II. Principe général du seuil esthétique et du renforcement
La notion de u seuil de la conscience » est courante depuis Herbart dans la psychologie moderne. Fechner en a tiré une de ses lois : le principe du seuil esthétique {Princip der ^sthetischen Schwelle).
Beaucoup d'objets nous laissent indifférents, bien que leur nature et la nôtre les rendent aptes à éveiller du plaisir ou du déplaisir, et qu'ils en produisent effectivement d'autres fois. Cela tient à ce que la force de l'impression objective ou le degré de notre réceptivité ou de notre attention ne dépassent pas ce qu'on appelle le seuil, c'est-à-dire le degré à partir duquel l'impression commence à être perceptible à notre conscience. C'est une loi générale de la psychologie, qui dépasse de beaucoup le domaine des perceptions de plaisir et de déplaisir (') : les conditions de la conscience doivent, pour parvenir à l'éveiller, présenter, outre une qualité définie, une certaine quantité; sans quoi l'on dit du plaisir et du déplaisir ou de leurs conditions qu'ils restent « audessous du seuil ».
Ces états affectifs ont des conditions internes et externes : on peut donc parler des seuils extérieur et intérieur. Ils ne sont pas indépendants Tun de l'autre : suivant le degré de l'attention, par exemple, le seuil de l'excitation extérieure doit être plus ou moins élevé, et réciproquement. Quand ces conditions restent au-dessous du seuil, on peut dire qu'elles sont dans le sens du plaisir ou du déplaisir, bien qu'elles ne l'aient pas encore éveillé. En effet, leur présence au-dessous du seuil n'est pas assimilable à une absence totale : elle peut se révéler soit en rendant les circonstances favorables à la production réelle de ces étals affectifs, soit en les produisant effectivement par combinaison avec d'autres conditions
(') Voir Fechner, h, I, 238 et s. ; In Sachen der Psychophysik, 18T7, p. 7; • Foucault, 88 et s.
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qui, par elles-mêmes, seraient aussi insuffisantes, mais qui sont alors intensifiées ( V,, IV, 49-50) en vertu du principe du renforcement ou de Vélévalion du degré eslhéiique, qui n'est guère qu'une application du précédent (Princip der j^slhetischen Hûlfe oder Steigeimng),
Un récit que Ton entend dans une langue étrangère, sans en comprendre le sens, présente encore pleinement l'impression du vers, du rythme ou de la rime. Cette impression est plus agréable que ne le serait celle d'un jargon irrégulier. Mais cet agrément est si mince, qu'on ne saurait lui attribuer aucune valeur esthétique importante en dehors du sens des mots; et, par conséquent, il ne dépasse pas facilement par lui-même le seuil du plaisir. Inversement, les plus beaux récits perdent tout ou presque tout leur charme quand on exprime leur contenu sous une forme prosaïque. C'est de la même façon que la mélodie et l'harmonie des sons se renforcent mutuellement.
Le fait est général, et l'on peut formuler ce principe : — « Quand elle n'amène pas de contradiction, la rencontre de conditions de plaisir peu importantes par elles-mêmes, produit un agrément résultant plus grand, souvent beaucoup plus grand que le plaisir qui correspond à la valeur affective de ces conditions prises isolément, et que leur somme pourrait justifier. Une convergence de ce genre peut même atteindre un rendement positif qui dépasse le seuil du plaisir, là où les facteurs pris à part sont trop faibles pourcela »(F., V, oO-i).
Tous les cas de combinaison entre un agrément direct et une association, ou entre les formes inférieures et supérieures du plaisir, rentrent dans cette loi générale. Ainsi l'insignifiance d'un « moment » pris en lui-même ne l'empêche pas d'apporter une contribution parfois importante à la beauté d'un ensemble. L'analyse des œuvres d'art suppose à chaque instant celte loi (F., V, 52).
On voit que ces deux principes connexes,' et qui en réalité n'en font qu'un, ne sont nullement des lois propres à l'esthétique : ce ne sont que des faits de la psychologie générale. Il faut avouer qu'ils ne gagnent pas en précision à passer dans ce domaine : leur détermination dans chaque cas particulier serait évidemment toute subjective et arbitraire.
m. Principes dérivés du plaisir.
1° Action du contraste sur le plaisir : principes esthétiques du contraste; de la progression ; du dénouement,
Ud grand nombre de lois particulières dérivent du principe fondamental du plaisir.
Fechner a groupé ensemble trois effets originaux mais solidaires du contraste {Princip des àsthetischen Contrastes, der àsthetischen Folge und Versôhnung). 11 ne considère pas seulement sous ce nom le renforcement réciproque de sensations très différentes, comme le rouge et le verl, le blanc et le noir; mais l'excitation spéciale que toute opposition quelconque exerce par elle-même sur l'esprit, et qu'aucune excitation simple ne pourrait produire. Ce n'est pas une de ces impressions, ni leur somme, c'est la représentation ou la sensation du contraste lui-même qui vient alors dominer et modifier les excitations particulières, agissant sur les deux dans la simultanéité; dans la succession, parfois sur la dernière seule.
Il faut toutefois que le sentiment de celte différence dépasse un u seuil » déterminé; et les impressions doivent être comparables entre elles, et même aussi semblables que possible en dehors des points en opposition : car il y a des contrastes entre les couleurs, mais non entre des couleurs et des sons. Ainsi le connaisseur instruit par l'histoire de l'art trouve, par comparaison avec les productions antérieures, du plaisir (i dès œuvres imparfaites où le profane, qui ne les rapproche que de la forme plus achevée des œuvres modernes, ne constate que des motifs de déplaisir.
Ce principe est d'un emploi très général. La combinaison de l'action émoussante avec le contraste, la comparaison de notre plaisir actuel avec un plaisir passé, ou avec celui d'une personne aimée ou détestée, peuvent créer des complications subtiles; mais elles ne sont des dérogations qu'en apparence (F., XXXVIIl, 232-4).
Le principe du dénouement ou du rachat esthétique (*) est un cas particulier de contraste. Supposons qu'un plaisir et un déplaisir, en se succédant, se compensent mutuellement : s'ils agissent uniquement par eux-mêmes, l'effet esthétique devra être neutre; il ne l'est point si une perception de contraste se produit : c'est qu'elle surajoute alors à l'effet moyen des deux excitations un
(*) Le mot Versôhnung (à la fois réconciliation, expiation, rédemption et rachat) n'a pas d'équivalent exact en français.
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plaisir ou un déplaisir secondaires. Celte jouissance particulière peut même compenser eu surpasser un excès de désagrément, pourvu qu'il ne soit ni trop grand ni trop durable.
Le mot « Versôhnung » désigne le rachat ou la compensation d'une cause de douleur par la succession, réelle ou représentée, d'une cause d'agrément amenant un équilibre ou une supériorité du plaisir définitif. Il a été réservé jusqu'ici aux plus hauts domaines de l'esthétique et en particulier de la théorie de l'art : le dénouement heureux d'un roman ou d'une tragédie h péripéties dramatiques est un cas de Versôhnung . On peut étendre ce concept à des faits plus élémentaires, comme la résolution agréable d'une dissonance musicale par une consonance appropriée : on sait que la succession inverse, ou la production d'une consonance mal choisie, serait au contraire pénible (F., XXXVII, 238-î)).
Si nous prenons plaisir k des impressions désagréables en soi, comme celle d'une marche funèbre ou d'un dénouement triste, c'esl grâce au phénomène du rachat esthétique. Cette compensalion a plusieurs sources : l'idée même des actions représentées, quand elles nous montrent deux maux se niant l'un l'autre, tels le châtiment et la faute; le fait que l'expression mesurée de la tristesse tend à soulager bien plus qu'à aggraver un éiat d'âme triste : si rien ne nous cause objectivement ce sentiment, nous sentons facilement ce pouvoir de compensation avec plus de force que la tristesse d'un état d'âme qui nous reste tout extérieur. On peut ajouter que nous aimons à recevoir des impressions fortes et d'ordre varié. L'essentiel est que dans l'ensemble le plaisir l'emporte. Ce serait une illusion de croire que l'intérêt d'un drame dont le dénouement est triste réside surtout dans cette conclusion, dont l'impression est parfois médiocre : c'est l'ensemble de l'œuvre qu'il faut considérer. Au reste beaucoup de mélodies ou de tragédies sont manquées en cela que les impressions désagréables y sont mal « rachetées ».
En définitive, l'effet en question relève de la conviction tacite que dans le monde aussi tout concourt h un dénouement heureux; et que l'œuvre d'art doit sur ce point surpasser la nature et présenter déjà en elle-même cette conclusion (F., XX, 16-17)
Les exceptions à ce principe ne sont qu'apparentes : même les romans *ou les drames qui « finissent mal » supposent la pensée d'une justice divine ou immanente au monde. Une telle compensation est un « moment » nécessaire de toute œuvre conçue selon les règles de l'art. D'ailleurs nous verrons que la représentation peut constituer un plaisir par elle-même, que son objet soit agréa-
ble ou non. Ejt même, à Tinspection d'une œuvre d'art, l'idée d'une action rédemptrice de Tart en général nous est tellement présente que nous la lui attachons dès l'abord, de sorte que cette promesse d'un triomphe définitif du plaisir accompagne et adoucit les impressions désagréables que nous y rencontrons. Nous sommes d'autant plus déçus quand celte promesse n'est pas tenue (F., XXXVII, 239-240).
De la loi du contraste dérive encore le principe de la progrèsnon esthétique. Lorsque deux degrés divers de plaisir ou de déplaisir se succèdent immédiatement, l'effet esthétique résultant est tout à fait différent suivant que l'on va du plus petit au plus grand plaisir, ou inversement; c'est-à-dire suivant que la progression est positive ou négative. Dans les deux cas, un plaisir ou un déplaisir secondaires spéciaux se surajoutent et viennent renforcer, diminuer ou même renverser le résultat moyen des deux excitations considérées.
C'est naturellement un effet positif que l'on recherche, aussi bien dans la dégustation d'une série de vins, ou dans un voyage à travers une contrée, que dans l'inspection d'une série de tableaux. Pour l'obtenir, il faut que la succession ne soit ni trop lente ni trop rapide, afin qne le contraste soit réellement perçu, sans que d'autre part la loi de la satiété vienne émousser notre impression (F., XXXVII, 234-7).
2° Action de U habitude sur te plaisir : — principes de Vaddition, de Vexercice, de l'action cmoussante, . de V accoutumance, de la satiété \ — de la persistance, du changement et de la juste mesure de l'activité; — du juste milieu.
Les lois de l'habitude, en s'appliquant au plaisir, engendrent les principes de l'addition, de rexercice, de l'action émoussante, de l'accoutumance, de la satiété (Principe der Sununirung, Vebung, Abstumpfung, Geivôhnung, Uebersàttigung). Ils sont les antagonistes des principes dérivés du contraste, et ces deux sortes d'effets opposés ne sont pas faciles k concilier.
Toute excitation exige une certaine durée pour devenir sensible. Ce fait peut être considéré comme une application de la loi du seuil, en vertu de laquelle il est nécessaire, pour que neus percevions les impressions, qu'elles s'additionnent jusqu'à certaines limites et que la sensibilité soit déterminée à les recevoir. Quand l'excitation reste égale et continue, l'impression va croissant jusqu'à un degté maximum qu'on peut appeler sa « pleine force »,
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très différente de sa « fraîcheur », nmlgré la confusion usuelle. Tel est le principe de V addition (F., XXX VIII, 240).
Quand une telle croissance est interrompue avant sa pleine force et qu'elle reprend ensuite, sans que l'intervalle soit ni trop long, ni trop rempli de représentations interférenles, la deuxième impression reçoit quelque chose de la première, et sa période d'accroissement s'en trouve raccourcie. Cette action du principe de Vexercice rend sensibles des modifications de plus en plus ténues ou des rapports de plus en en plus élevés h mesure que l'attention se répète ou se continue (Ih,, 241).
Mais l'excitation se poursuit-elle après qu'elle a atteint sa pleine force et sans qu'une interruption ait eu le temps de reconstituer la réceptivité primitive : alors son effet diminue, et c'est une loi que la sensibilité s'émousse : effet d'autant plus rapide et plus fort que l'impression a été plus durable, plus fréquente et plus intense. Les agréments et désagréments moyens se comportent k cet égard de la même façon; mais les grandes douleurs subissent beaucoup moins cet effet que les grands plaisirs : que l'on compare la durée d'un mal de dents et celle d'un plaisir sensoriel équivalent, si l'on peut parler ici d'équivalence ! — Cette conception de la conscience humaine serait assez pessimiste. Fechner la corrige par la coDsidération optimiste d'une finalité universelle de ta nature, que nous retrouverons (/6., 241-2; voir XLIII).
On observe, dans le même sens, que, si l'habitude peut facilement changer le plaisir en son contraire — satiété ou dégoût — , il est plus difficile de transformer la douleur en plaisir en la faisant durer. Ce fait pourtant peut se produire : c'est le cas pour l'enfant qui s'habitue au tabac ou à la bière, pour l'occidental qui goûte du vin grec chargé de poix. Mais des conclusions catégoriques sur ce point seront toujours factices tant qu'on n'aura pas pénétré les conditions psychophysiques fondamentales de l'activité de nos organes (T., XXXVIIl, 243).
La loi de l'habitude proprement dite est de créer un besoin par V accoutumance à une excitation primitivement agréable ou même indifférente, et qui n'est plus à la longue la cause d'aucun plaisir positif. La douleur aussi devient de plus en plus indifférente par l'habitude; mais sa suppression peut causer un plaisir par ellemême : au sortir d'une atmosphère viciée dont on ne sentait nullement le désagrément, respirer l'air pur est un plaisir.
Quand l'action d'une excitation agréable va jusqu'à la satiété, non seulement l'efï'et de l'habitude cesse de se produire, mais ce rassasiement peut servir à combatire une habitude antérieure en
la détruisant. Moyen dangereux d'ailleurs, et parce que la satiété est un excès nuisible en lui-même, et parce que l'habitude peut renaître par la suite. Ainsi les confiseurs laissent leurs apprentis se rassasier d'abord de friandises pour être sûrs d'eux par la suite. Ainsi encore l'amour exclusif d'une mode nous précipite, par satiété, dans la passion d'une mode précisément opposée.
Les effets de ces divers principes ne sont pas nécessairement concordants. Dans un objet d'art, qui éveille h la fois des impressions esthétiques supérieures et inférieures, leurs conflits seraient l'occasion d'une casuistique fort délicate (76., 244-5).
F^a persistance ou le changement dans le genre (ïoccupation {Princip der Beharrung und des Weschels in der Art der Beschàftigung) peuvent être une cause de plaisir ou de déplaisir par euxmêmes, que l'occupation prise à part soit agréable ou désagréable. C'est pourquoi ce principe mérite d'être distingué des lois de l'habitude et de l'unité, avec lesquelles il se rencontre : le besoin de variété, par exemple, peut être tiré indifféremment de l'un ou des autres. Ses effets oscillent entre certaines limites, qui donnent l'impression soit de la fatigue, soit du trouble et de l'interruption : le travailleur dérangé au milieu d'une étude connaît bien celle-ci. Le désir de la nouveauté est vif en revanche, aussi bien chez l'homme que chez l'enfant, tant dans les activités spirituelles que corporelles (/6., 246-9, 251).
Le principe de la mesure et du changement dans le degré de roccupation (Princip des Masses und Wechsels im Grade der Beschàftigung) s'applique ii la quantité comme à la qualité. L'homme est astreint pour son bien-être à des alternatives de repos et d'efforts : témoin la veille et le sommeil. L'excès et le défaut d'activité déplaisent chacun à sa façon, par la fatigue ou par l'ennui. Cette exigence d'une moyenne normale entre souvent en conflit avec les autres lois de l'activité. Elle varie extrêmement suivant la nature physique ou psychologique des individus considérés. On peut cependant dire que l'homme préfère en général un excès dans les excitations réceptives plutôt que dans les excitations actives. L'empressement du public à lire les nouvelles des grandes catastrophes ou des crimes et une partie du plaisir du sublime s'expliquent par cet agrément des émotions réceptives, qui surpasse l'horreur des scènes représentées (Ib,, 250-3).
Quand un objet est soumis dans notre intuition à des variations accidentelles de grandeur ou de forme, il semble que, toutes choses égales d'ailleurs, c'est la valeur moyenne qui, au point de vue esthétique, emporte les préférences; tandis que les