‹ L'établissement des Récollets à Montréal, 1692 [microform]Chapitre 18 sur 61 · DOM FRANCOIS DB LAMY · texte numérisé non relu

DOM FRANCOIS DB LAMY

conviennent pas a un pauvre et a un penitent. Toutefois il n'en etait encore qu'au debut des souffrances par lesquelles Dieu voulait lui faire meriter le repos eternel. Elles furent si violentes ses douleurs, qu'on dut lui donner une chambre a feu a 1'infirmerie. Dom de Lamy, qui savait tout mettre a profit, supporta ces infirmites avec une grande patience, se soulageant par des soupirs et de petits cris de la violence de son mal. II n'etait point alite et tachait de faire diversion a son etat par la priere, 1'etude et la composition d'ouvrages tres utiles au public. II etait visite de beaucoup de personnes de qualite dont il possedait la confiance, de plusieurs savants ravis de ses entretiens et d'un grand nombre de nos confreres qui venaient s'edifier aupres de lui. II recevait avec honnetete toutes ces compagnies, mais il savait se defaire adroitement et sans choquer personne de certains visiteurs importuns. II accueillait avec une grande cordialite les jeunes religieux cbez lesquels il remarquait de 1'esprit et de la piete, et quelquefois il leur ouvrait son coaur et decouvrait ses dispositions interieures. Nonobstant ses infirmites et les douleurs dont il souffrait, il a souvent prie et presse le Pere Dom Simon Mopinot de lui donner la discipline ; mais ce saint religieux n'etait pas assez resolu pour une execution de cette sorte.

De ce que le Pere de Lamy ne laissait pas que de travailler et de recevoir des visites, quelques-uns de ses confreres conclurent qu'il n'etait pas tellement malade qu'il ne put au moins assister de jour a 1' office divin. Ge propos lui fut repete par le Pere Mopinot, auquel il avait donne charge de 1'avertir de ses defauts et de ce que les religieux trouvaient a redire en lui. Le malade regut cet avis enbon religieux, et dit : Puisque nos confreres ne sont pas edifies de mon manque d'assistance a POffice, j'y irai, mais vous verrez ce qui en arrivera. II s'y rendit en effet, et deux jours plus tard il etait tombe dans un etat si pitoyable qu'il faisait compassion et que force lui fut de reprendre son ancien train de vie. Gomme il aimait son etat, il ne pouvait rien souffrir qui fut contraire a 1'esprit de pauvrete. G'est pourquoi lorsqu'on commenga le bailment de Saint-Denis, il declama de toutes ses forces centre cette magnificence, et s'y opposa autant qu'il put sans craindre Tindignation de celui qui Pavait entrepris, et qui ne voulait pas etre contredit.

Etant alle a Paris en 1711, il y fut attaque d'un asthme tres violent, dont se trouvant un peu soulage il put revenir a Saint-Denis. La il ne tarda pas a etre saisi d'une grosse fievre qui, jointe a ses douleurs ordinaires, le reduisit promptement a 1'extremite. Voyant Tetat

ou il se trouvait, il demanda les derniers sacrements, qu'il recut avec toute la piete possible, et, oubliant tout ce qu'il souffrait, se regardant comme une victime, il pria le Seigneur de vouloir le recevoir. I/esprit tout occupe de Dieu et detache de toutes lesidees du monde, il attendit avec une tranquillite admirable le moment ou Dieu voudrait I'approcher. Le medecin, qui savait le mal du Pere, en etait tout surpris et il dit ensuite que sa mort etait celle d'un saint. Cette mort arriva le 10 avril 1711.

La Congregation perdit en Dom de Lamy un religieux eminent et un savant qui excellait surtout dans les sciences physiques. Feu Mgr 1'Eveque de Meaux, qui se connaissait en hommes, avait coutume de dire de lui qu'il n'avait jamais rencontre d'esprit si net, si puissant et si maitre de soi dans la discussion, et ce fut pour donner au Reverend Pere une marque de la haute estime en laquelle il tenait son savoir qu'il 1'obligea a mettre par ecrit ses Conjectures physiques (i), dont il voulut lui-meme, malgre leur auteur, prendre soin de I'impression. Les gens eclaires regardaient le P, de Lamy comme le premier philosophe de son temps, et le P. Malebranche disait de lui que c'etait un homme qui pensait bien. Beaucoup parmi les plus habiles professeurs le consultaient et recueillaient ses decisions comme des axiomes qu'ils citaient ensuite : sa philosophic est devenue pour un grand nombre un modele d'enseignement pour aboutir a la verite.

Lorsqu'il sejournait a Paris, Dom de Lamy frequentait les Academies qui se reunissent plusieurs fois sur la semaine, et ou Ton rencontre quantite de gens d'esprit. Lorsque le directeur avait ouvert la seance par un expose des questions, il invitait d'ordinaire le Reverend Pere, au nom de 1'assemblee, a developper la matiere qu'il venait de proposer, et celui-ci prenait alors la parole au milieu de 1'attention generale, decidant en arbitre de toutes les difficultes. La reputation qu'il s' acquit de la sorte lui attirait les visites de quantite de personnes distinguees par leur naissance et par le merite de 1'esprit et 1'engagea dans un commerce de lettres avec les plus eclaires tant de France que des pays etrangers. II serait a souhaiter que Ton eut conserve ses lettres : car il excellait dans le style epistolaire qu'il assaisonnait d'un tour d'esprit naturel, aise et poli avec un enjouement d'honnete homme. On aurait meme trouve parmi ses lettres

(i) Conjectures physiques de deux colonnes de nuees qui out paru depuis quelques annees, el sur les plus extraordinaires effets du tonnerre, avec nne explication de ce qui s'est dit jusqu'ici des trombes de mer, in-ia, Paris, 1689.

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plusieurs dissertations d'un tour original bien qu'ecrites au courant de la plume et sans appret.

Dom de Lamy excellait surtout dans la discussion ; il s'est trouve aux prises avec les esprits les pins brillants de son temps, et tous reconnaissent qu'il possedait un a-propos sur chaque question, contre lequel il etait impossible de tenir. Feu {Madame de Guise voulut se donner le plaisir de le voir aux mains avec 1'abbe de la Trappe. Elle lui fit 1'honneur de 1'y mener et assista a la dispute de ces deux grands hommes au sujet des Etudes monastiques et, malgre son penchant pour son cher Abbe, elle ne put refuser le prix de la victoire au Pere de Lamy (i). Celui-ci enleva de meme le suffrage de Madame la princesse Christine de Salm, chanoinesse de Remiremont, presente elle aussi a la dispute. Gette derniere, douee d'un esprit vif, solide et eclaire, a dit plusieurs fois, depuis lors, qu'elle ne comprenait pas pourquoi M. de la Trappe voulait faire un proces aux moines a cause de leurs etudes qui ont ete d'un si grand secours a I'Egrise. G'est a cette princesse egalement que le public est redevable de 1'impression des cinq volumes du Pere de Lamy sur la Connaissance de soy-mme, que 1'auteur hesitait a faire paraitre (2). II ne lui a pas fallu moins que les sollicitations de beaucoup de prelats et d'autres personnes de qualite qui 1'honoraient de leur estime et de leur familiarite pour le resoudre a exposer au tribunal toujours redoutable de 1'opiniou quantite d'autres de ses livres ou apparaissent a la fois son savoir, sa piete et son zele a vouloir amener a la veritable religion ceux qui en sont ecart6s.

L' etude etait la passion dominante de ce religieux. II y donnait tout le temps libre que lui laissaient les exercices conventuels et ses pratiques de piete ; il prenait meme sur ses nuits. II possedait la faculte de se mettre au travail a n'importe quel moment, et il suspendait sa besogne avec une egale faeilite pour se rendre la ou 1'appelait le devoir. Son principal souci fut la recherche de la verite. II en etait toujours si occupe qu'il en devint comme insensible a tout autre objet. On 1'a vu traverser les appartements des princes sans faire attention aux curiosites qui s'y trouvaient etalees, et quand on

(i) Sur cette entrevue de 1'abbe de la Trappe avec Dom Frangois de Lamy, voir Hisioire de la Contestation sur les Etudes monastiques dans CEuvres posthumes de Dom Mabillon, 1. 1, p. 376-878. M. Em. de Broglie dans Mabillon et la Socie'te' de Saint- Germain-des-Pres, i. I, p. i45-i4g, donne la lettre que Dom de Lamy ecrivit a son superieur pour lui rendre compte de son entretien ayec 1'abbe de Ranee.

(a) De la Connoissance de soi-meme, 6 in-ia, Paris, 169^-1698. Une seconde edition augmentee parut en 1700.

lui en marquait quelque surprise, il repondait en souriant que toutes ces belles choses qui charmaient 1'oeil des passants n'etaient au plus que des modifications de la matiere, indignes de fixer 1'attention. Et il repetait volontiers que, pour lui, il preferait une solitude brute denuee des ornements de Tart, afin d'y mediter la verite plus a son aise.

Dom de Lamy avait des son enfance suce saint Augustin, le plus eclaire des Peres sur le dogme et la morale. II fut eleve dans- ses principes, et depuis il 1'a toujours etudie, savoure et goute, et, a force de le frequenter, il en attrapa parfaitement le genie. G'est chez cet incomparable docteur qu'il puisa cet esprit de systeme et de principes que Ton voit regner dans ses propres ouvrages. M. Nicole, une des grandes lumieres du siecle, n'ignorait pas ce grand discernement de Tesprit de saint Augustin possede par le Pere de Lamy. Sur la fin de sa vie, il avait compose un ouvrage sur la Grace qu'il ne voulut faire paraitre qu'apres 1'avoir auparavant soumis a 1'examen de notre confrere. Celui-ci lut attentivement cet ecrit, puis il remontra a son auteur par des arguments tires de saint Augustin lui-meme qu'il s'ecartait de 1'esprit de ce Pere. M. Nicole, ne pouvant tenir en presence centre son contradicteur, crut avoir meilleur marche de lui plume en main. Dom de Lamy accepta la joute et porta des coups si solides a son adversaire dans un ecrit qu'on a du trouver apres sa mort (i), que M. Nicole dut serrer le sien et le tenir cache de son vivant.

Dom Thomas Blampin, intime ami de Dom Francois depuis leur noviciat, a souvent consulte ce dernier sur les endroits difficiles de saint Augustin et il a suivi ses avis dans 1'excellente edition qu'il a donnee des ceuvres de ce Pere. Entre beaucoup d'autres solides reponses au pretendu Abbe allemand, celle de Dom de Lamy brisa si bien la tenacite du faux Abbe que, sous le choc, il serait demeure terrasse si d'autres Abbes allemands n'avaient fait intervenir Fautorite royale pour imposer silence aux deux partis et contraindre le Pere de Lamy a supprimer un excellent ecrit compose en trois mois et qui eut coute trois ans de travail a tout autre (2). Le fameux M. Arnauld, qui ne se

(i) Get ecrit de Dom de Lamy avait pour titre : Refutation da systeme de la Grdce genirale de M. Nicole.

(a) Lettre d'an Thfologien a un de ses amis, sur un libelle qui a pour titre : Lettre de Vdbbe *** aux RR. PP. Rdnedictins sur le dernier tome de leur edition de S. Aagustin, in-ia, 1699; Plainte dc VApologiste des Benedictins a MM. les Prelats de France, in-8, Paris, 1699. Le P. Lamy, dit Dom Tassin, preparait un troisieme ecrit ou il se proposait d'entrer dans un detail tres circonstancie des accusations du pretendu

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rendait qu'a la verite bien connue, ne fit point difficulte d'avouer que le meme Pere 1'avait detrompe sur un passage de consequence de saint Augustin, qu'il avait mal entendu jusqu'alors; il s'en expliqua dans une lettre pleine d'estime pour le savoir de notre confrere.

M. Le Tellier, archeveque de Reims, honora Dom de Lamy de son estime et de sa consideration ; il le consultait beaucoup sur divers points de doctrine. M. de Sillery, eveque de Soissons et M. de Fenelon, archeveque de Cambrai, entretenaient un commerce 6pistolaire avec lui, et le dernier exprima les regrets les plus sensibles a la nouvelle de sa mort (i). Je pourrais dire la meme chose de plusieurs autres prelats, abbes de qualite et personnes de naissance. Enfin, lorsque nous passames dans 1'abbaye de Tamie (a), le frere naturel du due de Savoie, qui s'y trouvait, nous demanda des nouvelles du Pere de Lamy et nous dit qu'il lisait continuellement ses ouvrages, en ayant toujours quelqu'un avec soi lorsqu'il allait en compagnie. Et de fait il en tenait un qu'il nous rhontra.

Le coeur de Dom de Lamy n'etait pas moins grand que son esprit. On admirait avec raison son desinteressement et sa tendresse compatissante envers les affliges. Voyait-il quelqu'un dans la peine, il 1'engageait par ses marques d' affection a lui ouvrir son coaur et, par ses paroles non moins que par ses lettres, il a console une infinite de personnes. II etait sincere dans ses amities, genereux envers ses amis, surtout lorsqu'il les savait dans le malheur ; prompt a leur temoigner de 1'interet, a les reprendre de leurs ecarts, a les aider de ses conseils et meme de ses secours, grace aux liberalites de sa soeur, Madame la comlcsse de Durcet. Les pauvres n'eurent pas moins de part a sa compassion ; il vendit meme, pour leur venir en aide, les instruments de physique perfectionnes dont il s'aidait pour ses recherches.

Jamais homme nefut plus naturel et plus ingenu; il detestait la dissimulation, la flatterie et 1'affectation et, par-dessus tout il aimait le vrai. Le meilleur moyen de conquerir son amitie etait de lui paraitre avoir de la candeur. Nombre de personnes des deux sexes avaient

Abbe allemand auteur de la lettre, lorsque le Roi imposa silence aux Jesuites et aux Benedictins.

(i) GEavres de Fenelon (ed. Gaume, 1860), t. VI.

(a) Tumid, pres Blancherine, canton de Gresy, Savoie. L'abbaye cistercienne de Notre-Dame de Tamie, autrefois du diocese de Tarentaise, fut fondee en n3a par le comte Amedee I" pour des moines venus de Bonnevaux. Saint Pierre de Tarentaise en fut le premier abbe. Ce monastere fut releve en i86a par le cardinal Billiet, archeveque de Ghambery. et les religieux trappistes de la Grace-Dieu, diocese de Besangon.

recours a lui dans leurs peines de conscience. Beaucoup de religieuses le consul talent egalement soit de vive voix, soit par lettres. Enfin, par ses avis salutaires et sages, des gens qui avaient vecu dans la corruption s'en sont retires pour ne plus suivre que les maximes de Jesus-Christ (i).

CLXXXIII Du R. P. DOM CLAUDE HEMIN

Voici un des plus grands et des plus saints Superieurs qui aientete dans la Congregation, et cependant je n'en puis dire que tres peu de chose, n'ayant personne qui m'instruise a fond de ses vertus et de ses actions hero'iques. 11 etait de Sainte-Menehould (2), au diocese de Chalons en Champagne, et il fit profession au monastere de Reims le 22 Janvier 1648, a 1'age de vingt et un ans. Son pere, louche de le voir quitter le monde si genereusement, crut que, perdant ce qu'il avait de plus cher, il ne lui restait qu'a se consacrer a Dieu et, comme il ignorait le latin et ne savait aucun metier, il embrassa la qualite de

(i) En plus des quelques ouvrage de Dom de Lamy dont il a etc question, il nous faut menlionner, a la suite des auteurs qui ont traite de 1'Histoire litteraire des Mauristes : V&riie evidenle de la Religion chretienne, on Elite, de ses preuves et de celles de sa liaison avec la divinite de JSsus-Christ, in-ia, Paris, ifig4; Le nouvel Atheisme renverse, ou Refutation da systeme de Spinosa, tiree pour la plupart de la connoissance de la nature de I'ho'tvne, in-ia, Paris, 1696; Sentiments de piete sur la profession religieuse, applicables a la profession des chreliens dans le bapteme, in-ia, Paris, 1697 ; Les saints gemissements de I'dme sur son e'loignement de Dieu. La tyrannic da corps, premier sujet de gemir, in-ia, Paris, 1701 ; Les lecons de la sagesse sur I'engagement au service de Dieu, in-ia, Paris, 1708; Lettres philosophiques sur divers sujets importants, in-ia, Trevoux (Paris), 1708; La rhe'torique de College trahie par son apologiste dans son Traite de la v/ritable Eloquence, contre celui de la connoissance de soimeme, in-ia, Paris, 1704 ; Les premiers elements des sciences, oa Entries aux connoissances solides en divers entretiens proportionnes a la portee des commencans, et suivis d'un Essdi de Logique, in-ia, Paris, 1706; Lettre d Mgr de Malezieux, chancelier de Dombes, touchant le Journal de Trevoux, in-ia, la Ha^e, 1707 ; Reflexions sur le Traitd de la priere publique, in-ia, Paris, 1708; Letlres th6olog\ques et morales sur quelques sujets importants, in-ia, Paris, 1708; L'incre~dule ramene a la religion par la raison, en quelques entretiens, oil I'on traite de I'alliance de la raison avec la foi, in-ia, Paris, 1710 ; De la connaissance et de V amour de Dieu avec I'art defaire bon usage des afflictions en cette vie, in-ia, Paris, 1712. Des lettres assez nombreuses de Dom de Lamy ont ete publiees en divers recueils : on devra consulter a ce sujet : Nouveau suppUment a 1'Histoire litleraire de la Congregation de Saint-Maur. Notes de Henry Wilhelm, in-8, Paris, 1908, p. 3ig-3a3. Dans ses Rapports sur la Correspondance inedite des Benedictins de Saini-Manr, M. Dantier a donne des extraits d'une Notice sur les ouvrages el la vie de Dom de Lamy empruntee a Dom Martene.

(a) Sainte-Menehould, ch.-l. d'arrondissement de. la Marne.

DOM CLAUDE HEMIN 63

commis a Saint-Remy de Reims at remplit dans ce monastere, jusqu'a la fin de ses jours, 1'office de depensier. Une telle determination anima grandement le jeune Hemin a courir a pas de geant dans les voies de la perfection, et de bonne heure sa sagesse le fit choisir pour les charges. En i658, il etait deja prieur de Saint-Germer et y avait la conduite des jeunes profes ; il ne cessa plus des lors d'occuper les premiers postes ; il a ete Visiteur de deux provinces et a gouverne nos principaux monasteres (i). Presque toujours depute aux Ghapitres generaux par la confiance qu'avaient les religieux en sa droiture, il y remplit longtemps roffice de definiteur. II disait, quelque temps avant sa mort, qu'il etait le plus jeune des Superieurs lorsqu'il avait paru pour la premiere fois en cette assemblee, et au dernier auquel il assista il se trouva le plus ancien.

On admirait surtout en Dom Hemin un zele scrupuleux pour les exercices reguliers, notamment pour 1'ofBce divin, auquel il ne manquait jamais. En cours de visite, s'il arrivait dans un monastere a 1'heure ou sonnait 1' office, il demandait un froc et s'y rendait immediatement sans prendre de repos. 11 faisait de meme etant prieur. Lorsqu'il etait prieur de Saint-Wandrille, dans un age avance, il vint a Rouen pendant quej'y demeurais : enarrivant, il se rendit de suite a la grand'messe, etant, comme je le soupgonne, encore a jeun. Se trouvant a Saint-Augustin de Limoges, il tomba dans une fosse en conduisant une brouette et se blessa grievement a la tete; il n'enalla pas moins dire la messe et il fallut user d'industrie pour 1'empecher de se trouver a Toffice. Un jour, pendant qu'il etait Visiteur, on 1'engagea a visiter une dame de piete et de distinction, en lui recommandant de ne pas amener la conversation sur la mort, qu'elle redoutait fort. Mais cette personne aborda elle-meme le sujet et questionna le Reverend Pere s'il ne craignait pas de mourir. Non, Madame , repondit celui-ci d'une voix forte. Et, comme son interlocutrice lui faisait part de ses craintes a elle, Dom Hemin repliqua : Si vous craignez la mort, vous n'ainlez pas Dieu.

Pendant qu'il accomplissait ses visites, le Reverend Pere a fait quelquefois des journees de dix-huit lieues et, en arrivant au monastere

(ij Void en effet les differentes charges qu'il exit k remplir pendant plus d'un demi-siecle. En 1667 et 1660, il etait appele au gouvernement de Saint-Germer de Flaix ; en i6G3, de Saint- Pierre de Preaux; en 1666 et 1669, de Notre-Dame de Lyre; en 1678 et 1681, 1690 et i6g3, de Saint-Augustin de Limoges; en 168^, de Saint-Maixent ; en 1699 et 1702, de Saint-Wandrille; en 1705 et 1708, de nouveau a Lyre, ou il mourut. Entre temps il avait ete choisi comme Visiteur de la province de Normandie en 1673 ; et de celle de Ghezal-fienott en 1676 et 1696.

ou il devait prendre gite, il se rendait droit au refectoire, si c'etait 1'heure du souper, sans vouloir se rendre auparavant a la salle. Des charges il n'a jamais experiment^ que le fardeau. Je 1'ai vu faisant fonctions de definiteur au Chapitre general, c'est-a-dire occupe du matin au soir, ne jamais se dispenser de venir aux Matines. II y assistait toujours et chantait avec une ferveur qui faisait voir que son coeur etait tout a Dieu : ce qui animait les autres; puis, lorsqu'il avait chante 1'evangile, il allait dire sa messe, faisait ses lectures spirituelles dans les oeuvres de sainte Therese ou quelque autre livre de piete et a six heures et demie il etait present au Definitoire. v II ne pouvait tolerer le manque de droiture chez les Superieurs. Pendant qu'il etait Yisiteur de Normandie, un religieux ecrivit a un Prieur pour solliciter une place dans son monastere. II en regut une reponse des plus obligeantes et des plus empressees. Mais ce Prieur s'adressait en meme temps a Dom Hemin pour le prier de ne lui point envoyer ce religieux. L'autre, faisant fonds sur les assurances qui lui avaient ete donnees, adressa sa demande au Visiteur de son cote, en lui communiquant la reponse qu'il avait en mains. Dom Hemin, a la lecture des deux lettres, demeura indigne de la duplicite du Prieur et il signa sur-le-champ 1'obedience du religieux pour 1'endroit sollicite.

Une des maximes du Reverend Pere etait que les Superieurs se doivent avant tout a leurs religieux, et que les voies de la douceur sont le moyen a employer de preference pour les porter a Dieu et les engager a faire leur devoir. Aussiilnerefusait jamais deux fois de suite un religieux. II y aurait bien des choses a dire de ce grand Superieur; mais je suis oblige d'en demeurer-la. II mourut a Lyre le 19 juillet (i), a 1'age de quatre-vingt-cinq ans, apres en avoir passe au moins cinquante-quatre dans les charges, pleure de ses religieux qui 1'aimaient comme un pere.

Du R. P. DOM NICOLAS PICARD

Dom Nicolas Picard, natif de Compiegne, fit profession a Saint- Remy de Reims le 14 d'octobre 1664, a 1'^ge de vingt et un ans. Ses

(i) En Fannie 1711.

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etudes terminees, on 1'envoya a Saint-Denis, ou, pendant plus de trente ans, il a exerce 1'office de Depositaire sans decoucher une seule nuit. II evitait avec soin les visiles des seculiers, veillait a ce que les religieux ne manquassent de rien et etait fort assidu a se trouver jour et nuit au service divin. II mourut a Saint-Denis le 22 novembre 1711.

Du R. P. DOM ANTOINE ANTHEAUME

Dom Antoine Antheaume etait de Paris, il fit profession a Saint- Remy de Reims le i3 juillet i663, a 1'age de dix-neuf ans. Pendant qu'il etait etudiant a Corbie, il apergut une nudite dans un tableau etla voila d'une tache d'encre, action qui lui attira quelques railleries, mais qui temoigne les dispositions de son coaur et de son amour pour la purete. Par la suite on le nomma zelateur a Saint-Remy de Reims et il devint prieur du Treport (i), poste dont il obtint la decharge. G'etait un homme fort zele pour le salut des ames ; il aimait la predication et il portait les jeunes filles a entrer en religion pour eviter les dangers du siecle. Sur la fin de sa vie il s'etait retire a Saint- Faron de Meaux comme dans une agreable solitude pour y vaquer a Dieu dans 1'attente de la mort. Dieu *la lui accorda le 3 septembre

Du R. P. DOM PIERRE GINGATZ

Dom Pierre Gingatz, Tun des plus saints religieux de la Congregation, etait originaire de Rennes : il fit profession a 1'age de vingt et un ans au monastere de Saint-rMelaine, le i er fevrier 1662. Apres avoir ete longtemps superieur et s'etre acquitte de cette charge avec une

(t) Dom Antoine Antheaume avail ete nomine prieur du Treport par le Chapitre general de 1681.

ties grande sagesse (i), il fut attaint d'un ulcere a la jambe et en prit occasion pour demander sa decharge. Comme on faisait difficulte de la lui accorder, il vint en personne a Marmoutier, a la suite de la diete, pour presser la-dessus les membres du Chapitre general. L'aspect de son mal etait si horrible qu'il suffit au patient de le montrer pour obtenir gain de cause. Je n'ai jamais rien vu de si affreux : et je n'ai rien vu de si edifiant que la patience aveclaquelle ille souffrait. On se flattait de le retenir a Marmoutier afin de jouir des bons exemples de ce parfait religieux, mais 1'Abbe de Sain I- Vincent du Mans (2) le reclama avec tant d'instances qu'il fallut le lui accorder. Dom Gingatz vecut dans ce monastere avec une grande regularite, suivant tous les exercices autant que son mal le lui permettait, et, nouveau Job, il y couronna par une sainle mort, arrivee le 1 1 fevrier 1718, une vie remplie d'hero'iques actions. Dom Gingatz avail une grande foi, et les larmes lui venaient aux yeux lorsqu'il parlait de Dieu avec les bons religieux.

CLXXXVII Du R. P. DOM ANTOINE TOUCHARD

Dom Antoine Touchard etait natif 'de Rethel dans le diocese de Reims (3) et il fit profession a Vend6me le 14 juillet 1669, pour lors age de vingt-deux ans. Get excellent religieux avait ete Maitre des novices a Saint-Allyre de Clermont. Je 1'ai connu pendant qu'il etait prieur de Turpenay (4) et, dans cette affreuse solitude, lui et son

(i) Dom Pierre Gingatz fut nomme par les Ghapitres generaux prieur de Vitre en 1678 et 1681 ; de Lehon en i684 et 1687 ; de Saint-Benoit de Saint-Malo en 1690 ; de Saint-Gildas-des-Bois en i6g3; de Blanche-Couronne en 1696; de Landevenec en 1699 ; et de Saint-Mahe de Fine-Terre en 1702. II fut decharge de toute superiorite par le Chapitre tenu a Marmoutier en 1706.

(a) Dom Maur Audren venait d'etre nomme prieur de Saint-Vincent qu'il quittera en 1711 pour devenir assistant du R. P. General.

(3) La Matricale manuscrite fait naitre Dom Antoine Touschard a Parigne-l'fiveque, diocese du Mans.

(4) Turpenay, com. de Saint-Benoit, canton d'Azay-le-Rideau, Indre-et-Loire. Vers 1126 un chevalier, nomme Robert, construisit, dans la foret de Chinon, un ermitage qui fut 1'origine du monastere fonde par les seigneurs de Hle-Bouchard. Hugues, archeveque de Tours, en consacra 1'eglise en n34. Apres une courte periods de prosperite, la decadence se glissa dans cette abbaye qui, apres les ravages des Calvinistes, ne put se relever. Aussi 1'abbe commendataire, Gabriel de Beauveau, eveque de Nantes, y appela-t-il les religieux de la Congregation de Saint-Maur, qui

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