L HÉDONISME ESTHÉTIQUE
autres au conlraire plaisent moins, ou même, passé certaines limites, déplaisent dans la mesure où elles s^écartent du juste milieu. Cette loi constitue \e principe du milieu esthétique {Princip der àsthetischen Mil te),
Fechner croit que la véritable valeur normale n'est pas exactement la moyenne arithmétique, mais plutôt, comme nous le verrons, cette valeur, ordinairement voisine, par rapport à laquelle les déviations deviennent d'autant plus rares qu'elles sont plus grandes Ce choix ne peut guère se justifier démonslrativement; la valeur mathématique exacte du rapport a d'ailleurs peu d'importance pratique. L'essentiel est de remarquer l'existence d'une valeur moyenne qui plaît, toutes choses égales d'ailleurs, plus que celles qui s'écartent d'elle.
Ainsi Fechner n'est nullement conduit k celte loi par une supers! ilion mathématique. Il la considère bien plutôt comme un cas particulier du principe de l'habitude, auquel il la rattache : caries types moyens sont ceux qui se présentent le plus souvent à noire expérience. L'appréciation de la beauté humaine en est l'exemple : nous préférons le nez droit des Grecs, qui est une moyenne entre les nez retroussés et crochus ; ou la taille moyenne, milieu entre les statures du nain et du géant.
Si, par contre, ces deux excès dans la taille peuvent être un objet de curiosité, c'est par leur rareté ou leur nouveauté, non parleur excès lui-même, qui reste en soi une laideur; et si une stature un peu supérieure est préférée à une taille moyenne, c'est parce qu'elle éveille accessoirement la notion de force; si la grandeur des yeux, la petitesse de la bouche ou des pieds sont préférées, c'est que l'idée d'une nature noble ou idéale s'y attache. Des conflits ou des combinaisons expliquent donc, ici encore, ces déviations apparentes {V., XLII, 260-2).
^° Action de la suggestion: — principes de l'expression du plaisir et du déplaisir ; — du plaisir secondaire de la représentation.
A côté du contraste et de l'habitude, on peut rattacher au fait psychologique de la suggestion une forme très importante et pour ainsi dire paradoxale du plaisir esthétique. Fechneren a fait une loi indépendante : le principe de V expression du plaisir et du déplaisir (Princip der jEusserung von Lust und Unlust),
Nos jouissances et nos peines sont liées à des manifestations extérieures, soit innées et instinctives, soit acquises par l'éducation et conventionnelles. L'expression du plaisir est naturelle-
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ment dans le sens du plaisir; celle de la douleur, dans le s ns de la douleur. De là notre tendance à manifester extérieurement celle-ci comme celui-là, et noire répugnance, quand nous sommes dans Tun de ces états affectifs, à produire les expressions de Tétat contraire.
Les manifestations affectives de notre milieu agissentde même sur nous ; elles peuvent être gaies quand nous sommes tristes ou inversement; elles peuvent s'accorder avec notre élat d'âme : cette rencontre des deux sortes d'expressions produit des effets compliqués de conflit ou d'accord, aux points de vue soit de la forme, soit du contenu de notre pensée. Les effels complexes, tantôt agréables, tantôt pénibles, produits par une musique triste sur un homme gai, ou inversement, en sont le meilleur exemple ( F., XL, 254-5 ; - voir XIII, 168 et suiv.).
Fechner exprime encore sous la forme d'une loi un autre effet de la suggestion. La représentation peut produire deux sortes de plaisirs ou de déplaisirs. Ce sont d'abord des états primaires, nés de divers rapports des représentations, comme l'harmonie, la vérité ou l'unité du divers; ils ne présupposent pas un agrément donné, mais le produisent par eux-mêmes. Ce sont ensuite des étals secondaires de plaisir ou de déplaisir, issus de la représentation d'agréments ou de désagréments personnels ou étrangers, passés ou futurs : ainsi l'espoir et la crainte, l'amour et la haine, la compassion et la joie partagée. Des états affectifs abstraits ne sont d'ailleurs pas représentables comme concepts purs; nous pensons plus concrètement des situations ou des conséquences agréables ou désagréables. A l'état confus, cette pensée joue un rôle subordonné dans la loi d'association esthétique. Les principes du plaisir et du déplaisir secondaires de la représentation sont les lois que suit la représentation du plaisir ou du déplaisir k l'état clair [Principe der secundàren Vorstellungs-Lust und Unlust).
Leur application ne laisse pas d'être fort ambiguë. Il ne suffit pas de penser à un plaisir pour être dans la joie : le souvenir d'un bonheur peut produire le regret; la vue du plaisir des autres, l'envie. Fechner croit cependant pouvoir dire que de façon générale la représentation d'un plaisir, même lorsqu'il ne nous intéresse pas personnellement, est agréable à notre imagination, et celle d'une douleur est désagréable par elle-même ( F., XLF, 256-7).
La loi générale du phénomène, non plus dans l'absolu, mais relativement à nous, c'est que nous avons de l'agrément à nous représenter un plaisir à un point de vue positif, c'est-à-dire comme
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une possession présente, passée ou future; et de la douleur à nous représenter un plaisir, au point de vuer négatif, comme une privation quelconque.
Ainsi s'expliquent des faits complexes et délicats, comme les vicissitudes que peut nous causer le souvenir tantôt agréable, tantôt pénible d'un bonheur passé; ou la subtilité de ces alternalives de plaisir et de douleur qui, lorsqu'il y a prédominance définilive du plaisir, constitue le sentiment élégiaque {Ib,, 257-8).
Celte loi semble présenter beaucoup d'exceptions. De fait, il y» a (les tempéraments mélancoliques ou pessimistes, et beaucoup d'êlres prennent plaisir à la cruauté. Mais malgré le pessimisme nos instincts font normalement pencher la balance vers le plaisir, de niême que chez le croyant le sentiment de la foi élimine spontanément des représentations, théoriquement très fortes, mais contraires à celte foi. Et le plaisir des spectacles cruels s'explique, soit négativement par le contraste agréable de notre état avec la souffrance des autres, soit surtout par le plaisir que donne toute excitation réceptive forte.
Fechner peut néanmoins à peine dissimuler le caractère tout formel de ces solutions : car en présence de ce phénomène de la suggestion nous ne pouvons jamais déterminer avec quelque sûreté quand et comment une même représentation du plaisir ou de la douleur sera en définitive agréable, et quand désagréable (/6., 259-260).