et les conditions d'existence,- et elles introduisent une variété infinie dans les sentiments des hommes à une même époque et dans un même pays.
Il est impossible, en pareille matière, d'établir des lois générales et précises. On ne peut guère qu indi quer quelques tendances qui s'affirment avec plus de force et d'ampleur à certaines époques. Les influences qui s'exercent sur l'homme sont trop complexes, trop fuyantes, trop mobiles, trop nombreuses, trop cachées, trop diverses, les hommes qui les subissent et réagissent plus ou moins sont eux-mêmes trop différents pour que l'ensemble des faits prenne un aspect régulier et simple. Et puis, quand on s'occupe de l'art, il faut toujours tenir compte du génie qui naît quand il peut, où il peut, et comme au hasard.
Ouoi qu'on en ait dit, il me paraît assez vraisemblable qu'on ait toujours aimé la nature. Du moins ce sentiment a dû toujours réjouir ou consoler quelques hommes. Qu'on l'ait aimée de manières très dillerentes, cela ne fait pas doute, mais, en somme, c'est ce que l'on continue à faire. Les preuves données pour établir que l'amour de la nature est un sentiment moderne sont peu convaincantes. Tout au plus a-t-on établi qu'on ne l'aimait pas autrefois comme nous l'aimons et qu'on n'y aimait pas les mêmes choses. Que le président de Brosses ait trouvé les Alpes effrayantes et horribles, cela ne prouve pas qu'il n'ait pas su se plaire aux coteaux de la Bourgogne, peut-être même cela tendrait-il à prouver le contraire. Et je crois bien qu'un certain nombre d'honnêtes gens seraient encore de son avis, mais peut-être n'oseraient-ils pas le dire. De tout
temps, je pense, les habitants des villes ont su goûter Tombrage des forêts et la fraîcheur d'une source. Mais il y a des époques où lamour de la nature est plus rare, plus clairsemé, où surtout il ne se systématise pas en une sorte de doctrine ou de culte, où la nature ne s'enorgueillit pas d'une initiale majuscule. Même en ces temps-là on fut très sensible aux plaisirs des champs. Cela paraît fort bien dans notre xvii^ siècle '. Boileau même doit à la nature au moins un joli vers, plus poétique qu'il n'avait l'habitude d'en faire. Mais ce n'était point alors la mode d'étaler une sensibilité rustique, et l'on avait d'autres pensées. Ce qui appartient surtout aux modernes, c'est sans doute le culte d'une nature étrangère à la société humaine, d'une nature infinie, grandiose et formidable, et l'admiration des « horreurs sublimes ». Nous en venons à aimer la nature pour ce qu'elle a d'étranger et par suite d'hostile à l'homme, pour ce que des gens paisibles et satisfaits trouveraient en elle d'effroyable et de repoussant. C'est souvent alors que nous l'aimons contre la société, mais si nous avons développé ce sentiment depuis un peu plus d'un siècle, nous ne l'avons pas inventé. Il est assez vraisemblable qu'on a toujours senti plus ou moins distinctement Iharmonie de certains lieux sauvages ou déserts avec les sentiments de l'homme violemment froissé par la vie et la société. Tous ceux qui
1. M. Faguet rappelait tout récemment, pour la combaltre, dans ses conférences sur La Fontaine, la légende qui privait les littérateurs du xvii'' siècle de tout sentiment de la nature.
ont fui le monde ont dû en avoir l'impression instinctive. Seulement, en aimant les solitudes, peut-être n'allaient-ils pas toujours jusqu'à les trouver belles, et l'esthétique n'était pas leur plus grand souci. On trouve l'indication d'un sentiment analogue dans un badinage galant de Racine, qu'il envoyait d'Czès à sa cousine, Mlle Vitart :
J'irai parmi les oliviers
Les chênes verts et les figuiers Chercher quelque remède à mon inquiétude.
Je chercherai la solitude,
Et, ne pouvant être avec vous. Les lieux les plus affreux me seront les plus doux.
Il semble que deux genres de civilisation soient défavorables à l'amour systématisé, au sentiment philosophique ou mystique de la nature. Ce sont les civilisations classiques, celles où domine l'humanisme, d'une part, et d'autre part les civilisations bien coordonnées, celles où prospère quelque grande conception de la vie, celles qui sont amenées pour un temps à s'unifier, à se condenser dans une forme régulière et précise, politique ou religieuse plus ou moins stable, sans doute, mais qui peut prendre pour un temps les apparences de l'éternité, bien que toutes celles qu'on a connues jusqu'ici n'aient pu vivre longtemps sans se transformer et sans se dissoudre.
Ainsi la Grèce et Rome, le xiii^ siècle unifié par le catholicisme dans les peuples chrétiens, le xv^ et le xvi^ siècles italiens, bien troublés mais où l'huma-
nisme refleurit, le xvii*' siècle français où la forme politique de la France atteint sa complète organisation, où la langue et la littérature s'épanouissent en des formes riches et précises, ont présenté, semblet-il, les conditions les plus défavorables au développement, à la cristallisation de Tamour de la nature, et par conséquent au triomphe du paysage pur dans la littérature et dans lart. La Hollande au xvii^ siècle, ayant reconquis son indépendance, échappée à la domination latine, hostile à l'influence latine, s'offrait plus visiblement. Et parmi ceux de ses artistes qui ne connurent pas les séductions de Fltalie et de son art ou qui surent leur résister, un art nouveau se créa, on fît, selon le mot que rappelle Fromentin, le portrait du pays, hommes, animaux, dunes et pâturages et une école toujours admirée de paysagistes put se former.
Mais surtout la dissolution des croyances religieuses, la dissolution menaçante des anciennes croyances politiques, et des vieilles habitudes sociales, le développement, puis l'exaspération de la vie urbaine, du commerce, de l'industrie, le discrédit, passager et superficiel d'ailleurs, de tout ce qui était classique, l'esprit d'indépendance et l'individualisme, le culte de l'originalité, la vie scientifique même et un désir croissant d'observation, d'analyse et de précision, le besoin aussi, plus ou moins avoué, de remplacer les grandes synthèses écroulées, voilà un groupe de faits dominants qui désignaient particulièrement la fin de notre
XVIII*' siècle et surtout notre xix*^ siècle pour une éclosion rapide et brillante de l'amour et presque de l'adoration de la nature. Tous ces facteurs n'agissaient pas de la même manière ni sur les mêmes individus. Mais leurs actions aux formes multiples, indéfiniment ramifiées, compliquées et enchevêtrées, ont pu contribuer plus ou moins directement au même résultat. Des âmes troublées et troublantes, comme Rousseau et Chateaubriand, donnèrent ou élargirent l'excitation. D'autres génies se trouvèrent là, une grande école de paysage naquit, se divisa, se transforma, provoqua des imitations et des réactions, et la peinture des champs fut et reste encore une des gloires de l'école française.
La nature a toute une clientèle d'hommes mécontents de la société. Ils aiment les champs comme d'autres aiment les bêtes, faute de pouvoir aimer les hommes ou d'en être assez aimés. Elle a aussi ses amis qui l'aiment pour elle-même et non contre quelque autre réalité. Seulement ce sont généralement ceux que leur sauvagerie naturelle, le goût de l'indépendance relative, la fatigue de l'âge suffit, avec l'attrait des joies spéciales de la nature, à détourner de la vie urbaine sans qu'ils aient peutêtre souffert beaucoup de ses excès et de ses défauts. Ils ne sont guère adaptés à la vie actuelle dans les grandes agglomérations d'hommes, à la vie d'af-
faires fiévreuses et de plaisirs essoufflés ouverte par tant de progrès. Ils s'en sont spontanément et préventivement détournés, peut-être même sans la bien connaître et la bien comprendre. En somme ils ne diffèrent des autres qu'en ce qu'ils s'en sont dégoûtés et écartés avant de l'avoir vécue et qu'ils ne sauraient y revenir.
Mais, dans tous les cas, ce que l'on constate c'est bien un défaut, une discordance dans les rapports de l'individu et de son milieu et, spécialement, de son milieu social. Toute forme de l'art naît de tendances quelquefois puissantes que la réalité ne satisfait pas. Et il semble que l'art, qui prend pour objet la nature et souvent la nature en tant qu'opposée à la vie actuelle, soit dû particulièrement au heurt des tendances individuelles et des tendances sociales.
L'individu et la société ne peuvent ni se passer l'un de l'autre, ni s'accorder pleinement. Le trouble qui en résulte forcément, car ils sont comme deux mauvais époux immortels dans un pays où le divorce est impossible, a donné naissance à bien des formes curieuses et importantes de la mentalité humaine^. Il semble que la peinture de paysage et, plus généralement, l'amour de la nature comme on l'a compris depuis plus d'un siècle, en soit aussi une expression singulière et d'ailleurs normale. Peut-être ne peut-il se généraliser que s'il se trouve des génies et des talents pour lui donner une forme splendide
1. Voir, pour un des côtés de cette question, ma Morale de V Ironie.
OU émouvante, susciter des imitateurs, l'imposer aux esprits dirigeants, aux artistes, et directement ou indirectement au public. Des artistes comme Corot, Th. Rousseau, Millet, Chintreuil, et tant d'autres, des écrivains comme Chateaubriand, George Sand, Lamartine et Musset même, et même Hugo — qui pourtant fut bien plus un homme u social » qu'un homme « de la nature », — ont aidé puissamment, chacun selon sa force et ses moyens, à créer, à répandre, à insinuer dans les âmes à grandir ou à grossir, à raffiner, à varier, à préciser aussi ce goût de la nature.
Sans eux, sans Bernardin de Saint-Pierre, sans Rousseau, le grand ancêtre, et sans quelques autres, que se serait-il passé? On ne sait pas. La vie aurait pris un autre cours peut-être, le mécontentement, l'oppression, la fatigue auraient provoqué d'autres réactions. Et cela eût dépendu des génies ou des talents que d'insaisissables combinaisons d'atomes auraient produits. En d'autres conditions cela aurait pu être un retour à la religion, une explosion plus violente d'anarchisme, un besoin de simplifier la vie et de la rendre meilleure, un mouvement d'idées comme celui que provoqua Ruskin en Angleterre, ou un mouvement ditïérent comme celui que Tolstoï décida du fond de sa retiaite, peut-être aussi des tentatives plus fortes et mieux réussies d'organisation du travail. Il reste possible que l'amour de la nature ait contribué à nous éviter des expériences fâcheuses, et peut-être nous a-t-il
aidés à nous priver de certains biens. On ne peut
rien affirmer.
Des exemples concrets nous laisseraient entrevoir comment les idées arrivent à se constituer, ou se dérobent on ne sait trop pourquoi. Ils nous montreraient ce qu'il y a de contingent, en un sens compatible, semble-t-il, avec toute la rigueur du déterminisme, dans la formation des sentiments et des opinions.
Le cas de Vigny est intéressant. Ses idées générales sur le monde et sur l'homme — sur la femme aussi, — son pessimisme, son stoïcisme hautain, son détachement du Dieu des chrétiens combiné avec une sorte de mysticisme, d'idéalisme actif et profond, pouvaient, je dirais volontiers : devaient faire de lui un « amant de la nature ». Et Ion croirait qu'il a failli le devenir. Tout le début de la Maison du berger donne cette impression. J'en ai rappelé deux strophes tout à l'heure, elles sont assez significatives, et l'on en peut citer d'autres, où se dessinent aussi cet amour pour la nature et une sorte de sympathie réciproque entre la nature et l'homme.
La Nature t'attend dans un silence austère
sur les pâles ondes Le saule a suspendu ses chastes reposoirs.
Le crépuscule ami s'endort dans la vallée Sur rherbe d'éraeraude et sur Tor du ^azon, Sous les timides joncs de la. source isolée Et sous le bois rêveur qui tremble à l'horizon.
Mais le mouvement s'arrête et le sentiment avorte. Vigny est un sensitif et un penseur, et il sent et il sait que la Nature ne l'aime pas, quoi qu'on en ait dit. Et lui, ce n'est pas surtout la Nature qu'il veut aimer, ou s'il l'aime c'est comme le lieu de l'amour humain, celui où il va conduire Eva, il l'aimera pour elle et par elle :
Que m'importe le jour? que m'importe le monde? Je dirai qu'ils sont beaux quand tes yeux l'auront dit.
Viens donc! le ciel pour moi n'est plus qu'une auréole Qui t'entoure d'azur, téclaire et te défend; La montagne est ton temple....
Mais ce n'est pas assez. Et cette nature qui servait de cadre gracieux à la femme, devient maintenant une ennemie. C'est qu'au fond il la sait bien (lilférente de nous, elle vit d'une vie qui n'est pas la nôtre, dilférente, donc indifférente, ou plutôt diflérente. donc hostile. Et c'est ainsi qu'il ne pense plus seulement à Éva, sa vision s'élargit, et la femme fait place à l'humanité entière; l'humanité passe dans la nature sans la toucher, sans l'émouvoir, son apparition et sa fin restent des choses presque ignorées d'elle.
Elle me dit : Je suis l'impassible tbéàlre Que ne peut ébranler le pied de ses acteurs.
Je roule avec dédain, sans voir et sans entendre A côté des fourmis les populations...
On me dit une mère et je suis une tombe,
Mon hiver prend vos morts comme son hécatombe,
Mon printemps ne sent pas vos adorations.
Alors le poète se révolte. L'hostilité de Fhomme l'avait jeté vers la nature, rindifférence de la nature le rejette vers Thomme. Il sent sa solidarité avec ceux qui souffrent comme lui et que Dieu d'une part [Le mont des oliviers)^ la nature de Taulre abandonnent et ne veulent même pas connaître. Et c'est de la haine pour la nature qui lui emplit le cœur en même temps que de la pitié et de la sympathie pour ses frères en douleur.
C'est là ce que me dit sa voix triste et superbe, Et dans mon cœur alors je la hais...
Et je dis à mes yeux qui lui trouvaient des charmes : « Ailleurs tous nos regards, ailleurs toutes nos larmes. Aimez ce que jamais on ne verra deux fois. •
Vivez, froide nature...
Plus que tout votre règne et que ses splendeurs vaines,
J'aime la majesté des souffrances humaines;
Vous ne recevrez pas un cri d'amour de moi.
Et, malgré tout, il y a encore une sorte de retour vers la fin de la pièce. Si Vigny repousse la nature divinisée, personnifiée, en une sorte de déesse étrangère et impassible, c'est dans la nature encore qu'il trouve le repos et le calme, et on le sent revenir, bien qu'il la juge « ingrate », à quelque tendresse pour elle :
Viens du paisible seuil de la maison roulante Voir ceux qui sont passés et ceux qui passeront. Tous les tableaux humains qu'un Esprit pur m'apporte S'animeront pour toi quand, devant notre porle. Les grands pays muets longuement s'étendront.
Lecontc de Liste, qui fut aussi un pessimiste
dédaigneux, na parlé, autant qu'il m'en souvient, de la nature qu'avec respect et sympathie, et Ta décrite avec complaisance. Sa gloire n'est pas là d'ailleurs. Mais cela donne une idée de ce qu'aurait pu devenir la pensée de Vigny si elle avait été, à un moment donné, aiguillée sur une autre voie. 11 va de soi que je ne parle ici que d'une orientation de l'esprit, non du genre de talent extrêmement différent de l'un à l'autre.
Pendant que Vigny se faisait ainsi une conception d'une Nature impitoyable et étrangère, d'autres au contraire revenaient à cette vieille idée de la nature bonne et accueillante à l'homme, sorte de providence laïcisée. 11 suffit d'ailleurs ici de signaler ces conceptions diverses pour indiquer comment la nature peut intéresser l'homme. Il y trouve des conditions essentielles de sa vie, il y trouve aussi des obstacles. Alors, selon les circonstances, selon son tempérament, selon la nature et la portée de son intelligence, il la transforme en une sorte de divinité favorable, hostile ou indifférente, il l'adore ou la déteste.
Mais il est encore des hommes qui, au lieu d'aimer la nature pour sa signification métaphysique, l'aiment d'une sorte d'amour sensuel, pour les joies qu'elle apporte à tous leurs sens, pour sa beauté, son éclat, ses richesses et ses parfums. Il en est qui sont ainsi attirés vers la nature plus qu'ils ne sont repoussés par les hommes, et s'ils abandonnent quelque peu ceux-ci, ils ne le font pas exprès. Et ceux-là nous intéressent peut-être plus directement. Ils ne
Paulhax. — Pavsaîre. o
paraissent aller vers la nature que poussés par une vocation d'artiste très spéciale, attirés par sa physionomie si nuancée et si changeante, si puissante aussi. Corot, par exemple, caractère équilibré, plutôt joyeux, point mécontent en somme, semblet-il, des hommes ni de la vie. Il ne s'absorba pas dans la nature, d'ailleurs, resta humain : « C'est beau, disait-il un jour devant un site splendide au soleil couchant, mais saint Vincent de Paul est beau aussi, très beau, très beau! » Et pourtant à sa mort l'amour qui avait conduit sa vie le ressaisissait encore. Épuisé, agité, « il tenait ses doigts placés autour de pinceaux imaginaires et murmurait d'une voix saccadée, hachée par la fièvre : (( Vois-tu comme c'est beau I Je n'ai jamais vu « d'aussi admirables paysages M » Courbet, enchanté de lui-même, vulgaire et puissant, aima la nature en peintre, et en poète aussi, d'un amour sensuel, à la fois subtil et brutal, surtout la nature de son pays. Quand il sortit de prison, après l'affaire de la Commune, comme un journaliste le visitait, il lui dit qu'il voudrait « prendre la terre des champs à poignées, la flairer, la baiser, la mordre, donner des tapes sur le ventre des arbres, jeter des pierres dans les trous d'eau, barboter à même le ruisseau, manger^ dévore^' la tiature- ». Et Corot et Courbet et bien d'autres ont aimé la nature en peintres, mais ils