Ï,B GOUT
dans l'architecture que pariout ailleurs, parce que l'art de construire a quelque chose de plus positif, et répond à des besoins plus définis que les autres, parce que ce caractère même limite d'une manière plus visible et plus précise la liberté et la fantaisie de l'artiste. Mais le principe établi par Viollet-le-Duc n'en est pas moins général. La raison entre pour une part considérable dans le goût ; on pourrait dire qu'il n'est autre chose dans l'artiste que la faculté de saisir, par une sorte d'intuition, les rapports de convenance, soit dans les ensembles, soit dans les détails.
Chez le critique, cette intuition est ou suppléée ou complétée par une faculté d'analyse qui seule permet de motiver le jugement du goût. Il peut y avoir dans une même œuvre des parties d'un mérite inégal, c'est-à-dire qui émeuvent inégalement notre sensibilité. La délicatesse du goût consiste précisément à savoir distinguer dans l'impression totale ces nuances particulières, à savoir mesurer dans l'ébranlement général du centre nerveux la puissance de vibration imprimée à chacune de ses fibres. C'est cette faculté qui constitue la critique d'art, et ses jugements sont d'autant plus complets et sûrs d'eux-mêmes qu'elle peut pousser plus loin cette subtilité d'analyse, exactement comme la puissance d'un réactif chimique se mesure au nombre des éléments qu'il peut isoler dans l'analyse des corps (1).
(1) Nous avons indiqué précédemment quelques-unes des perturbations que peuvent apporter dans le goût les habitudes d'esprit et les préoccupations théoriques. Il ne faut pas oublier que ces influences persistent toujours dans une certaine mesure chez les critiques les plus libres de préjugés. D'ailleurs, ^il n'y a personne qui n'ait par tempérament ou par éducation des préférences déterminées dans un sens ou dans un autre. Nul n'est capable d'embrasser également toutes les manifestations de l'art, et naturellement chacun péustre plus profondément dans l'analyse des impressions qui
lui sont le plus familières et le plus agréables. 11 est donc, pour une foule de raisons, tout à fait impossible que le jugement de goût atteigne jamais une certitude aussi absolue que les jugements de pure logique. Il existe dans le premier une complexité d'éléments de nature diverse qui trouble et embarrasse l'esprit, tandis que dans le second le travail peut toujours être divisé et ramené à la constatation d'un rapport simple.