‹ L'esthétiqueChapitre 13 sur 44 · INTRODUCTION. XVII · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. XVII

les autres, par éducation, par intérêt, par habitude, par paresse d'esprit, par peur de l'inconnu, repoussent tout ce qui est nouveau.

Or, la prépondérance, pendant un temps plus ou moins long, appartient nécessairement à ceux qui représentent la civilisation antérieure. Us s'appuient sur toute l'organisation sociale, politique, administrative. De plus, ils ont pour eux le fait, ce qu'en langage juridique on appelle les «précédents », tandis que les autres ne peuvent invoquer que des aspirations, d'abord vagues, incomplètes et en tout cas dépourvues ,de la sanction de l'expérience. Aux habitudes d'esprit qui ont fait la gloire du passé, ils ne peuvent opposer que les lueurs plus ou moins incertaines d'un avenir problématique. Aussi sont-ils condamnés à se heurter aux résistances de tout ce qui, dans les sociétés, est constitué, fixé, assis.

En France et, il faut le dire, dans tous les pays européens, l'éducation aujourd'hui repose presque uniquement sur l'admiration et l'imitation du passé, du moins en ce qui concerne les arts. L'instinct du progrès est, dès l'enfance, combattu par toutes les forces organisées de la société, dans l'Université, comme partout ailleurs'; et, s'il est une chose qui doive exciter l'étonnement, c'est que cet instinct soit assez vivace pour n'être pas complètement étouffé par la conspiration des ennemis ligués contre lui.

Parmi ces ennemis, le plus puissant sans contredit est l'Académie des beaux-arts. Les hommes de talent et de mérite qui constituent ce corps sont d'autant plus dangereux pour le progrès de l'art, qu'ils sont

ZVII1 INTRODUCTION.

plus sincèrement convaincus des services qu'ils lui rendent. C'est cette sincérité qui fait leur force. S'ils se posaient en ennemis du progrès , ils seraient bien vite réduits à l'impuissance. Mais non, ce qu'ils veulent, ce qu'ils poursuivent avec ardeur, c'est le développement de l'art. Seulement ils sont persuadés que ce développement n'est possible que par l'étude exclusive des arts d'autrefois. Et le raisonnement sur lequel ils s'appuient est en effet des plus spécieux.

Où l'art a-t-il été plus brillant que dans la Grèce antique et dans l'Italie de';la Renaissance? Nulle part, il le faut bien reconnaître. Où donc, par conséquent, trouver de meilleurs modèles que les chefs-d'œuvre de ces deux nations privilégiées? Pourquoi s'épuiser à rechercher par des efforts individuels ce qui est trouvé depuis longtemps? Etudiez donc sans relâche les productions de ces admirables génies que nul n'a surpassés, et, quand vous aurez pénétré tous leurs secrets, eh bienl alors vous pourrez voler de vos propres ailes et produire à votre tour des chefs-d'œuvre, si la nature vous en a faits capables.

En vertu de ce raisonnement si simple et si lumineux, tout l'enseignement de l'École des beaux-arts se réduit à recommencer indéfiniment ce qu'ont fait les artistes des civilisations mortes, jusqu'à ce que l'on soit devenu à peu près incapable de faire autre chose que des pastiches plus ou moins réussis.

En vertu de ce raisonnement, les jurys des concours et des expositions donnent les croix, les prix et les médailles aux artistes qui se sont tenus le plus près des modèles recommandés.

Page 1