‹ L'Esthétique du paysageChapitre 4 sur 72 · L. Roger-Miles, Corot · texte numérisé non relu

L. Roger-Miles, Corot

2. Edouard Snrradin, Le paysage dans l'œuvre de Courbet, dans Histoire du paysage en France.

paraissent bien aussi Favoir aimée, à leur façon, en poètes. Et nous pouvons voir, avec eux, ce que nous montrerait Tétude de toute personnalité un peu forte, la variété des combinaisons mentales qui peuvent produire un sentiment comme celui que nous désignons par ces mots : l'amour de la nature, et aussi la variété des formes que ce sentiment peut prendre et combien Tidentité des mots recouvre de différences dans les réalités.

Si donc l'amour de la nature et tout l'art qui se forme sur lui contient — comme d'ailleurs tout ce qui est bon — des éléments dangereux, ou suspects, il ne faut pas s'exagérer le péril. Assurément l'amour de la nature révèle une discordance entre l'individu et la société, il est une revanche du moi, et généralement une manifestation de l'individualisme irréductible que la société combat, limite, utilise sans le pouvoir détruire, une révolte du moi individuel contre le moi social. Mais l'individu et la société sont occupés sans cesse à profiter de leur mieux, chacun de ce que l'autre fait contre lui. L'individu a pu utiliser à son profit la morale et la religion qui sont d'origine et d'essence sociales et d'autre part la société s'est servie, pour son plus grand bien, de l'art qui est d'essence et d'origine individualistes.

Et si l'art du paysage trouve peut-être son origine Vt en tout cas certaines de ses conditions d'existence

dans un désaccord social, il est aussi favorisé par bien d'autres causes générales, individuelles ou sociales, qui ne se rattachent pas étroitement à ce désaccord ou même s'y opposent avec netteté. Il y a d'abord l'admiration des lignes, des couleurs, et de leur infinie variété et de leurs innombrables combinaisons, des spectacles de la nature considérés en eux-mêmes et pour eux-mêmes. Il y a encore Tinfluence des amis, des groupes, des milieux; l'amour des champs, l'amour de la peinture de paysage peut devenir une sorte de lien entre lés individus, bien mieux une sorte de snobisme, c'està-dire une chose éminemment sociale. 11 est ainsi fortifié par des combinaisons collectives qu'il fortifie à son tour. S'il est provoqué parfois par des sympathies, il peut aussi les exalter; les admirateurs des mêmes sites et des mêmes œuvres dart sont à la fois des rivaux et des amis. Il établit des solidarités entre les artistes, et aussi entre les artistes et le public; il retentit en mille manières dans la vie sociale, il y fait naître, y développe et y facilite bien des organisations partielles dont le détail serait trop long et assez inutile.

D'un côté il aide à l'expansion du sentiment individuel, au développement du lyrisme intérieur, comme l'a dit M. J. de Gaultier dans une très intéressante étude ', en en donnant de valables raisons, auxquelles je crois seulement qu'on peut en ajouter

1. J. de Gaultier, Le lyrisme inléricur et la peinture de paysage. M. Auguste Pointelin. Mercure de France, 1" septembre 1912.

quelques autres, en comprenant autrement, à plusieurs égards, le rôle de la nature dans la vie mentale de Thumanité. Ce n'est pas là, pour la société même, un effet négligeable. Elle a le plus grand intérêt à ce que les individus qu'elle unit et qu'elle enserre trouvent en dehors d'elle quelques satisfactions personnelles qui leur rendent la vie douce ou tout au moins supportable. Il lui faut laisser à ses prisonniers quelques récréations, surveillées sans doute, pour qu'ils puissent reprendre leur travail. Lart sous toutes ses formes si variées, depuis la rêverie jusqu'aux symphonies et aux tableaux, est peut-être une sorte de soupape sans laquelle la chaudière sociale éclaterait sous la pression des désirs inassouvis. D'un autre côté, par une contradiction inhérente à tout ce qui vit, l'art, et l'art du paysage comme les autres, unit les hommes en leur procurant, comme on l'a dit en y insistant trop, des perceptions, mais surtout des sentiments, des goûts semblables, en les faisant communier en quelque idéal dont le retentissement dans la vie pratique ne peut être calculé.

Les raisons que nous avons d'aimer la nature peuvent déjà nous rendre précieux le tableau qui la remet sous nos yeux. C'est là un intérêt assez peu artistique, assez peu élevé, mais qu'il faut bien admettre comme réel.

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En commençant ce travail je rappelais les origines magiques que Ton donne à la peinture ou à la sculpture, ces animaux tracés sur les parois des antiques cavernes, ces animaux désirés dontTartiste espérait, par son travail, se faciliter la capture.

Eh bien! lart, quoi que j'en aie dit, ne sest pas séparé de la magie. Il peut plus que nous faciliter la possession de ce qu'il représente, il nous l'assure. Il nous donne la nature. Grâce à lui, nous pouvons retenir dans nos tristes demeures, dans nos villes sans air et souvent sans lumière, tous les rayonnements du soleil et tous les souffles de l'air, les ardeurs des midis et les splendeurs des soirs, les mélancolies du crépuscule et les promesses de laurore. Et toutes ces beautés si fugitives deviennent par lui éternelles. Le sourire de l'aube, vite effacé dans la nature, charme sur un tableau de longues générations.

L'art a cependant changé de nature depuis le temps oi^i il était l'auxiliaire hypothétique des chasseurs. S'il peut encore encourager l'industrie et le commerce, c'est d'une autre manière. Il ne nous assure plus l'utilité des choses. Il ne nous conserve que le charme et la beauté, ces utilités supérieures dont la magie se souciait peu.

Mais nous navons considéré l'art, jusqu'ici, que comme reproduisant la nature et en fixant l'image. Et c'est là la moins haute de ses fonctions, tout au plus même pour lui un point de départ. Il s'y restreint si peu que je ne pourrais citer le nom d'un

artiste vraiment artiste qui ait borné là sinon ses prétentions, du moins son effort, car ceux mêmes qui n'ont voulu que reproduire la nature Font, en un sens, dépassée, d'un côté en lui imprimant la marque personnelle de leur tempérament, de l'autre par leur inspiration, par l'interprétation, par la poésie, par la pensée que le génie de Tliomme apporte à la nature ou qu'il sait en dégager. Et c'est ce qu'il faut examiner maintenant.

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