‹ L'esthétique expérimentale contemporaineChapitre 25 sur 43 · L ART · texte numérisé non relu

L ART

dant on çh disCate encore, et même il n'y a pas de chose sur laquelle on discute davantage. C'est que le goût peut se forniier et par conséquent se transformer sous l'action de quatre facteurs principaux. — La tradition agit soit par l'autorité de l'enseignement et de l'éducation, comme dans les écoles d'art ou dans les familles; soit par la contagion naturelle de l'expression des émotions de plaisir ou de déplaisir chez les autres. — La réflexion personnelle produit une sorte d'auto-suggestion, car l'autorité qui nous guide, au lieu d'être extérieure, peut venir de nous-mêmes. C'est ainsi que les théories du connaisseur ou de l'esthéticien déterminent plus souvent son goût que ses goûts ne décident ses théories. — L'accoutumance a pour loi de produire une adaptation, organique aux excitations, qui peut nous faire trouver agréable à la longue ce qui a été d'abord un désagrément. — Enfin l'exercice afOne nos sensations : ainsi le gourmet, dédaignant la force alcoolique, apprécie dans les vins des bouquets de plus en plus délicats. Même en musique, si les compositeurs du moyen-âge ont préféré d'abord les séries d'octîives, de quintes et de quartes, pour les prohiber ensuite, puis les tierces et les sixtes, et s'ils exigent aujourd'hui de plus en plus des dissonances, c'est que les rapports les plus faciles k saisir sont devenus par l'usage monolones; le désagrément de la répétition l'emporte sur la répétition de l'agrément (//^., 250-4).

D'autre pari, l'association, par la diversité des expériences individuelles, peut combattre l'autorité du goût dominant, si grande soil-elle. Le soldat à qui la Madonne de Dresde fait l'impression d'une servante de campagne ivre, le médecin qui, fixant l'enfant Jésus, remarque ses pupilles dilatées et pronostique les vers, tous ces « philistins » obéissent à leurs associations d'idées coutumières (/6., 254-5).

Mais le bon goût a des principes. « Le meilleur goût est celui dont le résultat est, au total, le meilleur pour l'humanité, et une chose est d'autant meilleure pour l'humanité qu'elle est davantage dans le sens de son bien (Wohl) actuel, et par supposition éternel » (M., 264).

Le sublime, sur lequel on a tant discuté, est une forme de Tuoité du multiple. Des divers exemples qu'on en peut citer dans la nature ou dans l'art, depuis le tonnerre ou le désert jusqu'aux cathédrales ou au son des orgues, Fechner conclut, en dehors de toute théorie, que ce concept désigne un plaisir dont l'intensité provient à la fois de l'unité de l'impression et de sa grandeur inusitée. Ainsi se trouvent conciliées les deux grandes interprétations

134 l'esthétioue expérimentale

classiques du sublime. On y a vu Tanlilhèse deTidée de beauté ('): celle-ci serait fondée sur Tharmonie et la proportion, celui-là sur la disproportion et l'infinité. En réalité, c'est Tidée de force ou de grandeur qui est seule en jeu, et à la linnite seulement elle serait infinie. On y a vu, au contraire, un moment particulier ou une forme spéciale du beau (*) : celte sorte de beauté dans laquelle la grandeur du plaisir dépend de la grandeur de l'impression même, pourvu que le caractère d'unité subsiste en elle. Les faits bien interrogés concilient donc ici encore les théories, ou plutôt chacune d'elles a exprimé une parlie des faits (F., XXXII, 163-7).

Mais on a parfois affirmé que la crainte est un élément fondamental du sublime, du moins du sublime « dynamique » né de la disproportion des forces ('). Rien d'aussi contraire à l'hédonisme et d'aussi inexact en fait. Dans le spectacle d'une tempéle, chassez la crainte du danger pour vous ou pour les autres, le sentiment du sublime apparaît; râppelez-la, il disparaît. La hauteur d'une cathédrale deviendrait-elle une menace? elle ne serait plus sublime. Il n'y a nul mélange de crainte dans la sublimité du soleil levant ou de la nuit étoilée. La terreur, quand elle existe parmi les nombreuses associations que comporte ce sentiment, n'est qu'un résultat indirect, nullement nécessaire, et très inesthétique par lui-même, de la force excessive de l'impression (F., XXXII, 174-5).

Le sublime comporte trois éléments principaux : grandeur, agrément, unité. S'ils entrent en conflit, l'impression de sublimité peut disparaître. L'accroissement des dimensions d'un temple accroît ses caractères, et avec eux le plaisir positif qu'ils offrent : mais une souris ou un amour devenu géants, une danse exécutée sur l'orgue, ne seront nullement sublimes ! Si les montagnards trouvent une plaine fertile plus belle que leur pays, c'est que l'habitude, le sentiment de la fatigue et de la pauvreté, le manque d'associations élevées chez des êtres incultes, émoussent ou voilent le plaisir. Enfin si le sublime a trois oppo.sés très divers : le monstrueux, le mesquin, le risible, c'est que ses trois éléments comportent chacun leur contradiction : la grandeur devenant désagréable n'est plus que monstrueuse ; l'agrément des proportions médiocres est mesquin, ou bien gentil, si la petitesse

(») Carrière, Herbart, Herder, Ilermann, Kirchmann, Siebeck, Thiersch, Unger, Zeising, Weisse, etc.

{*) Burke, Kant, Hegel, Solger, Ruge, Vischer, Zimmermann, etc. (^) Burke, Lemcke, Kant, etc.

Page 1