‹ L'Esthétique Expérimentale de FechnerChapitre 31 sur 38 · L. (th · texte numérisé non relu

L. (th

lance dans la variation, ce n'est pas l'absence de variations qui constitue le caractère légal.

Ainsi ni l'observation intérieure n'empêche l'esthétique d'être objective, ni les variations historiques ou sociologiques n'altèrent l’universalité de ses lois.

Bref, la mesure exacte peut suggérer des problèmes nouveaux, suivant l'ingéniosité et l'expérience des hommes qui la manient. = Et l'on ne peut pas dire que les âmes les plus sensibles au beau soient en même temps celles à qui les chiffres suggèrent le plus! — Elle ne peut même pas faire deviner les solutions. Elle donne le comment, jamais le pourquoi. Or, la connaissance de ce pourquoi dispenserait des mesures exactes, tandis que l'inverse n'est pas vrai.

Quant au procédé statistique en lui-même, on pourra sans doute en améliorer l'application, mais non en étendre la portée : il fournira toujours des types moyens, des combinaisons numériques qui pourront être plus où moins suggestives, mais ne donneront jamais ni des types idéaux ni des explications réelles des faits.

La statistique, avec la mesure exacte, doit done être un moyen de suggestion, précieux à ce titre comme tous les autres, car ils sont aussi nombreux que les individus sont divers. Elle devrait donc rester en quelque sorte comme un instrument personnel de recherche, adapté aux besoins de certains esprits, et qui n'est ni le seul ni sans doute le meilleur dans une science aussi concrète. C'est un échafaudage destiné à disparaitre devant le monument, une esquisse par dessous l’œuvre, mais qui doit s’effacer devant elle. Telle est sa véritable importance, qui n'est point à dédaigner. Mais il serait peut-être à souhaiter que ces matériaux bruts cessassent d'encombrer complaisamment certains travaux d'esthétique, comme un enlassement de moellons déshonore une construction achevée. La mesure exacte des laboratoires ou la moyenne des statistiques n’est pour l'esthéticien que le chantier de travail, elle ne tient pas lieu du monument à construire.

Mais cerlains ont jeté l'anathème sur Fechner parce qu'il a voulu introduire la mesure dans le noble domaine de l'art : de même on s’est parfois indigné contre les anthropologistes qui ont parlé d'influences pathologiques dans le génie. C'est un abus. La noblesse ne réside forcément ni dans la santé, ni dans ce qui échappe à la mesure. IT faut, en toute recherche expérimentale, faire à chaque méthode sa juste part, sans en exclure aucune a priorr.

HT. La simplification de l'expérience esthétique.

Insignifiance et arbitraire des moyennes de Fechner. — Les deux sortes d'analyse.

Fechner parait s'être arrêté de lui-même dans ses travaux d'expérimentation esthétique, non certes faute d'objets d'étude, ni même faute de vitalité, mais découragé par l'ingratitude de la tâche.

En effet, ses recherches, commencées en 1861, indiquées déjà dans leurs principes essentiels dès 1865, recurent leur systématisation théorique la plus parfaite en 1871 ; or, dès 1870, Fechner avait cessé toutes ses enquêtes expérimentales; et l'on est étonné de constater que, quatre ans après, la Vorschule parait négliger une grande partie de leurs résultats positifs et ne met nullement en œuvre l'appareil mathématique annoncé et soigneusement décrit auparavant (e, 100 et s.; Z., 556; V., Vorwort; chap. XIV; h, 41 et s.; Witmer, 10).

D'autre part l'embarras de Fechner se traduit matériellement par la multiplicité des moyennes qui résultent de ses chiffres. Dans son principal écrit théorique il en indique plusieurs, et dans ses recherches sur la grandeur absolue des tableaux il en utilise einq. Beaucoup d'autres seraient encore possibles et pourraient avoir chacune leur intérêt. Mais bien que Fechner ait désigné l’une de ces moyennes comme le « rapport normal » par excellence, on est assez embarrassé pour savoir quelle est leur importance esthétique respective. Entre trois ou quatre objets qui ont recueilli le plus de suffrages, est-ce le plus souvent choisi, est-ce la moyenne arithmétique ou géométrique entre tous, est-ce le centre de la région la plus dense des préférences, qui doit être « normatif » ? Autant de questions oiseuses. C'est qu'au fond ces moyennes, quelles qu'elles soient, n'ont et ne peuvent avoir aucun sens esthétique défini. Autant vaudrait renoncer lout de suite à leur prestige illusoire.

La difficulté n'est pas accidentelle, mais essentielle au système. Fechner, malgré ses intentions, n'est pas encore assez éloigné du point de vue de ses prédécesseurs, les théoriciens a priori de l'esthétique formelle, tels que Zeising. Comme eux il formule des chiffres extrêmement précis; mais ces résultats ont le double défaut d'être, dans leur précision et à cause de leur précision, inexacts et arbitraires. L'inexactitude est évidente, puisqu'il s'agit de moyennes toujours inapplicables à chaque cas particulier,

L'arbitraire, Fechner l'a relevé dans les vérifications complaisantes de ses adversaires et précurseurs, lorsqu'ils prétendent, chacun pris à part, constater les rapports simples les plus différents dans la mesure du même monument ou du même type humain ! Or Fechner a fait preuve d'un arbitraire tout aussi fautif dans ses diverses moyennes, dont il ne sait lui-même quel sens esthétique on peut leur attribuer, ou lesquelles ont un sens esthétique.

On peut soupconner que son embarras et son découragement ont eu la même raison profonde : c'est l'insignifiance esthétique des mesures entreprises sur des objets d'expérience trop méthodiquement simplifiés.

Fechner eut pourtant conscience que ses procédés avaient un caractère définitif. De fait les modifications apportées par ses disciples à ses trois méthodes n'en altèrent aucun des caractères essentiels : multiplication des degrés de l'agrément dont les sujets ont à témoigner; intervention de mouvements ou de changements passifs ou actifs dans les impressions observées; considération de leur grandeur absolue à côté de leurs dimensions relatives ; détermination de points neutres et d'une courbe continue des sentiments esthétiques ; complications diverses tirées de relations .complexes entre impressions simples, ou de rapports simples entre impressions complexes ; suggestion d'objets usuels; opposition et comparaison des vides et des pleins, des figures fermées et ouvertes, symétriques ou dissymétriques, d'axe vertical, horizontal ou oblique ; méthode de comparaison binaire, dispersée, ou par séries : tous ces procédés plus ou moins nouveaux, la plupart d'ailleurs déjà indiqués ou prévus par Fechner, ne font qu'introduire dans l'application de la méthode des complications ou des simplifications qui ne sont pas toujours heureuses, et qui, si elles en altèrent parfois l'originalité, n'en modifient nullement les principes.

Mais quelle est la valeur esthétique de ces méthodes? La véritable originalité de Fechner, avons-nous dit, ce n'est pas l'expérience : c'est la simplification de l'expérience. Cette simplification est peut-être inhérente à l’idée d'expérimentation, ou tout au moins de mesure expérimentale, Mais conserve-t-elle aux objets qui lui sont soumis leur valeur esthétique intégrale? C'est une tout autre question.

Fechner à beaucoup reproché à l « esthétique philosophique », — qui serait mieux nommée une « esthétique métaphysique » — de prendre pour points de départ des abstractions. Mais la base

expérimentale qu'il choisit lui-même n'est pas moins abstraite à sa facon.

Il y à en effet deux sortes d'analyse. L'une est empirique, et consiste à séparer des faits dont chacun reste relativement concret une fois mis à part : on isole ainsi un livre d'une table, un son dune couleur ou d'une odeur, une forme parmi les autres. La seconde reste rationnelle et consiste à abstraire le concept de ces faits, pour en isoler par la pensée des éléments idéaux dont chacun séparé est irréel; on isole ainsi la couleur du livre de sa forme, ou la beauté de la chose belle, bien qu'elles soient en fait inséparables. Bref, il y a une analyse concrète et sensible, par la séparation de parties réelles, par une simplification du complexe ; et il y a une analyse idéale et ralionnelle, dont l'opération tout abstraite respecte la constitution intime de l'ensemble concret qui est observé. Quand on sépare un accord de toute phrase musicale, une grandeur de loutes les autres formes concrètes qui constituent son milieu, on fait une discrimination empirique. Quand on abstrait d'un tableau, d'une symphonie, d'un être vivant, les idées de perfection, d'harmonie ou de style, on fait une analyse rationnelle, une distinction d'idées. Pour parler le langage des logiciens, de ces deux opérations l'une est extensive, l'autre compréhensive. Nous n'examinerons pas ici si elles se rejoignent au fond, comme semble l'impliquer un idéalisme absolu compris à la facon de l'Hegelianisme : en fait, elles sont suffisamment différentes pour mériler d'être distinguées.

Or, Fechner exclut par principe l'analyse rationnelle, et il adopte la discrimination empirique. Il est vrai que Ja première reste le plus souvent confuse, parce que l'exacte subordination des idées abstraites comprises dans un fait concret se révèle rarement : l'esthéticien qui raisonne sur les notions d'harmonie, de liberté, de jeu ou de technique, dont il discerne l'application dans une œuvre d'art, raisonne en fail sur des idées peu distinctes. Mais cette méthode rationnelle garde l'avantage considérable de maintenir sous les yeux de l'observateur le fait concret dans toute sa complexité, de sorte que l'esthéticien rationaliste, dès qu'il sort des idées pures, vit dans le concret la vie la plus intime de l'art.

Au contraire, l'analyse empirique est toujours claire d'une clarté toute sensible, puisque chacun des éléments qu'elle distingue est une image particulière. Mais elle ne présente aux sens et à l'esprit de l'observateur qu'une partie détachée du tout, et elle veut ignorer le reste. Or dans tout organisme la partie n'a de sens

que par le tout. L'art ne serait-il pas un organisme? Auquel cas, l'expérimentateur empiriste ignorerait la vie réelle de l’art. L'une des deux méthodes est comme une anatomie ou une disseclion, l'autre une étude clinique. I ne faut médire ni de l'une ni de l'autre, pas plus en médecine qu'en esthétique; mais on conviendra que l'intérêt du palient exige de préférence l'examen clinique, et s'oppose avec énergie à la vivisection !

On peut dire, par antiphrase, que la discrimination concrète des empirisles dissocie fâcheusement la réalité vivante, de facon à en altérer les caractères; tandis que l'analyse abstraite se prête à respecter beaucoup plus, malgré l'apparence, les faits concrets. C'est que la première ne respecte les parties qu'au détriment des ensembles ; or, dans tout organisme, l'ensemble prime les parties.

Cette illusion sur la méthode est commune à toute l'école. Le psychologue empiriste croit partir des faits quand il recompose l'esprit tout entier en partant de ces prétendus « atomes psychologiques » : les images, les sensations, les états d'âme dits simples, isolés de la conscience où ils vivent. Supposez un moraliste qui, pour fonder les principes de sa science, commencerait par rechercher quelle est la valeur morale d'un geste du petit doigt ou du son de la voyelle À, sous le prétexte que ce sont là deux éléments indispensables d'une action ou d'une parole complexes dont la portée morale est indiscutable ! Malheureusement, chaque élément pris à part n'a plus aucun sens moral. Chaque cellule d'un animal intelligent n'a pas forcément une vie intellectuelle. Le seuil de la moralité commence au niveau de la vie intelligente et peut-être de la vie sociale, Or la vie esthétique n'est pas moins complexe que la vie morale, et sans doute peul-on même dire qu'elles procèdent toutes les deux, mais chacune à sa facon, d'un impératif social, d'une discipline consentie, d'une règle organisée.

Dès lors, pour l'esthéticien comme pour le moraliste soucieux des faits véritables, c'est dans le vivant qu'il faut étudier la vie. Quand on la démembre, — et il est souvent utile de le faire, — il faut tout au moins savoir bien que les membres n'ont leur sens que par leur fonction et à leur place dans l'organisme total; et dans les expériences nécessaires, il faut maintenir cette réserve.

C'est, au fond, ce qu'ont bien senti les moralistes et les critiques d'art, et si, dans leurs vues confuses, ils paraissent avoir souvent manqué de méthode, c'est parfois parce qu'ils ont obéi à un vif sentiment de la réalité.

Un archéologue s’extasie-t-il sur la beauté d'un fragment détaché d'une statue perdue, bloc informe pour le profane? Celui-ci

Juge le savant ridicule : c'est qu'il prend obscurément conscience que cette pierre n'a plus aucun sens esthétique en dehors de la perception d'ensemble qu'en à eue l'artiste créateur; et que cette vision d'ensemble n'a elle même tout son sens que dans telle époque ou telle civilisation disparues. Etcependant l'enthousiasme de l’archéologue n'est pas entièrement déraisonnable, parce que, de son côté, il puise dans son imaginalion érudile de quoi suppléer précisément à cette perception d'ensemble el à ses exigences techniques ; bref de quoi restituer au bloc inesthétique les facteurs psychologiques et sociaux qui lui donnent seuls une valeur d'art.

Or Fechner est beaucoup plus justement ridicule que cet archéologue, lorsqu'il interroge ses sujets étonnés sur la valeur esthétique d'un rectangle. Car c'est leur demander précisément d'exelure les combinaisons complexes, les facteurs psychologiques supérieurs el sociaux qui, seuls, lui en donneraient une.

Mais les résultats élant relativement concordants, ne faut-il pas convenir, malgré tout, qu'il y a là toute l'apparence d'une loi? — Il resterait à savoir si cette loi a un sens esthétique. Fechner le postule, parce qu'il postule que le plaisir est le tout de l'art. Mais quel plaisir ? La satisfaction des sujets qui préfèrent le carré estcertainement, remarque-t-il, d'ordre tout intellectuel; elle vient de la réflexion, d'une idée mathémalique préconcue; et par conséquent elle n'a guère de commune mesure avec les autres ‘elle à peu de valeur esthétique (Voir aussi Witmer, 141). Mais les préférences pour tout aulre rectangle sont ou peuvent être dans le même cas: les uns sont dits « nobles », «élégants ou « élancés », les autres « Jourds », « communs », « réguliers », « secs ». Quelle commune mesure y a-t-il entre les diverses qualités ou les divers états affectifs exprimés ainsi?

Fechner a recueilli pêle-mèêle des jugements de plaisir sensible, de clarté intellectuelle, de reconnaissance ou de suggestion émotive ou sentimentale, et bien d'autres encore. Il n'a pas réuni des jugements proprement esthétiques, et la précaution qu'il prend de faire exclure toute réflexion ou toule association conscientes ne peut pas réaliser l'impossible par magie. La préférence même pour la section d'or, cette « juste proportion entre deux extrémes », celte «réalisation de l'essence du rectangle », selon le témoignage de quelques sujets, est encore souvent d'ordre intellectuel. Bref ce sont des sentiments de nature hétérogène que l'on compare et que l’on série arbitrairement.

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