III. Les concepts esthétiques composés
lo Uidée d'art. — La critique d\irt. — La classification des arts.
L'art présente l'application la plus haute et la plus développée des lois de l'esthétique. La conception que s'en fait Fechner est très conforme aux principes sensualistes de sa doctrine.
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Au sens large, Fart est une activité méthodique, c!eSt-k-dirë confornie par une réflexion volontaire à dôs règles plus ou moins définies, et qui supposent une habileté acquise, s'exerçant à produire des œuvres utiles aux buts de rhumanité. Ce but est-il un plaisir éveillé immédiatement et par des moyens sensibles? On à les arts d'agrément, ou les beauxr-arts, seloti rélévalion de» ce plaisir. Le but n'est-il lui-même qu'un itioyen indirect de produire un bien ou d'éviter un mal? On a lès arts utiles, les métiers.
Entre ces notjons subordonnées il n'y a qu'une diQ'érence de degrés, et il se présente de perpétuels mélanges. Un drame plaît essentiellement par son impression immédiate, accessoirement par son influence éducative; Un soulier, essentiellement utile, peut plaire directement par sa forrtie. Celle union est particulièrement intime dans les arts industriels, dans la rhétorique, dans l'architecture. Au contraire, des associations désagréables font mettre à part l'art du boucher, ou celui du dentiste. De même on peut hésiter à attribuer un vase ou une danse aux beaux-arts ou au3t arts d'agrément; et d'ailleurs ceux-ci entrent k chaque instant comme élément dans ceux-là.
Au sens étroit, que Fechner a adopté, l'art comprend uniquement les arts agréables et les beaux-arts, ou même ces derniers seuls, c'est-à-dire la production du beau au sens étroit : l'emploi de moyens sensibles pour éveiller immédiatement un plaisir plus élevé ou d'une valeur plus grande que le plaisir purement sensible, ou plus généralement que le plaisir inférieur. Du concept de Fart on peut essayer de tirer des règles d'exécution. Mais il donne le but, non les moyens ; et il n'est pas facile de les exprimer brièvement, même dans leur plus grande généralité (F., XIX, 1-3.)
Cependant les règles tîssentielles des arts plastiques, tout au moins, peuvent se résumer dans les cinq suivantes. — Choisir une idée expressive, de haute valeur, ou du moins intéressante. — ' Rendre cette idée de la façon la plus conforme qu'il est possible à son sens ou à son contenu, et la plus clairement concevable dans le domaine sensible. — Entre des moyens de représentation également adaptés et également clairs, préférer ceux qui plaisent par ailleurs plus que les autres. — Appliquer aux détails aussi les points de vue qui dominent à cet égard dans l'ensemble, mais en les subordonnant au tout. — Si des conflits s'élèvent entre ces règles, les résoudre de façon qu'il en résulte le plaisir le plus grand et de la plus grande valeur {ïb., 12-13).
Cette dernière règle résume toutes les autres. La « maximisa- L. 9
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tion du plaisir », comme disait Bentham, est décidément le « Sésame, ouvre-toi »> de l'esthétique comme delà morale sensualiste.
La critique et l'analyse d'une œuvre d'art ne sont pas de nature à en augmenter par elles-mêmes le plaisir, mais bien plutôt à le tro4^bler dans une certaine mesure. Au reste la tâche de l'analyse est de distinguer et de rendre clairs k l'esprit les moments divers et les fondements de ses impressions; ce n'est pas de les renforcer. D'ailleurs si la critique dissout les impressions immédiates, Thabitude^de la critique la rend de nouveau intuitive, et dès lors elle peut au contraire les augmenter.
L'attitude critique ne doit pas s'exercer seulement envers les œuvres, mais encore envers soi-même. En effet, dans l'impression totale du premier moment, ce n'est pas forcément le point de vue le plus intéressant qui nous frappe. La réflexion en modifiera Timporlance. Et si elle ne la bouleverse que rarement, c'est que les points de vue qui sont capables de nous intéresser ou de nous choquer le sont de façon permanente; et ainsi ils préexistent à l'œuvre, et c'est eux surtout qui nous saisissent naturellement dès le premier abord (F., XX, d3-15).
Chaque élément d'une œuvre d'art agit à la fois par lui-même et par son rapport avec l'ensemble. Ce serait une grave erreur que de considérer ce dernier rapport comme seul esthétique. Toutes choses égales d'ailleurs, une image mieux colorée plaira plus qu'une image qui l'est moins bien. Mais entre ces éléments s'établissent des conflits aussi bien que des harmonies : il est rare par exemple que le maximum d'effet dans le coloris s'accorde avec le maximum d'idéalité des formes et la vérité du caractère. Dans l'impression totale, il se trouve souvent quelque dissonance non résolue. La seule règle ci donner est de ne pas perdre d'un côté plus qu'on ne gagne d'un autre; et le tact de l'artiste est seul apte à cette mesure délicate {Ib., 17).
On peut définir quatre conditions très générales qui tendent à rendre plus parfaite la beauté dans l'art; idéal dont l'artiste peut seulement et doit se rapprocher le plus possible, en aidant au besoin k la nature toujours imparfaite. — Chacune des parties doit contribuer à l'agrément du tout. — L'ensemble doit être tel, que l'adjonction de toute autre partie ne pourrait qu'en diminuer le plaisir. — L'agrément né de la combinaison des parties doit être supérieur à la somme des plaisirs propres à chaque élément. — Enfin il faut que nulle autre combinaison des mêmes parties ne puisse produire autant de plaisir que celle-là.
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C'est donc, si Ton veut, Torganisation qui est Taltribut le plus
élevé des œuvres d*att comme des êtres vivants. Mais le rapprochemeot de ces deux réalités ne doit pas faire oublier leurs caractères spécifiques : le but réalisé par Tartiste est le plaisir immédiat; celui de la nature, c'est la vie avec toutes ses fonctions {Ib., 18).
Dans la critique ou la juste appréciation d'une œuvre par un homme cultivé, l'examen de ses conditions extérieures est encore importait : situer un tableau dans le développement historique de la peinture, dans l'œuvre du peintre, dans l'école où il se range, parmi les autres maîtres et les autres écoles, par rapport aux goûts et aux intérêts contemporains; le comparer avec d'au- Ires œuvres, discerner leurs supériorités ou leurs infériorités rela^ lives sur tel ou tel point : voilà un ensemble de considérations inépuisable, et le plus puissant moyen de cullure pour la jouissance et la compréhension de l'art {Ib., 19).
Abordons enfin le problème traditionnel de la classification des arts. Il est légitime, mais d'un intérêt médiocre. Distinguer les moyens divers qui se combinent dans les œuvres, et faire la part exacte de chacun dans l'effet total : voilà une tâche autrement importante. Mieux vaut analyser que classifier.
L'esthétique « philosophique » détermine facilement « d'en haut » une hiérarchie des arts plus ou moins a priori. Seulement ce n'est pas une, c'est un grand nombre que chaque principe permettrait de déterminer, aussi arbitrairement l'une que l'autre. Et ici encore toutes les distinctions se fondent en des degrés continus : arts de repos et arts de mouvement; arts visuels, auditifs ou même tactiles; arts d'impressions directes, et d'impressions associées. Tous ces moyens d'action peuvent entrer à quelque degré dans chacun des arts. Il en est de même pour la distinction des genres. Dans toutes ces classifications, le plus sage est de n'être pas trop systématique, et de rattacher simplement à un même groupe les œuvres dans la mesure où elles présentent en fait des caractères communs [V,, XIX, 5-7).
Est-il facile de fixer tout au moins le premier rang? On a dit que la poésie est supérieure à tous les autres arts et même est contenue dans chacun. En ce sens, plus une œuvre est poétique, plus elle est belle. Mais c'est un abus des mots : on ne dit guère d'une sonate qu'elle est poétique; on le dit de sons isolés comme celui des cors alpestres ou des cloches, ou même du coassement des grenouilles, qui n'ont rien d'artistique !
En un autre sens, l'architecture est le premier des arts, parce
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que c*est elle qui offre à tous les autres, dans un temple ou un palais, l'occasion de s'exercer.
Elevons-nous à un point de vue supérieur. L'art de mener une helle vie peut paraître le premier de tous. Mais dans la vie, avant le beau, il y a le bien; et vivre véritablement en beauté exige d'abord la vie en bonté (76., 10-12).
2» Le goût. — Le sublime. — Vesprit.
Fechner a présenté une analyse originale des trois concepts complexes du goût, du sublime et de l'esprit.
La définition du goût, comme celle de tout concept très général, déborde de toutes parts les limites où Ton voudrait l'enfermer. Mais il reste en elle un trait dominant, c'est le caractère immédiat ou intuitif du plaisir ou du déplaisir. Nulle réflexion n'est utile pour les dégager. Quand un objet plaît ou déplaît sans qu'on sache ou qu'on demande pourquoi, c'est un « objet de goût »; et si l'on pose la question, cette réponse semble alors suffisante : « C'est afl'aire de goût »>.
Le goût est de la sorte un coaiplémenl subjectif des conditions objectives du plaisir et du déplaisir. La présence de celles-ci est insuffisante s'il n'existe pas une disposition intérieure et toute personnelle à les percevoir.
Fechner s'attarde, ici encore, à des définitions préliminaires toutes nominales. En tant que l'esthétique a pour domaine les objets ou les rapports dont le plaisir ou le déplaisir est immédiat, la théorie du goût s'identifie avec elle. Mais le mot goût a des significations plus restreintes, comme lorsqu'il désigne un de nos sens; et dans beaucoup de cas sa plus haute portée ne se comprend bien que par son rapport avec cette acception subordonnée. Une signification moyenne est encore plus usuelle : en ce sens, le goût ne s'applique qu'aux circonstances accessoires ou aux objets dont le plaisir est inférieur : des vêtements, du mobilier, on dit qu'ils sont choisis avec goût ou sans goût; d'un tableau, d'une statue, on dira qu'ils sont beaux ou laids; et de leur emplacement, qu'il manque de goût. L'application du mot comme épithète ne correspond pas à sa signification comme substantif.
On parle souvent d'un goût délicat ou grossier, élevé ou inférieur, étendu ou limité, dans le sens d'un goût juste ou faux. Ces deux sortes de distinctions, souvent concourantes, sont, dans d'autres cas, complètement séparées (F., XVIH^ 231-5).
Selon un vieux dicton, l'on ne peut discuter des goûts. Cèpen-