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CHAPITRE I

Je voudrais maintenant appuyer sur des faits plus nombreux les considérations abstraites qui précèdent : cela permettra peut-être d'en développer quelques-unes, et après avoir indiqué, avec quelques exemples, ce que l'art peut faire, il convient de rappeler ce qu'il a réellement fait, non point tout ce qu'il a fait dans le genre qui nous intéresse, mais quelques parties significatives de son œuvre. Il n'est nullement question de faire ici une histoire ou un exposé de l'art du paysage, mais simplement de montrer quelques-uns des cas où l'art a prouvé celte sorte de magie évocatrice et créatrice que je viens d'analyser. Pour cela, je m'adresserai à des artistes d'écoles et d'époques diverses, surtout aux modernes et aux contemporains; nous les entendons, en général, plus spontanément, nous sentons et nous pensons plus exactement comme eux. Et cela sans doute n'est pas

12i L'ESTHÉTIQUE DU PAYSAGE

toujours vrai, il s'en faut, mais cela est vrai bien souvent. Et j'ai surtout à présenter cette raison valable, que le paysage est un art moderne et que, depuis près de cent ans, il a eu chez nous un singulier épanouissement. Il a inspiré de nombreux artistes et suscité quelques belles écoles.

Tout d'abord, écoutons ce que disent quelques tableaux, tachons de bien voir et de pénétrer les mondes différents qu'ils ouvrent à notre sensibilité et à notre intelligence.

J. HUYSDAEL

Une tempête sur le bord des digues de Hollande.

Un grand ciel sinistre et plombé, où s'amoncellent d'épais nuages noirs et lourds, laissant entre eux une éclaircie. Sous ce ciel une mer sombre et bouleversée où se posent quelques clartés livides. Les vagues se ruent furieusement contre le rivage qu'elles lapident de leur écume blanchâtre. Non loin dans les terres, une chaumière se tapit derrière des arbres abrités par l'estacade envahie. L'ensemble est d'une harmonie puissante et sévère que relèvent seulement un coin de ciel bleu entrevu dans une trouée des nuages dont l'épaisseur s'éclaire plus vivement, un voile rouge et deux pavillons, l'un rouge, l'autre tricolore, accrochés aux mâts de vaisseaux qui résis-

lent encore ou s'abritent de leur mieux près du rivage.

Cela est grandiose et saisissant. La nature nous apparaît comme une puissance terrible et déchaînée, aveugle et menaçante, en face de l'homme faible et petit. On voit à peine l'homme, mais la chaumière et les bateaux l'évoquent. Et la chaumière est bien menacée derrière Testacade si violemment attaquée, cl les bateaux sont secoués par la tempête. Malgré tout l'un d'eux paraît encore résister fièrement, et la chaumière garde son apparence humble et paisible. Et nous percevons d'un coup d'oeil la force indifférente et sauvage de la nature, la petitesse de l'homme et sa grandeur, sa vie modeste et toujours en péril, s'abritant de son mieux dans l'œuvre du travail humain, se défendant par son industrie et son courage. Et c'est une. conception de la nature et de l'existence qui nous!|st donnée.

CmXTREUIL Vers le soù\

Le soir tombe. Des nuages gris couvrent le^ ciel.- Vers l'horizon deux bandes jaunâtres s'éclairent encore des rayons fuyants et affaiblis du soleil et les laissent filtrer sur les bois indistincts du coteau grisâtre et allongé qui ferme la vue et sur lequel ils glissent. En avant, à droite, un autre coteau sur

lequel serpente un chemin herbu, où les ornières et la terre jaunâtre dénudée disent les passages de rares charrettes et de quelques passants. Et ce chemin qui suit et contourne le coteau traverse un pré vert tendre et s'enfonce sous le feuillage assombri des pommiers qui verdissent le fond de la vallée et le flanc des coteaux. Personne : la nature et le soir. Aucun éclat de couleurs. Sous le gris du ciel et ses plaques lumineuses, le vert noirâtre des pommiers, le vert plus clair du pré, les raies jaunâtres du chemin s'unissent en une harmonie discrète et profonde. Tout est tranquille et comme ouaté. L'apaisement de la nuit éteint la vivacité des teintes, et les couleurs paraissent silencieuses. Les formes s'estompent dans le soir et l'ombre monte de la vallée.

C'est un monde d'intimité un peu timide, de douceur attendrie, de calme et de repos, mais non de repos définitif. C'est une halte dans la vie qui s'annonce. Cette nature n'a pas la sérénité formidable ou ridicule des êtres qui se croient sûrs d'euxmêmes et sûrs de leur destin. Ce soir qui tombe n'a rien d'équivoque ni de troublant. C'est un soir de rêve mélancolique et pur en attendant le matin, le réveil et la lutte. Où mène ce sentier? Vers on ne sait quel mystérieux infini? vers la clarté mourante du soleil, à travers la sombre vallée, sous les menaces et les espoirs du ciel nuageux et lumineux encore? Ou simplement vers la chaumière où va s'allumer la lampe qui réunit, quand la nuit tombe, ceux que le jour dissémine? On ne sait; on rêve et

Ton aime ce monde si délicieusement apaisé, si plein de saveur et de finesse dans sa mélancolie à peine inquiète.

AUG. POINTELIX

Côtes du Jura.

Allons au Luxembourg, entrons dans la salle qui s'ouvre au fond de la galerie de sculpture. A côté de la porte qui ouvre les autres salles de peinture, vous verrez un tableau qu'un visiteur distrait ou incompétent peut ignorer, car il n'attire Toeil ni par le piquant du sujet, ni par l'éclat de la couleur. Regardez-le de près, vous n'y distinguerez guère que de longues traînées de couleur grise, brunâtre ou vaguement violacée, vous y pourrez reconnaître une facture large et simple, franche et sûre, mais sans voir ce qu'elle a produit. Reculez de trois ou quatre pas, tout s'anime, tout vibre. Une mare s'étale, un arbuste, un buisson se dressent, des herbes poussent librement sur un sol inégal, des coteaux éloignés barrent l'horizon et sur leurs flancs des forêts s'indiquent. Tout cela se précise, vous croyez distinguer les liges des herbes et percevoir les moindres aspérités du sol. Une vie humble et libre circule partout, vous participez à la vie géologique de la terre, à la vie végétative des buissons. Par-dessus tout cela un grand ciel lumineux, léger et profond reflète les der-

nières clartés du soir etlesépand encore sur la terre. Et vous savez immédiatement que Tauteur du tableau , M. Aug. Pointelin, est un artiste personnel et supérieur, un paysagiste habile et sincère, et vous sentez aussi en lui un créateur et un poète.

C'est que de ce site pauvre et presque nu, de ce sol, de cette mare, de ces herbes, de ce ciel si simplement mis devant nos yeux, une àme se dégage, une âme de tristesse fîère et résignée, d'indépendance un peu âpre, de grandeur un peu sauvage. Cette terre est siereine et triste, ce ciel est un ciel de justice et de clarté. Et nous voyons et nous sentons à la fois un monde qui ne ressemble à aucun autre et que l'artiste a créé. Une conception de Tunivers, une conception de la vie apparaissent à travers le coin de la nature qui nous est représenté. Et je ne retrouve guère d'impression, non point identique, mais analogue à celle qu'il nous donne, que chez le poète de notre xix" siècledont la sensibilité fut peut-être la plus hautainement élevée, la plus contenue et au fond la plus sympathique :

Si tu peux, fais que Ion âme arrive,

A force de rester studieuse et pensive.

Jusqu'à ce haut degré de stolque fierté

Où, naissant dans les bois, j'ai tout d'abord monté.

Les paysages de M. Pointelin parlent un peu comme le loup de Vigny, avec cependant un ton plus adouci, moins d'âpreté, moins de rudesse, une mélancolie plus aisément sereine. Et, bien qu'il ne pousse guère chez lui « une épaisse bruyère », je ne

Paulhan. — Paysage.

connais pas de pays où le poêle eût plus volonliers roulé sa « maison du berger ».

Et je ne crois pas qu'on puisse mettre plus d'émolion et plus de pensée dans un beau paysage que n'en a mis M. Pointelin dans le sien.

A. LEBOURG

Noire- Dame de Paris au printemps.

Voici un monde tout différent que nous présente M. Albert Lebourg : Notre-Dame de Paris au printemps. La vieille cathédrale sort de sa gaine de verdure, domine le fleuve et ses rives. Sur la berge en bas, des tonneaux s'alignent, maniés par des ouvriers, tandis qu'un homme décharge une charrelte. A droite le ponton, où accoste un bateau, et la Seine; à gauche un pavillon de briques contre le mur du quai, au fond un pont, et, dans le lointain, les maisons qui bordent la Seine. Tout cela est noyé dans la vapeur douce d'une belle matinée de mai ou de juin. Et une harmonie délicate, d'une rare suavité, sort de l'union où se fondent les tons bleuâtres des toits de la cathédrale, des bâtiments de la Morgue et des maisons lointaines, le vert bleuté des arbres et du fleuve, le gris bleu plus décidé des fonds de tonneaux. Cet accord se relève, se complique, se réchauffe par les tons jaune roux ou tirant sur le

rouge qui éclairent les dos ensoleillés des tonneaux et la cabine du ponton, et surtout à droite par la vigoureuse couleur foncée du bateau sur laquelle Iranche à lavant une bande d'un rouge assez intense et par son blanc panache de fumée, à gauche par le ton plus adouci du pavillon de briques, en haut par la teinte rosée discrètement épandue sur les nuages les plus élevés, tandis que l'horizon reste d'un gris à peine teinté de bleu. Nulle sécheresse, les formes se modèlent dans des contours un peu indécis et les couleurs, d'un charme singulier, semblent se pénétrer et se fondre.

Un autre peintre aurait pu trouver dans ce sujet les éléments dun tableau à idées et à contrastes. En bas, la vie humaine, le travail quotidien, l'humble réalité. Au-dessus la Morgue évoquant l'idée de la mort nécessaire, surtout de la mort vulgaire ou tragique, dans l'abandon, dans le désespoir, dans le crime. Plus haut encore, la haute cathédrale dressant vers le ciel l'espoir inébranlable de l'homme ou sa tenace illusion, dominant la mort comme la mort domine la vie. Quelque symboliste aurait pu tirer de là une œuvre prétentieuse peut-être et peut-être curieuse aussi. M. Lebourg ne sest nullement soucié d'une interprétation de ce genre et son œuvre, toute différente, n'en vaut pas moins et même n'en a pas moins de sens. Il n'en sort pas moins un sentiment particulier de la vie, une idée particulière du monde, et nous ne les devrons à aucune recherche d'ordre littéraire ou philosophique,

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mais au choix des formes et des couleurs. M. Lebourg a créé un univers enchanté, suave et tout en nuances, où vibre une lumière exquise, un monde de caresse et de douceur où une joie paisible monte du sol et du fleuve et descend du ciel, enveloppe le fleuve et sa berge, et la Morgue et le pavillon et la cathédrale, illumine tout, unit tout, fait tout resplendir doucement. Et nous oublions tout ce que sont dans la réalité les choses que nous montre le peintre, nous ne pensons ni au travail, ni à la mort, ni à la prière, nous sommes envahis par une sorte d'ame de bonheur, de couleur et de lumière, Tâme de la nature créée par la magie de Tart.

LE SIDANER Coucher de soleil.

Voici maintenant le monde de M. Le Sidaner : Soir d'automne. Une jeune femme lit et marche lentement le long d'un mur par-dessus lequel une vigne vierge jaunissante déborde vers le maigre pré du premier plan. Derrière le mur, en contre-bas, à droite, une maison aux toits d'un gris violet attendri de quelques taches verdatres. Sous le toit un coin de mur est seul visible, que perce l'angle supérieur d'une fenêtre. A gauche, le toit rose d'un bâtiment de ferme. Tout autour, et au plan suivant,

des arbres au feuillage gris tirant sur le vert et sur le jaune. Au fond, de vagues coteaux boisés que surmonte un ciel délicat, ennuagé de très légères brumes d'un gris violet. Vers la gauche un soleil exténué, orangé par les brumes qu'il teinte de violet et de rose, tombe doucement vers la terre.

C'est un monde de paix et de recueillement, un monde discret, modeste et calme, d'une intimité tranquille, dun bonheur voilé, isolé, caché, abrité contre les hommes et les choses, lent et réfléchi. Les habitants de la maison, nous les devinons des amis, retirés et fidèles, désabusés et non aigris. Le pays nous est familier aussi, il est accueillant et cependant réservé. Toute une vision des choses et de la vie est engagée dans cet ensemble doux et subtil, dans son enveloppe de rêve, dans ses teintes passées, dans l'exquise harmonie que réchauffe de sa chaleur mourante le soleil orangé, qu'égaie le toit doucement rose de la ferme. Et ici encore aucune préoccupation littéraire. L'impression n'est guère obtenue que par le caractère des lignes et des couleurs et de la facture, par la juxtaposition d'innombrables petites touches et qui, à la distance voulue, donnent la vibration, l'enveloppe et l'harmonie subtile.

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CH. COTTET La brume.

Une mer trouble et verdàtre, un ciel gris, bas et lourd. A gauche des falaises arides, sombres et rudes, vont s'éloignant, se perdant dans la brume, puis, un peu plus loin, s'avancent en un promontoire escarpé. Des rochers émergent çà et là. La marée monte, elle arrive à sa plus grande hauteur; Teau s'étale sans violence, inflexible et puissante. Des broderies d'écume d'un blanc sali marquent la poussée des vagues successives, leur effort continu, assez calme à présent, mais sans répit, contre les vieilles falaises décharnées, encore résistantes. Cela est vrai. Il est rare d'avoir, devant une peinture, un aussi vif sentiment de la réalité de ce qu'on voit. C'est bien la côte de la Bretagne, c'est bien sa mer^ ce sont ses rochers, et son ciel des jours sombres. La peinture solide et puissante nous en impose la vision, le dessin est simple et direct, la couleur largement et sûrement étalée est, dans sa monotonie signilicative, d'une harmonie sérieuse et profonde. Ce qui se dégage de tout cela, c'est une idée de fatalité morne, de force hostile et captivante à la fois, invincible et tenace. La mer monte, elle des- . cendra et remontera encore, tantôt furieuse et tantôt / caressante, toujours obstinée et fatalement victo-

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rieuse à la fin. Les falaises rongées, minées, crouleront sous l'assaut des vagues et se nivelleront sous Tattaque morne, répétée, insidieuse de la pluie. Et la brume couvre tout ce drame d'un linceul sous lequel rien de bien distinct n'apparaît. Ainsi les remous de la vie nous assaillent, nous usent, nous émietlent, et nous nous effritons peu à peu dans l'océan chaotique des êtres et des choses jusqu'au jour où nous sombrons dans l'oubli parmi les choses indifférentes et terribles.

L'homme n'apparaît point dans le tableau de M. Cottet. Rien n'y décèle sa présence, rien ne le rappelle. L'air et les nuages, la mer, les falaises sont les seuls acteurs du drame. Et, pourtant, quelle signification humaine prend ce tableau pour l'homme qui le contemple, et quel sens de la vie universelle, mais quel sens aussi de notre vie! Et en voici une preuve qui éclaircira encore, il me semble, la portée de la représentation et de l'interprétation du paysage. A quelques pas du tableau que je viens de rappeler, dans une autre salle du Musée du Luxembourg, se trouve un grand triptyque qui est une des œuvres les plus importantes de ^L Cottet. Au milieu, le repas d'adieux des marins, à droite le groupe des femmes abandonnées, tristement assises sur les rochers devant la mer ravisseuse et meurtrière; à gauche les marins sur leur bateau, pensifs et graves, émus encore par les adieux, le regard vague, intérieur, encore attaché sur ce qu'ils viennent de quitter, courbés sous la fatalité qui règle leur vie.

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Paul H AN, — Paysage

Ici le sujet est net, clair, la signification humaine en est explicite et évidente. 11 est aussi puissamment traité, avec des simplifications qui ne laissent ressortir que les caractères essentiels, dans une gamme de couleurs sombres, fortes et savoureuses, bien en harmonie avec la donnée du tableau.

L'expression est grande et forte. Elle acquiert plus de précision sans doute que dans le premier tableau. Mais elle n"est, en somme, ni plus intense, ni plus profonde. Peut-être même y a-t-il plus de grandeur dans l'impression donnée par le simple paysage. L'homme en étant absent, elle est moins attendrie peut-être, de cet attendrissement qu'obtiennent de nous les événements tragiques ou navrants de la vie quotidienne qui ne nous concernent pas directement; elle a un caractère plus abstrait, mais aussi, et par là même, un caractère plus général ; elle peut paraître plus épurée, plus unifiée, plus large, })lus étendue, plus pénétrante. Ce n'est pas seulement un coin de Bretagne qui est évoqué pour nous, ce n'est même pas seulement avec lui la vie et les peines de ceux qui l'habi-tent, c'est, en un sens, la nature entière, et, avec elle, le sort commun et fatal de toute l'humanité.

Peut-être, après ces notes, la fonction du paysage apparaît-elle mieux. L'artiste, avec le paysage, nous donne une nature qu'il crée. Et cette nature vit

d'une vie semblable à la nôtre, elle évoque notre vie par toutes les ressemblances que nous avons relevées déjà. De plus elle évoque une humanité faite pour elle, et à son image, vivant de cette nature, et dans cette nature. Et elle suggère aussi une conception des lois générales du monde et de la vie, une idée de révolte ou de fatalité, de joie ou de malheur, de fière résignation ou d'inquiétude timide; toutes ces suggestions nous arrivent non seulement des sujets traités, mais de la manière dont ils sont traités, de la technique du peintre. Et, quoique figurées à nos yeux dans des lignes et des couleurs, les indications qui nous sont suggérées restent abstraites et générales. Elles sont dégagées des détails qui les altèrent et les diminuent souvent en les précisant trop. Un effet du même genre peut s'obtenir évidemment par la stylisation des personnages, dans la peinture d'histoire ou de genre. Mais alors la vie de l'œuvre diminue, l'impression de réalité s'efface.

Certes, encore une fois,. je ne dis pas que le paysage soit supérieur au genre ou à l'histoire. Je veux dire seulement qu'il atteint, par d'autres voies, des cimes aussi hautes. Il ne peut rendre l'humanité concrète, la beauté des corps, ni les particularités individuelles et précises de chaque âme, il ne localise pas nos impressions de la même manière et ne les multiplie pas en les exposant avec la même netteté dans le même tableau, cela est évident; et l'on pourrait accumuler les différences.

Mais aussi l'impression , plus difïuse, plus abstraite.

souvent plus unifiée, est par cela même plus générale et plus pure. Elle prend, de sa généralité même et de son abstraction, plus d'étendue et plus d'ampleur, elle nous plonge peut-être mieux, en nous laissant plus de liberté, dans cette sorte d'hypnose que provoque la contemplation de l'œuvre d'arts Elle peut plaire par là tout spécialement aux esprits abstraits et méditatifs, et qui acceptent volontiers que l'œuvre d'art leur laisse quelque liberté de pensée et de sentiment, qu'elle ne leur dise pas crûment tout d'abord ce qu'elle veut leur dire, mais leur permette de s'en pénétrer peu à peu, à leur aise, et un peu selon leur goût et leur idée.

D'autre part, outre le caractère concret que lui donnent la ligne et la couleur, elle lui laisse son caractère d'œuvre d'art destinée à parler non seulement à l'esprit, mais aux sens. Elle admet toutes les formes de modelé, toutes les combinaisons de lignes, toutes les harmonies de couleurs, depuis les plus pauvres jusqu'aux plus somptueuses. Mais en même temps elle peut nous donner une impression très concrète et très vivante de la nature. Le naturalisme et l'idéalisme peuvent s'unir dans le paysage sans que l'un soit trop sacrifié à l'autre, bien plus aisément que dans la peinture de personnages. C'est que, dans celle-ci bien souvent, tout ce qui accentue la vie,

1. Voir, dans Souriau : La suggestion dansVart (Paris, F. Alcan), l'étude développée de celte analogie entre l'hypnose et la contemplation, signalée aussi par Bergson dans Les données immédiates de la conscience (Paris, F. Alcan).

précise trop ràine, la rabaisse, la vulgarise, appelle rattention sur ses petites particularités médiocres, mesquines, et en tout cas sans intérêt général. Dans celui-là, au contraire, le caractère général, en tant qu'il offi'^ un intérêt humain, se dégage des objets sans être contrarié par leur vie, parce qu'il n'y a aucune opposition entre cette vie et les impressions générales qui s'en dégagent. l.es formes particulières des arbres ou des buissons, sauf dans le cas de caricatures volontaires, ne contrarient pas le sens général que nous en dégageons. Et il est d'ailleurs assez significatif que l'on ne songe guère à caricaturer un arbre ou une plante, et qu'il soit à peu près impossible de caricaturer la mer; au lieu qu'un portrait d'homme trop réel et trop concret tend volontiers, et par certains côtés au moins, à devenir une caricature ou nous en suggère l'idée. De plus la vie des arbres et des plantes n'exige peut-être pas, pour nous apparaître, des formes aussi précises et aussi exactes que la vie humaine. Les végétaux n'ont pas une structure aussi définie et aussi régulière que les hommes. Et nous sommes encore portés, peut-être en partie parce que leurs formes sont en effet moins rigoureusement précises, et en partie aussi peut-être parce que nous les connaissons moins, à nous montrer moins exigeants à cet égard.

Il arrive en etïet que des arbres nous paraissent très vivants, très satisfaisants sans que nous sachions au juste à quelle espèce ils appartiennent. Sans doute un cyprès est aisément reconnaissable, même

dans les tableaux d'une époque qui ne se piquait guère de naturalisme. Mais beaucoup d'arbres, même dans des tableaux modernes, sont d'espèce indécise, et je crois qu'un botaniste même serait embarrassé pour les classer. Ils n'en ont pas moins l'apparence de la vie. Jamais nous n'accepterions la représentation d'un homme faite dans de semblables conditions. Et par là le paysage acquiert la possibilité d'exprimer certains effets d'une manière qui n'appartient qu'à lui.

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