DOM REN^ DB GOUSTIMENIL
GLXXVI Du R. P. DOM RENE DE GOUSTIMENIL
Dom Rene de Goustimenil etait ne a Folleville (i) dans le diocese de Rouen et appartenait a une famille noble et aisee. II fit profession a Jumieges le 22 fevrier i663, a 1'age de vingt et un ans. II s'etait rendu si maitre de ses passions, qu'onne vit jamais en lui trace d'aucune emotion. II perdait rarement le sentiment de la presence de Dieu, et son exterieur, releve par une regularite exacte, etait si religieux qu'on ne pouvait le voir sans concevoir de lui 1'idee d'un saint. En raison de ces qualites on le fit passer de la province de Normandie, ou il avait fait profession, a Saint-Cyprien de Poitiers (2) qui est de celle de Chezal-Benoit, et on lui confia le soin de confesser les religieuses de laTrinite, lesquelles sont des filles fort spirituelles. II s'ac" quit bientot leur estime et leur confiance et put leur faire accepter ses vues. Un jour que 1'abbesse voulait renvoyer une novice parce qu'elle ne pouvait payer la dot, Dom de Goustimenil, avec sa foi ordinaire en Dieu, lui dit nettement qu'il fallait recevoir cette fille. Comme 1'abbesse formait des difficultes, il la pria de ne pas tant raisonner, et il insista de telle sorte en faveur de cette novice, qu'il fallut ceder a sa volonte.
Au Ghapitre general de 1698, Dom de Goustimenil fut nomine prieur de Noyers, et les grandes aumones qu'il y fit, jointes a ses autres vertus, le rendirent 1'arbitre de tout le pays. Iln'y avait point d'inimitie qu'il ne fit cesser par la prompte reconciliation des adversaires. Cela parut un jour entredeux gentilshommes, dont 1'un avait jure la perte de 1'autre. Les filles elles-memes partageaient la passion de leurs
(i) Folleville, Saint-Madou de Folleville, com. du canton de Totes, Seine-Inferieure.
(a) Ce monastere dans un faubourg de la yille de Poitiers fut fonde vers 828 par Pepin I, roi d'Aquitaine, en Phonneur du martyr poitevin saint Cyprien. Detruite par les Normands, cette abbaye fut reconstruite par Teveque Frotaire ou Frotier II, et son eglise consacree le 29 septembre 986. Le B. Bernard, de Tiron, en fut abbe. Saint-Cyprien de Poitiers fut presque entierement detruit dans les guerres centre les Anglais, puis en 1 56o par les Huguenots. Apres ce dernier desastre les religieux durent se retirer dans 1'interieur de la ville, et revinrent dans leur ancien monastero lorsque leur abbe commendataire, Henri-Louis Chasteigner de la Rochepozay, eveque de Poitiers, y introduisit les religieux de la Congregation de Saint-Maur le 7' septembre i64a. L'abbaye a ete entierement detruite, sur son emplacement s'eleva au cours du XIX* siecle un couvent de 1'ordre des Freres-Precheurs (expulses de nos jours).
peres et s'etaient munies d'armes a feu. Dom de Goustimenil fut prie par les interesses de ne se point meler de cette affaire. Lui, au contraire, sans s'epouvanter du bruit, se rendit chez le plus acharne des deux adversaires. Il^fit ouvrir les portes du chateau qu'on avait fermees expres, puis s'adressant au gentilhomme : II faut, Monsieur, lui dit-il, vous aller tout presentement reconcilier avec votre ennemi et lui pardonner tout le mal q'tie vous croyez qu'il vous a fait. Les armes furent deposees seance tenante, et, des cette premiere visite, le differend se termina par une sincere reconciliation ; si bien que le gentilhomme ainsi somme s'ecria qu'il n'y avait que le prieur de Noyers capable de lui faire aimer celui qu'il hai'ssait a mort auparavant.
Dom de Goustimenil fut decharge au bout de deux triennaux ; mais il demeura a Noyers et continua d'y faire beaucoup de bien par ses bons exemples et le ministere de la confession. Tout le pays 1'avait en grande estime, notamment Monsieur d'Argenson (i). A chacune de ses visites, il 1'accueillait toujours avec distinction, et lorsque au bout de quelques annees les Superieurs envoyerent le Reverend Pere a Chelles, il fit le voyage de Paris pour les supplier de le laisser a Noyers. Bien que ceux-ci fussent disposes a acceder a la requete, ils crurent cependant qu'il ne fallait pas mettre les seculiers sur le pied de demander aupres d'eux les religieux qui leur plaisaient. Dom de Goustimenil mourut a Chelles, le 7 d'octobre 1709. II avait dans la Congregation un frere nomme Dom Charles, qui souffrit avec grande patience beaucoup d'infirmites et donna 1'exemple de la regularite. Ce dernier mourut a Saint-Wandrille (2).