CHAPITRE III
Un paysage peint peut donc nous plaire par sa ressemblance avec la nature, et nous l'aimerons aussi pour Thabileté du peintre, pour ses qualités d'exécutant, pour ce caractère indéfinissable qui nous fait parfois admirer au premier coup d'œil l'œuvre d'un maître dans un tableau dont nous n'avons pas encore discerné, le sujel. Mais ce que nous devons étudier à présent, c'est la place que peut occuper, dans l'art du paysage, 1 idée, l'idée générale déjà entrevue tout à l'heure, la pensée philosophique avec les sentiments qui l'accompagnent. C'est aussi le caractère expressif du paysage peint par lequel nous retrouvons dans un vallon ou dans une mer, dans un plateau aride ou dans un coin de parc, l'homme même, non plus la personnalité du peintre, mais l'humanité, une humanité enveloppée, diffuse, plus ou moins indiquée cependant, avec ou sans la volonté de l'artiste.
L'humanité, avec quelque chose aussi de plus abstrait, de plus élevé qu'elle, nous la retrouvons
dans la nature qui s'élend sous nos yeux et dans celle que le peintre reproduit ou qu'il crée sur son rectangle de bois ou de toile. Par là, la peinture de paysage, trop sacrifiée par les esthéticiens à la peinture d'histoire, volontiers exclue du " grand art », se relève et peut s'égaler à n'importe quel autre genre. Je ne suis pas de ceux qui croient à l'égalité des genres. Elle n'est pas plus réelle que l'égalité des œuvres ou que légalité des hommes. Mais si Ton établit des inégalités, il est bon qu'elles soient convenablement établies, et, d'autre part, l'inégalité des genres est parfois aggravée, mais parfois aussi plus ou moins exactement compensée par l'inégalité des artistes.
J'exprimerai brièvement ce que je veux dire ici par cette formule : un paysage est une conception du monde — conception sentimentale et affective, conception intellectuelle ou philosophique, conception morale ou conception religieuse.
Il s'agit, bien entendu, du paysage peint, non du paysage naturel. Mais ce dernier nous intéresse aussi, quand ce ne serait que parce qu'il fournit au paysage peint sa matière, tout au moins son prétexte et son point de départ.
Souvent il lui donne bien davantage. Il lui suggère une âme, l'artiste la transforme ; il ajoute à la nature son génie lorsqu'il en a, il la déforme et la diminue
LAME DES PAYSAGES j3
s'il en manque. Mais quelque chose d'analogue à ce qui sera dans l'œuvre d'art se trouve déjà dans la nature.
« Un paysage est un état de l'âme », disait Amiel dans une phrase bien connue, souvent répétée, assez souvent mal comprise. Pour en discerner le sens exact, il suffit de lire le passage qui la contient. « Paysage d'automne... Les feuilles tombaient de tous côtés comme les dernières illusions de la jeunesse sous les larmes de chagrins incurables... Je tenais la baguette magique et n'avais qu'à toucher un phénomène pour qu'il me racontât sa signification morale. Un paysage quelconque est un état de l'âme, et qui lit dans tous deux est émerveillé de la similitude dans chaque détail. La vraie pensée est plus vraie que la science parce qu'elle est synthétique et saisit dès l'abord ce que la combinaison de toutes les sciences pourra atteindre comme résultat'. »
Amiel exagère. Peut-être sans le vouloir, il a mieux assuré le sort de sa formule. En tout cas^ il est manifeste que le paysage, à son avis, est, par luimême, indépendamment de notre humeur à nous qui le regardons, une sorte démotion. Un jardin d'automne est une tristesse, fùt-il contemplé par une gaîté.
Le mot d'Amiel est une métaphore. x\ucune raison sérieuse ne nous amène à supposer que le paysage soit une émotion semblable aux nôtres, et