CHAPITRE V
Antiquité et universalité de la danse. — Danse de chasse, — de guerre, — d'amour. — Danse religieuse. — Danse de spectacle.
La danse est, comme la musique, un produit de l'action réflexe des nerfs de la sensibilité sur les muscles (1). Une impression morale, comme la joie, ou une impression purement physique, comme l'audition d'une musique vigoureusement rythmée, détermine une excitation qui se traduit par des gestes, des mouvements, des attitudes.
C'est par l'union de ces deux faits que la danse est devenue un art. L'élément premier, c'est le mouvement et l'altitude déterminés par l'excitation morale. Ces mouvements et ces attitudes, comme il est naturel, varient avec les sentiments qui leur donnent naissance. La colère, la joie, la douleur, l'amour, l'effroi, l'admiration, l'enthousiasme, se manifestent à l'œil par des signes bien différents. A ces différences premières s'ajoutent celles qui proviennent du caractère général des races et du caractère particulier des individus.
Ces diversités, abandonnées à elles-mêmes, ne sauraient produire un art, si elles n'étaient réglées et reliées en un ensemble par une discipline commune, qui est le rythme.
(1) Nous expliquerons plus complètement cette action au chapitre suivant. La danse occupe une place tellement inférieure parmi les arts modernes, que nous n'avons pas cru nécessaire d'y insister, malgré l'importance qu'elle a eue dans l'art antique.
Chaque ensemble de mouvements et d'attitudes, déterminées par un sentiment défini, sera donc soumis à un rythme particulier qui a pour effet de contenir toutes les manifestations individuelles dans une limite commune, et de condenser, pour ainsi dire, toutes les émotions en une résultante d'autant plus expressive, qu'il en supprime les discordances, et que par son mouvement propre il en accentue les traits généraux.
Ce fait est très sensible chez les peuples où la danse est restée une des manifestations des'.impressions collectives, c'est-à-dire où il y a des danses nationales, religieuses, guerrières, etc. Ces danses sont surtout expressives.
La danse, par cela seul qu'elle résulte spontanément et directement du jeu naturel des organes, du geste, se retrouve jusque chez les animaux, sous la forme élémentaire d'une agitation plus ou moins cadencée. On peut la reconnaître dans le sautillement de certains chevaux, mais surtout dans les marches et contre-marches qu'exécutent quelques oiseaux autour de leurs femelles, en les accompagnant de salutations et de roucoulements rythmés (1).
Chez les hommes, la danse a d'autant plus d'importance que la civilisation est moins développée et que l'organisme individuel est plus soumis à l'empire de la vie physique. Aussi la danse se retrouve-t-elle chez tous les peuples sauvages. Il y en a où elle se mêle à tout et prend les caractères les plus variés. La danse chez les Peaux-Rouges, par exemple, et dans l'Afrique négritienne, est une occupation fort sérieuse, caractérisant tous les actes de la vie : un traité, une réception d'étrangers, une guerre, une naissance,
(1) Houzeau, Étude des facultés mentales des animaux, t. II, p. 89. — Letourneau, Sociologie, p. 87 (Bibliothèque des sciences contemporaines). — Voir la description d'un corobori ou grande danse : Hovelacque, les Débuts de l'humanité, p. 96 à 103 (Bibliothèque matérialiste, Doin, 8, place de l'Odéon).
une mort, une moisson, une cérémonie religieuse, etc.
Mais au milieu de cette variété on distingue trois grandes catégories de danses : la danse de chasse, la danse de guerre, la danse d'amour.
« La plus humble de toutes, dit le docteur Letourneau, d'après le témoignage d'un grand nombre de voyageurs, est la danse de chasse, qui se réduit d'ordinaire à une grossière imitation des mouvements et des allures de l'animal, gibier habituel de la tribu. C'est ainsi que les pauvres Tasmaniens et Australiens s'efforçaient d'imiter chorégraphiquement les mouvements du kangourou et de l'émou ; car la chasse et la capture de ces animaux étaient, pour les nègres de Tasmanie et d'Australie , la grosse affaire et la grande joie de la vie. De même et pour la même raison la danse des Kamtschadales copie les gauches mouvements de l'ours et les opérations de la pêche. Chez les Peaux-Rouges, la danse des buffles, exécutée avec un travestissement de circonstance, précédait la chasse de cet animal. On pourrait multiplier à l'infini les exemples de ce genre.
« La guerre n'étant qu'une autre espèce de chasse où l'homme sert à l'homme de gibier, a aussi ses danses qui la précèdent ou la suivent : c'est la chorégraphie belliqueuse, et elle est de même fort répandue, depuis la danse néo-calédonienne, avec accompagnement de chants anthropophagiques, jusqu'à la danse pyrrhique.
« La danse de guerre est d'autant plus caractérisée, d'autant plus pratiquée que les mœurs sont plus sauvages. C'est ainsi qu'avant une expédition les Néo-Calédoniens dansaient en dialoguant comme suit avec leurs chefs : « Attaquerons-nous les ennemis? — Oui. — Sont-ils forts? — Non. — Sont-ils vaillants? — Non. — Nous les tuerons? — Nous les mangerons? — Oui. » (De Rochas, A 'ouvelle-C 'aie don ie .) Comme la danse de chasse, la cho-
régraphie guerrière est exclusivement exécutée par les hommes. Celle des Néo-Zélandais a toujours fortement impressionné les voyageurs européens. Dans ce pays, les danseurs agitaient leurs lances, leurs dards, frappaient de leurs patous-patous un ennemi imaginaire, le tout en s'accompagnant d'une chanson sauvage; car la danse primitive ne va guère sans le chant ou la musique
« Dans toute l'Afrique noire, on danse avec fureur. C'est un amusement pour lequel les deux sexes «ont un goût passionné... Les nègres semblent surtout chercher le plaisir du mouvement excessif et cadencé. « Dès qu'ils « entendent le son du tam-tam, dit DuChaillu, ils perdent « tout empire sur eux-mêmes. » C'est une vraie furie chorégraphique qui fait oublier en un instant toutes les misères publiques et privées. »
Tous les peuples du Midi partagent plus ou moins cette passion pour la danse et s'en grisent également. On connaît les entraînements et les accès de folie furieuse auxquels donnent lieu la farandole, le fandango et la tarentelle.
Les anciens, dans la danse pyrrhique, avaient ennobli la danse de guerre et l'avaient portée à sa plus haute expression. Les Grecs, et même les Romains, avaient un vif sentiment de l'élégance du corps dans ses attitudes et ses mouvements. Ils y joignaient une appréciation très délicate de la cadence dans leurs grandes réunions, la musique excitait leur enthousiasme et une simple faute dans la mesure soulevait des protestations générales. Le sentiment de l'art, en ce qui se rattache à la grâce et à l'eurythmie des mouvements, était certainement plus général dans la civilisation antique que dans la nôtre.
Les fantasias des Arabes ne sont pas autre chose que des danses de guerre. Ils y font participer leurs chevaux, parce qu'ils ne comprennent pas qu'on se batte autrement
qu'à cheval, et les coups de fusil remplacent la musique. Les danses d'amour, généralement dansées par des femmes, sont presque partout des plus licencieuses. Dans tout l'Orient, ce sont encore les femmes et les jeunes filles, comme autrefois en Egypte, qui se livrent à ces exercices et donnent ces spectacles aux populations assemblées. Il en est de même dans la Polynésie. Cook étant à Taïti a vu danser la « temorodie » devant une réunion dont on n'excluait que les femmes enceintes, probablement dans la crainte que le spectacle de ces contorsions violentes n'eût un effet désastreux sur leur imagination. Cette danse était exécutée par dix ou douze jeunes femmes, qui prenaient les attitudes les plus lascives qu'on pût imaginer. Aux îles Hawaï, les dames indigènes civilisées ont conservé la danse « houlalla», qui est également une danse obscène. Elles l'ont exécutée dernièrement (1870) devant un prince anglais, dans une réunion d'où les maris européens étaient exclus.
Ce genre de danse, qui en réalité constitue un véritable progrès sur les danses de chasse et de guerre, est complètement inconnu des Australiens et de toutes les races arrêtées aux premiers degrés de la civilisation. La danse d'amour suppose déjà que la femme tient une certaine place dans la société.
En général c'est par des mouvements cadencés des hanches ou des bassins que les femmes donnent à ces danses leur caractère erotique. On retrouve des danses analogues un peu partout, où la civilisation a dépassé le premier degré de la sauvagerie, et particulièrement à Madagascar. Dans l'Inde la danse lubrique était devenue un art religieux. Chaque pagode avait ses bayadères, dressées dès l'enfance à leur métier par un entraînement savant et méthodique. On les louait à haut prix aux riches particuliers. L'Egypte avait de même ses aimées.
Chez les sauvages Veddas de Ccylan les « danseurs du démon » dansent jusqu'à ce qu'ils se sentent possédés d'une sorte de folie. Ces danseurs se donnent pour des espèces de magiciens, inspirés par un démon particulier. La danse de sorciers dans la Guyane produit les mêmes effets cérébraux (1). Les exercices des derviches tourneurs et hurleurs ont le même but et le même résultat.
On voit que la danse, dans ces conditions, prend un caractère tout différent de celui que nous lui avons reconnu à l'origine. Le mouvement des membres, qui a commencé par être une conséquence spontanée et presque involontaire de l'excitation cérébrale, au lieu d'être un résultat, devient un moyen. L'ordre des facteurs est interverti ; c'est l'excitation cérébrale qui dans la danse religieuse estle but. Elle ne fait partie des rites que pour l'enivrement qu'elle produit par l'afflux du sang au cerveau. On comprend que celle-là n'a rien à faire avec l'esthétique.
Nous avons vu qu'à côté de la danse spontanée ne tarde pas à se produire la danse imitative, qui reproduit les attitudes et les mouvements des animaux, de la chasse, de la guerre, de l'amour, de la moisson, de la pêche, etc., etc. Cette danse, qu'on pourrait appeler artificielle, finit par donner naissance à la danse de spectacle. C'est celle que nous avons introduite dans nos opéras sous le nom de ballets. Ces danses, sans exclure l'expression, s'appliquent surtout à la recherche des formes, des mouvements, des attitudes, des ensembles agréables à l'œil. C'est de la danse décorative.
Quant à la danse des salons, nous n'en parlerons pas, car nous ne voyons pas comment il serait possible de rattacher à l'art ces promenades à peine cadencées, qui res-
(1) Voir Edward Tylor, la Civilisation primitive, t. II, p. 172, 177, 538 et suiv. Reinwald, 15, rue des Saints-Pères.
semblent à des danses nationales comme nos processions à des danses religieuses.
On peut le regretter. La danse, pourrait avoir aujourd'hui, comme autrefois, son utilité au point de vue de l'éducation corporelle et même de l'autre. Mais comment danser, depuis qu'il est de règle d'inviter trois mille personnes làoùil n'en peut tenir quecinq cents à l'aise? Il n'y a pas à s'y tromper, la tendance générale est de se soustraire à tout cet ensemble de prétendus devoirs qui se résolvent en corvées et en cérémonies, en formalités et en salamalecs. Les cercles et les clubs remplacent les bals, et partout il est difficile de trouver des danseurs. La danse reviendra peut-être un jour dans les habitudes du monde occidental. Je n'y crois guère pour ma part. En tout cas, ce ne sera pas avant que ces habitudes aient subi de profondes modifications, qui lui permettent de redevenir ce qu'elle a été longtemps, un art.
La danse autrefois élait, en effet, un art véritable, qui avait une importance sérieuse. Chez les Grecs, la tragédie est née des danses sacrées des Dionysiaques, dont la trace se maintient par la persistance du chœur. Chez tous les peuples de l'antiquité nous la trouvons au premier rang des arts. Au douzième siècle, nos pères avaient conservé l'usage des danses religieuses dans les églises et dans les cimetières; il se prolongea même jusqu'au dix-septième siècle dans certaines contrées, comme à Limoges. On dansait gaiement à la cour de Henri IV ; on dansait sérieusement à celle de Louis XIV, mais on dansait; aujourd'hui, en France, la danse, en dehors des ballets, n'a plus de signification, au moins dans ce qu'on appelle le monde. Si l'on veut retrouver des danses de caractère, il faut aller les chercher dans un certain nombre de campagnes et dans les bals publics de quelques grandes villes.
On peut rattacher à la danse la mimique, qui rentre
dans la définition de l'art des mouvements ; mais dans la plupart des cas cette association paraît fondée sur des analogies plus apparentes que réelles. La mimique n'est presque jamais qu'une corruption, une exagération de la danse, en ce sens que trop souvent elle force la signification naturelle des mouvements en les contraignant à faire entendre ce que la parole dirait beaucoup plus facilement et plus clairement, ce qui est absolument contraire à la première règle de l'art.
Les tableaux vivants, qui ont eu une certaine vogue, il y a quelques années, constituent également un genre hybride sans valeur artistique. L'immobilité, qui en est la condition nécessaire, les met en contradiction avec la définition de la danse. On ne peut pas davantage les rattacher à la peinture et à la sculpture, dont le caractère essentiel est d'interpréter la vie par des procédés purement conventionnels. Les tableaux vivants ne sont d'ailleurs, la plupart du temps, que des prétextes à exhibitions de femmes plus ou moins nues, et cela seul suffit pour les mettre en dehors de l'art. Les impressions qu'on éprouve à regarder la Vénus de Milo n'ont rien de commun avec celles qu'inspire la vue d'une femme déshabillée. Ces spectacles pouvaient être en parfait accord avec les habitudes et les sentiments de la société qui les avait mis à la mode, ainsi que les maillots et ies jupes courtes des danseuses ; mais ce sont là des choses avec lesquelles l'esthétique n'a rien à démêler.