CHAPITRE I
Nous avons achevé l'exposition des principes généraux qui se rapportent à tous les arts. Nous allons maintenant considérer chaque art en particulier.
Mais auparavant se pose une question préjudicielle : dans quel ordre ferons-nous cette étude? 11 n'est pas possible de procéder au hasard. Ce serait s'exposer à des répétitions fatigantes et à une confusion désagréable. Il faut donc adopter une classification qui constitue une progression logique et nous permette de passer facilement d'une partie à l'autre.
L'ordre chronologique, qui pourrait avoir des avantages, présente cependant quelques inconvénients. D'abord nous le connaissons mal, ce qui constitue une première difficulté. Essayerons-nous de le reconstituer par voie de conjecture? Ce n'est guère plus facile. 11 est bien vraisemblable que les arts de l'ouïe ont précédé ceux de la vue. La raison de cette probabilité est que la danse, la poésie et la musique, réduites à leur plus simple expression, ne supposent rien autre chose que l'homme lui-même et n'exigent aucun secours étranger. Le rythme du langage, du chant et des mouvements produit tout naturellement
ces trois arts, et ce rythme est lui-même complètement instinctif.
Mais de ces trois arts, quel est celui qui s'est produit le premier? Est-ce la danse? est-ce le chant? est-ce la poésie? Voilà ce qui paraît bien difficile à déterminer d'une manière précise et certaine.
La difficulté ne serait pas moins grande pour les arts de la vue. Je sais hien qu'il existe une théorie très commode, qui fait dériver la sculpture et la peinture de l'architecture. « De même, dit Lamennais, que les êtres renfermés dans le monde naissant, où ils n'ont qu'une existence virtuelle, se dégagent peu à peu, s'individualisent dans le monde qui en contenait le germe, ainsi de l'architecture, leur matrice commune, se dégagent, par une sorte de travail organique, les arts divers qu'elle contenait virtuellement, et qui, toujours unis à elle, quoique distincts d'elle, s'individualisent à mesure que s'opère cette évolution correspondante à celle de l'univers. » La sculpture se détache la première par la transformation progressive du has-relief en haut relief ; puis celui-ci brise le dernier lien de pierre qui l'attache au temple, et la statue émancipée commence enfin à vivre d'une vie propre et indépendante. La peinture, qui n'avait jusqu'alors d'autre rôle que de varier et d'égayer les surfaces par des colorations diverses ou de délimiter par un trait plus accusé les reliefs à peine perceptibles de la sculpture à ses débuts, finit par s'affranchir à son tour de cette servitude et se hasarde à marcher seule, lorsque l'homme, s'arrachant enfin au symbolisme mystique de l'art primitif, s'avise de regarder autour de lui, constate l'existence de l'individuel et s'aperçoit que la couleur joue? dans l'univers un rôle qui a bien aussi son importance, ne fût-ce que parla distinction des objets.
Nous ne demanderions pas mieux que d'adopter cette doctrine séduisante et généralement acceptée, si nous
voyions clairement sur quels faits elle repose. Malheureusement, ses auteurs et ses partisans ont généralement négligé de les indiquer, sans les remplacer par aucune autre démonstration. Ils semblent avoir cru qu'il suffirait, pour rendre inutile toute preuve de fait, d'écrire de belles phrases sur le symbolisme primitif de l'architecture, destinée, suivant eux, à reproduire les grands traits de l'univers. Mais ce symbolisme lui-même est-il réel et rcprésente-t-il la première forme de l'architecture ? Gela n'est pas plus démontré que le reste, et en somme cette lumineuse explication de l'origine des arts du dessin se réduit à une théorie purement fantaisiste.
Il est bien constaté qu'à un certain moment, probablement très ancien, de l'évolution de l'art, l'architecture a commencé à former, avec la sculpture et la peinture, une sorte de trinité, une et triple, où les trois éléments se sont trouvés intimement liés, de manière à former un tout presque indivisible. Nous n'ignorons pas davantage que chez les Grecs, et probablement chez d'autres peuples, les arts de l'ouïe formaient un seul groupe. Les poètes chantaient en s'accompagnant avec la lyre ou la cithare. La poésie lyrique, comme nous le voyons par les chœurs de la tragédie, était chantée par des groupes dont les mouvements étaient réglés ; c'était l'union de la poésie, de la musique et de la danse.
Les arts se ramenaient donc, par leurs affinités d'origine et de nature, à deux groupes bien distincts, ainsi que nous l'avons marqué au commencement de ce livre. Mais tout cela ne prouve pas le moins du monde que chacun de ces deux groupes soit sorti tout armé de la cervelle de nos pères, et nous nous trouvons, pour les arts de l'ouïe, ramené en face de la même question que pour les arts de la vue : Quel est, de ces deux groupes, celui qui s'est manifesté le premier? Et, dans chacun de ces deux groupes,
quel est l'ordre suivant lequel se sont produits chacun des arts qui le constituent?
Cette fois encore la question demeure sans réponse.
Par conséquent, n'ayant pas de faits constates pour nous guider, et ne voulant pas nous contenter de conjectures plus ou moins hasardées, nous laisserons de côté l'ordre chronologique jusqu'à ce que des découvertes nouvelles permettent de reprendre ce point avec quelque certitude.
Il nous paraît d'ailleurs plus conforme au titre et au sujet de ce livre de chercher dans les caractères esthétiques eux-mêmes la hase d'une classification des arts. C'est ce que nous allons tâcher de faire.
Par leur origine et par la nature de leurs procédés, les arts, nous l'avons vu, se partagent en deux groupes distincts. L'un naît des sensations de la vue, et se rapporte plus ou moins directement aux procédés mis en usage par l'écriture primitive. Les trois arts qui le constituent sont la sculpture, la peinture, l'architecture. Ils ont pour caractère commun de se développer dans l'espace ; leurs manifestations se rapportent à un moment unique; par conséquent, ils excluent le mouvement, c'est-à-dire la succession dans la durée, et le remplacent par la simultanéité dans l'ordre, dont la loi est la proportion.
Les trois autres, poésie, musique, danse, également soumis au rythme, et ayant pour moyen d'expression le son, se rattachent au sens de l'ouïe et prennent leur origine dans le langage parlé, qui paraît avoir été longtemps une sorte de chant cadencé. Leur mode d'action est la succession, ce qui les rattache à la notion générale de temps et de mouvement. Par là même, ils expriment plus directement la vie dans son essence intime, tandis que les autres la cherchent dans les formes extérieures, qui, tout en la manifestant à un moment donné de son action, la dissimulent en partie par la nécessité même où ils se trou-
vent de l'enfermer dans les limites d'une attitude définie et définitive, c'est-à-dire de lui enlever ce qui en fait le caractère le plus saisissable, le changement, le mouvement.
Il serait donc parfaitement rationnel de fonder une classification sur le plus ou moins de puissance avec laquelle ils expriment la vie.
Reste à savoir ce que nous devons entendre par la vie. S'agit-il simplement de la vie physique ou de la vie morale? Evidemment de l'une et de l'autre. Il ne suffit pas que le sculpteur ou le peintre excelle à rendre les apparences du corps vivant, il faut que les attitudes, les gestes, les dispositions des muscles du corps et du visage expriment, dans la mesure du possible, les caractères, les sentiments, les intentions, les pensées.
Or, de tout ce qui précède, si nous avons réussi à nous faire comprendre, il ressort que ce qui fait la valeur artistique de ces manifestations, ce n'est pas la fidélité de l'imitation. S'il ne s'agissait que de voir des corps vivants, nous n'aurions qu'à aller dans des bains publics, ou à faire déshabiller un modèle. Les signes mêmes de la vie morale, nous pouvons chaque jour les suivre dans les attitudes, dans les gestes, dans les physionomies, dans le langage des groupes qui se forment dans les rues à propos des moindres accidents, ou dans les conversations ou discussions avec nos amis. Avec quelque intérêt que nous les observions dans ces diverses circonstances, nous devons bien reconnaître que les impressions qui en résultent pour nous n'ont rien d'artistique. Nous y trouvons une sorte d'attrait philosophique, une satisfaction de curiosité psychologique, la confirmation ou le démenti d'observations faites précédemment, tout ce qu'on voudra, mais jamais rien qui ressemble à ce que nous éprouvons en face d'une statue ou d'un tableau qui exprimerait les
mêmes sentiments. Pourquoi? Parce que ce qui nous frappe et nous émeut dans l'œuvre d'art, ce que nous admirons dans cette expression artistique de la vie morale et physique, c'est non pas cette vie elle-même, mais la puissance et l'originalité avec laquelle l'auteur a rendu l'impression qu'elle fait sur lui et la manière dont il en comprend les manifestations ; ce qui cause enfin la jouissance esthétique, ce n'est pas la personnalité des êtres représentés, mais , à travers celle-là , celle de l'artiste luimême.
C'est en nous éclairant de ce principe que nous allons essayer une classification des arts. Tout en conservant la division en deux groupes, qui nous paraît fondamentale, nous classerons chacun des arts qui les composent d'après la mesure des moyens qu'ils fournissent à l'artiste d'affirmer et d'accuser sa personnalité, ce qui revient en somme à classer les arts d'après le nombre et la qualité des impressions qu'ils peuvent rendre, puisque c'est par le nombre et la qualité de ces impressions que l'artiste manifeste son génie ou son talent particulier.
Voici cette classification, que nous tâcherons de justifier dans les chapitres suivants, en étudiant la nature et la limite d'expression de chacun des arts. Nous commençons par les moins expressifs dans chacune des deux séries :
Arts de la vue : Architecture. — Sculpture. — Peinture.
Arts de l'ouïe : Danse. — Musique. — Poésie.