‹ L'établissement des Récollets à Montréal, 1692 [microform]Chapitre 13 sur 61 · DE JEAN BROCARD · texte numérisé non relu

DE JEAN BROCARD

Jean Brocard, flamand de nation, fut une conquete de Thomas Alport, commis de notre Congregation. II etait menuisier de son

(1) La famille de Voyer de Paulmy ajoutait a ses noms celui de la terre d'Argenson, dont le chateau se trouvait a une courte distance de 1'abbaye de Noyers.

(2) Dom Gharles-Frangois de Goustimenil etait age de a a ans lorsqu'il fit profession a 1'abbaye de Jumieges le 12 aout 1660. 11 mourut a Saint-Wandrille le aa juin

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metier et, selon la mauvaise coutume des compagnons, il depensait au cabaret tout 1' argent qu'il gagnait. Etant venu au Bee travailler au buffet de 1'orgue sous la direction de Thomas Alport, il fut si touche des vertus de ce dernier et des bonnes instructions qu'il en recevait, que peu a peu il devint tout autre. Au lieu d'employer son gain comme auparavant a faire la debauche, il acheta de bons livres qu'il lisait les dimanches et jours de fetes en la compagnie de Thomas. Une fois entre en ces dispositions, il resolut de se donner entierement a Dieu et demanda a etre frere convers. Les difficultes nombreuses qu'on lui fit le determinerent a embrasser, suivant 1'exemple de son maitre, 1'etat de commis dans la Congregation (i), et, lorsque Thomas Alport le vit ainsi fixe, il lui apprit son metier de facteur d'orgues. On peut juger du talent de Jean Brocard dans cette branche par 1'orgue de Saint-Denis qui passe pour le plus beau du royaume. Get homme excellent etait sans cesse occupe de la presence de Dieu : il gardait un profond silence et surpassait en cette vertu les religieux de choeur. Les dimanches et fetes, il servait autant de messes qu'il pouvait, assistait a 1' office divin avec une grande devotion et donnait le reste de son temps a de pieuses lectures et a 1'oraison, dans laquelle il avait fait de grands progres. Jean Brocard mourut a Byron, le 5 novembre 1709.

GLXXVIII Du R. P. DOM THOMAS BLAMPIN

II semble que la nature et la grace avaient conspire ensemble pour faire du R. P. Dom Thomas Blampin un homme accompli. II etait bien fait, il avait de 1'esprit, et toutes ses inclinations le portaient au bien. Son exterieur etait si religieux qu'on ne pouvait le regarder sans respect, et sa conversation si edifiante qu'il etait impossible de 1'entretenir sans concevoir de lui 1'idee d'un saint. Dom Thomas etait ne a Noyon de parents honnetes qui lui donnerent une bonne education et rencontrerent en lui toute la docilite requise pour profiler de

(i) Originaire du diocese de Ruremonde, Jean Brocard fit sa promesse de stabilite & 1'abbaye de Lyre le 18 decembre 1683.

leurs enseignements. Tandis qu'il etait en pension, dans son enfance, il se levait furtivement la nuit pour decrotter les souliers de ses condisciples. II avait un frere garde du corps du Roiqui, sous 1'habit militaire, pratiquait les memes vertus et conservait les inclinations d'un religieux. Eloigne des vices ordinaires aux gens de guerre, il menait partout, soit a la cour, soit en campagne, une existence uniforme. Si, par devoir d'etat, il accom'pagnait le Roi a 1'armee, il ne se rendait a charge a personne, acceptait tout avec reconnaissance et choisissait d'ordinaire 1'endroit le plus incommode de la maison qui lui etait assignee comme logement. II partageait son temps entre la priere et la lecture et, tandis que ses compagnons se diver tissaient au jeu, il se promenait seul en recitant son chapelet et d'autres prieres vocales, ou ruminant quelque pensee pieuse.

Quant au jeune Thomas, comme il n'avail jamais goute le monde, il n'eut pas de peine a le quitter, et la Congregation de Saint-Maur lui ayant paru un corps digne de son choix pour le dessein de se consacrer a Dieu, il en prit 1'habit a 1'age de dix-sept ans, des mains du Pere Vincent Marsolles, qui, 1'annee suivante, 19 decembre i658, rec.ut ses vceux a Saint-Remy de Reims. Forme a bonne ecole, le nouveau profes progressa rapidement dans les voies de la perfection ; il devint un modele pour ses jeunes confreres et, au cours de ses etudes, non seulement il soutint ces beaux commencements, mais il les surpassa, cherchant a apprendre la charite qui edifie plus que la science qui enfle. On ne vit jamais un religieux plus exact a ses devoirs, plus humble et plus modeste. Sa recollection finie, on le chargea d'enseigner la philosophic a nos jeunes confreres, puis ensuite la theologie, et il cut a coeur de leur apprendre les vertus monastiques bien plutot que de les exercer dans des questions seches et tres souvent steriles. II joignait Texemple aux exhortations, aussi les ecoliers qu'ils instruisait etaient-ils reguliers et exacts comme de petits novices. II cherchait surtout a leur inspirer 1' amour de la pauvrete et, dans cette vue, il recousait lui-meme ses habits et affectait de porter une robe couverte de pieces et tombant en lambeaux. S'il avait un voyage a entreprendre, il le faisait a pied, emportant dans sa poche un morceau de pain, qu'il mangeait a 1'abri d'un arbre, apres avoir bien marche. Pendant son sejour au Mont-Saint-Quentin comme professeur de philosophic, il faisait les dimanches et fetes le catechisme aux pauvres gens jusqu'a 1'heure de complies, et ceux-ci 1'ecoutaient pendant deux heures avec un plaisir singulier, ce temps ne leur paraissant plus long qu'un quart d'heure.

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II enseignait la theologie a Saint-Denis en France, lorsque les Superieurs resolurent de faire travailler a une nouvelle edition des CEuvres de saint Augustin. Dom Francois Delfau (i), homme d' esprit et d'un grand savoir, fut charge de la conduite de cette entreprise ; mais un ordre du Roi 1'ayant relegue a Landevenec (2), on jeta les yeux sur Dom Blampin, et ce choix obtint 1' approbation generate. Lorsque M. Nicole 1'eut appris, il dit que 1'edition etait en bonnes mains et reussirait infailliblement parce que Dom Thomas etait humhle et que, pour editer les 03uvres du plus humble des Peres, il fallait un homme de ce caractere. Le Reverend Pere se donna tout en tier a cette besogne : il y travaillait du matin jusqu'au soir, hormis le temps qu'il prenait pour dire son office, celebrer la sainte messe, reciter ses autres prieres et prendre sa refection. II ne prenait plus part aux recreations et ne sortait plus en ville sans une necessite indispensable, persuade qu'il ne pouvait rien faire de plus agreable a Dieu, ni de plus utile au prochain que ce labeur, qui fut beni du ciel en effet. Tous ceux qui aiment veritablement 1'Eglise accueillirent en effet cette edition avec applaudissement. L'editeur au contraire n'en ressen tit pas la moindre vanite et, pour se derober aux compliments autant que pour implorer le secours d'en-haut, dans 1'intervalle de 1'impression de chaque volume, il se retirait dans un monastere champetre et incommode afin d'y vaquer aux exercices de la retraite des dix jours.

Au cours de 1'edition, Dom Blampin dut faire le voyage des Pays- Bas pour consulter quelques manuscrits. Si on 1'eut ecoute, il serait

(i) Dona Francois Delfau, ne a Montel, en Auvergne, fit profession a 1'abbaye de Saint-Allyre de Clermoat le 2 avril i656. Ses superieurs 1'ayant charge de publier une nouvelle edition des oeuvres de saint Augustin, il 1'annonca par un Prospectus qui parut a Paris en 1671. Deux ans plus tard, un ordre du roi 1'exilait en Basse- Bretagne. La raison de cette lettre de cachet fut 1'apparition d'un livre ayant pour titre : UAbbd commendataire, oil I'injustice des Commendes est condamne"e par la Lot de Dieu, par les decrets des Papes, et par les Ordonnances, Pragmatiques et Concordats des Rois de France. Par le sieur Desboisfranc, Docteur en Van et I'aiitre Droit, in-4% Cologne (Gompiegne), 1678. Peu apres : Reponse au livre intitule" I' Abbe' commendataire et refutation de cette reponsepar une lettre de M. Schouten d I'auteur, in-ia, Cologne, 1678 ; Entretiens d'un Abbd commendataire et d'un religieux sur les Commendes avec des Reflexions sur ces entretiens, in-ia, Cologne, 1674. On ne tarda pas a savoir que 1'auteur n'etait autre que Dom Delfau. La seconde partie de l'Abbe~ Commendataire est de Dom Gabriel Gerberon. On doit, en outre, a Dom Delfau : Libri de Imitatione Chrisli Johanni Gerseni, Abbati Ordinis Sancti Benedicti iterum dsserti, maxime ex fide Mss. exemplarium, in-8, Paris, 1674. Dom Delfau peril dans un naufrage le i3 octobre . 1676 en se rendant a Brest pour y precher le panegyrique de sainte Therese.

(a) D'apres d'autres auteurs appartenant a la Congregation de Saint-Maur, le lieu d'exil de Dom Delfau aurait ete 1'abbaye de Saint-Mahe, non loin de Landevenec.

alle seul et n'eut use d'aucun management envers sa personne. Les Superieurs lui donnerent pour compagnon frere Rene Pasquier, religieux convers d'une eminente piete, et ils commencerent tous deux le voyage un jour de jeune d'Eglise en faisant dix lieues a pied. Get exces echauffa de telle sorte le frere convers, qu'arrive a Gompiegne il se trouva mal ; neanmoins il fit effort pour parvenir jusqu'a Noyon, ou deux jours apres il mourut. Cette fin affligea extremement les Superieurs a cause de Testime en laquelle ils tenaient frere Rene Pas^ quier; pour empecher que la meme chose arrivat a Dom Blampin, ils recommanderent a celui-ci de prendre une monture et de se bien nourrir au cours de la route, car ils le savaient impitoyable envers soi-meme.

En depit du bon accueil qu'avait regu en general 1'edition des OEuvres de saint Augustin, elle rencontra cependant des adversaires. Des 1'apparition du premier tome, douze Jesuites se mirent a en eplucher le contenu, mais sans grand success. Ils ne s'attacherent qu'a un seul endroit qu'ils defererent a 1'archeveque de Paris (i). Le prelat, ayant eu occasion de voir douze beaux manuscrits qui portaient la lecon incriminee par les Reverends Peres, approuva le choix de Dom Thomas et 1'exhorta a continuer. Les Jesuites, de leur cote, poursuivirent leur examen au fur et a mesure de 1'apparition des volumes, sans reussir a decouvrir matiere a critique. La grande tempete arriva seulement apres 1'entier achevement de 1'edition. Lorsque Dom Thomas imprima le dernier tome qui renferme les ecrits du saint Docteur sur la grace, les amis de notre confrere lui conseillerent de donner separement la Synopsis du livre de Correptione et gratia par Monsieur Arnauld, afin que ceux qui le voudraient pussent 1'inserer dans leur edition. Mais le libraire, de son chef, 1'encarta dans beaucoup d'exemplaires, de sorte que les Jesuites en eurent bientot connaissance. Ils firent grand bruit aupres de TArcheveque de Paris, qui envoya aussitot querir le Pere Boistard, alors Supdrieur general de noire Congregation. Ge Pere, aux questions posees par le prelat, repondit que la chose s'etait faite sans sa participation, qu'il n'en avait eu aucune connaissance et que, de ce pas, il s'en irait enlever la Synopsis de tous les exemplaires et la supprimer. Gette response satisfit l'archeA r eque, mais non les Jesuites, qui reitererent leurs plaintes et pousserent ce dernier a conseiller aux Superieurs d'infliger une penitence a Dom Blampin. Le Pere de Loo (2), qui etaif;

(1) Mgr Francois de Harlay de Champvallon, archeveque de Paris, 1671-1686.

(2) Dom Arnould de Loo naquit a Rouen d'une famille calviniste. Encore adoles-

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prieur de Saint-Germain et qui huit jours auparavant avait nomine celui-ci son sous-prieur, se hata de le deposer et de lui confier la cellererie, emploi entierement contraire a ses inclinations. Les Jesuites, qui avaient jure la perte de notre confrere, ne furent pas encore satisfaits. Us reprirent leurs instances aupres de I'archeveque, qui leur repondit que Dom Thomas avait ete depose de son office de sous-prieur et que c'etait une assez grande penitence. 11 est encore a Paris, reprirent les Jesuites, il faut Ten faire sortir. Vous en demandez trop, leur repartit le prelat, et vous devez vous contenter de ce qui arrive.

Dom Blainpin cut ete personnellement content de sortir de Paris, dont le sejour lui deplaisait fort. Aussi, des que son Edition avait ete achevee, il avait prie les Superieurs de 1'envoyer a Saint-Nicolas-au- Bois (i), requete que ceux-ci refuserent d'accueillir a cause de Testime que le Reverend Pere s'etait acquise dans la capitale et de la confiance qu' avaient en lui beaucoup de personnes de qualite. Toutefois, a la suite de nouvelles instances presentees au Chapitre general de 1698, on consentit a 1'envoyer a Saint-Nicolas-au-Bois. Mais quelques definiteurs opinerent alors qu'il fallait en accedant a sa demande lui donner la qualite de prieur; d'autres au contraire objecterent que cette dignite n'etait pas en rapport avec le merite de ce religieux. Finalement il fut resolu que Dom Blampin sortirait de Paris, mais pour se rendre a Saint-Nicaise de Reims en qualite de prieur.

cent il reconnut 1'erreur ou il etait engage et, s'etant converti, eut le bonheur d'amener ses parents a 1'figlise catholique. Pour lui, il voulut se consacrer entierement au service de Dieu, et il n'avait que ig ans lorsqu'il fit profession a 1'abbaye de Jumieges le a mai i663. Les talents qu'on remarqua bientot en lui le designerent pour les premieres charges de la Congregation. Enn678, il etait choisi pour gouverner Saint-Germer de Flaix; en 1681 et 1684, Saint-Pere de Chartres. Le Ghapitre general de 1687 1 Q nommait Abbe de Saiut-Martin de Seez ; et trois ans plus tard prieur de Saint-Germain-des-Pres, qu'il ne quitta qu'en 1696 pour exercer pendant deux triennats les memes fonctions a Saint-Denis. En 1702, il revint a Saint-Germain-des-Pres jusqu'en 1708. II etait de nouveau prieur a Saint-Denis quand il fut e"lu Superieur general par le Ghapitre tenu a Marmoutier en mai 1711. II mourut a Saint-Germain-des-Pres le 9 aout 17*1 3. Voir Vanel, Necrologe de 1'abbaye de Saint-Germain-des-Pres, p. 96-108.

(i) Saint-Nicolas-au-Bois, com., du canton de la Fere, Aisne. Cette abbaye dans 1'ancien diocese de Laon fut fondee en un lieu habite par des ermites qui avaient construct dans une foret un oratoire en 1'honneur de saint Nicolas. Barthelemy, eveque de Laon, y mit comme abbe, en nao, Simon, moine de Saint-Nicaise de Reims, qui y etablit une forte discipline monastique. Au XIII' siecle, il y eut une ecole celebre dans cette abbaye. Vers i4t8 les Anglais s'emparerent du monastere, qu'ils incendierent apres 1'avoir pille. II subit le meme sort de la part de heretiques en 1667. La Congregation de Saint-Maur, qui en prit possession en 1671, releva 1'abbaye de Saint-Nicolas-au-Bois.

Dans cette charge, celui qui venait d'en etre revetu ne vit autre chose que 1'obligation de vivre plus humble, plus pauvre et plus penitent que ceux auxquels il commandait, et Ton vit ce savant, presque toujours plonge dans les livres jusqu'alors, donner tous les jours plusieurs heures au travail des mains et se delecter des occupations les plus penibles. Sa joie etait d' avoir une beche en mains et de travailler la terre. II voulait que ses religieux fussent bien et jouissent du necessaire ; mais il retranchait tout le superflu. II ne pouvait souffrir ces repas magnifiques que Ton donne parfois aux seculiers et il les considerait comme opposes a 1'esprit de simplicite et de pauvrete dont nous faisons profession. II jugeait que les depenses de ce genre devaient etre employees plutot au soulagement des pauvres.

Dom Thomas etait tres reserve a permettre a ses religieux d'aller ea ville, pensant qu'on n'en revient jamais meilleur. II accompagnait toutefois ses refus de manieres honnetes et sinceres et, par son humilite et sa simplicite, il desarmait toutes les critiques. En une occasion qu'il venait de nommer les officiers de son monastere, un religieux qui s'imaginait avoir beaucoup de merite se plaignit a lui de n'avoir regu aucnn emploi. Vous avez raison, repartit le Prieur, nous n'avons designe personne pour oter les araignees du monastere, vous ferez tres bien cela. L' autre se retira confus et fut dire a ses confreres qu'il admirait la simplicite du R. P. Prieur, puis il leur raconta ce qui venait de lui arriver.

Apres avoir gouverne Saint-Nicaise pendant six ans, Dom Blampin passa le meme espace de temps a la tete de 1'abbaye de Saint-Remy et ensuite il fut designe comme prieur de Saint-Ouen, ou il eut de la contradiction de la part des procureurs du dehors. Ces religieux s'etaient mis sur le pied d' avoir chacun une chambre affectee a son usage, avec matelas sur leurs paillasses. Dom Thomas leur retrancha ce dernier adoucissement comme contraire aux Regies et les reduisit au train commun. Cette mesure choqua les interesses. Ils decrierent le Prieur par toute la Province ; n'osant toutefois 1'incriminer dans sa vie et ses mceurs qui etaient irreprehensibles, Us repeterent que c'etait un excellent religieux, mais impropre au gouvernement et ne frequentant pas assez le monde, lequel pourtant ne nous estime jamais tant que lorsqu'il ne nous voit pas. Bref, ils agirent de telle maniere qu'a la Diete suivante Dom Blampin ne fut pas elu depute, bien que la Province ne comptat pas de meilleur religieux. Les Peres

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du Chapitre general en jugerent autrement en le nommant Visiteur de la province de Bourgogne (i).

En cette nouvelle position Dom Thomas n'abandonna rien de ses pratiques de penitence et d'humilite et il ne prit point pretexte de sa charge pour faire des voyages inutiles ou de simple curiosite. II etait entierement mort au moride. Quelque longues que fussent les etapes qu'il avail a faire, il ne se dispensait jamais de la celebration de la sainte messe, et je 1'ai vu monter a 1'autel apres une marche de huit lieues. II avait des entrailles depere pour tousles religieux et ne pouvait souffrir de preferences dans les monasteres. Un jour qu'il residait a Moutier-Saint-Jean, le prieur de Dijon le vint prier de le debarrasser d'un de ses moines. Dom Thomas lui en demanda la raisori. Le Prieur dit que ce moine etait infirme et n'avait pas de voix. Ge religieux, demanda Dom Blampin, sollicite-t-il sa sortie? Non ! repondit le Prieur. Je ne puis done me preter a ce que vous me demandez , repartit le Pere. Ce Prieur, qui avait ete Visiteur lui-meme et qui pour lors se trouvait a la tete du premier monastere de la province, s'imaginait que cette double qualite lui donnait le droit de disposer de sa communaute comme il lui plairait. II fit de nouvelles instances. Dom Thomas lui ferma la bouche en protestant qu'on lui couperait la main plutot que de lui faire signer une obedience pour le religieux en question. Ainsi le pauvre Prieur s'en retourna bien honteiix. On pourrait citer ici plusieurs semblables exemples de fermete et de charite.

En 1710, tandis qu'il faisait la visite a Saint-Benoit-sur-Loire, Dom Blampin dit a nos confreres qu'il s'estimerait heureux s'il pouvait etre enterre aupres des reliques de notre Bienheureux Pere. Dieu exauQa ce voau. Le meme jour, auquel on celebrait la fete de sainte Scholastique, il fut saisi pendant les vepres d'un si violent mal de cote que, n'en pouvant supporter 1'exces, il sortit du chceur au Magnificat et se retira dans sa chambre, qu'il eut soin de fermer. On jugea aussitot qu'il devait etre bien malade pour etre ainsi parti pendant 1'office. On fut chez lui et on eut assez de peine a lui faire ouvrir sa porte. Malgre ses resistances on le conduisit a l'infirmerie, ou Ton alluma du feu. Mais, par un principe de pauvrete et de penitence, il

(i) Nomme en 1698 prieur de Saint-Nicaise de Reims, Dom Thomas Blampin fut maintenu dans cette charge jusqu'en 1699. ^ ^ u * alors choisi pour les memes fonclions a Saint-Remi de Reims par les Ghapitres generaux de 1699 et 1702. Trois ans plus tard, il devenait prieur de Saint-Ouen de Rouen, et en 1708 Visiteur de la province de Bourgogne.

1'eteignit aussitot que ses gardes se furent retires. Son heure etait venue et, en depit de tous les soulagements qu'on lui prodigua, il mourut le i3 fevrier, apres avoir recu les sacrements de I'Eglise avec de grands sentiments de piete. Suivant son desir/il fut inhume devant 1'autel de saint Benoit (i).

Du R. P. DOM GABRIEL MESNAGER

Je sais tres peu de choses de Dom Gabriel Mesnager. II etait de Sully (2), dans le diocese d'Orleans, et il fit profession a Vendome le 12 novembre 1646, a 1'age de vingt-six ans. II vecut tou jours en tres bon religieux, fidele et ponctuel a tous les exercices, dont il ne se dispensait jamais, meme dans 1' extreme vieillesse, car a 1'age d'environ quatre-vingt-dix ans il y assistait encore et on le proposait comme uri modele de regularite. Ce n'6tait pas un de ces grands genies, mais il en avait assez pour se faire estimer. II mourut a Saint-Vincent du Mans le i4 septembre 1710.

Du R. P. DOM ROBERT VAUCLIN

Dom Robert Vauclin eut des ses plus tendres annees le desir de se faire religieux (3). Mais comme la nature ne lui avait pas donne de

(i) L'edition des ceuvres de saint Augustin publiee par Dom Blampin a pour titre : Sancti Augustini Hipponensis episcopi opera, post Lovanensium Theologorum recensionem castigata denuo ad manascriptos codices Gallicanos, Vaticanos, Angllcanos, Belgicos, etc., necnon ad editiones antiquiores et castigatiores. Opera et studio Monachoram Ordinis S. Benedicti, e Congregatione sancti Mauri, n in-P, Paris, 1679-1700. Migne, P. L. t. XXXII-XLVI. Pour Fhistoire de cette edition des OBU-yres de saint Augustin, et les polemiques engagees a son sujet, on peut consulter, entre autres ouvrages : Precis des contestations an sujet de la nouvelle edition de S. Augustin, dans Histoire littdraire de la Congregation de S. Maur, p. 3oi-3io ; Ingold, Histoire de l'e~dition bdne'dicde S. Augustin avec le journal inedit de Dom Ruinart, in-8% Paris, 1908; Dictionnaire de Thfologie catholique (au mot Blampin), t. II, col. 908-907.

(a) SuIly-sur-Loire, ch.-l. de canton, Loiret.

(3) Dom Robert Vauclin etait ne a Paris, et fit profession a Saint-Remi de Reims.

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grands talents, il fallut accorder a sa bonne volonte et a ses instances ce qu'on aurait du lui refuser. 11 postula trois ans ou environ et obtint enfin par sa perseverance d'etre envoye au noviciat a Saint-Benoit-sur- Loire. La il tomba malade et, comme on crut que ce novice se flattait un pen trop, on le renvoya. Tres afflige de se voir prive de ce qui lui etait le plus cher, il revint a Paris et demanda a rentrer ; mais plusieurs fois on refusa de 1'accueillir parce que les temoignages rendus de lui etaient defavorables. Loin de le decourager, cette conduite a son egard ne fit qu'augmenter son envie d'etre religieux. Enfin apres deux ans d'attente, on lui accorda une seconde fois 1'entree et on 1'envoya a Reims, ou il etait novice depuis trois mois lorsque j'entrai moi-meme en religion. Comme on lui avail reproche a Saint-Benoitsur-Loire d' aimer un peu trop son corps, a Reims il prit la contrepartie, se chargea d'instruments de penitence et se dechira a coups de discipline. II etait fort interieur, silencieux et obeissant. On ne remarquait pas en lui un grand genie, ni beaucoup de dispositions pour les sciences. Toutefois 1'ardeur avec laquelle il se portait a la penitence et son exactitude a tous les exercices firent passer sur tous ses autres defauts naturels et il fut regu a la ballotte, ou il n'eut pourtant que le nombre requis de suffrages. II fit profession le 17 juin 1672, a 1'age de vingt-quatre ans.

A quelques jours de la, on 1'envoya a Saint-Nicaise faire son seminaire de jeune profes. II apporta la 1'esprit de ferveur, de penitence et d'oraison qu'il avait pris durant son noviciat. Mais Dieu permit qu'il tombat entre les mains d'un jeune directeur qui ne vit en lui qu'un sujet plein de soi-meme, superbe et qu'il fallait dompter. II n'y avait point de coulpe qu'il epargnat au jeune profes, pas de correction accompagnee de rudes penitences qu'il ne lui infligeat. Les disciplines, les abstinences de vin, etc., devinrent le lot quotidien de frere Robert, lequel acceptait tout comme un bon religieux doit faire. Bien persuade qu'un superieur, quelque imparfait qu'il soit, est le representant de Dieu et que ce qu'il commande c'est Dieu qui 1'ordonne, il accomplissait avec joie toutes les penitences enjointes par le directeur. II eut meme souhaite en faire davantage si 1'obeissance ne 1' avait retenu, car il pratiquait cette vertu en toute sa perfection. Le directeur poussa meme les choses plus loin en privant frere Robert de la communion, mortification qui lui fut penible plus que toutes les autres. Le jeune religieux supporta tout sans se departir jamais en rien du respect et de 1'estime qu'il devait a son directeur, et plus tard, lorsque devenu etudiant, nos confreres, pour le diver lir, lui rappelaient toutes les

mortifications que ce directeur lui avait inflig6es, il repondait que e'etait un brave homme, habile a faire pratiquer la vertu, et que volontiers, ses etudes terminees, il demanderait a retourner demeurer sous lui.

Frere Robert fit sa rhetorique a Lagny et vint ensuite a Saint-Denis pour la philosophic et la theologie. II etudiait de toutes ses forces et, malgre son peu d'ouverture d'esprit, il en apprit neanmoins assez pour devenir dans la suite sous-prieur. Pendant qu'on nous dictait le traite des peches et qu'on nous rapportait les sentiments relaches de quelques theologiens, Dom Robert, dans un transport de zele, s'ecriait quelquefois : Us peuvent Men remercier Dieu de ce qu'il ne m'a guere donne d'esprit, car autrement je les ferais enrager. L'application a 1'etude, si grande fut-elle de sa part, ne lui dessecha point le coeur. II communiait tres souvent et, ses redactions achevees, il ne lisait que des livres de piete qui 1'entretenaient dans 1'esprit de ferveur et de penitence acquis durant son noviciat et son seminaire. On le trouvait toujours pret a remplir les offices les plus rebulants. II etait charge du soin de remarquer ceux qui s'absentaient de matines et de la meditation et s'en acquittait avec tant de vigilance, que rarement il se trompait meme au milieu de la nuit. Frere Robert s'occupa aussi comme geolier d'un prisonnier qui se trouvait alors a Saint-Denis : il le visitait souvent, lui parlait de Dieu et lui donnait des livres de piete pour le porter a la penitence et a la componction, mettant tout en oeuvre pour adoucir la captivite de ce malheureux.

Ses etudes et sa recollection achevees, Dom Vauclin demeura en divers monasteres et partout il fut un modele de vertu. En ce tempsla on voulut mettre une communaute a Rethel, prieure dependant de Saint-Remy de Reims (i). On y envoya Dom Joseph Mege en qualite de prieur et Dom Robert comme religieux. Dans la garnison de cette ville se trouvait alors un garde du corps qui jadis avait ete un homme determine et sujet aux vices des gens de guerre. Pendant un sejour a Meulan, ce soldat s'etait convert! entierement a la suite des predications d'un religieux de Picpus, et il fit une penitence si sincere et si rude, que Dieu 1'eleva a un degre d'oraison tres eminent. Ses direc-

(i) Bethel, ch.-l. d'arrond., Ardennes. L'eglise de Notre-Dame, hors des murs de Rethel, fut donnee en ni8 par le comte Hugues aux moines de Saint-Remy de Reims, qui y etablirent un prieure. Le pape Callixte II conlirma cette donation 1'annee suivante. Les religieux de la Congregation de Saint-Maur voulurent retablir la conventualite ; mais au bout de quelques annees ils durent se retirer par suite des difficultes sans cesse renouvelees par le cure de la paroisse, soutenu par 1'archeveque Charles-Maurice Le Tellier.

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teurs, auxquels il s'en ouvrit, ne le comprirent point. Le Pere Mege, qu'il consulta a Rethel, n'etait pas plus savant en cette science que 1'homme ne peut acquerir par son travail. Tous ceux auxquels s' etait adresse le pauvre soldat, ne comprenant rien a ce qu'il leur disait, n'avaient fait que I'embarrasser et le jeter dans 1'incertitude et Tinquietude. Se trouvant dans cet etat, il vint un jour sonner a la porte du monastere : Dom Robert vint lui ouvrir, et 1'autre se sentit immediatement inspire de lui parler a coeur libre. Ce qu'ayant oui' le Pere, il developpa aussitot a son interlocuteur le mystere que les autres n'avaient pu comprendre. II declara au garde du corps que c' etait un don d'oraison sublime auquel il devait etre fort sensible, et depuis ce temps il devint son directeur jusqu'a 1'epoque ou cet homme obtint une place aux Invalides. Mais, meme apres cette epoque, Dom Vauclin et son penitent continuerent a correspondre par lettres, que le garde montrait a ses nouveaux directeurs, lesquels congurent de notre confrere une estime toute particuliere. Le Reverend Pere conseilla aussi & notre soldat de lire les ceuvres de sainte Therese, et il 1'engagea, puisqu'il sejournait a Paris, d'aller voir Dom Claude Martin, dont le jugement fut la confirmation de tout ce qu'avait dit le religieux de Rethel. Comme cet hoinme temoignait sa surprise d'avoir ete si longtemps laisse dans 1'incertitude par ses directeurs, le Revererend Pere ajouta que les hommes n'eiaient pas dignes de comprendre un etat aussi eleve.

A cause de sa ferveur et de sa regularite, Dom Robert Vauclin fut ensuite envoy e a Saint-Faron, ou les Superieurs penserent que ses exemples pourraient faire du fruit dans le noviciat. Et de fait, lorsqu'il etait en recreation avec les novices, il s'ingeniait a leur inspirer 1'amour de la retraite, de 1'oraison, de la penitence et de Tobeissance. Et il prechait de parole et d'action, ainsi que le prouve le trait suivant tout a 1'honneur de Tobeissance de ce saint religieux. Un jour qu'il allait dire la messe et se trouvait deja au pied de 1'autel pour commencer les prieres, une sonnerie 1'avertit de 1'arrivee de quelques holes : car il etait h6telier. Sans aller plus avant, il dit a son ministre : Voila Dieu qui m'appelle ailleurs, retournons a la sacristie. II se deshabilla, courut s'acquitter de ses fonctions d'hotelier et revint dire la sainte messe, dont sous aucun pretexte il n'eut consenti a s'exempter.

II alia plus tard a Breteuil et de la il ecrivait a Dom Claude Martin pour lui raconter ses pratiques de charite envers les pauvres malades, ayant plusieurs remedes et secrets pour guerir leurs maux. II ajoutait

que Dieu lui faisait meme la grace de les appliquer sur des femmes sans en etre touche. Sur quoi le Reverend Pere, tout en lotiant la charite de Dom Piobert, 1'avertit de prendre garde sur ce dernier article, etant a craindre que le demon ne renouvelat en lui 1'idee de ce qu'il aurait vu et ne lui donna t bien de 1'exercice. J'ignore la maniere dont notre confrere regut cet avis ; je sais seulement qu'il continua ses charites envers les malheureuxet que, se trouvant auMont-Saint-Quentin, il mourut du mal contracte en soignant un pauvre malade (7 octobre 1710).

Du R. P. DOM HUBERT MAILLARD

Le R. P. Dom Hubert Maillard etait de Flavigny, dans le diocese d'Autun (i). Apres ses etudes, ses parents 1'avaient envoye a Paris pour etre clerc du palais, situation tres dangereuse pour un jeune homme. Dom Plubert evita ce peril en embrassant 1'etat religieux, et il prit 1'habit avec deux autres excellents sujets du meme pays, tous deux superieurs aujourd'hui, Tun a Dijon, 1'autre a Fecamp. II fit profession a Saint-Faron le 21 septembre 1681, a 1 s age de vingt et un ans. Deux ans apres il etait envoye a Saint-Germain-des-Pres pour y etudier la philosophic, et il se distingua des autres par sa penetration et ses vertus. Le R. P. Dom Brachet, qui etait General de la Congregation, voulut en ce temps-la etablir un cours de theologie a Orleans et, dans ce dessein, il fit choix des plus beaux esprits, capables de briller dans cette grande ville. Dom Hubert Maillard et Dom Bernard Durand (2) furent tires a cette fin de Saint-Germain-des-Pres, et leurs progres furent tels qu'ils devinrent promptement des maitres. Dom Hubert avail debute par enseigner dans la province de Bourgogne : il vint ensuite a Saint-Germain-des-Pres. II n'etait pas moins

(1) Flavigny, ch.-l. de canton, Cote-d'Or.

(2) Dom Nicolas-Bernard Durand, ne a Dijon, fit profession, &ge de 20 ans, a 1'abbaye de Saint-Faron le 5 septembre 1681. II debuta dans les hautes charges de la Congregation en 1702, etant nomme prieur de Saint-Eloi de Noyon et fut maintenu en 1706. En 1708 et 1711, il fut choisi pour prieur des Blancs-Manteaux, d'ou il passa en 1714 a Saint-Aubin d'Angers. II etait depuis 1717 prieur de Chelles, quand il fut nomme en 1720 Visiteur de la province de Bourgogne. Les Chapitres generaux de 1728 et 1726 le designerent comme prieur de Saint-Benigue de Dijon. 11 mourut h la Trinite de Vendome le 8 juillet 1731.

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